Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Tom Corbett (Franco Nero) rentre dans son pays qu'il a
quitté étant très jeune après la mort de sa mère. Une fois sur place, il
découvre que sa ferme est occupée par une autre famille et son frère Jeffrey
(George Hilton) ne veut lui donner aucune explication.
Le Temps du massacre marque un tournant dans la
filmographie de Lucio Fulci. Le futur poète morbide du cinéma d’horreur avait
démarré sa carrière dans la comédie, faisant notamment office d’artisan
compétent au service du duo comique Franco et Ciccio pour lesquels il signera
une dizaine de films. Las de ce registre, Fulci va signer son premier western
avec Le Temps du massacre, arborant ici et là quelques éléments de son
cinéma à venir.
Sorti quelques mois plus tôt en cette même année 1966, Django
de Sergio Corbucci avait introduit une certaine dimension gothique dans le
western spaghetti, tout en faisant de Franco Nero une star. Le Temps du
massacre surfe très timidement sur ces innovations et laisse par
intermittences apparaître le futur Fulci. Alors qu’un Corbucci se révèle à
lui-même dans le western dans Django, ou que dans un autre registre un
Antonio Margheriti exporte son passif gothique dans une œuvre comme Avec
Django, la mort est là (1968), Fulci est encore un cinéaste qui se cherche
dans Le Temps du massacre.
La dimension shakespearienne et mythologique contenue dans
le script de Fernando Di Leo n’est guère exploitée formellement par Fulci, et
les enjeux bien que surlignés (la parenté et l’exil mystérieux du personnage de
Franco Nero) sont amenée de façon assez confuse dans la narration. Là où l’on
retrouve le Fulci à venir, c’est dans l’expression frontale et sadique de la
violence. Le réalisateur affirme avoir voulu traduire un théâtre de la cruauté en
forme d’hommage à Antonin Artaud, et effectivement certaines séquences
éprouvantes marquent durablement.
La scène d’ouverture suivant un malheureux au
centre d’une chasse à courre et finissant dévoré par les chiens donne le ton,
et plus tard l’expression extatique, presque sous substances, du personnage
maléfique Jason Scott (Nino Castelnuovo) exposent des moments assez dérangeants.
Malheureusement en dehors de ces débordements, il manque une certaine dimension
faisant sortir le film du tout-venant, notamment le climax vraiment très
basique et peu marquant. Franco Nero est toujours aussi charismatique mais
parait bien moins habité que dans Django. En définitive, pas un mauvais moment
mais le meilleur reste clairement à venir pour Fulci.
Pendant la guerre de Sécession, Joe et son complice Tuco
rompent leur association de truands pour se lancer à la recherche d'un trésor
caché par les Nordistes. Le cruel Sentenza est également en chasse, et chacun
possède un indice dont les deux autres ont besoin.
Avec Pour une poignée de dollars (1964) et Et pour quelques dollars de plus (1965), Sergio Leone avait révolutionné le western
dans le fond et la forme, ainsi que créé un nouveau filon lucratif pour le cinéma
d’exploitation italien. Si des problèmes judiciaires l’avaient privé des gains
financiers du premier film, Et pour quelques dollars de plus au succès
plus immense encore sera plus confortable et lucratif pour Leone grâce au
soutien du producteur Alberto Grimaldi, ainsi que du studio United Artist. Ce
dernier réclame tout naturellement un troisième volet à Leone, doté d’une
enveloppe budgétaire bien supérieure. Les discussions avec son scénariste
Luciano Vincenzoni lui donnent l’idée d’un récit picaresque avec trois pauvres
bougres menant une chasse au trésor avec en toile de fond la guerre de
Sécession. Leone confie dans un premier temps l’écriture au duo Age-Scarpelli
qui a déjà donné dans cette veine avecLa Grande guerre de Mario Monicelli (1959).
Le résultat bien trop grotesque déplaît au réalisateur qui retravailler le
script avec Vincenzoni et Sergio Donati.
Dans Et pour quelques dollars de plus et ensuite avec
Il était une fois dans l’Ouest (1968), Leone s’applique à écrire « son »
histoire parallèle des Etats-Unis, celle que les westerns classiques américains
ne racontent pas. Le Bon, la Brute et le Truand creuse ce sillon en
faisant progressivement se rejoindre les quêtes individualistes, l’univers de
canailles de ses héros avec le drame de la grande Histoire, l’absurdité de la
guerre. La première partie donne dans le pur ludisme dans la caractérisation du
duo Blondin (Clint Eastwood) / Tuco (Eli Wallach), le roublard taciturne cynique
et le hors-la-loi haut en couleur. Sentenza (Lee Van Cleef), la Brute, est fait
d’un autre bois plus inquiétant, menaçant et impitoyable comme le montreront
ses assassinats cruels en introduction.
Il y a une vraie dimension picaresque
et relevant de la Commedia dell'arte que Leone cherche à marier au tragique, à
la noirceur du conflit que les héros ne font que traverser. La caractérisation
des personnages va dans ce sens, ils sont bien plus réduits à des archétypes
que dans les films précédents, Leone s’appuyant avant tout sur le charisme de
ses interprètes. C’est surtout vrai pour Blondin et Sentenza, ce dont Eastwood a
d’ailleurs bien conscience en se faisant voler la vedette et l’affection des
spectateurs par Tuco. Eli Wallach incarne par ses mauvais penchants, sa
maladresse et son profond instinct de survie toute une humanité outrancière
mais à laquelle l’on peut s’identifier et s’attacher.
La dimension archétypale et iconique de cette
caractérisation fonctionne par les gimmicks formels (les arrêts sur image
intronisant qui est le Bon, la Brute et le Truand parmi les trois larrons) ou
sonores d’Ennio Morricone, qui fort de ses travaux dans la pop et la musique
expérimentale parvient à composer un thème mémorable, entre onomatopée et
cavalcade. Sentenza est l’incarnation du mal absolu (Lee Van Cleef brillant
pour s’éloigner de la figure romantique de Et pour quelques dollars de plus)
et en est réduit à son qualificatif de Brute, tandis que l’attrait/répulsion
entre Blondin et Tuco rend leur qualificatif plus ambivalent, et l’alternance
entre leur alliance et trahison plus complexe que la seule quête pécuniaire. On
jubile certes quand l’un prend le dessus sur l’autre (notamment les saillies
sarcastiques de Blondin qui sont un régal), mais les revirements plus
inattendus de chacun rendent leurs interactions plus profondes.
Leone prend le
temps de définir Tuco comme un professionnel implacable sous la bouffonnerie (l’assemblage
d’armes chez le marchand, la traque de Blondin) mais le montre dans toute sa
vulnérabilité lors de l’altercation avec son frère moine. Blondin assiste
discrètement à cette dispute familiale, et l’on sent son regard changer et se
faire compatissant envers son acolyte/ennemi mentant sur la nature de cette
relation fraternelle. C’est d’ailleurs la manière pour Leone d’humaniser
Blondin, toujours en écho à des évènements extérieurs plutôt qu’à une émotion
spontanée. Ce sera le cas dans la dernière partie lorsqu’il laisse fumer son
cigarillo à un soldat sudiste mourant, quand il déclare laconiquement n’avoir « jamais
vu autant de monde crever » lors du massacre de la bataille du pont.
En embrassant pleinement l’Histoire des Etats-Unis, Leone
déploie une forme épique et spectaculaire qui conserve néanmoins son style. La
guerre s’invite tout d’abord dans les péripéties égoïstes des personnages (le
mortier sauvant Blondin de l’exécution par Tuco), puis la dynamique s’inverse en
les plongeant dans le conflit. La réalité des traitements peu commodes dans les
camps de prisonniers nordistes comme sudiste est observée crûment, et Leone
renvoie chacun dos à dos lors d’un rebondissement incluant la couleur des
uniformes. L’individualisme certes répréhensibles des personnages repose sur
des affects plus compréhensibles et logiques que les massacres qu’ils
traversent, la longue séquence du pont et la figure romantique du capitaine
désabusé exprimant cela.
Cet équilibre entre le grotesque, le grandiose et le
tragique est constant dans la mise en scène de Leone, alternant procédés
astucieux et non « nobles » (zooms, gros plans, inserts déroutants), expérimentations déroutantes (la séquences du désert et son esthétique presque psyché porté par la photo de Tonino Delli Colli) et véritable envolées mélancoliques poignantes. Pour la première fois, la
musique d’Ennio Morricone a pu être composée en amont et l’on sent que c’est en
l’ayant pleinement à l’esprit (voire dans les oreilles puisqu’elle fut par
moments diffusée sur le plateau) qu’il réfléchit sa mise en scène – notamment le
thème de l’orchestre dans le camp que l’on réentend de façon plus ample durant
l’assaut désespéré du pont.
Cela culmine dans l’extraordinaire séquence du
cimetière durant laquelle le thème L'estasi dell'oro accompagne la folle
cavalcade de Tuco. Leone élève à son paroxysme la ritualisation du duel, par la
théâtralité du cadre, les trois adversaires, l’étirement insensé du temps
capturant toute l’anxiété des adversaires, et bien sûr l’incroyable thème Il
Triello d’Ennio Morricone. Dernier volet de ce qui fut à postériori
qualifié de « trilogie de l’homme sans nom » (le poncho arboré à la fin
par Eastwood faisant le pont avec Pour une poignée de dollars), Le Bon,
la Brute et le Truand est un des chefs d'oeuvres de Sergio Leone qui allait
entraîner le western sur rails tout aussi novateurs avec son projet suivant.
Yoladf, un trafiquant d'armes, doit vendre son matériel
pour une "guérilla", mais l'argent est bloqué dans le coffre d'une
banque. La combinaison est seulement connue du professeur Xantos, prisonnier
des Américains. Yoladf, accompagné par une équipe de professionnels, va faire
évader cet homme dont il a tant besoin.
Compañeros est la pièce centrale d’une trilogie de
Sergio Corbucci s’inscrivant dans le western « Zapata », suivant El
mercenario (1969) et précédant Mais qu'est-ce que je viens foutre au
milieu de cette révolution ? (1972). Le western Zapata est un sous-genre du
western italien, se caractérisant par son cadre de la Révolution Mexicaine et un
propos très politisé souvent en rapport avec le contexte géopolitique contemporain.
Le film fondateur du genre sera El Chuncho de Damiano Damiani (1966) qui
en pose la structure presque immuable mais sujette à de nombreuses variations
sur le même thème. Il s’agit de l’association et de la confrontation entre un
occidental (souvent américain) cynique et un peon mexicain ignare au cœur de ce
cadre agité de la Révolution Mexicaine, l’aventure les amenant à un
rapprochement amical et possiblement idéologique. Des cinéastes engagés comme
Damiano Damiani et Sergio Sollima renforcent l’écho du message politique dans
leurs western Zapatta, notamment sous la plume d’un scénariste politisé comme Franco
Solinas voyant dans le western une voie plus accessible pour affirmer son
propos auprès d’un public populaire.
Ces films, sans forcément être sentencieux, s’avèrent donc
très affirmés dans leur message de gauche, alors que Sergio Corbucci semble,
notamment sur Compañeros (il sera plus contraint sur El Mercenario
avec le scénario justement rédigé par Franco Solinas), davantage faire un pas
de côté même si le duo gringo cynique/peon dépolitisé est reconduit. Alors que
Franco Nero semble reprendre son personnage de dandy désinvolte de El Mercenario,
c’est Tomás Milián qui endosse avec gouaille et énergie celui du peon Vasco.
Après des débuts dans un cinéma d’auteur plus intellectuel et une formation
classique, l’acteur avait trouvé un second souffle dans le cinéma italien et
plus particulièrement le western en devenant l’idole des publics du tiers-monde
grâce à la trilogie « Cuchillo » de Sergio Sollima (Colorado
(1966), Le Dernier face à face (1967), Saludos Hombre (1968)) qui
marque cette bascule de son registre. La première partie du film joue ainsi
plus particulièrement sur l’opposition des deux personnages, celle-ci relevant
avant tout du rang social et du bagage intellectuel - prolongée par les différences physique, l'élégance et la blondeur stoïque de Nero aux yeux bleux, l'agitation et la présence débraillée du "métèque" Milian-, même si la finalité de
leur contribution à la révolution n’est pas si éloignée.
Passé l’introduction qui amorce le flashback, Corbucci s’amuse
du chaos et de la ronde des tyrans lorsque Vasco, cirant les bottes du dominant
militaire du moment, a un sursaut de fierté sanglante face à celui-ci mais
tombe de Charybde en Scylla lorsque l’échauffourée qui s’ensuit le met sous la
coupe de Mongo (José Bódalo). Le péon est un être qui subit les évènements dans
le contexte de la Révolution, et se range presque par instinct de survie animale
vers la main qui l’épargne et le nourrit, quitte à se perdre. A l’inverse, le « Suédois »
(Franco Nero) est montré comme un être distant aux évènements et cupide, usant
au contraire de ses atouts sociaux et intellectuels pour s’offrir au plus
offrant dans cette poudrière mexicaine. Quelques scènes démontrent que sous ces
archétypes les deux personnages n’ont pas un si mauvais fond, sont capable d’empathie
et ne demande qu’à être « éveillés ». Le terme « éveillé »
est plus en adéquation avec le propos de Corbucci que celui « d’éduqués »
qu’on emploierait plus aisément pour aborder la naissance d’une conscience
politique chez l’individu.
Ainsi la première partie est un pur récit picaresque durant
lequel chacun des héros incarne pleinement l’archétype qui le définit :
roublard et individualiste pour le Suédois, débrouillard mais naïf avec Vasco –
l’hilarante scène où il est dépassé par les talents d’amante d’une prostituée.
Les péripéties comiques et les morceaux de bravoure spectaculaires s’enchaînent
avec frénésie tandis que le duo apprend à se connaître à coup de trahison et de
rabibochage. « L’éveil » viendra durant la seconde partie avec un
troisième larron s’ajoutant au voyage, le leader pacifiste Xantos (Fernando
Rey). Là où le scénario d’un Franco Solinas aurait asséné son message à coup de
tirades appuyées, Sergio Corbucci construit l’engagement de ses personnages
dans l’action. Vasco est surpris par l’empathie de Xantos qui force le Suédois
à revenir sur ses pas pour le sauver tandis que le cynisme de ce dernier est
ébranlé par tant de bienveillance.
Le « prisonnier » devient par son
calme et son éloquence un mentor et une figure paternelle pour le duo, une
dynamique explicitement illustrée lorsqu’il tente de calmer un sévère bagarre
entre eux. Corbucci entremêle les métaphores qui auraient pu sembler simplistes
à une vraie logique dramatique, telle la fascination de Xantos pour une race de
tortue qu’il va collecter durant le périple. Le pas de côté du réalisateur
existe dans cet aparté où une logique simple (mais pas simpliste) influence la
vision du monde jusque-là uniforme (dans la cupidité pour le Suédois, la survie
pour Vasco) de Vasco et le Suédois.
Corbucci oppose d’ailleurs à ses héros des personnages miroirs
qui resteront dans la caricature malfaisante chacun à leur manière. Mongo est
un chef de guerre mexicain opportuniste voyant la révolution comme un moyen de
s’enrichir (José Bódalo ayant d’ailleurs déjà joué ce type de figure pour
Corbucci dans Django (1966), tandis que John (Jack Palance) est quant à
lui ce gringo désinvolte et bras armé des businessmen américains dont il
protège les intérêts moyennant finance. Jack Palance en fait un méchant
fascinant, flottant au-dessus des évènements dans les volutes de marijuana, et
représentant aussi ce mélange d’allégorie et de pure efficacité narrative
recherchée par Corbucci – le faucon de John symbole des Etats-Unis mais aussi
implacable prédateur volant traquant nos héros.
Fort de ces différents niveaux de lecture jamais appuyés,
Corbucci peut ainsi célébrer un bel entre-deux. Le dogme pacifiste de Xantos se
heurte à la réalité violente de la révolution, et la nature même des péripéties
s’en ressent. La première partie immorale mais jouissive s’oppose à la seconde
à l’action plus incarnée où l’on a réellement peur pour les personnages, avec
en point d’orgue la spectaculaire mais « facile » scène d’évasion
alors qu’une traversée de frontière initialement calme provoquera une tension bien
plus grande. Le jusqu’au-boutisme pacifiste de Xantos sera louable au point d’en
faire un quasi saint, mais c’est bien la désobéissance par les armes de ses
jeunes ouailles qui constituera le point de bascule à sa cause.
Corbucci ne
fustige aucune approche, mais par sa fausse simplicité exprime paradoxalement la
complexité d’un monde les approches uniformes, même les plus nobles, se
heurtent à la réalité. C’est captivant de bout en bout, chaque questionnement
se fondant dans une énergie picaresque d’ensemble qui ne se dément jamais et
offre son moment « d’éveil » à chacun des protagonistes – le « butin »
retrouvé dans le coffre par le Suédois et la leçon qu’il devra en tirer. La
dernière scène vibre de cette fougue à travers des archétypes qui vacillent
encore pour pencher vers le même objectif, celui de la Révolution et de l’aventure.
Un enfant assiste impuissant à l'assassinat de
ses parents par quatre bandits. Quinze ans plus tard, il recherche
toujours les coupables, guidé par sa soif de vengeance. Il rencontre un
homme énigmatique qui semble avoir le même but. Ils décident de
s'associer...
La Mort était au rendez-vous est une belle
réussite du western italien qui navigue entre les codes naissants du
genre et un certain classicisme. Dans les éléments attendu le motif de
la vengeance, le casting et la caractérisation "eastwoodienne" de John
Philip Law (tenue, posture, blondeur, caractère taiseux et même une Vf
de Jacques Deschamps doubleur d'Eastwood sur la trilogie des dollars)
ainsi que la relation mentor/rival avec le personnage plus expérimenté
de Lee Van Cleef (qui retrouvera de nombreuses fois ce rôle de mentor
dans le western italien) nous laisse en terrain connu. Ces éléments et
la construction du scénario de Luciano Vincenzoni (collaborateur
emblématique de Sergio Leone sur la trilogie des dollars), entre la
relation passive/agressive du duo Law/Van Cleef, une course-poursuite et
des confrontations teintées de vengeance, ce sentiment familier
demeure. Pourtant Giulio Petroni parvient à amener une touche plus
singulière à l'ensemble.
L'essor du western spaghetti fut l'occasion d'imposer un style pour les
jeunes loups surdoués comme Sergio Leone, ou le terrain d'épanouissement
pour les artisans touche à tout comme Sergio Corbucci dont le génie s'y
révéla. Giulio Petroni n'est pas dans ce cas et a déjà un parcours
davantage tourné vers le drame, une pincée de comédie mais surtout un
énorme corpus dans le documentaire avant de s'essayer au western (auquel
il reviendra quatre fois par la suite). Contrairement aux élans
maniéristes et baroques de Leone, Petroni réserve une approche plus
stylisée à des moments clés du film, toujours liés à une dimension
émotionnelle et ne s'abandonnant jamais complètement à l'outrance si
plaisante dans le western italien. La séquence d'ouverture verse à la
fois dans l'imagerie gothique par le travail sur les ombres et
l'atmosphère nocturne presque fantastique, mais aussi une violence
psychologique aux éléments presque psychédélique dans la manière dont le
jeune Bill (John Philip Law) observe, sidéré le massacre de sa famille.
Le chaos de la scène traduit cette sidération et incompréhension de
l'enfant, notamment en maintenant ce point de vue par l'évitement d'une
certaine complaisance durant la scène de viol de la mère et de la sœur -
égards par forcément toujours présent dans le cinéma d'exploitation. La
réalisation plutôt sobre est ainsi traversée de réminiscences
fulgurantes de ce traumatisme lorsque Bill adulte croise la route d'un
des agresseurs, avec un travail très agressif au montage dans
l'alternance entre éléments physiques (cicatrices, tatouages, pendentif)
identifiant le coupable et le regard bleu halluciné et assoiffé de sang
de Bill. Un des grands moments à ce titre est une des dernières scènes
durant laquelle Bill en voulant simplement sauver une jeune femme en
détresse reconnaît soudain la brute comme un des meurtriers de sa mère,
l'effet s'avère encore plus intense à ce moment-là, notamment par le jeu
de John Philip Law passant de sauveur désinvolte à une raideur
vengeresse intense - ce qui le perdra d'ailleurs en relâchant sa
vigilance.
Lee Van Cleef est toujours aussi charismatique et la relation avec Law, même si l'ombre de celle avec Eastwood dans Et quelques dollars de plus
(1965) plane, est très attachante. Law ajoute paradoxalement une
certaine vulnérabilité dans sa froideur qui dénote de l'assurance et
l'arrogance eastwoodienne, et parvient à imposer une touche personnelle
en apprenti tueur encore trop sûr de lui et plaisamment rabroué par Van
Cleef. Les apartés plus outrés rappellent davantage certains westerns
hollywoodiens atypiques (La Vallée de la peur de Raoul Walsh (1947) ou Rio Bravode
Howard Hawks (1959) que le western italien mais dans l'ensemble Petroni
donne dans une efficacité sans génie mais très plaisante durant les
nombreuses scènes d'action.
L'émotion repose davantage sur les surprises
que réserve le scénario (le piège dont sera victime Van Cleef, la très
belle scène finale), entrecoupées par des fulgurances de Petroni qui
choisit clairement des instants précis pour sortir de sa sobriété. La
conclusion sous une tempête de sable dans un village mexicain ravive
ainsi ce côté presque surnaturel et fantomatique exploité durant la
scène d'ouverture, même s'il manque un soupçon de folie pour rendre la
séquence totalement mémorable. Il n'en reste pas moins un superbe
western, d'ailleurs porté par un score une fois de plus très inspiré du
grand Ennio Morricone.
Philip Wermeer est accusé d'avoir tué Saxon, le
patriarche d'un clan puissant de Tucson. Il est poursuivi par les trois fils de
Saxon, qui n'hésitent pas à envoyer des tueurs à sa recherche. Alors qu'il est
en danger, surgit Clayton, un shérif mystérieusement déchu, qui vient lui
prêter main-forte. Ses raisons restent obscures mais celui-ci semble vouloir le
contraindre à subir un procès en bonne et due forme face au clan Saxon, en même
temps qu'il semble être le seul à connaître la vérité sur le meurtre de
l'ex-tyran.
Le Grand duel est un western spaghetti qui se situe
au moment où s’amorce le déclin du genre, ne sachant plus trop où aller entre
les parodies façon Trinita et les resucées de Sergio Leone. Le Grand
duel essaie justement de se montrer plus original et atypique, sans verser
dans la dérive rigolarde ou les schémas éculés. Le film marque les débuts à la
réalisation de Giancarlo Santi, qui fut justement assistant-réalisateur pour
Sergio Leone sur Le Bon, la Brute et le Truand (1966) et Il était une
fois dans l'Ouest(1968). Leone l’avait d’ailleurs adoubé, et souhaitait
lui confier la réalisation d’Il était une fois la Révolution (1971) qu’il
devait seulement produire. Malheureusement, la production ainsi que les stars
du film James Coburn et Rod Steiger s’y opposèrent et Leone dut s’atteler au
film, Santi ne s’occupant plus que de la seconde équipe. Hormis cette
collaboration avec Leone, Santi fut également assistant-réalisateur pour Marco
Ferreri (Le Lit conjugal(1963), Le Mari de la femme à barbe
(1964) et Marcia nuziale (1966)) ou Luigi Comencini sur Casanova, un adolescent à Venise (1969). Toutes ces influences se ressentent dans Le
Grand duel dont Giancarlo Santi cherche par ses choix à vraiment sortir des
sentiers battus du western italien.
La culture et le contexte politique de l’époque imprègnent
notamment Le Grand duel de façon marquée. Si le visage aquilin ainsi que
la présence taciturne de Lee Van Cleef constitue un point de repère attendu (et
ce dès sa mémorable première apparition), son allié de fortune joué par Alberto
Dentice arbore une allure capillaire et vestimentaire qui évoque davantage un
hippie échappé de Hair qu’un personnage de western. La première partie
du film enchaîne les situations classiques sur le papier mais traitée de
manière décalée dans leur esthétique (les acrobaties de Philip Wermeer (Alberto
Dentice) pour échapper à ses poursuivants) que leur finalité, tel le groupe de
chasseur de primes aux trousses de Wermeer qui finissent par s’entretuer. Nous
laissant longtemps dans le flou quant à ses enjeux, le scénario déroule aussi
un argument classique de vengeant mais au traitement tout aussi surprenant. Les
vengeurs, vengés et assassins se confondent autour du mystère d’un meurtre que
Santi filme dans un flashback en noir et blanc qui se répète pour à chaque fois
un peu plus laisser deviner le coupable mais aussi planer le mystère. Cette
approche évoque à la fois le récit paranoïaque et le surréalisme du Blow-Up de Michelangelo
Antonioni (1966), tout en lorgnant sur le film noir.
On est agréablement dérouté, d’autant que la caractérisation
de la fratrie Saxon, les grands méchants du film, est à l’avenant. Ils évoquent
par leur allure, leur préciosité et tares physiques (le cadet à la peau rongé
par la syphilis) une sorte de famille Borgia (ou… Kennedy après le
patriarche disparu et tout aussi peu recommandable) transposé dans l’Ouest,
prête à toutes les bassesses pour mettre la main sur une précieuse mine d’or.
Les séquences étranges les concernant sont légion, comme ce plaisir presque
orgasmique ressent par l’un d’entre eux lorsqu’il commet un meurtre, ou ce
massacre de masse avec ce visage crispé de plaisir hystérique. Tant que le film
en reste à cette bizarrerie, il capte l’attention, tant l’on ne semble jamais
savoir ce que nous réserve la séquence suivante.
Malheureusement ce qui faisait
le plaisir de cette singularité finit peur à peu par constituer un défaut quand
le récit se laisse rattraper par la normalité. Pas vraiment de surprise quant
au coupable du crime, la caractérisation sommaire de certains personnages secondaires
finit par faire tache (la fiancée du frère Saxon qui finit dans les bras de
Wermeer sans qu’ils aient eu de réelle interaction) et Santi n’arrive pas à
poser son empreinte sur les passages obligés du western spaghetti. Le duel
final à un contre trois use d’un pur dispositif à la Sergio Leone sans l’égaler,
le transcender ou faire un pas de côté baroque façon Sergio Corbucci, c’est
juste du déjà-vu la flamboyance en moins (alors que le fameux flashback en noir
et blanc aurait dû faire décoller tout cela) où même le superbe thème de Luis
Bacalov (recyclé par Quentin Tarantino dans son Kill Bill Volume 1
(2003) s’avère répétitif. Une petite déception en définitive, tant les
promesses d’originalité n’aboutissent pas complètement au final.
" L'indien ", bandit cruel et fou, s'est évadé
de prison. Il se prépare à attaquer la banque d'El Paso, la mieux gardée de
tout l'Ouest, avec une quinzaine d'autres malfaiteurs. Le " Manchot "
et le Colonel Douglas Mortimer, deux chasseurs de primes concurrents, décident,
après une confrontation tendue, de faire finalement équipe pour arrêter les
bandits. Mais leurs motivations ne sont pas forcément les mêmes...
Pour une poignée de dollars (1964) fut un succès
surprise en Italie et à l’international qui installa définitivement Sergio
Leone en tant que réalisateur. Cependant la victoire avait un goût amer pour
Leone. Le retentissement du film attira les regards des ayants-droits du Yojimbo
(1961) d’Akira Kurosawa qui remarquant l’inspiration appuyée de Leone (tant
dans l’intrigue, certaines séquences et même choix de mise en scène)
intentèrent un procès. La petite compagnie productrice Jolly Films profite de l’aubaine
pour ne pas rémunérer Leone sur les recettes, prétextant la chose par les frais
de justice. Leone aura beau leur intenter un procès, il ne récupérera jamais
son dû. Dès lors animé d’un profond sentiment de revanche, il décide de
réaliser un second western qu’il espère rencontrer un succès encore plus grand
que le premier, et le titre ironiquement Et pour quelques dollars de
plus avant même d’avoir signé la moindre ligne de scénario.
Leone met en place une structure de production plus solide
en s’associant au producteur Alberto Grimaldi, tandis que le succès du premier film
lui assure un budget plus confortable. Il décide aussi de reprendre certains
facteurs de la réussite de Pour une poignée de dollars, à commencer par
ses têtes d’affiches Clint Eastwood et Gian Maria Volonté. Sergio Leone
poursuit sa lecture à la fois réaliste, stylisée et personnelle de l’Ouest
américain dans Et pour quelques dollars de plus. Après la notion de zone
de non-droit de la frontière présent dans Pour une poignée de dollars et avant
la barbarie de la guerre de Sécession dans Le Bon, la brute et le truand
(1966),Leone observe cette fois la
figure du chasseur de prime. Dans un Ouest sauvage où règne la loi du plus
fort, les chasseurs de prime apparaissent comme un mal nécessaire pour
éradiquer les malfrats les plus impitoyables. Ce sont pourtant des
personnalités ambiguës du fait de leur intérêt pécunier supérieur à leur
volonté de rendre la justice. Leone introduit d’ailleurs ses deux héros
occupant la profession sous le jour le plus froid et intimidant.
D’un côté le colonel Mortimer (Lee Van Cleef), froid,
intelligent et rigoureux qui va abattre une proie avec méthode lors d’une
séquence magistrale. De l’autre le Manchot (Clint Eastwood), rusé et provocateur
qui va faire montre d’une science certaine du bon mot (« Qu’est-ce qu’on
jouait ? », « Ta peau ») et d’un sang-froid à tout épreuve
pour éliminer quatre cibles lucratives. Tout deux apparaissent comme des
professionnels presque robotiques, quand toute la flamboyance ira du côté du
cruel Indio (Gian Maria Volonté). Le panache est presque du côté du vrai
monstre qu’est Indio qui à l’efficacité des chasseurs de prime oppose une
ivresse exaltée et opiacée dans ses mises à mort. Sergio Leone ne s’y trompe
pas en mettant en scène un duel théâtral et perdu d’avance pour le malheureux
adversaire d’Indio, porté par l’emphase quasi religieuse du score d’Ennio
Morricone.
L’opposition, le rapprochement puis l’association nécessaire
des deux bounty hunter va progressivement les humaniser, ce qui permet à
Leone d’installer sa patte inimitable. Ainsi l’affrontement entre Mortimer et
le Manchot fait figure d’hilarante bagarre de cours de récré tout en installant
le réalisme Léonien de façon ludique puisque la méticulosité, la maîtrise et la
science de leur arme respective nous apparait dans une pure séquence de
bande-dessinée à la Lucky Luke (qui s’inspirera du film de Leone et recyclera
le Colonel Mortimer dans l’album Le Chasseur de prime). C’est une
manière brillante de les caractériser sans fioriture avec la fougue, l’efficacité
et la volonté d’intimider l’autre par l’humiliation dans le procédé du Manchot,
alors que la force tranquille, la science du terrain et la patience se devine
dans la stratégie de Mortimer et la particularité de son arme. Presque malgré
eux, les rôles sont donc bien définis dans leur association avec un Manchot au cœur
de l’action et du danger quand Mortimer suit les opérations à bonne distance
avec un constant coup d’avance.
A l’inverse Indio est un agent du chaos imprévisible pour
ses alliés comme ses adversaires (le plan inattendu pour voler la banque) et Léone
a volontairement ajouté l’élément de la drogue pour justifier le jeu théâtral
et perclus de tics de Volonté. C’est réussi tant volonté incarne un antagoniste
roublard, séducteur et menaçant, capable de tuer par pur adrénaline ou d’épargner
par savant calcul. Nous ne sommes cependant pas dans le simple manichéisme
puisque Indio est hanté également par un de ses crimes les plus abjects. Leone
enchevêtre cette culpabilité morbide, le motif de la vengeance faisant de
Mortimer une figure plus tragique/romantique que cynique, avec sa mise en scène
et l’usage brillant de la musique d’Ennio Morricone. Le motif du flashback fragmenté
apparaît pour la première fois dans le cinéma de Leone, guidé par un leitmotiv intradiégétique
par le tic-tac et la ritournelle de la montre, et extradiégétique par l’ampleur
et la dramaturgie que lui confère la musique de Sergio Leone.
Tout cela culmine
dans le grand duel final qui humanise Mortimer en donnant un sens à ses
actions, mais aussi le Manchot qui le met dans les dispositions d’un
affrontement équitable face à Indio. Le cynisme et l’appât du gain s’estompent
le temps d’un face à face dont les enjeux sont plus profonds et dont Leone
offre toute la grandiloquence nécessaire. C’est un beau prolongement plus
maîtrisé du final de Pour une poignée de dollars, où là aussi sous la
froideur se joue quelque chose de plus intime, humaniste, mais plus à travers
le beau personnage de Mortimer tandis que l’allégorie angélique d’Eastwood s’estompe
dans ce second film. C’est en grande partie dû à la prestation de Lee van
Cleef, éternel second voire troisième couteau hollywoodien sorti du ruisseau
par Sergio Leone qui lui offre un beau et noble rôle, en plus d’un second
souffle pour une carrière de star dans le western italien. Et dire que les
chefs d’œuvres restaient encore à venir, à commencer par le troisième volet de
la trilogie des dollars, Le Bon, la Brute et le Truand (1966).