Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 21 septembre 2018

L'Emprise -The Entity, Sidney J. Furie (1982)


Carla Moran voit son quotidien bouleversé lorsqu'une entité invisible la tourmente et la viole à plusieurs reprises, la laissant marquée physiquement. Des psychiatres se penchent sur son cas, puis, devant le peu de résultats, des spécialistes des événements surnaturels (UCLA) tentent d'aider la jeune femme.

L’Emprise est une proposition singulière qui s’inscrit dans la continuité du mélange entre horreur et pyrotechnie de blockbuster amorcée par des œuvres tel que L’Exorciste de William Friedkin (1973) et Poltergeist de Tobe Hooper (1982). C’est pourtant quand il reste dans le drame intimiste et possiblement surnaturel que le film captive plutôt que dans le spectaculaire. Cela repose sur la base réelle du récit qui vit la mère de famille Doris Bither attaquée violemment par une entité invisible plusieurs fois devant témoins. Sidney J. Furie s’attache ainsi dans la remarquable première partie au véritable drame humain vécu par Carla Moran (Barbara Hershey) dont le quotidien vire au cauchemar avec les assauts de cette force invisible. 

Le réalisateur fait longuement durer les moments du quotidien familial comme intime de la jeune femme pour mieux les faire vriller par la férocité de l’esprit frappeur – et la bande-son bruitiste de Charles Bernstein. Ces dérapages du réel sont d’autant plus dérangeant par leur nature sexuelle où l’entité viole à plusieurs reprises l’héroïne. Furie renoue avec tout l’arsenal filmique expérimental qui le rendit célèbre avec Ipcress, danger immédiat (1965). Les cadrages improbables interrogent sur la notion de point de vue (vision de l’esprit maléfique ou d’une Carla schizophrène voyant les évènements de manière extérieure), tout comme le jeu sur les focales et la profondeur de champs. Carla se trouve ainsi par un subtil jeu sur le zoom et la composition d’image en avant-plan par rapport à son interlocuteur quand elle se confie sur les attaques ou lorsqu’un protagoniste vient constater les ravages d’une agression (ce plan de sa jambe alors que son fils entre dans la chambre après la première attaque) comme pour signifier une distance mentale avec son entourage et donc une folie latente. Tous le lourd bagage intime de Carla (victime d’inceste enfant, toujours liée à des amants destructeurs) contribue à cette interprétation mais la nature impressionnante des manifestations et l’interprétation habitée et poignante de Barbara Hershey contribue à maintenir l’ambiguïté. 

Le film offre ainsi pendant un temps un habile mélange entre Répulsion de Polanski (pour l’interprétation d’une folie) et Poltergeist (pour l’acceptation du fantastique). Les remarquables scènes de dialogues avec le psychologue joué par Ron Silver soulèvent des pistes passionnantes où les deux voies s’accordent à la psyché perturbée de Carla. Furie aura même coupé une scène fort provocante de rêve où Carla a des désirs incestueux envers son fils, soit façonnée par l’entité, soit manifestation des désirs coupables secrets de notre héroïne. Malheureusement à mi-parcours (et respectant le fait divers réel) le scénario rompt la double lecture pour accepter explicitement le surnaturel puisque d’autres témoins verront les manifestations de l’entité. Alors que les assauts initiaux relève d’effets spéciaux « physique » bougeant ou détruisant les objets du quotidien (et ainsi laisser suggérer qu’ils ont pu l'être par une Carla folle), on a ensuite de purs effets visuels pour illustrer la présence de l’esprit. Dès lors c’est l’ennui poli, le malaise disparaissant pour les seuls effets de manche pyrotechniques typiques de l’époque avec des péripéties similaires à Poltergeist (les parapsychologues et leurs attirail plus ou moins scientifique) et que recyclera plus tard James Wan dans Insidious et Conjuring (2013).

Les scènes chocs ne fonctionnent pas à force de trop montrer, l’exemple le plus flagrant étant les deux agressions sexuelles explicites du film. Dans la première, Carla a un orgasme en étant caressée dans son sommeil et Furie change soudain d’angle pour montrer sa poitrine nue malaxée par des mains invisibles. Pourtant à son réveil Carla a de nouveau les boutons de sa chemise de nuit fermés et ressent une culpabilité à avoir eu du plaisir à ses attouchements plus ou moins réel. On perd toute cette finesse avec la seconde attaque dévoilant (au spectateur et à un autre personnage alors que la première scène restait solitaire et ambiguë) où le corps entière nu de Carla nous est dévoilé tandis les contorsions de l’animatronic révèlent les mains baladeuse de l’entité. Le final Grand-Guignol (et une toute dernière scène où l’entité parle carrément) achève de briser les belles promesses initiales, le film semblant un peu victime de son époque de production qui empêche un traitement radical assumé dans le malaise. Le seul cheminement intime suffisait à en faire un grand film, aux échos féministes passionnants. L’Emprise fera tout de même son effet à sa sortie, remportant un Prix d’interprétation mérité pour une incroyable Barbara Hershey à Avoriaz.

Sorti en dvd zone 2 français chez Fox 

vendredi 2 septembre 2011

Ipcress Danger immédiat - The Ipcress File, Sidney J. Furie (1965)

Dans une gare de Londres, un prestigieux scientifique se fait enlever sous les yeux de l’agent des services secrets qui le surveillait et que l’on retrouve assassiné sur le quai. Pour le remplacer, le Colonel Ross (Guy Doleman) des services secrets militaires britanniques, décide de redonner sa chance à son agent Harry Palmer (Michael Cain) et de l’affecter au service de contre espionnage du Major Dalby (Nigel Green). Harry Palmer était jusque là affecté à des planques minables suite à son insubordination.  

Adapté d’une série de roman de Len Deighton, la trilogie consacrée au personnage de Harry Palmer a marqué l’imagerie du film d’espionnage des sixties. Tout à la fois à contre courant et classique du genre, cette série de films symbolise ses mutations à venir tout en obéissant à ses motifs les plus identifiables. Pour Michael Caine, ce sera le rôle qui établira définitivement son aura de star, tout en maintenant la personnalité véhiculée dans d’autres films, pour ce qui est indéniablement l’autre espion anglais des sixties. 

En 1965, Harry Saltzman décide de s’émanciper de la lourde logistique de la série des James Bond qu’il coproduit avec Albert Broccoli (à qui il laissera les commandes lorsqu’il revendra les droits en 1975 après L’Homme au pistolet d’or). Il emmène dans son sillage pour ce projet parallèle quelques-uns des grands acteurs de la réussite des premiers James Bond : le compositeur John Barry, le décorateur Ken Adam ou encore le monteur Peter Hunt (futur réalisateur d’un des plus fameux Bond, Au service secret de sa Majesté). Pourtant ce qui leur sera demandé sera volontairement aux antipodes d’un James Bond. 

Par cette volonté de tous les instants de s’éloigner du tombeur amateur de vodka martini, Ipcress est un pur ovni, même en comparaison des films d’espionnage plus conventionnels. La nature de Harry Palmer s’avère atypique en tout point, que ce soit son background peu glorieux ou son look austère, le tout affirmé dès sa première apparition peu glamour où on le voit préparant son petit déjeuner. Même les caractéristiques qui rendraient un Bond charismatique sont abordées de manière décalée, telle cette bagarre en pleine rue où il se bat comme le premier voyou venu, sans parler de sa manière de reluquer les femmes comme un gros rustre, loin de la séduction animale d'un Bond. 

Le cadre londonien grisâtre, les services secrets anglais dépeints comme bureaucratiques et austères et l'enquête volontairement laborieuse concourent à un manque de panache et d’exotisme. Loin d’ennuyer, ce parti pris contribue à une pesante ambiance paranoïaque aux rebondissements surprenants jusqu’à la dernière seconde. Les velléités de réalisme qu’on a cru percevoir tournent court quand arrive l’inattendue résolution finale d’une trame proche d'Un crime dans la tête de Frankenheimer, autre grand film d’espionnage de l’époque. Sidney J. Furie (qui malheureusement pour lui, semble plus passer à la postérité pour sa médiocre saga des Aigle de Fer) délivre une réalisation incroyablement moderne et expérimentale, multipliant les cadrages et plans alambiqués porté par un mémorable score de John Barry. 

Le travail sur l'image est constamment déstabilisant comme lorsqu'il prend le point de vue de la vision floue de Palmer sans lunettes lors de la conférence. Ni trop réaliste avec son intrigue fantaisiste, ni réellement « pop » et léger par sa froideur et sa retenue, Ipcress fit école dans le cinéma d’espionnage (notamment Le secret du Rapport Quiller qu'on a évoqué sur le blog) et installa définitivement Michael Caine au sommet. Harry Palmer connaîtra deux autres aventures durant la décennie, un plus conventionnel Mes Funérailles à Berlin (1966) réalisé par Guy Hamilton et le totalement fou Un cerveau d’un milliard de dollars réalisé par ce grand malade de Ken Russell. On reviendra dessus très prochainement. 

 Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Elephant