Gustave Flaubert passe en jugement pour
avoir écrit Madame Bovary, une œuvre jugée immorale. Il raconte son
roman devant le tribunal et devient l'avocat de son héroïne…
Superbe
adaptation du classique de Gustave Flaubert qui de la mise en scène
flamboyante de Minnelli au scénario brillant de Robert Ardrey en
passant de la prestation incandescente de Jennifer Jones est
profondément imprégné de l'esprit du roman et de son auteur. C'est
d'ailleurs Flaubert qui est mis en avant lors de l'ouverture mettant en
scène le procès auquel dû faire face l'écrivain devant le scandale
rencontré par son livre malgré son important succès.

La scène fonctionne
un peu comme si nous étions un lecteur lisant un simple résumé en
quatrième de couverture avec les avocats de l'accusation évoquant
grossièrement les différentes faillites morales de l'héroïne (adultère,
abandon d'enfant) pour en faire celle de Flaubert, appuyé par une
assistance inquisitrice et hostile qui n'a bien sûr pas lu le livre.
Pour comprendre et ne plus juger il faut donc ouvrir le livre et en
tourner les pages, ce que fait en quelque sorte Flaubert en narrant le
destin tragique d'Emma Bovary des traits habités et de la voix
captivante de James Mason incarnant l'auteur. Le film envoute d'emblée en prêtant à la seule image et à la voix off de
Mason l'évocation des rêveries et de la mélancolie d'Emma Bovary
(Jennifer Jones), la narration ne fonctionnant dans l'instant que
lorsque la réalité la rattrape. La scène d'ouverture la rend ainsi
invisible quand ses haillons la confondent avec son environnement paysan
pour ne la laisser apparaître que comme une beauté rêvée échappée d'un
tableau (le souvenir du
Portrait de Jennie
rôle rêvé mythique de Jennifer Jones plane le temps de ce plan voir même d'un autre où elle arbore presque la pose du tableau dans le film de Dieterle) aux yeux de
Charles Bovary (Van Heflin). C'est d'ailleurs ce qu'est ou pense être
Emma Bovary, un être trop beau, sensible et délicat plongé au milieu de
la fange, de la médiocrité rurale et provinciale.

La vraie beauté ne peut naître que du rêve tel cette flamboyante
narration de Minnelli évoquant la jeunesse d'Emma au couvent plongé dans
son monde romanesque truffé de prince ardent, de contrées éloignées par
une caméra démarrant sur les objets de sa chambre d'adolescente pour
donner dans un lyrisme certain pour illustrer son bouillonnement
intérieur. Quand le charme daigne opérer dans la réalité, l'instant est
magique mais trop bref avec une époustouflante séquence de bal filmée en
virtuose par Minnelli dont la mise en scène épouse enfin les désirs de
grandeur d'une Emma courtisée, radieuse et volant littéralement sur la
piste de danse. Cependant le temps d'un plan où elle s'admire ainsi
entourée dans un miroir Minnelli dénonce la vanité de son héroïne et son
égoïsme, encore plus significatif dans le montage alterné ou entre les
valses on aperçoit le malheureux Van Heflin abandonné et perdu parmi les
prestigieux convives.

Van Heflin est d'ailleurs une des grandes plus-values du film par
rapport au roman. Dans le livre, Charles Bovary était un être limité et
pathétique pour lequel on avait plus de pitié que de réel attachement,
même l'évocation de son passé plus fouillée que dans le film ne servait
qu'à le rabaisser dans cette médiocrité. Sans être forcément beaucoup
développé sur ce point dans le film, le personnage change complètement
grâce au talent de Van Heflin qui devient un bouleversant époux dépassé
et bienveillant, victime de sa normalité aux yeux de sa femme. Le
scénario le grandit encore avec ce changement fondamental par rapport au
roman lorsqu'il cède puis refuse d'opérer le boiteux Hyppolyte car
conscient de ses limites quand sur papier il effectuait l'acte et
mutilait le malheureux. Dans les deux cas il perd encore du crédit aux
yeux d'Emma mais dans le film en gagne à ceux du spectateur. Tout le film obéit à cette opposition entre réalité décevante et rêve
inaccessible, d'abord par rapport au contexte puis par rapport aux
amants d'Emma. La scène de mariage rurale et paillarde est ainsi un choc
pour la douce Emma (David Lean saura s'en souvenir pour sa Bovary
moderne dans
La Fille de Ryan où
le mariage est tout aussi glauque, plus tard la scène d'amour en forêt
entre Rodolphe et Emma semble aussi inspirer celle beaucoup plus osée et
démonstrative de
La Fille de Ryan)
et plus tard toute les longues descriptions d'ennui provincial du livre
seront magistralement résumée dans la séquence où Emma observe la rue
et anticipe toutes les actions répétitives de son voisinage.
Les deux
liaisons d'Emma sont également très bien dépeintes, chaque homme étant
un transport pour un ailleurs merveilleux qui n'existe pas. Minnelli
rate un peu le coche sur la romance silencieuse entre Léon (Christopher
Kent) et Emma, on ne ressent pas vraiment ce rapprochement de culture et
de gout entre eux car trop brièvement exprimée. La seconde rencontre
sera bien plus probante à Rouen avec un Christopher Kent à son tour
dépassé et faible sous la fanfaronnade. C'est cependant la relation avec
Rodolphe qui s'avère la plus réussie grâce à un Louis Jourdan parfait
de fausseté et de séduction, au port princier durant le bal avant de se
révéler un vil coureur pourtant happé par Emma. L'acteur français
développe ce qu'il a créé l'année précédente dans
Lettre d'une inconnue
et ce qui sera l'emploi majeur de sa carrière de jeune premier
hollywoodien : le séducteur égoïste synonyme de malheur pour les femmes
lui cédant.
Jennifer Jones remplaçait là une Lana Turner tombée enceinte et on doute que cette dernière ait put égaler sa prestation fabuleuse. La folie de ses rôles les plus excessifs (
Duel au soleil,
La Renarde,
Ruby Gentry)
s'accompagne d'une intériorité torturée fascinante mais aussi d'une
forme de naïveté palpable pour cette femme n'ayant jamais quitté ses
lectures de contes de fées. L'éveil à la libido, à la sensualité au cœur
du livre mais forcément atténué dans le film s'exprime par la seule
force de ses refus qui sont autant d'appel du pied (l'entrevue avec
Rodolphe dans la salle des fêtes) où alors de manifestations de désir
aussi sobre qu'incandescentes (la première séduction de Léon en un geste
et regard brûlant).

C'est avec la même folie et détermination qu'elle
précipitera sa chute dans un final ténébreux où dans ces derniers
instants la voix-off de James Mason reprend de la hauteur sur son
malheur et convainc son auditoire du mal fait par Emma aux autres par
son attitude, mais surtout à elle-même. Un grand Minnelli qui signe
sûrement une des plus belles visions du roman de Flaubert, visuellement
splendide (Oscar des meilleurs décors et de la meilleure direction
artistique pour Cedric Gibbons) et des plus pertinentes dans ses choix.
Sorti en dvd zone 2 français chez Warner
Extrait