Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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samedi 12 mars 2022

Walkower - Jerzy Skolimowski (1965)

Un jeune homme désœuvré se laisse convaincre par un entraîneur de participer à un combat de boxe.

Walkover est le second long-métrage de Jerzy Skolimowski, et la pièce centrale d’une trilogie mettant en scène son alter-ego cinématographique Andrzej Leszczyc joué par lui-même. Le premier film du cycle fut Signe particulier : néant (1964), réalisé dans des conditions singulières. Elève à l'École nationale de cinéma de Łódź, Skolimowski doit y présenter régulièrement des court-métrages. Malin, il décide de mettre en scène dans chacun d’eux ce personnage de jeune homme inadapté et peinant à entrer dans l’âge adulte. L’idée est en recollant ensemble tous les courts d’avoir un premier long-métrage à son actif, ce qui lui éviterait de passer par l’étape assistant-réalisateur. Il aura pourtant le temps de tourner Walkover avant la sortie en salle de Signe particulier : néant tant l’objet déroute la bureaucratie polonaise. On retrouve néanmoins dans Walkover à la production plus classique ce côté volontairement libre, décousu.

Le réalisateur place Andrzej Leszczyc au même moment crucial de ses trente ans que lui, alors qu’il cherche également un sens à sa vie. De passage dans une ville alors qu’il cherche un emploi, Andrzej y croise Teresa (Aleksandra Zawieruszanka) une ancienne camarade de l’école Polytechnique. C’est le début de pérégrinations surréalistes bercées de poésie, de climat kafkaïen et d’humour décalé. On en apprend davantage sur notre héros au fil des rencontres étranges et des discussions avec Teresa. Chaque interaction renvoie Andrzej à l’impasse personnelle et professionnelle où se trouve alors son existence. Un directeur d’usine lui rappelle la lacune que constitue l’absence de diplôme d’ingénieur, les dialogues abscons et la boucle que semble constituer son trajet en ville matérialise ce constat d’échec. 

On a ainsi le sentiment que toute sa vie jusque-là, Andrzej irrésolu et indécis n’a fait que du surplace. La perspective d’un tournoi de boxe au sein de l’usine où il postule va le confronter à ses contradictions. Malgré son expérience du noble art, il semble se défiler face à la perspective d’y participer et va finalement se laisser convaincre. Mais après un premier combat gagnant, comme souvent la tentative est grande pour lui de tout abandonner donnant ainsi son sens au titre puisqu’en boxe walkover signifie être vainqueur faute d’adversaire. La conclusion est typique du réalisateur, entre positivité humaniste et mordante ironie quant à la tournure du dernier combat. La mise en scène tout en longs plan-séquence, effets de montage déroutant, traduit de manière sensitive ce sentiment d’errance et d’indécision. C’est une manière très expérimentale d’exprimer des questionnements qu’il saura illustrer dans une veine plus accessible avec Deep End (1970), grand succès de sa carrière internationale après avoir quitté la Pologne.


 Sorti en dvd zone 2 français chez Malavida

 

mardi 25 août 2020

Le Bateau phare - The Lightship, Jerzy Skolimowski (1985)


En 1955, sur un bateau-phare ancré au large des côtes américaines, 3 gangsters dirigés par le docteur Calvin Caspary menacent l'équipage du capitaine Miller dont le propre fils Alex a déjà eu affaire à la police.

Premier film américain de  Jerzy Skolimowski, Le Bateau phare s’inscrit dans la continuité de son opus précédent Le Succès à tout prix (1984) dont il reprend la thématique de la relation père/fils. C’est d’ailleurs durant la promotion de Le Succès à tout prix au Festival de Cannes que les producteurs ont l’idée de faire appel au réalisateur qui s’engage dans un des seuls films (adapté d’un roman de l'écrivain allemand Siegfried Lenz) dont il ne signe pas le scénario. Cela n’empêche pas Le Bateau phare d’être une œuvre éminemment personnelle pour Skolimowski. Tout comme dans Le Succès à tout prix, le rôle du fils est tenu par Michael Lyndon le propre fils de Skolimowski. Ce choix crée une continuité et un étrange mimétisme puisque Michael Lyndon ressemble énormément à son père jeune, ce dernier se mettant en scène dans ses premiers films à travers un alter-ego nommé Andrzej.

En faisant jouer son fils, Skolimowski à travers le postulat du film rejoue la relation complexe qu’il entretenait également avec son père. Dans le film Alex est un adolescent honteux et défiant envers son père le capitaine Miller (Klaus Maria Brandauer), coupable de lâcheté passée pour la communauté et son équipage, mais dont on ne connaîtra le détail que plus tard. Forcé de séjourner sur le bateau phare commandé par son père après une énième incartade, il assiste à l’intrusion de trois dangereux gangsters, ce qui va mettre à l’épreuve ce rapport père/fils. Le père de Skolimowski était un véritable héros en Pologne, chef de la Résistance  Varsovie qui fut emprisonné et déporté en camp de concentration où il mourut. Le réalisateur façonne donc une figure paternelle pesante pour sa descendance tout en en modifiant la dynamique. 

Quoi qu’il fasse, Skolimowski n’aurait jamais vraiment pu se montrer à la hauteur de ce père d’autant plus idéalisé que désormais absent. A l’inverse dans le film, Alex cherche à se démarquer de cet encombrant père par l’attitude. Ce sera d’abord par sa désinvolture et son insolence, puis quand le danger des gangsters menacera, par des velléités héroïque qu’il ne peut assumer à son jeune âge. Le tempérament conciliant et attentiste de son père cherchant à protéger son équipage est une preuve supplémentaire de sa lâcheté pour l’adolescent immature, et s’oppose à sa fougue et volonté d’en découdre. Par cette dualité illustre ainsi ce qu’est le vrai héroïsme à travers la métaphore que représente même le bateau phare.

Ce moyen de transport symbolisant le voyage, doit pour le bien collectif resté figé à la même place en mer pour servir de guide aux différents navires traversant la région. C’est un statut que ne comprend pas Caspary (Robert Duvall) chef des gangsters qui en fait le reproche moqueur à Miller durant un dialogue. Tout le récit façonne donc un affrontement entre l’immobilité, faussement synonyme de lâcheté et que représente Miller, et le mouvement que symbolise Caspary et ses sbires dont l’agitation perpétuelle met en lumière la nature violente, arriérée et infantile. Il est donc fort intéressant de voir Skolimowski mener en parallèle ces deux tonalités et vitesses contradictoires dans sa narration et mise en scène. 

La violence surgit dans des sursauts brutaux et imprévisibles (la mort de l’oiseau) quand des plages plus calmes s’affichent dans le visage stoïque de Miller, dans les plans d’ensemble du bateau seul en pleine mer. Tout à cette symbolique passionnante, le réalisateur néglige cependant un peu la notion de suspense. La tension ne s’instaure jamais complètement malgré la suavité menaçante de Robert Duvall, le huis-clos n’est pas suffisamment au cordeau et étouffant dans l’ensemble. Donc sur la foi de son synopsis il ne faut pas forcément venir chercher un thriller avec Le Bateau phare sous peine d’être un peu déçu, mais surtout une belle étude de caractères. 

Sorti en bluray chez L'Atelier d'image

mercredi 10 février 2016

Le Cri du sorcier - The Shout, Jerzy Skolimowski (1978)


Au cours d'un match de cricket qui se déroule dans une institution psychiatrique, l'écrivain Robert Graves fait la connaissance de Charles Crossley, un pensionnaire étrange présenté comme très intelligent. Alors qu'ils sont tous les deux dans une cabane à compter les points de la partie, Crossley entreprend de lui raconter son histoire. Grand marcheur, il dit avoir voyagé pendant dix-huit ans en Australie où il apprit la magie d'un sorcier aborigène et acquit un pouvoir terrible, le cri de terreur qui provoque une mort instantanée.

Troisième film britannique de Jerzy Skolimowski, Le Cri du sorcier est une œuvre fascinante entremêlant la singularité polonaise du réalisateur (formé à l'École nationale de cinéma de Łódź aux côté d’Andrzej Wajda et Roman Polanski pour lequel il écrira Le Couteau dans l’eau (1962) avant de lui emprunter le pas en Angleterre) et imagerie typiquement anglaise imprégnée d’une terreur plus universelle. Le film est une adaptation d’une nouvelle de Robert Graves dans laquelle Skolimowski trouve matière à exploiter son thème de l’absence de communication, au cœur de son film le plus connu, la romance adolescente Deep End (1967).

Le film joue à plusieurs niveaux sur la notion de mensonge et de croyance. Ce sera d’abord à travers la narration avec ce récit en flashback où le temps d’une partie de cricket dans un asile psychiatrique, Crossley (Alan Bates) l’un des patients, narre son histoire folle à un auditeur (Tim Curry) curieux. Vagabond mystérieux, il s’immisce dans l’intimité du couple formé par Rachel (Susannah York) et Anthony Fielding (John Hurt). Ne sachant par quel bout prendre l’inconnu, les Fielding laisse malgré eux Crossley poser son emprise sur leur volonté. Le cadre rural paisible jure avec la silhouette ténébreuse de Crossley qui fascine Anthony tout en mettant Rachel mal à l’aise. Son passé étrange en Australie où il aurait passé dix-huit ans et appris la magie noire attise la curiosité d’Anthony, d’autant plus pour ce musicien expérimental lorsque Crossley lui révèle avoir appris un cri maléfique propre à tuer tout auditeur malheureux alentour. 

Cette question de mensonge et de croyance s’exprime donc à la fois par la notion de point de vue mais aussi de la présence inquiétante de Crossley dont l’attitude évoque autant la folie que de réelles aptitudes surnaturelles. Skolimowski trouble nos repères par une narration dilatée dont le montage expérimental rappelle le travail de Nicolas Roeg (on pense à Walkabout (1971) et Ne vous retournez pas (1973) notamment). Des inserts révèlent des éléments de décors, d’objets, des embryons de rebondissements où l’on hésite entre hallucinations, cauchemar et vrais flashforwards qui dessinent les contours d’un piège absolument diabolique. Le Cri du sorcier est tout à la fois un triangle amoureux oppressant qu’un récit de soumission et d’addiction amoureuse et érotique. Crossley est un prédateur qui devinant le quotidien terne du couple va poser progressivement les jalons d’une machination implacable.

Une fois le film terminé la trame parait assez limpide et c’est bien l’étrangeté instaurée par Skolimowski qui fait toute la force du film. Le passé australien de Crossley (le meurtre de ses enfants et les coutumes de mariages aborigènes) laissent peu à peu deviner ses objectifs et les apartés les plus déroutants prendront sens de façon inéluctable non sans nous avoir glacé le sang le temps de quelques séquences mémorables comme la démonstration de force où Crossley use du cri. Les transitions bizarres et la mise en scène tout à la fois flottante et précise du réalisateur contribue à la perte de repères, renforcé par la mise planante et expérimentale de Mike Rutherford.

Skolimowski ne signe pas une œuvre hermétique mais fait néanmoins confiance à l’intelligence du spectateur en n’explicitant rien tout en semant les indices par la seule image, notamment l’usage de reproduction de tableaux de Francis Bacon dont un est « rejoué » par Susanna York pour nous faire comprendre à quel point son corps et son esprit son désormais assujettis. Les acteurs sont tous formidables : John Hurt joue de son physique malingre pour montrer à quel point sa volonté est écrasée par la détermination (magique ou psychologique) d’un Alan Bates taiseux et magnétique. Susannah York incarne à elle seul le basculement du film, ménagère ordinaire et méfiante qui s’érotise peu à peu en expression d’un sortilège amoureux ou magique où le regard se trouble, le corps se dénude et l’attitude se fait provocante.

L’ambiguïté demeure jusqu’au bout, le flashback comportant ses zones d’ombres (Crossley avouant dès le départ agencer les évènements à sa guise) et le présent semant le doute (les interférences de la partie de cricket provoquées ou pas par Crossley) jusqu’à un terrifiant final où l’on ne sait s’il est dû au forces de la nature ou aux forces occultes avec l’ultime manifestation du cri. Une chose sûre cependant avec la dernière scène, ce désir violent nous aura emmenés aux confins d’une folie maladive.

Sorti en dvd zone 2 et bluray chez Elephant