Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 28 mai 2024

Un cœur en hiver - Claude Sautet (1992)

Maxime et Stéphane sont amis et travaillent ensemble dans l'atmosphère feutrée d'un atelier de lutherie. Maxime, marchand de violons, est un homme accompli, actif, sans états d'âme particuliers. Stéphane, luthier, vit dans une retraite, dans un hiver du cœur dont on discerne mal les raisons. Maxime tombe amoureux d'une jeune violoniste, Camille Kessler. Entre les trois personnages se noue une relation complexe.

Un cœur en hiver est un film qui poursuit le travail de réinvention entamé par Claude Sautet dans son film précédent, Quelques jours avec moi (1988). Sautet fut finalement souvent sujet à des périodes de doutes où, se sentant enfermé dans une case (le cinéma de genre avec Classe tous risques (1960) et L'Arme à gauche (1965)) ou étant arrivé au bout d'un cycle (les glorieuses années 70 avec Les Choses de la vie (1970), Max et les ferrailleurs (1971), César et Rosalie (1972), Vincent, François, Paul... et les autres (1974), Mado (1976), Une histoire simple (1978)), il ressentait le besoin de s'éloigner un temps de la réalisation. Cinq ans séparent ainsi L'Arme à gauche de Les Choses de la vie, ou encore Garçon ! (1983) de Quelques jours avec moi. Ce dernier avait marqué une rupture dans la méthode (les nouveaux venus Jacques Fieschi et Jérôme Tonnerre suppléant les fidèles Jean-Loup Dabadie et Claude Neron), le style formel ainsi que la troupe d'acteurs renouvelée avec en tête un Daniel Auteuil et une Sandrine Bonnaire symbole de modernité (même si cet élan était déjà perceptible même si moins radical dans Un Mauvais fils (1980)). Quelques jours avec moi entamait en fait une sorte de trilogie où Sautet revisiterait ses grands thèmes sous une forme plus épurée et intimiste, avec Un cœur en hiver comme pièce centrale et Nelly et Monsieur Arnaud (1995) en belle conclusion.

Un cœur en hiver fonctionne comme une sorte de continuité formelle de Quelques jours avec moi, tout en en étant le contrepoint sur le ton. Cela se ressent notamment dans la différence entre les deux personnages interprétés par Daniel Auteuil. Le Patrick Dewaere de Un Mauvais fils et Auteuil dans Quelques jours avec moi, représentaient de façon différentes les fragilités masculines si souvent observées par Sautet. Les héros des années 70 se montraient incapables d'exposer leurs sentiments car façonnés par une éducation machiste ne les y autorisant pas, masquant leurs failles sous les silences taciturnes (Michel Piccoli le plus souvent) ou une jovialité de façade (Yves Montand). Patrick Dewaere amène sa personnalité d'écorché vif dans Un Mauvais fils tandis qu'Auteuil livre une composition fascinante dans Quelques jours avec moi avec un personnage dont le masque repose au contraire sur l'excentricité, le bousculement des conventions. Sautet poursuivait ainsi son analyse de la masculinité, mais par le prisme de personnalités s'étant construite dans un autre contexte, une génération différente.

Le taiseux et distant Stéphane (Daniel Auteuil) est ainsi l'autre revers de la pièce que représentait Martial dans Quelques jours avec moi, et n'a pas grand-chose à voir avec le silencieux Michel Piccoli des seventies. Le tempérament expansif de Martial était un défi à la bienséance tout autant qu'une précaution, la réserve de Stéphane est de la même nature. C'est une manière de se démarquer, d'attirer l'attention sur lui par cet excès de réserve comme le montrera la scène du dîner où il se refuse à donner une opinion tranchée lors d'une discussion. Un cœur en hiver rejoue et détourne le triangle amoureux de César et Rosalie. Maxime (André Dussolier) semble l'enjoué charismatique prenant le relai de Montand, et Daniel Auteuil reprendre la place de l'effacé Sami Frey. Mais aux codes romantiques (s'effacer au profit de son rival par amour tel Sami Frey) et masculins de l'ancien monde se substitue une démarche plus trouble.

Les hommes de sa génération que filme Sautet durant les années 70 ne sont pas éduqués à manifester leurs sentiments mais restaient lisibles aux autres. Les figures des années 80, plus enclines à l'introspection,se perdent dans le poids des apparences. Sautet souligne le caractère manipulateur de Stéphane qui ne peut essayer de séduire Camille (Emmanuelle Béart) qu'en pensant la manipuler. Sa réserve trouble et attire la jeune femme, et lui croit contrôler la situation par ses attitudes ambiguës mais Sautet s'attarde suffisamment longuement sur les regards d'Auteuil pour que la notion de calcul s'estompe. Son attitude fuyante trouble Camille mais révèle aussi son trouble malgré lui, et Daniel Auteuil est aussi subtil qu'impressionnant pour faire passer ces nuances. Ce qu'il n'ose exprimer se révèle paradoxalement quand il se montre le plus mutique. Il n'est pas froid comme il pense l'être, mais pétrifié. Il n'est pas un handicapé sentimental comme il l'exprime presque fièrement, mais un homme qui s'égare en se posant trop de questions. 

Sautet estompe la dimension sociale présente dans plusieurs de ses films des années 70 et 80 pour ne pas faire reposer les failles de Stéphane sur un contexte, mais plutôt les rendre opaque. Pas de traumatisme d'enfance à chercher, c'est davantage dans la méticulosité du personnage dans son travail de luthier qu'il faut chercher une part des raisons de son écart du monde et des sentiments. Le vase-clos du milieu observé, la récurrence des lieux arpentés par les personnages (l'atelier, le restaurant sorte de "cantine" des musiciens, les studios d'enregistrement) sont une expression implicite de la prison dans laquelle s'est cloitré Stéphane. Emmanuelle Béart offre un pendant ardent et passionné qui perverti la fonction de ces lieux et par extension la fermeture de Stéphane, c'est par elle (et le couple vieillissant Myriam Boyer/Maurice Garrel) qu'on sort de ce cadre et des conventions qui le guide. L'exercice est assez envoutant et évite brillamment le risque de froideur, pour atteindre en définitive une touchante mélancolie. Les longs regards d'attente, d'amour et d'incompréhension de Camille tout au long du film rencontrent enfin celui de Stéphane lors de la dernière scène, mais cette fois uniquement pour exprimer le regret de ce qui aurait pu être.

Sorti en bluray chez StudioCanal

mardi 5 juillet 2016

Nelly et Monsieur Arnaud - Claude Sautet (1995)

Pour surmonter des difficultés financières et gagner son indépendance, une jeune femme, Nelly (Emmanuelle Béart) fait plusieurs petits boulots. Par l'intermédiaire d'une amie, Jacqueline (Claire Nadeau), elle rencontre dans un café un riche retraité, Pierre Arnaud (Michel Serrault), qui lui propose de dactylographier ses mémoires. Nelly accepte. Elle quitte son mari Jérôme (Charles Berling) et passe de plus en plus de temps avec Monsieur Arnaud. Elle entre ainsi en rapport avec Vincent (Jean-Hugues Anglade), qui se propose d'éditer le livre.

Avec cette œuvre sensible, troublante et feutrée, Claude Sautet conclut sa filmographie en apothéose avec Nelly et Monsieur Arnaud. Sautet avait exploré sous toutes ses formes la thématique de l’homme mûr indécis entre vulnérabilité et machisme traditionnel dans la société française en mutation des 70’s (Les Choses de la vie (1969) César et Rosalie (1972), Vincent, François, Paul... et les autres (1974), Mado (1976), Une histoire simple (1978)). Il parvint à totalement se réinventer dans les 80’s en capturant cette fois les tourments d’une jeunesse écorchée vive et en manque de repère dans les superbes Un mauvais fils (1980) et Quelques jours avec moi (1988) où il bousculait le ton austère et la forme maîtrisée de ses films précédents par une touche d’excentricité et de fougue où la sensibilité du drame ne s’estompait pas. Nelly et Monsieur Arnaud apparait à la fois comme une nouvelle mue tout en étant un aboutissement de ces deux axes de sa filmographie, représenté par les personnages-titres.

A travers l’amitié trouble se nouant entre la jeune Nelly (Emmanuelle Béart) et le riche retraité Monsieur Arnaud (Michel Serrault), c’est tout un pendant des personnages emblématiques de Sautet qui renaît sous une forme plus sobre. Pierre Arnaud représente ainsi au soir de la vieillesse les figures masculines ambitieuses et handicapées sentimentalement des 70’s. La biographie qu’il rédige retrace ainsi un parcours qui le vit passer du magistrat idéaliste à l’homme d’affaire froid pour aboutir à une vieillesse en solitaire, séparé de son épouse et voyant rarement ses enfants sans que cela ne semble l’affecter outre mesure. Nelly quant à elle, entre deux boulots précaire et une vie sentimentale sans but aboutissant d’entrée par une séparation d’avec son mari (Charles Berling) reprend la résignation en plus et la folle énergie en moins le relai des Patrick Dewaere et Daniel Auteuil pour cette jeunesse sans but. Nelly comme Monsieur Arnaud se satisfont, l’une par l’apathie, l’autre par l’indifférence, de leurs solitudes respectives. La reconnaissance polie de Nelly répond ainsi à la philanthropie détachée de Monsieur Arnaud lorsque ce dernier la secoure financièrement. L’évolution se fera lorsqu’ils se verront au quotidien pour rédiger les mémoires de Monsieur Arnaud.

La simple dictée de départ devient plus impliquante pour Monsieur Arnaud, tout comme la rédaction pour Nelly à travers leurs échanges. Michel Serrault alterne ainsi bonhomie et détachement de plus en plus forcé, perturbé qu’il est par cette jeune femme opaque. Sautet les oppose par leur positionnement à l’image, par le dialogue et par le jeu très différent de Michel Serrault et Emmanuelle Béart. Monsieur Arnaud arpente son bureau en tous sens quand Nelly reste figée à son bureau, soliloque sur sa vie tant dans la dictée de ces mémoires que dans des anecdotes plus personnelles qui n’y figurent pas alors que Nelly garde ses distances et est peu diserte. La construction du film inverse d’ailleurs en partie cette approche, les éléments du quotidien de Monsieur Arnaud n’intervenant presque toujours que dans le cadre de son appartement et sous le regard de Nelly (les coups de fils de sa femme, les visites étranges de Michael Lonsdale, la rencontre avec sa fille) quand cette dernière voit son quotidien bien plus fouillé (ses amis, son divorce, sa romance naissante) comme pour offrir un contrepoint à cette apparente froideur. 

Au fil des entrevues, le rapport change et l’ouverture à l’autre de chacun répond à cette caractérisation initiale. Monsieur Arnaud moins centré sur lui-même questionne sans succès Nelly sa vie et celle-ci par ses critiques et réflexion sur l’ouvrage qu’elle tape laisse deviner un intérêt, une proximité et finalement un attachement pour le vieil homme. Sautet procède par esquisses, l’évolution de Monsieur Arnaud faisant évoluer son caractère gentiment bougon par un semblant de jalousie quand Nelly nouera une liaison avec son éditeur (Jean-Hugues Anglade). Pour Nelly cela passe par le regard (on a le sentiment qu'elle lève soudainement enfin les yeux sur Monsieur Arnaud) d’Emmanuel Béart perdant peu à peu de sa nature indéchiffrable pour se faire plus tendre et finalement par le geste quand un massera Arnaud victime de douleurs lombaires. Le sommet de cette complicité sera une belle scène de dîner où Sautet traduit subtilement la reconnaissance et l’affection pour l’autre qui remplis si bien sa vie.

L’écart d’âge semble empêcher chacun d’envisager une possible romance ou en tout cas sa supposée attente se fera en décalage. Si Monsieur Arnaud lui fait retrouver confiance en elle, Nelly ira plutôt se jeter au bras de Jean-Hugues Anglade. Lorsque Nelly rompra (une scène de rupture glaciale et cruelle typique de Sautet) et fera enfin de son bienfaiteur un vrai confident, ce sera le moment où ce dernier décidera enfin de briser sa solitude casanière. Le désir et l’amour que ressentent les deux personnages ne s’expriment alors qu’avec ce mélange d’intimité et de recul. On pense à cette magnifique scène où Monsieur Arnaud observe Nelly dormir et n’ose toucher sa peau nue. 

La brusque séparation finale où les regards en disent plus que la timide étreinte est tout aussi poignante. La dernière scène inverse leur rapport à l’espace, en exprimant par l’image le regret de ce qui aurait pu être et le manque que l’on ressentira de l’autre. L’éternelle solitude se ressent avec cette fois un Michel Serrault figé en gros plan le regard perdu et cette fois Emmanuelle en mouvement arpentant d’un pas spectral une rue où le temps semble comme s’être arrêté. Entre amitié et romance inassouvie, Claude Sautet tisse un délicat entre-deux où ses héros ont toujours autant de difficultés  se livrer. Magnifique. 

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Studiocanal 

Belle interview d'époque

 

lundi 3 août 2015

Quelques jours avec moi - Claude Sautet (1988)

Un fils de bonne famille, Martial, mal dans sa peau, dépressif, PDG d'une chaîne de supermarchés, profite de raisons professionnelles pour prendre un peu de recul. Il se pose à Limoges semant le trouble dans la vie des bourgeois locaux, dont les gérants du supermarché de la ville, Monsieur Fonfrin et sa femme, comme dans le cœur d'une provinciale, Francine, à qui il propose de rester quelques jours avec lui, en échange de quoi elle pourra se voir offrir tout ce qu'elle veut.

Après l’échec commercial de Garçon ! (1983), Claude Sautet était passé par une période de doute. Le cinéaste était alors associé dans l’imaginaire cinéphile à un cinéma du passé, celui des années Giscard à travers ses castings récurrents (Michel Piccoli, Yves Montand, Romy Schneider ou Serge Reggiani) et le leitmotiv de la crise masculine (et par extension de la quarantaine) courant dans tous les films de cette période. Un procès d’intention assez injuste tant Sautet aura su faire évoluer ses thèmes, que ce soit le féminisme de Une histoire simple (1978) ou le point de vue plus lumineux et juvénile de Un mauvais fils (1980). Seulement ses œuvres avaient remporté un succès moindre, enfermant Sautet dans une case. Celui-ci fera donc véritablement sa révolution avec Quelques-jours avec moi.

Le projet naît au fil d’entretiens réalisés entre Sautet et le critique Philippe Carcassonne dans le cadre de la revue Le Cinématographe. Les deux hommes sympathisent et Carcassonne annonce à Sautet son projet de se lancer prochainement dans la production se propose de produire son film à venir. Sautet y voit l’occasion qu’il attend de renouveler son œuvre et partant de la base du roman éponyme de Jean-François Josselin va tenter une autre approche avec de nouveaux scénaristes (les débutants Jacques Fieschi et Jérôme Tonnerre), une équipe technique renouvelée et un casting rajeuni. Sautet se sera plu dans des œuvres comme Max et les ferrailleurs (1971) ou Mado (1976) à montrer des figures masculines dépassées par les femmes dont ils se pensaient les mentors. Quelques jours avec moi reprend ce schéma dans une tonalité différente. Martial (Daniel Auteuil) est un jeune héritier d’une famille de propriétaire de supermarché qui va justement retrouver gout à la vie en partageant le quotidien de Francine (Sandrine Bonnaire). Celle-ci est la bonne de Monsieur Fonfrin et sa femme (Jean-Pierre Marielle et Dominique Lavanant) propriétaire du supermarché provincial qu’il était venu inspecter. Fasciné par Francine, il l’engage pour sa compagnie durant quelques jours moyennant finance et un curieux rapport va s’installer.

La première partie du film exprime le regard décalé et distancié qu’entretient Martial par rapport au monde. Daniel Auteuil, le regard absent observe ses interlocuteurs s’agiter sur leurs petites ou grandes affaires qui lui semblent si insignifiante. On a ainsi un portrait mordant de la bourgeoisie parisienne (la mère jouée par Danielle Darrieux, le triangle amoureux admis avec son épouse) comme provinciale avec comme pic ce dîner où il raillera les discussions politiques creuses des Fonfrin et leurs convives. Cette vacuité se vérifiera autant par le cynisme parisien que par la stupidité provinciale, Fonfrin étant idéalement incarné par un Marielle à la bonhomie vide de sens. C’est un même jeu ironique mêlé d’attirance qui semble se nouer entre Martial et Francine mais notre héros va être pris à son propre piège par sa protégée qui ne s’en laisse pas compter.

Le scénario dépeint ainsi l’éveil à l’amour et à la vie de Martial. Le regard amusé se fait progressivement tendre pour les Fonfrin, bien plus attachant que la caricature sous laquelle ils ont été introduits. Contrairement aux personnages obstinés et fonçant vers leurs destinée tragique des œuvres désespérées des70’s (Vincent,François, Paul... et les autres (1974), Mado), Sautet pose ici un regard bienveillant où il croit en des protagonistes capable d’évoluer. Le ton est également très différent pour l’exprimer, s’autorisant des moments de comédies enlevés (la longue scène de la fête dans l’appartement) où les barrières sociales tombent par la désinhibition festive. Sautet s’éloigne de la veine pesante d’antan, osant un mauvais goût assumé (les tenues criardes de Sandrine Bonnaire) qui rend l’ensemble plus léger. Ce cheminement, Martial semble comme surpris de devoir l’emprunter en tombant réellement amoureux de Francine. 

Cette dernière sentant l’hésitation de cet homme encore prêt à lui échapper préfèrera ainsi se perdre entre les mauvaises mains. Martial va donc paradoxalement prouver sa sincérité en perdant tout espoir de d’accomplir leur union dans un sacrifice final poignant. Daniel Auteuil (après le diptyque  Jean de Florette et Manon des sources) acquérait définitivement la reconnaissance d’acteur dramatique et ce rôle chez Sautet hanterait nombres de ses prestations à venir. Sandrine Bonnaire, lumineuse et ardente offre également une composition magnifiques tandis que Marielle confère une humanité rare à Fonfrin qui reste touchant dans la bêtise comme l’émotion. Succès public et critique, le film ramène Sautet au premier plan avec ce qui est à la fois autant une brillante synthèse qu’un renouveau brillant de son œuvre. 

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Studiocanal


mardi 18 novembre 2014

Un mauvais fils - Claude Sautet (1980)

Bruno Calgagni rentre en France. Toxicomane, parti six ans plus tôt pour les États-Unis, il y a purgé une peine de cinq ans de prison pour trafic d'héroïne. Pendant son absence sa mère est morte. Il se rend chez son père qui l'accueille, mais la situation devient vite invivable, son père l'accusant d'être responsable de la mort de sa mère. Bruno travaille comme manutentionnaire dans des conditions difficiles. Le contrat terminé il trouve un emploi dans une librairie, où officie également Catherine, une ancienne toxicomane...

Un mauvais fils marque une rupture et le début d’un nouveau cycle dans l’œuvre de Claude Sautet. Après une décennie à avoir exploré sous toutes les formes les affres des hommes de sa génération dans une série de désormais classiques du cinéma français (Les Choses de la vie (1969), Max et les ferrailleurs (1971), César et Rosalie (1972), Vincent, François, Paul... et les autres (1974), Mado (1976), Une histoire simple (1978)), le réalisateur souhaite sortir de ce confort, dépeindre d’autres milieux sociaux, tranches d’âges et par conséquent type de personnage et situation. Cette réinvention passera notamment par un changement de scénaristes puisque les fidèles Jean-Loup Dabadie et Claude Neron ne seront pas cette fois de la partie. A leur place, le journaliste Daniel Biasini (alors époux d’une des égéries du cinéma de Sautet, Romy Schneider) et Jean-Paul Török, qui entre autres talent fut critique à Positif, revue qui n’eut de cesse de défendre Sautet à cette période. Au niveau du casting le réalisateur va chercher Patrick Dewaere (après avoir hésité avec son acolyte des Valseuses Gérard Depardieu, trop imposant et pas assez vulnérable pour le rôle) et son ami Yves Robert dans un magnifique contre-emploi de père taciturne.

Bruno Calgagni (Patrick Dewaere) est de retour en France après six années passées dans une prison américaine où il était condamné pour trafic d’héroïne. Le conflit paternel se devine dès les premières séquences et avant même les retrouvailles grâce au sens du détail de Sautet. Aux policiers qui l’accueillent et l’interrogent, il est capable de citer de mémoire la date de naissance de sa mère quand il n’a plus celle de son père (Yves Robert) en tête, preuve sous-jacente de la distance qui règne entre eux. Les retrouvailles seront effectivement froides et, si l’affection se devine dans les regards du père et du fils dans ce premier contact, le geste est maladroit et retenu. Un fantôme s’immisce en effet dans le renouement possible entre les deux hommes, celui de la mère disparue pendant la peine de Bruno. Peu à peu, cette retenue dévoilera une forme de rancœur du père pour Bruno qu’il considère comme responsable de la dérive puis de la mort de son épouse dans ce que l’on devine être un suicide. 

Yves Robert est un prolongement des hommes durs et « vieille école » des films précédents de Sautet mais ce trait de caractère s’exprime différemment ici. Les protagonistes masculins de milieux bourgeois des œuvres antérieures étaient des êtres froid, distant et souvent antipathique. En abordant un milieu ouvrier et populaire le sentiment n’est pas tout à fait le même, la difficulté à se dévoiler se révèle dans le geste incertain (Yves Robert cherchant toujours une occupation comme faire le café pour éviter le vrai tête à tête avec son fils) et plutôt qu’un silence glacial la détresse s’exprime dans des explosions de colères où les mots dépassent la pensée, où la rancœur se substitue à l’affection. Yves Robert, bougon et fier s’avère ainsi très attachant et vulnérable malgré la rigueur de son personnage.

Le salut ne peut donc venir que de la nouvelle génération, moins prête à s’insérer dans le monde mais aussi plus apte à se mettre à nu dans cette errance. On voit ainsi Bruno se chercher professionnellement et sentimentalement (entre relation tarifée et drague balourde) avant de trouver l’amour avec un pendant féminin aussi abimé que lui, la toxicomane repentie Catherine (Brigitte Fossey magnifique dont une scène d'aveur amoureux tout en retenue). L’équilibre ne peut cependant être atteint en dépit de ses efforts car il est rongé en son for intérieur par ce père qui le repousse. Ce manque se traduit chez Sautet par des corps traîtres -mais aussi des moments plus anodins comme lorsque Brun insite pour payer un verre à un quidam dans un bar - et prolongement d’une psyché malade, que ce soit le malaise de Bruno dans le métro ou la chute d’Yves Robert sur son chantier. La réaction de repli sur soi et d’autodestruction est également la même chez ces figures masculines, Bruno replongeant dans la drogue tandis que son père diminué physiquement s’isole du monde. 

La fragilité révèle néanmoins un caractère plus fort chez Bruno quand les bravades de René montre le manque de ces hommes mûrs pour qui s’ouvrir signifie perdre la face. Les trajectoires des deux protagonistes vont ainsi en parallèle, chaque chute précédant un redressement pour Bruno et au contraire un enlisement pour son père. L’ultime séquence exprime bien cela, avec un René seul et ayant chassé son amante (Claire Maurier) dont il refuse la pitié quand Bruno rappelle Catherine avec laquelle il aura partagé des démons communs. Cet élan est donc aux antipodes de la résignation désabusée qui accompagnait les derniers films du cycle précédent (Vincent, François, Paul... et les autres et  Mado surtout ici l’énergie et la modernité du film l’éloigne de ces mélodrames figés) et s’inscrit plutôt dans la veine lumineuse de Une histoire Simple (1978). Seulement cette fois, Sautet semble enfin laisser pleurer ses hommes et ce sont les plus jeunes qui initieront cet abandon, le final sobre laissant une belle note d’espoir.

Sorti en dvd zone 2 français chez Studiocanal

dimanche 25 novembre 2012

Une histoire simple - Claude Sautet (1978)


Divorcée, mère d'un adolescent, Marie a décidé de ne pas garder l'enfant qu'elle attend de Serge, dont elle souhaite se détacher. Parallèlement à ses propres difficultés, on découvre les soucis et les drames de ses amis - tel le suicide de Jérôme, menacé de licenciement.
Marie se rapprochera de son ex-mari


Le temps d'une remarquable série de films (Les Choses de la vie, Vincent, François, Paul... et les autres, César et Rosalie, Mado), Claude Sautet s'était fait le grand peintre de la psychologie masculine. Il explora ainsi sous toutes ses formes les travers d'un certain type d'homme, quarantenaire et souffrant des mêmes maux : coincé entre le machisme qu'on leur avait inculqué et une sensibilité qu'il n'arrivait pas à exprimer, indécis, aussi déterminé professionnellement que faible sentimentalement.

Le cycle démarrait dans une flamboyance romantique totale, tragique ou optimiste (Les Choses de la vie, César et Rosalie) pour virer vers une résignation presque sans issue (Vincent, François, Paul... et les autres et surtout Mado). Les femmes, toujours en retrait n'en constituaient pas moins des personnages fort et excellemment écrit mais n'étaient jamais complètement au centre de l'intrigue, plutôt les enjeux de la révolution que les hommes étaient prêt à faire pour gagner leur cœur.

Avec Une histoire simple, Sautet opte donc enfin pour le récit au féminin à travers le regard de celle qui lui a inspiré ces plus beaux personnages de femmes, Romy Schneider. A l'inverse des hommes, les femmes apparaissent chez Sautet comme des êtres plus assurés, déterminés et donc soumis à l'inconsistance du sexe opposé. Le film s'ouvre d'ailleurs sur un choix fort de son héroïne Mary (Romy Schneider), avorter de l'enfant de l'homme avec qui elle vit (Claude Brasseur) car elle ne l'aime plus et va le quitter. Une décision incompréhensible pour l'éconduit puisqu'elle ne le quitte pas pour un autre et que "ça ne se fait pas de quitter quelqu'un comme ça". Il ne saura d'ailleurs réagir réellement (et violemment) à cette rupture que quand il pensera que Marie voyait un autre homme.

Le script oppose ainsi la modernité du personnage de Romy Schneider dont les choix de vie (vivre seule, avorter le film étant d'ailleurs un des premiers à en faire un ressort dramatique alors que la loi Weil n'est en place que depuis 3 ans) se détachent d'une vision masculine dépassée mais également féminine plus rangée lors d'une remarquable scène où le point de vue des amies diffèrent (Sautet capture d'ailleurs ses groupes féminins dans le quotidien avec la même sensibilité et naturel que les hommes dans les films précédents). Marie choisit de vivre seule quand son ex-mari est en concubinage car ne supportant plus cette solitude, le personnage d'Eve Darlan vit des aventures sans lendemain avec aplomb s'opposant à la détresse et la repentance là encore de son ex-mari qui l'a pourtant quitté le premier.

Pour Sautet, l'homme est figé dans des certitudes dépassées quand la femme semble constamment capable de se réinventer. On retrouve ici les figures masculines typiques de Sautet avec ses hommes imposants et assurés dans les hautes responsabilités de leur carrière. Tous sont pourtant des faibles que ce soit le gouailleur et speedé Claude Brasseur et surtout le tragique personnage de Jérôme (Roger Pigaut) dépressif et aussi angoissé à la perspective de perdre son travail que de le conserver. On suit ainsi une Romy Schneider qui fait son chemin, suit ses instincts en se moquant des codes établit (l'entrevue avec sa mère la préférant avec un homme qu'elle n'aime pas que seule) et illustrant ainsi une forme d'émancipation féminine forte dans la société française.

Là encore Sautet se montre d'une rare finesse puisque s'il fait renouer Marie avec son ex-mari, l'enjeu du film ne repose pas sur cette réunion (voir l'absence totale de dramatisation lors de l'ultime entrevue entre Bruno Crémer et Romy Schneider). Une telle conclusion contredirait le propos de l'ensemble en suggérant que la femme se doit d'avoir un "protecteur" par la force des choses, quand bien même tous se seront montrés faible tout au long de l'intrigue.

Au contraire, le film laisse notre héroïne dans une situation "indigne" mais qu'elle assume complètement, enceinte à nouveau et célibataire. Une facette signifiée par une magnifique image finale avec une Romy Schneider radieuse et prenant le soleil, libre et sans attache, maîtresse de son destin. Une belle vision progressiste portée par Sautet et une performance d'une grande justesse de Romy Schneider qui lui vaudra son second César dans ce sommet de leur collaboration.

Sorti en dvd chez Universal 

Extrait

jeudi 8 novembre 2012

Les Choses de la vie - Claude Sautet (1969)


Pierre (Michel Piccoli), architecte d'une quarantaine d'années, est victime d'un accident de voiture. Éjecté du véhicule, dans le coma, au bord de la route, il revoit son passé et les deux femmes qui comptent dans sa vie, Catherine (Léa Massari) dont il est séparé et avec qui il a eu un fils, et Hélène (Romy Schneider), avec qui sa relation amoureuse est à un tournant...

Avant Les Choses de la vie les premiers films de Claude Sautet n'étaient guère représentatifs de sa personnalité, entre la grosse comédie Bonjour Sourire (1955) qu'il reniera par la suite, et les pourtant efficaces collaborations avec Lino Ventura avec le polar Classe tout risques (1960) et le film d'aventure L'Arme à gauche (1965). Peu satisfait de ces films qui ne lui ressemblent pas, Sautet abandonne donc la réalisation pendant quatre ans pour mieux officier dans l'ombre et contribuer aux scripts des films de ses amis avec La Vie de Château (1965) de Jean-Paul Rappeneau ou Le Diable par la queue (1969) de Philippe de Broca pour l'officiel puisque cette activité de script doctor courant sur toute sa carrière ne fut pas forcément créditée à chaque fois. C'est avec Les Choses de la vie qu'il se réinvente, le succès du film lui permettant enfin de creuser ce sillon personnel qui donnera tous ses grands classiques des années 70 que sont César et Rosalie, Vincent, François, Paul... et les autres , Max et les ferrailleurs, Mado...

En adaptant le roman éponyme de Paul Guimard, Claude Sautet développe tous les grands thèmes de ses films suivants, le manque de communication dans le couple et surtout la figure masculine incapable d'extérioriser ses émotions. Ces questionnements seront plus approfondis dans les œuvres à venir, et c'est justement cette approche tout en esquisses qui fait tout le prix des Choses de la vie. Le film est traversé par le poids du souvenir et de l'inéluctable.

La fatalité est exprimée d'emblée avec les images de cette foule inquiète et curieuse observant la carcasse calcinée d'une voiture dont on ne voit pas encore l'occupant gisant à terre. Tout semble déjà joué lors de ce générique rembobinant le terrible accident et ramenant le blessé à sa vie paisible quelques jours plus tôt. Pierre (Michel Piccoli) coule des jours heureux avec sa nouvelle compagne Hélène (Romy Schneider) mais n'a jamais vraiment oublié Catherine (Lea Massari), sa première épouse. Cette hésitation pas encore résolue fragilise le couple lorsque Pierre va tergiverser alors qu'ils préparent un départ définitif à l'étranger.

Saute distille subtilement les éléments reconstituant le puzzle de la personnalité de son héros, que ce soit une conversation où on devine les liens intact entre Catherine et Pierre ou encore l'égo de ce dernier qui fait volte-face en découvrant (ou se souvenant) sur un détail qu'un ami est désormais l'amant de son ex. C'est ce même égo et cette carapace qui va l'amener à faire preuve d'une révoltante froideur envers Hélène, qui à l'opposé est un livre ouvert pour exprimer ses sentiments et est éperdument amoureuse de lui. Romy Schneider est absolument magnifique avec ce personnage tout en abandon, bouleversant sans un mot le temps d'une scène où elle ressurgit de l'entrée de son immeuble pour observer Piccoli parti sans un mot ni un regard après une dispute.

La narration est entrecoupée d'inserts de l'accident (très impressionnant) jetant un voile funeste sur toute les erreurs commise par Piccoli et qui ne pourront être réparées. Des souvenirs en flashback interviennent également du point de vue de notre héros, symbole de son dilemme puisque alternant entre les images estivales de son bonheur avec Lea Massari sur l'île de Ré et le romantisme plus flamboyant des moments avec Romy Schneider avec une première rencontre fabuleuse où d'une voix perdue dans une pièce sa présence se concrétise par son regard bleu magnétique envahissant soudain l'écran.

Après avoir adopté une certaine hauteur de point de vue, Sautet fait enfin se rejoindre les deux temporalités du récit et plonge totalement dans l'intime en faisant partager les ultime pensées d'un Michel Piccoli mourant et qui l'ignore. Les flashbacks se mue en hallucinations synonyme de mort, la voix-off déterminée de Pierre dénote avec le délabrement de son corps, se raccrochant à la vie pour déchirer cette horrible lettre qu'il n'aurait jamais dû écrire. Michel Piccoli est extraordinaire, ne dévoilant sa fragilité qu'une fois seul (magnifique moment de mélancolie quand de nuit en voiture son regard trahi les regrets de son attitude, émotion suspendue appuyée par les notes de Philippe Sarde) ou totalement démuni et vulnérable après l'accident.

Sautet offre de belles idées narratives et visuelles pour traduire la confusion de Pierre : la fougère du sol où il git se confondant avec une autre traversée en souvenir avec Romy Schneider, la voix-off de Piccoli de plus en plus erratique, les détails qui transforment les flashbacks en rêveries du condamné. Rien n'est excessivement appuyé, la narration progresse à l'image du maelstrom et de la confusion de souvenirs qui assaillissent Piccoli et exprime ainsi ce qu'est Les Choses de la vie, un long et ultime songe teinté de regrets éternels.

Sorti en dvd zone 2 français chez Studio Canal

mercredi 26 septembre 2012

César et Rosalie - Claude Sautet (1972)


Dans le beau cadre de la plage de Noirmoutier un « ménage à trois », avec César, un parvenu hâbleur mais généreux, David, un artiste effacé assez intellectuel qui se régale de la vulnérabilité de son confident, et une Rosalie bovarienne, partagée entre l'homme avec qui elle vit et son amour de jeunesse faisant irruption dans sa vie, qui prend cette thérapie pour une connivence.

Claude Sautet prolongeait dans César et Rosalie son exploration du couple amorcée dans le magnifique film de sa réinvention artistique, Les Choses de la vie. On retrouve ici un triangle amoureux inversé par rapport aux Choses de la vie où ce sont cette fois les hésitations d'une femme au milieu de deux hommes qui la vénèrent qui sera le moteur de l'intrigue. César et Rosalie se démarque également par son ton moins ouvertement dramatique mais tout aussi touchant. Rosalie (Romy Schneider reprenant un rôle initialement écrit pour Catherine Deneuve) est la compagne heureuse de César (Yves Montand) mais l'équilibre du couple est brisé par le retour de David (Sami Frey), amour de jeunesse qu'elle n'a pas revu depuis cinq ans et qui ne l'a pas oublié.

Tout oppose les deux hommes et c'est bien leur qualités et défauts complémentaires qui vont amener les va et vient sentimentaux de Rosalie. César est un "homme du peuple", riche entrepreneur qui s'est fait tout seul au tempérament sanguin et possessif. David est un artiste, dessinateur de bd effacé et ténébreux. La chaleur de César est un bienfait et une malédiction, protectrice et étouffante à la fois. A l'inverse David est doux, attentionné mais finalement trop distant. César poursuivrait Rosalie jusqu'au bout du monde si elle disparaissait avec un autre, David au contraire s'effacerait résigné sans moins l'en aimer pour autant.

 Sautet filme le quotidien lentement se déliter au fil des élans de Romy Schneider de l'un à l'autre de ses prétendants. On admire ainsi les remarquables interprétations d'Yves Montand et Sami Frey qui font de ses archétypes (autant dans le caractère que l'origine sociale) des êtres de chair et de sang. Montand, boule de nerfs incontrôlable et amant généreux alterne ainsi numéros de charme et dérapages violents dévoilant l'angoisse qui ronge cet homme sous son aisance. Sami Frey plus sobre dissimule lui sous son masque froid une tout aussi grande agitation du cœur et c'est par des regards tendres et discrets, des gestes simples que s'exprimera sa passion.

Dans le même ordre d'idée les scènes tendres ou de conflits des deux couples sont captés de manière différente par Sautet. L'amour est sautillant et enlevé entre César et Rosalie (l'ouverture sur les préparatifs du mariage) et les disputes un véritable chaos de violence verbale et physique. Au contraire pas de conflit entre Rosalie et David, les non-dits et ellipses amorçant la séparation avant qu’ils surgissent par une fuite en avant de Sami Frey et la relation amoureuse y est paisible radieuse et laissent les amants s'oublier.

Le script de Sautet et Jean-Loup Dabadie prend des détours étonnants qui vont justement bouleverser cette forme d'équilibre du ménage à trois. D'abord rivaux, les deux amoureux vont comprendre que l'objet de leur attention s'éteint à leur contact en l'absence de l'autre. Si David abandonne bien vite la partie, César prendra les choses en main pour le forcer à partager le quotidien de Rosalie. L'opposition devient complémentarité voire complicité pour les deux hommes où ces amours partagés révèlent le meilleur d'eux même. César perdra de ses élans machos (la partie de poker en début de film) pour être plus attentionné et sacrifier sa fierté en s'effaçant pour son rival quand David se verra forcé à prendre enfin l'initiative.

C'est finalement celle qui se nourrissait de cet interdit et de cette tension qui sera la plus décontenancée, Rosalie. Romy Schneider humanise ainsi enfin cette figure féminine séductrice et mystérieuse en lui instaurant à son tour le doute auquel elle a soumis "ses" hommes. L'actrice fait preuve d'un naturel, d'une sensualité et magnétisme fascinant qui ne rendent jamais antipathique ce personnage libre et s'abandonnant à ses penchants du moment. C'est finalement d'elle que devra venir l'ultime chemin à parcourir, le temps d'une sobre et touchante scène de retrouvailles finale.

Sorti en dvd zone 2 français chez Studio Canal


mercredi 8 août 2012

Mado - Claude Sautet (1976)


Simon Léotard, 49 ans, promoteur immobilier, bourgeois libéral, rencontre Mado, 22 ans, et découvre en elle un personnage secret et attachant...

Claude Sautet poursuivait dans Mado son portrait des relations homme/femmes et plus précisément de cette génération d'hommes d'âge mûr handicapé émotionnellement, incapable d'extérioriser leur sentiments. Michel Piccoli, entre le mourant plein de regrets des Choses de la vie, le flic glacial et méticuleux de Max et les ferrailleurs et le mari trompé sans réaction de Vincent, François, Paul... et les autres est la figure emblématique de ce type de personnages chez Sautet à cette période.

Ici une complexe affaire de malversations immobilière se mêle au drame intimiste pour une nouvelle fois confronter un homme à ses manques. Simon Léotard riche promoteur immobilier va voir sa destinée professionnelle et sentimentale se dérober sous lui. D'un côté le suicide d'un collaborateur le place sous le joug d'un dangereux et douteux personnage et de l'autre il se découvre de réels sentiments pour Mado (Ottavia Piccolo) jeune femme avec laquelle il couche moyennant finance. Le parallèle entre l'intrigue politico-financière et sentimentale sert à confronter le héros à ses contradictions. Capable de révolte et de vraie astuce pour contrecarrer les plans du redoutable Lepidon (Julien Guiomar), il s'avérera incapable de dévoiler avec sincérité ses sentiments à Mado.

L'intrigue révèle progressivement Simon comme un homme froid et détaché qui a tendance à fuir lorsque les difficultés se posent dans ses relations avec les femmes puisqu'il a déjà été marié deux fois et qu'une brève entrevue avec une ex (Romy Schneider) à l'état d'épave nous montre une autre victime de ses abandons. Cette dernière scène nous montre ainsi ses difficultés à communiquer puisqu'il restera finalement muet sur ses problèmes face à elle malgré la visite qu'il aura lui-même sollicité. Avec Mado, Simon semble servi puisqu'elle semble aussi détachée et froide que lui, passant d'un client à un autre sans remord et vivant sa vie sans complexe. Confronté à la jalousie, Simon ne saura rien faire d'autre que mettre fin à leur relation plutôt que se livrer à elle.

L'humanité de Mado se révèle pourtant progressivement, entre ses amis nombreux qu'elle cherche à aider et surtout lorsqu'elle se révèle capable d'aimer avec le peu fréquentable Manecca (Charles Denner) pourtant plus ouvertement amoureux que Simon. Ottavia Piccolo est formidable dans ce personnage sensuel et secret dont la fragilité se dévoile peu à peu. Sa distance n'est qu'un masque prêt à tomber face à celui qui saura se montrer doux avec elle (son récit de sa première rencontre avec Manecca) et l'actrice d'autant plus touchante lorsqu'elle s'abandonne aussi intensément que sobrement (Manecca lui annonçant partir sans elle, la conclusion).

Michel Piccoli est tout aussi formidable, Sautet capturant avec finesse les élans amoureux imperceptibles de cet homme tel ce bref regard de déception lors de cette scène où il se rend compte que Mado n'est pas venue seule lui rendre visite chez lui.

Il acquiert une vraie dimension tragique dans la dernière partie, errant seul sans oser se rapprocher d'une Mado dépitée pour un autre et trouvant son réconfort ailleurs (Jacques Dutronc excellent second rôle récompensé d'un César). La joyeuse allégresse et anarchie de la péripétie routière finale ne fera donc que l'enfoncer davantage et l'éloigner de Mado. La belle dernière scène (un temps coupée par Sautet furieux de voir Romy Schneider mise en avant par le producteur alors qu'elle n'a qu'un rôle très court) le montre possiblement changé par l'épreuve mais celle qu'il cherchait réellement est définitivement perdue.

Sorti en dvd zone 2 français chez Gaumont