Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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jeudi 19 octobre 2023

C'est pour toujours - Now and Forever, Henry Hathaway (1934)


 Jerry et Toni, un couple d'arnaqueurs, vivent à l'hôtel depuis un bon moment. N'ayant aucune intention de payer les frais de leur séjour, Jerry a dans l'idée de vendre le droit d'adoption de sa fille Penny, née d'une précédente union. Mais lorsqu'il passe un peu de temps avec la petite fille, il tombe sous son charme et décide de mener une vraie vie de famille. Cependant, les habitudes ont la vie dure...

C’est pour toujours est une charmante comédie qui capture ses participants à des étapes très différentes de leurs carrières. Gary Cooper n’est pas encore devenu l’incarnation de « l’American hero » qu’établira Sergent York de Howard Hawks (1941) ou en plus proche Les trois lanciers du Bengale d’Henry Hathaway (1935). Il est une figure populaire oscillant entre le mélodrame (L’Adieu aux armes de Frank Borzage (1932), Après nous le déluge de Howard Hawks (1933), Soir de noces de King Vidor (1935), Peter Ibbetson de Henry Hathaway (1935) et la comédie notamment chez Lubitsch dans Sérénade à trois (1933) dont ce C’est pour toujours semble prolonge la figure d’attachante canaille globe-trotter, la dimension familiale prenant le pas sur la veine romantique. 

Carole Lombard ici dans un pur rôle dramatique n’a pas encore trouvé sa persona filmique sophistiquée et extravagante qui s’établira dans ses rôles à suivre comme Train de luxe d’Howard Hawks (1934), Jeu de mains de Mitchell Leisen (1934) ou Mon Homme Godfrey de Gregory La Cava (1936). C’est un des rôles qui participe à l’ascension de l’enfant star Shirley Temple et également l’un des films qui précède la mue d’Henry Hathaway vers les projets onéreux à la logistique complexe où sa rigueur en fera l’homme des studios.

Tout cela se bouscule un peu dans les tonalités du film démarrant dans la pure comédie en montrant les aptitudes et le quotidien d’escroc de Jerry (Gary Cooper) dans une existence dont sa compagne Toni (Carole Lombard) est lasse. Elle finit par le quitter pour un temps, ce qui va l’ébranler au moment de négocier l’abandon de ses droits sur sa fille d’un premier mariage, mais face à la bouille charmante de Pennie (Shirley Temple) il finit par accepter de s’en occuper et construire un semblant de cellule familiale classique. Tout tient vraiment au charme des acteurs, notamment l’alchimie entre Cooper et Temple où dès le premier contact, sans savoir qui est qui, la complicité naît. Pennie ravive l’attachement et le sens des responsabilités perdus par son père dans la bagatelle, et ce dernier par sa personnalité fantasque offre une figure paternelle joyeusement maladroite. Les gimmicks comme « Honor Bright » scellent un pacte d’honnêteté que l’ancien arnaqueur met un point d’honneur à respecter, et qui aura ses conséquences plus tard quand les mauvaises tentations referont surface.

La dualité de Jerry et l’amour sincère qui le lie à Toni sont aussi capturé avec une belle justesse. La scène où tout deux se quittent puis se réconcilient en renonçant chacun aux principes de vie ayant mené à cette possible séparation est un beau moment d’émotion où Hathaway fige la photogénie et la vulnérabilité palpable des acteurs est un grand moment. L’intrigue parait par la suite assez convenue mais les enjeux et protagonistes ont été posés avec suffisamment de force pour nous intéresser. Ainsi la déchirante découverte par Pennie du vol de collier de son père (mais surtout le fait qu’il lui a menti et brisé le « Honor Bright ») fend le cœur par les larmes de dépit de la fillette – larmes sincère d’une Shirley Temple dont les producteurs manipulateurs lui ont révélé avant le tournage de la scène le décès accidentel de Dorothy Dell, actrice dont elle s’était rapprochée lors d’un film précédent. Il y a une lente bascule de la comédie espiègle initial vers le mélo pas totalement assumé par le studio qui va couper la fin vraiment dramatique initialement envisagée (et tournée) pour celle du film offrant un bel entre-deux. Un jolie petite œuvre attachante et preuve de la versatilité sans failles d’Henry Hathaway. 

Sorti en bluray français chez Elephant films

mardi 18 mai 2021

Train de luxe -Twentieth Century, Howard Hawks (1934)


Dans le train Twentieth Century Limited reliant Chicago à New York, Oscar Jaffe, un producteur de théâtre imbu de sa personne, dont les dernières productions ont fait des fours, retrouve Lily Garland, une actrice qu'il a lancée quelques années auparavant et qu'elle a quitté pour Hollywood, ne supportant pas sa jalousie et son égocentrisme. Il rêve de remonter un spectacle avec elle, mais elle ne veut plus travailler avec lui.

Twentieth Century est avec New York-Miami de Frank Capra sorti cette même année 1934 un des films fondateurs de la screwball comedy. Il s'agit de l'adaptation de la pièce éponyme de Ben Hecht et Charles MacArthur jouée à Broadway en 1932. Cette dernière était inspirée Napoleon of Broadway, pièce avortée de Charles Bruce Millholland qui y narrait son expérience douloureuse auprès du producteur de théâtre David Belasco connu pour son excentricité. Cet arrière-plan au vitriol sur le monde du théâtre se marie ici à un récit à la Pygmalion dévoyé, et qui se joue d'ailleurs autant en coulisse que dans l'histoire elle-même. En 1926, Carole Lombard âgée de 17 ans végète dans des petites productions où elle tient des seconds rôles, et arrondit ses fins de mois en tant que danseuse dans des boites de nuit comme le Cocoannut Grove. C'est là qu'un John Barrymore déjà star établie croise sa route et décèle son potentiel dramatique et lui arrange un essai à la Fox qui va s'avérer satisfaisant. Carole Lombard signe un contrat avec le studio et doit donner la réplique à Lionel Barrymore dans le film Tempest (1928). Malheureusement l'actrice victime d'un incident de voiture est pour un temps défigurée et ne retrouvera de sa superbe qu'après un passage par la chirurgie esthétique. Fox rompt le contrat et Carole Lombard retournera pour quelques années à l'anonymat et une période de vache maigre. Quelques années plus tard elle est sous contrat à la Columbia qui ne sait trop que faire d'elle jusqu'à ce que Howard Hawks l'impose pour le premier rôle féminin de Twentieth Century.

Les bases de l'histoire oscillent donc entre ce côté Pygmalion ou pré Une étoile est née avec une Carole Lombard débutante qui fait face à celui qui lui mit le pied à l'étrier, John Barrymore. Howard Hawks joue habilement de ce passif, notamment dans les premières scènes où Mildred Plotka (Carole Lombard) est littéralement façonnée dans son jeu et sa manière d'être par le producteur de théâtre Oscar Jaffe (John Barrymore). Jaffe manie à merveille la caresse et le fouet pour guider les pas de sa protégée rebaptisée pour la scène Lily Garland, alternant attitude faussement doucereuse et colère noire pour l'amener où il le souhaite. C'est littéral quand il guide ses déplacements scéniques à la craie, implicite quand il lui invente un autre moi avec ce nom de scène, et loufoque quand pour lui tirer un cri de douleur il lui pique les fesses de façon impromptue avec une épingle. 

Cette attitude rustre sort la jeune actrice timide de ses gonds et en fait finalement le personnage et la diva que Jaffe a vu en elle. Sur le plateau Carole Lombard sans doute intimidée ne convainc pas les producteurs et John Barrymore jusqu'à ce que le rusé Howard Hawks la prenne à part et lui demande quelle serait sa réaction si un des hommes sur le plateau parlait d'elle de manière désinvolte derrière son dos. La réponse ne se fait pas attendre, I would kick him in the ball et Hawks ment à bon escient à Carole Lombard en lui disant que John Barrymore s'est exprimé en ces termes à son sujet. Dès lors Carole Lombard furieuse n'aura plus aucune appréhension à répondre du tac au tac à Barrymore lors de leur confrontation dans le film. Quelques années plus tard mise au courant de la supercherie, ce I would kick him in the ball deviendra source de plaisanterie entre elle et Hawks.

Dans le film cela fonctionne merveilleusement bien lorsque une fois devenue star Lily Garland souffre de la jalousie étouffante de Jaffe. Ce postulat au lieu de tirer vers le drame va plutôt se déplacer vers une hystérie jubilatoire. Oscar Jaffe est un manipulateur né qui use de stratagème sur scène et dans leur couple pour soumettre Lily qui désormais n'est plus dupe. La rupture est inévitable et tandis que Lily devient une vedette de cinéma, Jaffe sans sa muse vogue d'échec en échec. Un concours de circonstances les place des années après dans le même train où ils vont peut-être pouvoir se réconcilier et retravailler ensemble. Howard Hawks joue de l'espace vertical du train comme d'une scène, un théâtre de vaudeville fait d'allées et venues furibondes où les personnages se heurtent, s'invectivent, se dissimulent où s'impose à l'autre dans la plus grande hystérie. Les portes de compartiments de wagons claquent, les hurlements fusent et autour de notre couple naviguent des acolytes plus azimutés les uns que les autres. 

Il y a d'abord le duo d'employés de Jaffe, Oliver Webb (Walter Connolly) sorte de punching-ball soumis aux colères insensées de son patron, et à l'inverse le bien trop détendu O'Malley (Roscoe Karns) prenant tous les drames en cours à la rigolade et désamorçant la tension avec une rasade de whisky bien sentie. Il y a également les intrus de ce périple en train avec Mathew J. Clark (Etienne Girardot) sorte d'anguille semant la zizanie avec ses tares contradictoires : multiplier les chèques sans provisions et coller des prospectus évangéliste dans tout le train. Il reste également des traces de quelques piques corrosives de Ben Hecht et Charles MacArthur, notamment envers les Passion Play, forme de théâtre religieuse et empesée dont les personnages se moque quand on se risque à leur proposer de jouer dans l'une d'entre elles. L'atout principal reste cependant l'alchimie entre Carole Lombard et John Barrymore, couple qui ne peut se rapprocher que dans l'outrance et l'hystérie, en permanente représentation.

Chaque échange, amoureux comme vindicatif ne fait que dans les cris d'orfraies, les postures maniérées et les roulements d'yeux intempestifs. Carole Lombard déploie tout son potentiel comique en passionaria constamment dans la démesure émotionnelle et John Barrymore est un histrion toujours en représentation, entre rage noire et auto-persuasion sur son propre génie. On aurait peut-être aimé ne serait-ce qu'une scène sentimentale à cœur ouvert sans hystérie, mais Howard Hawks semble assumer que c'est la seule manière de s'aimer pour son couple - Carole Lombard qui conserve comme une précieuse relique l'aiguille qui lui arracha son premier cri d'actrice. C'est un prémices de toutes les grandes screwball comedy à venir du réalisateur (L'Impossible monsieur bébé (1938), La Dame du vendredi (1940)) et cela prépare aussi à toutes les prestations entre glamour et exagération cartoonesque de Carole Lombard, de Mon homme Godfrey (1936) à To be or not to be (1942). Ereintant mais terriblement drôle.  

Sorti en bluray anglais doté de sous-titres anglais chez Indicator

vendredi 7 mai 2021

Jeux de mains - Hands Across the Table, Mitchell Leisen (1935)


 A New York, Regi Allen, employée comme manucure dans un grand hôtel, ne songe qu'à faire un riche mariage. Theodore Drew III, client du même établissement, lui paraît la cible idéale. Mais il est en réalité ruiné et a exactement les mêmes desseins que Regi...

Jeux de mains est une comédie romantique fondatrice dans la carrière de Mitchell Leisen et Carole Lombard dont l'entente sur ce film va déterminer leurs réussites futures à venir. Sous contrat à Paramount, Carole Lombard est un casse-tête pour le studio qui n'arrive pas à l'identifier dans un emploi précis pour le public. Elle avait montré de vraies aptitudes pour la comédie romantique loufoque sur certains rôles précédents comme Twentieth Century d'Howard Hawks (1934) et la réussite de Jeux de mains va la lancer sur les fabuleux rôles délurés Mon homme Godfrey de Gregory La Cava (1936), La Joyeuse suicidée de William A. Wellman (1937) ou bien sûr To be or not to be d'Ernst Lubitsch (1942). Il en va de même pour Mitchell Leisen définira sa direction d'acteur (et plus précisément d'actrice avec Jean Arthur, Claudette Colbert ou Olivia de Havilland ensuite) à l'aune de son entente avec Carole Lombard sur le film, ainsi que le ton entre comédie délirante et arrière-plan social marqué dans ses succès suivants comme La Vie facile (1937), La Baronne de Minuit (1939) ou encore Par la Porte d'or (1940).

Comme dans nombre de films de Leisen à venir on trouve des personnages déchirés entre réussites sociales et épanouissement de leurs sentiments, avec souvent en arrière-plan le contexte de la Grande Dépression. C'est le cas de Regi Allen (Carole Lombard) modeste manucure dans un grand hôtel qui écarte justement les sentiments pour viser un riche parti parmi la clientèle de l'établissement. Elle va jeter son dévolu sur Theodore Drew III (Fred MacMurray), fils de bonne famille malheureusement ruiné par la crise et qui s'apprête aussi à faire un mariage d'argent. Leisen dresse un habile mur invisible entre Regi et Ted tant que leurs objectifs pécuniaires prévalent sur leur sentiment. Ainsi ce qui aurait pu être une belle scène romantique décalée lorsque Regi ruine les doigts de Ted lors d'une séance de manucure est un bijou de cynisme, sa maladresse ne venant pas d'un trouble amoureux mais plutôt de la fébrilité d'être face à un potentiel bon parti. Ted est dans la même logique mais de façon inversée, toute la décontraction et insouciance dont il fait preuve envers Regi vient du fait qu'il sait avoir un matelas doré qui l'attends avec sa fiancée richissime. 

Le vernis se brise le temps d'une soirée arrosée à l'issue de laquelle ils pensent se montrer tels qu'ils sont, intéressés et mutuellement prêts à s'entraider pour accomplir leurs objectifs. C'est un prétexte à leur sentiment amoureux naissant et un dialogue récurrent les voit s'interroger mutuellement sur le fait qu'ils ne cherchent qu'un riche mariage, ce qu'ils confirment chacun avec désinvolture tout en espérant implicitement une réponse différente de l'autre. C'est donc ce cynisme de façade qui autorise la vraie complicité facétieuse et la cohabitation des deux protagonistes dans d'excellentes scènes comiques où ils éconduisent leurs prétendants mutuels. Fred MacMurray est génial lorsqu'il en fait des tonnes en faux mari jaloux et violent pour faire fuir un courtisan de Regi, et Carole Lombard se lance dans une improvisation hilarante pour interrompre une conversation téléphonique entre Ted et sa fiancée. Toutes les scènes de cohabitation forcée dans l'appartement tissent un écrin tendre où Leisen distille avec brio le trouble par son travail sur l'espace (les scènes sur la terrasse qui libèrent le couple de son cynisme et le rend plus tendre), dans l'intimité qui développe une absence de pudeur progressive (Carole Lombard et sa lampe à bronzer) et tension sexuelle.

Le réalisateur fait progressivement basculer la comédie en mélo romantique en altérant la camaraderie qui se mue en amour. Carole Lombard est parfaite pour faire passer cela, comme lors de la scène où Ted explique avoir l'habitude de dormir dans un lit double et être à l'étroit dans le canapé. Le mélange de crainte et d'espérance dans l'expression de l'actrice est une pure merveille avant que Ted pas si cavalier lui demande simplement de le border comme un enfant. On regrettera même que ces délicieux moments dans l'appartement ne durent pas plus longtemps tant l'alchimie entre les deux acteurs fonctionnent bien (même si initialement Carole Lombard souhaitait Cary Grant mais ce dernier était indisponible). Une petite touche d'émotion supplémentaire est ajoutée avec le personnage de Allen Macklyn (Ralph Bellamy), riche confident en fauteuil roulant de Regi qui, complexé, tergiversera trop à se déclarer et verra son aimée cruellement lui échapper sous les yeux. Quelques habiles dialogues à double sens sur sa déconvenue amènent une émotion différente qui fonctionne tout autant. Un très bon moment donc et en plus d'une concision exemplaire, tout ça tient en 1h15 à peine !

Sorti en dvd zone 2 français chez Blaq Out dans un coffret qui comprend aussi le génial "La Baronne de Minuit" !

mercredi 31 juillet 2013

L'Autre - In Name Only, John Cromwell (1939)

Alec Walker (Cary Grant) fait la connaissance d'une jeune artiste Julie Eden (Carole Lombard). Il voudrait l'épouser, mais il est déjà marié avec la très calculatrice Maida (Kay Francis) qui lui refuse le divorce...

Un beau mélo qui se penche sur la difficulté à refaire sa vie, renforcée bien sûr par le contexte moral de l'époque. L'originalité est ici de faire du personnage le plus fragile et victime du destin un homme. Cet homme, c'est Alec Walker (Cary Grant) vivant un mariage malheureux avec une femme (Kay Francis) l'ayant épousé pour son argent jusqu'à sa rencontre avec la jolie veuve Julie Eden (Carole Lombard). Le poids des conventions va rendre cette situation inextricable par le refus de l'épouse intéressée de divorcer, rendant le couple illégitime de plus en plus coupable. L'infidélité est tacitement acceptée tant qu'on ne brise pas la sacro-sainte entité du mariage et tout pousse, de la meilleure amie perfide et pressante (Helen Vinson) aux parents moralisateurs à ne rien changer de cet état de fait.

C'est contre cette fatalité que va se rebeller le personnage de Cary Grant, déterminé et vulnérable à la fois. Ici ce sont les femmes qui mènent le jeu. Carole Lombard offre une magnifique prestation dramatique avec cette jeune femme amoureuse et hésitante dont la sincérité va redonner symboliquement puis littéralement lors de la conclusion gout à la vie à un Cary Grant brisé par une morale inhumaine. Face à elle Kay Francis compose une épouse perfide à souhait et manipulatrice, le masque bienveillant et la beauté dissimulant un monstre d'égoïsme. Une des meilleures compositions de l'actrice qui parvient à être détestable et jouant à merveille de son aura de douceur et de glamour pour exprimer la superficialité du personnage.

Cary Grant et Carole Lombard tout en sobriété poignante composent un couple magnifique où les moments romantiques comme de désespoir s'ornent d'une grande intensité et montrent l'étendue du registre des deux acteurs plus souvent vus dans des rôles léger et comiques.

Face à leur amour bien des obstacles pas forcément aux mauvaises intentions mais guidés par une morale vaine (la sœur de Julie jouée par Katharine Alexander, les parents d'Alec ou on retrouve un Charles Coburn bourru) ou alors la simple perfidie (la meilleure amie et ses piques acérées), le poids des apparences devant être maintenu au détriment du bonheur de l'individu. Le très beau final l'éprouve jusqu'au bout mais notre couple aux abois restera plus uni que jamais tandis que les masques tombent enfin. Une belle découverte.

Sorti en dvd zone 2 français aux Editions Montparnasse dans la collection RKO

Extrait

lundi 12 novembre 2012

Mr. & Mrs. Smith - Alfred Hitchcock (1941)


Le mariage de David Smith et d'Ann Krausheimer Smith est régi par une suite de règles fixes. Un jour survient cependant une toute nouvelle règle qui pourrait bien compromettre leurs vœux de mariage.

Si les moments de comédies légers et piquant n'ont jamais manqués dans les films d'Alfred Hitchcock, ils ne servaient que de respiration dans des intrigues à suspense ou s'accompagnait d'un humour noir typique du réalisateur. Mr. & Mrs. Smith f ait figure de réelle exception puisque c'est la seule authentique comédie de la carrière du Maître du Suspense, aucun élément de thriller ne venant entraver cette comédie du remariage réalisé par amitié pour Carole Lombard. On navigue d'ailleurs dans la loufoquerie typique du genre dès l'ouverture étrange avec cette maisonnée dont l'activité est paralysée par ses époux enfermés depuis cinq jours dans une chambre dévastée. C'est que chez les Smith, le couple fonctionne selon des règles immuable comme celle ici de ne jamais se séparer après une dispute jusqu'à la réconciliation quel que soit le temps requis, David (Robert Montgomery) et Ann (Carole Lombard) finissant cette fois avec une barbe de trois pour lui et une coiffure ébouriffée chez elle avant de faire la paix

Le couple génialement mal assorti est campé par un duo au sommet de sa forme. Carole Lombard est ici une enquiquineuse de premier ordre truffant le quotidien du couple de règles diverses pour s'assurer de la flamme intacte d'un Robert Montgomery à l'inverse placide et toujours content de lui. Un évènement inattendu vient pourtant perturber l'équilibre des Smith, une erreur administrative révélant que leur mariage n'est pas officiel et qu'il doive remettre le couvert pour une nouvelle cérémonie.

Une formalité en apparence qui va prendre des proportions étonnantes. Suivant une autre règle de franchise absolue de Mrs Smith, Mr Smith aura avoué un peu plus tôt à son épouse que bien qu'il l'aime de tout son cœur s'il avait pu tout recommencer à zéro il n'est pas certain qu'il se serait marié. Aveu anodin qui va jeter le trouble lorsqu'il tardera trop à refaire sa demande et irritera une Mrs Smith humiliée qui va le chasser du foyer. Commence alors une longue et laborieuse entreprise de reconquête.

La complicité entre Robert Montgomery et Carole Lombard est parfaite avec son lot d'échange vachard dont un où à bout de ressources Mr Smith ne trouve rien de mieux que la menace machiste de couper les vivres à Mrs qui lui rit au nez en se rendant à l'emploi qu'elle n'a pas manqué de se trouver pour parer à cette éventualité. Il y a d'autres moments amusant de ce type mais le film ne décolle jamais complètement. Handicapé par le script trop timoré de Norman Krasna, Hitchcock pourtant capable de toutes les audaces et dérapages dans ses thrillers est étonnamment sage malgré le potentiel de son intrigue. Alors que la screwball comedy est un genre se prêtant idéalement aux rebondissements et situations les plus loufoques, tout passera ici le plus souvent par de long tunnel de dialogues poussifs plutôt qu'à de vrais retournements de situations.

Cela manque de folie alors que Carole Lombard (capable de prestations diablement  azimutées comme dans Mon homme Godfrey) et Robert Montgomery (dont la jovialité fait merveille dans Le Défunt récalcitrant son rôle le plus célèbre sorti la même année) sont les candidats idéal pour se laisser embarquer dans plus d'extravagance. Les tentatives de titiller la jalousie de l'autre au restaurant, la fausse maladie de Robert Montgomery ou la réconciliation finale au chalet, rien ne décolle jamais vraiment.

Même si c'est un des moteurs de l'intrigue, la désolante normalité de Gene Raymond (et surtout la platitude de sa prestation car sa sobriété offrait un pendant parfait au plus sanguin Robert Montgomery) n'en fait jamais un rival sérieux dans le triangle amoureux du film. C'est définitivement les acteurs qui nous emportent, que ce soit la malice finale de Montgomery ou une craquante Carole Lombard qui n'ose s'avouer sa tristesse à voir son homme définitivement abandonner la partie. Pas un ratage mais pour un Hitchcock romantique et enlevé, on préfèrera aisément revoir La Main au collet.

Sorti en dvd zone 2 aux Editions Montparnasse dans la collection RKO ou en zone 1 chez Warner avec un intéressant making of. 

Extrait

mercredi 11 janvier 2012

Mon homme Godfrey - My Man Godfrey, Gregory La Cava (1936)

Lors d'une « course aux objets », Irene Bullock — qui appartient à la « haute société » — fait la connaissance d'un aristocrate vagabond nommé Godfrey. Elle le fait engager par sa mère, Angelica Bullock, qui, tel un mécène, entretient Carlo qui se dit artiste. Cornelia, la sœur d'Irène, éprouve rapidement une véritable aversion pour Godfrey, et lorsqu'un collier de perle disparaît, elle tente de le faire accuser du vol.

Au croisement de la pure screwball comedy et récit social grinçant, une étonnante et inventive comédie. Le contexte de la crise des années 30 est au cœur du scénario où sous l'angle de l'humour l'insouciance des nantis face à la misère environnante est passée au vitriol. C'est même par une course à l’objet insolite que l'on découvre notre héros sans abris Godfrey qui accepte d'être désigné comme trophée pour le bon loisir des riches. Un concours de circonstances l'amène à devenir le majordome au sein de la famille de sa "mécène" Irene Bullock et d'ainsi côtoyer de près la folie de la haute société.

Gregory La Cava assène ainsi un rythme éreintant truffé de situations loufoques (le cheval dans la bibliothèque, Carlo imitant le gorille) et de personnages délirants à travers les membres de la famille Bullock. La mère de famille (Alice Brady) écervelée et superficielle entretenant un pseudo artiste, une fille aînée (Gail Patrick qui retrouvera La Cava dans le beau Pension d'artistes) séduisante mais aussi vénéneuse qu'un serpent et un père dépassé mais qui laisse faire et paie toujours les dégâts.

Même la très attachante Irene (Carole Lombard) s'avère être une insupportable gamine capricieuse qui trépigne et boude lorsque les évènements ne tournent pas en sa faveur dont les tentatives de séductions avortées de Godfrey. Carole Lombard est aussi agaçante qu'à croquer et tout comme Godfrey on ne sait trop si on veut la secouer ou l'embrasser, une sorte d'enquiquineuse magnifique. L'alchimie avec William Powell (son ex-mari à la ville) fait constamment des étincelles.

La leçon du film c'est que cette oisiveté détachée n'est pas un point de non-retour grâce au personnage de Godfrey. Une révélation nous apprendra qu'il a lui aussi brûlé la chandelle par les deux bouts en son temps, ce qui l'a conduit à sa misérable situation où on le trouve au début. De cette expérience, il tentera discrètement de ramener cette famille à la raison et finalement contribuer à son tour au bien être de la communauté.

William Powell est absolument parfait de prestance, de bagout et seul figure calme plongée au milieu du chaos ambiant. Sa prestation irrésistible lui vaudra une nomination à l'Oscar. En plus de son rythme enlevé et de ses thèmes passionnants, le film a pour lui un soin plastique marquant avec la belle photo de Ted Tetzlaff et l'incroyable décor que constitue cette immense demeure bourgeoise. Grande comédie et difficile d'imaginer meilleur fin que ce mariage (presque pas) contraint, génial !

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side dans la collection Vintage Classic. Pour les anglophones je recommande la très belle édition Criterion en zone 1.


mardi 5 avril 2011

Jeux Dangereux - To Be or Not to Be, Ernst Lubitsch (1942)


Durant la Deuxième Guerre mondiale, entre Varsovie et Londres, une troupe de comédiens parvient à déjouer un plan de la Gestapo.

De par les raisons qui les ont conduits à fuir le nazisme et rejoindre Hollywood, les émigrés germaniques ont toujours su fait preuve d’une grande conscience politique. Des réalisateurs comme Fritz Lang ou Douglas Sirk ont, notamment avec Fury ou Mirage de la vie, dénoncé certains des maux contemporains de l’Amérique tels que le racisme ou le lynchage. Cette conscience politique s’exprime de manière particulièrement intéressante lorsque les films se déroulent durant la deuxième guerre mondiale et autour de la figure du Nazi.

Celle-ci fut pourtant bien différente selon le rapport qu’eurent les expatriés avec le régime hitlérien. Billy Wilder livra certains de ses films les plus sombres avec Stalag 17 et Les Cinq Secrets du Désert, respectivement films « de prisonniers », où les nazis sont des geôliers manipulateurs, et « d’espionnage », mettant carrément en scène Rommel. Ayant perdu presque toute sa famille dans les camps de concentration allemands durant la seconde guerre mondiale, Wilder ne pouvait qu’exploiter sa veine la plus désespérée au moment d’aborder le conflit. Le tournage après guerre de La Scandaleuse de Berlin fit donc office d’exutoire douloureux, les images d’archives d’un Berlin dévasté étant d’ailleurs originellement destinées à un documentaire. Il en va de même pour Fritz Lang, forcé de fuir l’Allemagne tandis que sa propre femme rejoignait les rangs nazis, et qui aborda frontalement le sujet dans Les bourreaux meurent aussi.

Le cas d’Ernst Lubitsch s’avère d’autant plus intéressant que sa situation diffère de ses collègues. Arrivé aux USA dès 1922 sur l’invitation de Mary Pickford, il est un citoyen américain assimilé lorsque les événements se précipitent sur sa terre d’origine. Il fut d’ailleurs déchu de sa nationalité allemande en 1935 par le régime nazi. Moins intimement lié que d’autres émigrants germaniques mais cependant concerné, Lubitsch illustra son engagement de manière moins dramatique mais tout aussi virulente et ce, avec la meilleure arme dont il disposait : l’humour. To be or not to be fit d’ailleurs office de précurseur : sorti en 1942, il fut tourné avant l’engagement des Etats-Unis dans le conflit après l’attaque de Pearl Harbor. Il se détache ainsi des autres films de propagande qui virent le jour par la suite.

To be or not to be s’inscrit dans la même veine inspiratrice que certains des derniers films de la carrière de Lubitsch comme Ninotchka, The Shop Around The Corner et La Folle Ingénue. En effet, on retrouve cette charge politique acerbe et drôle contre le régime communiste soviétique dans Ninotchka, une volonté de capter la vie quotidienne de personnages « vrais » à travers les employés d’une petite boutique de vêtements dans The Shop around The Corner, et la menace nazie en filigrane dans La Folle Ingénue. Dévoilant une facette plus tendre et sensible (surtout si l’on y ajoute l’ultime Le Ciel peut attendre), le réalisateur redéfinissait avec To be or not to be les termes de sa fameuse « Lubitsch touch » (basée sur le sexe et l’argent) en atténuant son cynisme.

Lubitsch installe son récit dans le drame des polonais envahis par l’Allemagne. Il s’attache plus précisément au destin d’une troupe de théâtre interprétant une pièce anti nazie, qui devra user de son art pour mystifier la Gestapo et aider la Résistance. Par l’intermédiaire de sa vision amusée et tendre des tares du monde du spectacle (egos surdimensionnés, cabotinage…), Lubitsch en profite pour dénoncer la bêtise et le despotisme de l’idéologie hitlérienne. Les gags énormes, les quiproquos et les personnages grotesques constituent les ingrédients d’une des comédies les mieux écrites et les plus subtiles jamais produites. La mise en scène et le scénario convergent ainsi vers une minutieuse entreprise de démolition du nazisme en trois étapes illustrées par des scènes clés.

L’ouverture du film instaure d’emblée le procédé de confusion entre fiction et réel, lors d’une répétition de la troupe. Dans un premier temps, la réalisation nous immerge dans un bureau de la Gestapo. Le cadrage serré ne laisse découvrir aucun décor de théâtre. Mais la situation absurde (des officiers allemands tentent d’acheter un petit garçon afin qu’il révèle l’infidélité de son père à Hitler) et le jeu outré des acteurs (les « heil Hitler ! » assénés à tout bout de champ) révèlent la farce avec cette hilarante conclusion du « heil myself ! » prononcé par le pastiche d’Hitler. Cette vision caricaturale, déformée et satirique des nazis est celle reproduite par le monde du spectacle. Pourtant, elle ne s’avérera pas si éloignée de la bêtise dont fait preuve la Gestapo par la suite.

La seconde étape est intermédiaire. Elle se situe lors de la scène où l’acteur Joseph Tura et les résistants tentent de piéger le traître Siletsky. Ils l’attirent dans le théâtre camouflé en siège de la Gestapo afin de lui soutirer une liste compromettante. Le dispositif se distingue de la première scène puisqu'ici, il ne s’agit pas de caricaturer les nazis mais de donner du réalisme à l’interprétation. Cette fois, un élément extérieur s’intègre à la supercherie : le traître qu’il s’agit de duper. Cependant, une nouvelle fois, les nazis, même de pacotilles, seront tournés en ridicule, Siletsky étant le seul personnage ennemi à ne pas être présenté comme un idiot. Il n’est pas un vrai nazi mais plutôt un opportuniste qui se range du côté des plus forts pour le pouvoir qu'il pourrait en recevoir.

Un dialogue lors de la tentative de séduction de Carole Lombard s’avère explicite à ce sujet. Siletstky se montre particulièrement perspicace et dangereux. Il est le seul à menacer physiquement l’un des héros, alors que les dangers rencontrés ensuite naîtront davantage de la tournure des événements que d’un adversaire direct. Ne demande-t-il pas « Comment ce type a pu devenir général ? » après les salutations un peu trop appuyées d’un des acteurs ? « Confier le sort du pays à un cabot ». Ces lamentations du metteur en scène à propos de Tura sont prémonitoires. N’arrivant pas à faire parler Siletsky, Tura en fait fatalement trop et se démasque. Il faudra l’intervention des autres résistants pour lui sauver la mise. Siletsky prend la place occupée par le spectateur lors de la séquence d’ouverture en découvrant la supercherie pour les mêmes raisons. Confronté à la réalité, le nazisme ne peut que révéler le creux et la bêtise de son contenu, ici exagéré et moqué par le biais d’un acteur de théâtre. Lubitsch avait déjà eu recours à ce type d’escamotage dans Illusions Perdues ou encore La Huitième Femme de Barbe Bleue, mais uniquement pour montrer les stratagèmes destinés à conquérir l’autre (le mari simulant d’être d’accord pour divorcer dans Illusions Perdues, Claudette Colbert feignant de n’être intéressée que par l’argent de Gary Cooper dans La Huitième femme…). Le procédé est beaucoup plus complexe ici dans sa construction et ses intentions.

La troisième étape fonctionne de manière inversée en comparaison des deux premières. Elle se situe lorsque Tura se rend à la Gestapo grimé en Siletsky pour délivrer sa femme et doit s’entretenir avec l’officier nazi Erhard. Cette fois, un acteur pénètre dans la véritable Gestapo. Pourtant, nous retrouvons les mêmes situations qu’auparavant. Erhard raconte une blague sur Hitler qui finirait en fromage, et rattrape son hilarité déplacée par de piètres « heil Hitler ! ». Les scènes se renvoient l’une à l’autre. Tura déguisé en Siletsky apprend à l’officier son surnom de « Erhard camp de concentration », et devant la fierté affichée de celui-ci, lui répond « J’étais sûr que vous réagiriez ainsi ! ». Le cabotinage de Tura passe parfaitement et le plan ne sera pas découvert. Lubitsch exprime bien ainsi la vacuité de l’idéologie nazie grâce au parallèle entre des situations réelles et jouées pour mieux la ridiculiser. Bien que brillantes, les autres scènes du film usant de la mystification (les membres de la troupe de théâtre allant à la Gestapo pour sauver Tura, une dernière et mémorable apparition du faux Hitler) font figure de redite.

Toute cette sophistication serait vaine sans une interprétation de premier ordre et une émotion que sous-tend l’humour décapant. Jack Benny campe un inoubliable Joseph Tura, archétype de l’acteur égocentrique, imbu de sa personne (et victime des saillies les plus mordantes : «votre mari a fait à Shakespeare ce que nous avons fait à la Pologne») tandis que Carole Lombard (tragiquement décédée avant la sortie du film) déborde de séduction et de timing comique. Lubitsch parvient par de belles idées narratives (la dégradation de l’entrée du théâtre ainsi que l’affiche antinazie disparaissant au fil des mois) et des allusions judicieuses à Shakespeare, à nous rappeler le fond dramatique et bien réel du film. La tirade extraite du Marchand de Venise, déclamée deux fois par le personnage de Greenberg, persuadé de ne plus jamais avoir l’occasion de jouer le rôle dont il rêve, exprime parfaitement la détresse du peuple polonais : « We are just like other people, we love to sing, we love to dance, we admire beautiful women, we are human, and sometimes, very human ».

Film déclencheur, avec Le Dictateur de Chaplin (même si ce dernier fonctionnait davantage comme une fable en créant une nation imaginaire, néanmoins identifiable), du soulèvement anti nazi de l’opinion américaine, To be or not to be incarne l’équilibre absolu entre divertissement et propos engagé.

Disponible dans de nombreuses éditions en dvd zone 2 français, mais privilégier celle de Studio Canal/Universal qui dispose de la meilleur image. On attend quand même une grande et belle édition soignée pour un tel film, en zone 1 comme en zone 2 d'ailleurs...