Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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dimanche 25 août 2019

Shanghai Express - Josef Von Sternberg (1932)


À bord du Shanghai Express, la belle et impétueuse Shanghai Lily retrouve un vieil amant, le capitaine Donald Harvey. Leur réconciliation est perturbée par la guerre civile qui fait rage quand le train est arrêté par le dangereux Chang. Il prend en otage Harvey, mais tombe sous le charme de Lily...

Shanghai Express est le quatrième et plus gros succès de la mythique collaboration entre Marlene Dietrich et Josef von Sternberg. Le réalisateur emmène son équipe désormais bien établie (Jules Furthman au scénario, Lee Garmes à la photo, Travis Banton aux costumes, Hans Dreier à la direction artistique) dans une aventure librement inspirée d’un fait divers survenu en Chine le 6 mai 1923. Un chef de guerre chinois stoppa le train Shanghai-Pékin et pris en otage 25 occidentaux et 300 chinois dans l’attente d’une rançon. Sur ce postulat Sternberg tisse une intrigue lorgnant sur le Boule de Suif de Guy de Maupassant (bien que Sternberg nie l’inspiration) avec également un groupe de personnage stoppés et isolés dans une zone de conflit. Il s’agira donc ici d’observer, dans l’isolement du train, les attitudes que révèlent les situations extraordinaires chez l’individu.

Von Sternberg introduit dans des motifs formels similaire le groupe de passager, dans un travelling accompagnant leur avancée sur le quai puis leur montée dans le train. L’attitude méprisante envers les autochtones (presque tous), la toilette recherchée (Shanghai Lily (Marlene Dietrich) et Hui Fei (Ann May Wong)), le tempérament hypocondriaque (Eric Baum (Gustav von Seyffertitz)), tout cela vise à figer un archétype destiné à duper les autres ou à montrer une authenticité désinvolte. Von Sternberg s’en amuse dans son introduction puis en fait peu à peu un élément narratif et dramatique captivant. Les personnages « vrais » sont les seuls capables d’initiative tout au long du récit tandis que ceux dissimulant quelque chose seront tôt ou tard en difficulté. 

Dès l’arrestation d’un agent chinois ce point est établit. La noirceur de cette dichotomie s’affirme à travers Henry Chang (Warner Oland) assumant son métissage sino-américain malgré les sarcasmes qu’il fera chèrement payer par la suite. Le versant lumineux s’incarne avec Shanghai Lily et Hui Fei qui méprisent les conventions moralisatrices et se trouvent être les figures les plus actives et courageuses lorsque le drame va se nouer. Face à ces entités franches, les autres protagonistes révèlent une facticité dans l’ornement (les faux diamants arborés par Sam Salt (Eugene Palette)), le port (le militaire déchu joué par Emile Chautard) ou les activités (Eric Baum qui s’avère un trafiquant d’opium) qui les rends forcément faibles. 

 La tumultueuse romance entre Harvey (Clive Brook) et Shanghai Lily constitue un fil rouge de cette thématique avec ce couple déchiré entre posture et vérité. Les étapes même du voyage illustrent ce va-et-vient : le départ et des retrouvailles qui rappellent le doute, l’arrêt qui ravive la passion mais réveille la suspicion et enfin l’arrivée qui rétablit enfin la confiance. Les motifs de la rupture initiale reposent sur ce contretemps permanent, Shanghai Lily en rendant Harvey jaloux, et ce dernier se croyant trompé sans l’ombre d’un doute, ayant pu observer une confiance mutuelle friable. Il en résultera des conséquences les éloignant d’autant plus avec la vie dissolue de Shanghai Lily et le cynisme désabusé de Harvey, sans que leur connexion amoureuse se brise complètement – dans une magnifique scène de baiser notamment.

La sophistication du décor (le luxe des tapisseries et des ornements du train comme lignes du mensonge) reflète le mensonge et les sentiments refoulés. Le baiser entre Harvey et Shanghai Lily intervient ainsi à l’extérieur du wagon loin des regards et des artifices, la vraie mise à l’épreuve de leurs sentiments aura lieu dans le repère de Chang. La blancheur des draperies de cette geôle exprime donc cette fois de façon paradoxale la pureté du mensonge (Shanghai Lily faisant mine de céder à Chang pour faire échapper Harvey) quand le dépouillement des lieux raniment l’incompréhension et le fossé du couple. 

L’épure n’intervient que dans la sincérité et la dévotion la plus totale et désintéressée (forcément hors du regard de celui à laquelle elle est destinée) avec ce somptueux plan de Shanghai Lily dans la pénombre de son compartiment, ne laissant apparaître que les mains qu’elle joint dans sa prière pour Harvey. Ce glissement intervient aussi chez d’autres personnages puisque Von Sternberg joue à la fois sur le mystère de l’Orient et le raffinement associé à Anna May Wong, notamment sur ses mains, pour lui faire adopter la vengeance la plus brutale envers Chang qui l’a violée. Marlene Dietrich trouve un de ses rôles les plus poignants chez Von Sternberg, où son apparat fastueux n’est qu’un masque de son dépit amoureux. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Elephant 

dimanche 23 juin 2019

L’Impératrice Rouge - The Scarlett Empress, Josef Von Sternberg (1934)


Russie, 1744. Quand Sophie Frédérique se marie à Son Altesse sérénissime Pierre III Fiodorovitch, grand-duc de Russie et neveu de l'impératrice, la jeune prussienne se retrouve prisonnière d'une union sans amour. Ambitieuse et séductrice, elle se lasse vite du manque de panache de son mari, d'autant que le comte Alexeï puis le capitaine Orlov tombent sous son charme. Mais lorsqu'un enfant nait, les complots qui se trament en coulisses vont éclater au grand jour.

L’Impératrice Rouge est la sixième et avant-dernière collaboration du mythique duo Marlene Dietrich/Josef Von Sternberg. Les précédents films s’articulaient à la fois sur une dimension dépaysante où une contrée, un contexte historique et/ou dramatique servait d’écrin à une Marlene Dietrich endossant une pure présence romanesque tour à tour maîtresse ou jouet du destin. Cette facette en partie vulnérable de Dietrich s’estompe dans L’Impératrice Rouge où Sternberg vise à en faire une pure figure mythologique.

Il y a cependant au départ un contraste entre le mythe de Catherine II et l’incarnation de Dietrich à l’écran, tout comme il y en a un entre la grandeur associée à la cour impériale russe et l’image qui nous en est donnée. Depuis l’enfance Sophie Frédérique (incarnée enfant par Maria Riva la fille de Marlene Dietrich) est nourrie du doux rêve d’être l’impératrice de Russie par sa mère, ce qui façonne pour la fillette un présent contraignant et un futur rêveur. Parallèlement les domestiques lui narrent pourtant l’historique sanglant de la noblesse russe, l’occasion pour Von Sternberg de déployer un livre d’image totalement décadent où défilent massacres et tortures sadiques sur de jeunes femmes dénudées. On se souvient alors que L’Impératrice Rouge fut un des derniers films sortis avant l’application stricte du Code Hays en cette année 1934. 

Ce fossé entre le fantasme et le réel a également cours lorsque la beauté sauvage et la présence virile du messager le Comte Alexei (John Lodge) donne un aperçu de la cour séduisant qui trouble la jeune femme, d’autant plus avec la description mensongère et avantageuse qui lui est faite de son futur époux Pierre III (Sam Jaffe). L’envers monstrueux nous apparaît ainsi avec la laideur et les attitudes dégénérées de Pierre III. Catherine pense alors reporter ses élans romantiques sur le Comte Alexei mais celui-ci n’est qu’un pion dépravé de plus, amant secret de la tyrannique et vieillissante impératrice Elisabeth (Louise Dresser). Josef Von Sternberg articule bien sûr formellement cette bascule. L’atmosphère claustrophobe de la cour se ressent par l’imagerie expressionniste et dans un premier temps oppressante pour Catherine, où le gigantisme rime constamment avec la monstruosité tel ce mouvement de caméra révélant le trône de l’impératrice Elisabeth. Les portes immenses arborent une iconographie inquiétante, les sculptures de créatures monstrueuses ornent le palais, tout cela reflétant finalement la dépravation de la cour. 

La facette mythologique de Catherine II passe uniquement par les intertitres grandiloquents durant la première partie. Elle existe à l’écran au fur et à mesure de l’assurance prise par notre héroïne, passant de femme-enfant soumise à séductrice vénéneuse. Le contraste est d’ailleurs assez grand si l’on compare L’Impératrice Rouge à Catherine de Russie de Paul Czinner (et produit par Alexander Korda) sorti la même année. Korda joue la carte morale et romanesque où Catherine II (jouée par Elisabeth Bergner) accède au trône par sa pureté morale, sa conscience du destin russe et son empathie pour le peuple.  Ce peuple est quasiment absent chez Von Sternberg qui développe lui un pur destin individuel voire individualiste où la quête du pouvoir passe par la séduction, l’émancipation devant tout d’abord être sexuelle. C’est donc en ayant perdue ses ultimes illusions romantiques que Catherine fait de sa beauté non plus un objet d’oppression, mais une arme de conquête. La bascule se fait ainsi lors de la saisissante scène de séduction d’un garde militaire ignorant son statut, le jeu de Dietrich et la mise en scène de Von Sternberg montre ainsi la mue se faire de la proie au chasseur.

Au centre de l’image et objet de tous les regards dans des tenues de plus en plus sophistiquées, c’est désormais du haut de cette nouvelle assurance qu’elle toise ses interlocuteurs. Le ton et la construction du film évitent tout modèle de narration classique. Pas de tension dramatique ou de suspense quant à l’ascension de Catherine, mais simplement une attente dans l’approche de Von Sternberg. Les évènements de sa victoire s’articulent dans les seules dix dernières minutes, multipliant les visions grandiloquentes en fondus enchaînés où Marlene Dietrich incarne le pouvoir ET la séduction dans cet uniforme qui lui sied si bien. Ce mélange de faste et de profonde noirceur déplaira pourtant fortement au public américain qui boudera le film. Il est désormais considéré comme un classique et pour beaucoup le sommet de l’association entre Dietrich et Von Sternberg. 

 Sorti en ne bluray et dvd zone 2 français chez Elephant Films

 

dimanche 16 juin 2019

La Femme et le pantin - The Devil Is a Woman, Josef Von Sternberg (1935)


Dans la chaleur andalouse de Séville du début du 20e siècle, la belle et frivole Concha Perez fait tourner la tête de nombreux hommes. Le fougueux révolutionnaire Antonio Galvan et son vieil ami Don Pascual vont s'affronter pour gagner les faveurs de la jeune femme, alors que la semaine du carnaval échauffe le sang et les passions.

La Femme et le Pantin et le septième et dernier film de la fructueuse collaboration entre le pygmalion Joseph Von Sternberg et sa muse Marlene Dietrich. Les deux partenaires semblaient être arrivés au bout de cette association, leur perfectionnisme commun, l’émancipation progressive de Dietrich et la lassitude de Von Sternberg menant à cette conclusion. Le film adapte le roman éponyme de Pierre Louÿs et ajoute le cadre espagnol et le folklore andalou au dépaysement des précédents films qui nous faisait chacun découvrir de nouveaux pays et cultures. On passait ainsi du bien nommé Morroco (1930) à la Chine de Shanghai Express (1932) en passant par la Russie impériale de L’Impératrice Rouge (1934). Si l’on a parfois aujourd’hui une image de Marlene Dietrich associée à la femme fatale, cette persona filmique ne se fige qu’après sa collaboration avec Von Sternberg où elle se montrera moins aventureuse et jouera plus de son aura. Elle est ainsi intrigante, candide, vulnérable ou séductrice Sternberg ou Rouben Mamoulian dans Le Cantique des cantiques (1934).

 La Femme et le Pantin constitue donc une sorte de feu d’artifice où Marlene Dietrich endosse un rôle insaisissable et multifacette. Concha Perez (Marlene Dietrich) existe à travers le fantasme masculin magnifié par une scène de carnaval où l’observe Antonio (Cesar Romero), une silhouette qu’il va poursuivre mais qui lui échappera toujours. C’est cette distance et la promesse impossible d’un rapprochement qui agitent les hommes du film, parfaitement résumée dans cette introduction festive. Ce sera ensuite le voile des douloureux souvenirs de Don Pascual (Lionel Atwill) qui tissera le mystère de la volupté d’une Concha qui le manipulera et lui glissera toujours entre les mains. La séduction de Marlene Dietrich se développe au gré de l’ascension sociale de son personnage. Elle manipule les hommes sur le registre trivial et amusé lorsqu’elle n’est qu’une travailleuse d’usine, espiègle et provocante quand elle sera chanteuse de cabaret ou encore radieuse et hautaine en tant que reine masquée du carnaval d’ouverture. La présence élégante et l’œil rieur de Concha ne traduit aucun sentiment sincère mais l’émoi et le fol espoir des prétendant va grandissant au fil des costumes sophistiqués endossés, de l’ascenseur émotionnel permanent entre rejet et séduction, bonheur et humiliation.

Plus qu’une femme fatale, Concha est surtout un personnage libre et inconstant dont l’on n’est jamais aussi proche que lorsqu’on a fermement décidé de s’en éloigner. Ce sera par les jeux d’un destin capricieux pour Don Pascuale qui finira toujours par recroiser sa route, mais surtout les revirements de cœur de Concha s’arrachant, se frétillant telle une anguille pour échapper à celui qui pensait avoir gagné son cœur. Lionel Atwill est ainsi délicieusement pathétique face à une Marlene Dietrich à l’humeur aussi changeante que ses tenues et coiffure dont l’apparat (cette coiffure avec deux mèches formant un cœur) est un mirage constamment contradictoire quant à ses sentiments du moment. On devine parfois l’instinct de survie, la mesquinerie ou la méchanceté pure et simple dans ses actions mais Concha est libre de sa frivolité, parfaitement résumée dans la chanson qu’elle interprétera au cabaret face à un auditoire conquis.

Joseph von Sternberg mélange ainsi des éléments des films précédents avec des aspects plus biographiques de Marlene Dietrich – Théo Esparon suggère dans les bonus du dvd que la jalousie du personnage de Lionel Atwill est inspirée de celle bien réelle de son époux Rudolf Sieber vis-à-vis de Josef Von Sternberg. Cet aspect conclusif et très conscient est des plus captivants dans La Femme et le Pantin mais c’est également ce qui le rend moins vibrant, captivant et romanesque que les œuvres précédentes. Von Sternberg sent sa figure démiurge s’estomper face à l’émancipation de sa créature, et Marlene Dietrich maîtrise totalement ce qu’elle souhaite laisser entrevoir d’elle à l’écran – même si quelques-uns dont le Lubitsch d’Ange sauront la sortir de sa zone de confort. Il était donc temps d’en fini, ce qui est le cas de brillante manière dans La Femme et le Pantin

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Elephant Films