Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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lundi 25 août 2025

L'Attaque du fourgon blindé - Money Movers, Bruce Beresford (1978)

Réputé pour sa sécurité infaillible, la société de convoyeurs de fonds Darcy vient pourtant de subir un violent braquage. Une lettre anonyme annonçant un nouveau braquage sème le trouble au sein de la compagnie. D'où viennent ces menaces ? D'un salarié modèle, d'un nouvel employé trop propre sur lui ? D'un parrain local ou d'un flic corrompu…

Parmi les nombreux classiques et films cultes issus de la Nouvelle Vague australienne, le polar est un genre étonnamment sous représenté puisque L’Attaque des fourgons blindés fait figure d’exception dans ce beau corpus. C’est après la réalisation de The Getting of Wisdom, récit d’apprentissage féminin dans un pensionnat de jeunes filles, que naît chez Bruce Beresford l’envie d’alterner avec une œuvre plus nerveuse. Il va trouver matière avec le roman The Money Movers de Devon Minchin, publié en 1972. Baroudeur aux multiples expériences, pas toujours dans la légalité, Devon Minchin s’inspirait justement dans son roman de la période où il fut le patron d’une société de convoyeurs. L’aura trouble autour de l’auteur vient notamment du fait que quelques mois après avoir revendu sa compagnie, celle-ci fut victime d’un braquage et, bien qu’il ne fût jamais inquiété, les mauvaises langues attribuèrent l’écriture du roman à une volonté « d’alibi » explicitant son innocence.

Ce passif justifie en tout cas la rigueur documentaire, tant dans le fonctionnement que la caractérisation des personnages, avec laquelle Beresford nous immerge dans ce corps de métier. Le réalisateur s’attache là à dépeindre crûment certains pans de la société australienne. Le polar était certes absent des écrans de cinéma, mais s’inscrivait bel et bien via la télévision dans le quotidien des spectateurs locaux, notamment une série au long cours comme Homicide, diffusée entre 1964 et 1977. L’image proprette et vertueuse montrée de la police était cependant bien éloigné de la réalité du pays, rongée par la corruption et balayée de nombreux scandales. Le microcosme de la société de convoyeur reflète cela, en étant notamment composé de nombreux employés anciens fonctionnaires de police, et échoués là pour des raisons douteuses. Ce climat se ressent très vite à travers certains personnages authentiquement véreux le policier Sammy Rose (Alan Cassell) en charge de l’enquête sur les braquages, d’autres bannis et piégé au contraire pour leur probité tel Dick Martin (Ed Devereaux), et certains à cause de leurs mœurs comme Jack Henderson (Bud Tingwell), homosexuel.

Sur ce dernier point, le film allie parfaitement sa nature de polar hard-boiled à une certaine problématique masculiniste australienne. Plusieurs films de l’époque dépeignent le climat d’isolation et de solitude stimulant un climat de virilisme débouchant sur des excès de violence où le refoulé gay n’est jamais bien loin. Un film comme Réveil dans la terreur de Ted Kotcheff est emblématique de cela, tout comme les Mad Max de George Miller et Bruce Beresford abordera en partie le prisme historique dans Héros ou Salopards (1980). Ce surplus de testostérone mal dosée installe une atmosphère tendue, toute en intimidation physique, langage ordurier et machiste, via laquelle il est difficile de s’attacher à un personnage. La paranoïa ambiante tient à la menace d’un braquage du centre de dépôt, la possibilité d’un tel acte ne pouvant venir que d’un employé aux noirs desseins. Ce sera bien le cas mais la minutieuse et efficace étude de caractère de Beresford rend la question plus complexe.

L’empathie difficile vient de sa soumission de tous les protagonistes aux pans les plus abjects du système. Les braqueurs infiltrés expriment cette veine machiste évoquée plus haut (notamment lorsque le personnage de Brian Jackson (Bryan Brown) affirme n’avoir aucun scrupule à abandonner sa femme une fois le butin acquis), mais sont également acteurs et victimes d’un capitalisme carnassier. Démasqués dans leur plan, ils vont devoir en faire profiter un parrain local tout comme une petite entreprise subirait l’OPA hostile d’une grande corporation - le raffinement recherché par les mafieux les rapprochant d’ailleurs de magnats de la finance. Cette logique sans scrupules intervient à toutes les strates : le chef syndicaliste fait partie des braqueurs et usera de ses prérogatives lors du méfait, l’attachant et gauche convoyeur Leo Basset (Tony Bonner) s’avérera un espion mandaté par les assurances, et lui-même sera manipulé par une jeune femme n’hésitant pas à user de ses charmes.

L’écrasement de l’autre la masculinité et/ou le pouvoir de l’argent se caractérise dans le film par une violence sèche et décomplexée. Tout est bon pour impressionner et effrayer par l’intimidation physique (Brian Jackson jouant les cow-boys pour corriger des voleurs de voiture), soumettre l’autre par la torture – éprouvante scène de coupage d’orteils – et en définitive obtenir son dû par la gâchette facile. Bruce Beresford se montre particulièrement inspiré pour filmer les empoignades nerveuses dans des chorégraphies chaotiques. Les impacts sont brefs, sanglants et douloureux durant des gunfights cherchant l’urgence plutôt que l’emphase, notamment durant un climax explosif et étonnamment confiné. 

Avant l’explosion finale, le montage alterné accompagnant tous les protagonistes fait monter la tension avec brio. Le miroir sans doute trop crû tendu à la société australienne suscitera l’échec public et critique du film, prenant au pied de la lettre ses provocations. L’Attaque des fourgons blindés a heureusement depuis gagné ses galons cultes (on peut soupçonner un Nicolas Boukhrief de l’avoir vu pour son excellent Le Convoyeur (2003) d’autant que le Beresford est sorti en VHS dans les années 80 et aurait pu passer sous les yeux de l’ancien rédacteur de Starfix) et mérité la place qui lui est dû, celle d’un grand polar. La carrière australienne de Bruce Beresford, loin de sa période hollywoodienne plus convenue, regorge décidément de trésors.

Sorti en blura français chez Badlands

lundi 15 août 2022

Héros ou Salopards - Breaker Morant, Bruce Beresford (1980)


 Trois lieutenants australiens, accusés d'avoir injustement exécuté des prisonniers durant la guerre des Boers, passent en cour martiale.

Héros ou salopards est un des grands classiques du cinéma australien et la mise en lumière d’une injustice militaire fameuse dans l’histoire locale. En effet, le réalisateur Bruce Beresford en découvre l’existence enfant lorsque son voisinage fait plusieurs fois référence au « Breaker » Morant qui aurait vécu dans la région. Se renseignant sur le « personnage », Beresford apprend le scandale militaire qui entoura l’intéressé et ses co-accusés les lieutenant Witton et Handcock durant la Seconde Guerre des Boers (1899-1902). Ce conflit opposait l’Empire britannique aux Boers, descendants des premiers colons néerlandais, allemands et huguenots (protestants chassés de France), arrivés en Afrique du Sud aux XVIIe et XVIIIe siècles. Les deux camps se disputent les richesses en or et en diamants découverts dans le pays, cet appât du gain ravivant l’illégitimité (pourtant admise en 1852 puis 1854) de cette République d’Afrique du Sud pour les Britanniques. Un premier conflit aura lieu entre décembre 1880 et mars 1881 avant de se réenclencher en 1899. Cette guerre avait ceci de particulier qu’elle opposait l’armée régulière britannique à des paysans ou fermiers qui constituait par leur connaissance de cet aride théâtre de combat une féroce opposition sous forme de guérilla. Les Britanniques vont donc solliciter des soldats australiens, rompus à la survie dans ces immenses territoire sauvages. Bruce Beresford mélange dans son script le fruit de ses recherches historiques avec officiellement des éléments de la pièce Breaker Morant de Kenneth G. Ross mais surtout du roman The Breaker de Kit Denton publié en 1973. Fort de tout ces éléments, le film nous introduit parfaitement le contexte tout en construisant une aussi poignante qu’implacable progression dramatique. 

Un peu comme un pendant australien de Les Sentiers de la gloire de Stanley Kubrick, Héros ou salopards est davantage un film sur la guerre plutôt qu’un film de guerre. La narration entrecoupe scènes de procès et flashbacks qui viennent appuyer ou contredire les éléments discutés, et finit par dénoncer un système plutôt que ses acteurs. En représailles de la mort mais surtout dans l’affreuse mutilation d’un officier durant une expédition, Harry 'Breaker' Morant (Edward Woodward), Handcock (Bryan Brown) et Witton (Lewis Fitz-Gerald) exécute arbitrairement différents soldats Boers ainsi qu’un prêtre. S’ils sont bien coupables de ces actes, les différentes révélations vont démontrer qu’ils agissaient sous les directives tacites du commandement britannique. Le conflit touchant à sa fin et par volonté de faire montre de bonne volonté dans les négociations de paix, nos trois accusés doivent donc servir d’exemple et être condamnés à coup sûr. Le verdict doit valider une hypocrisie et l’opacité d’un système opportuniste. Si le message et la dénonciation sont très clairs, Beresford n’en dédouane pas pour autant ses personnages.

Chacun d’entre eux est caractérisé dans une volonté d’humanisme en montrant la nature délicate et le goût pour la poésie de Morant, la bonhomie de Handcock et la jeunesse de Witton. Ce sont des attributs dont on leur demande de se défaire dans la réalité du front, puis dont on leur reproche l’absence une fois les basses besognes effectuées. La plaidoirie menée avec verve par le Major Thomas (Jack Thomson) montre ainsi les contradictions du système, les flashbacks plus ambigus démontrant la zone grise amenant les officiers à s’y complaire ou à en garder leur distance. Morant rechigne clairement à exécuter sans sommation les prisonniers Boers (les garnisons n’ayant pas les ressources pour les nourrir), s’y applique dans un premier temps à contrecœur avant de réellement nourrir une sanguinaire vengeance où les « ordres » ont bon dos. Edward Woodward est remarquable pour traduire cette ambiguïté (les larmes et la rage se lisant conjointement dans son regard), celle d’un homme fondamentalement bon amené à céder à ses bas-instincts. 

Les exécutions menées par les accusés sont d’ailleurs pour la plupart filmées à distance, comme un mal nécessaire mais jamais réellement exutoire - même celle en légitime défense pour Witton. La nature « programmée » du procès est aussi une manière de dénoncer le schisme et l’inégalité selon la nation du Commonwealth dont on est issu, la barbarie venant forcément des rustres d’Australie qui doivent servir de bouc-émissaires. C’est tout compte fait laisser croire que les britanniques mènent encore une guerre honorable, de « gentleman » (en opposition des Boers montrés comme des barbares) qui n’a sans doute jamais existé mais dont le mythe est souvent entretenu notamment dans les classiques du film de guerre anglais comme Les Quatre plumes blanches (en particulier la version de Zoltan Korda en 1939) ou Zoulou de Cy Enfield (1964). La réalité semble plus proche de l’assassinat froid (et une nouvelle fois filmé de loin) du prêtre Hesse, scandaleuse dans les faits mais indispensable stratégiquement.

Bruce Beresford équilibre brillamment la tonalité du film entre velléités humanistes, dénonciatrices et pragmatique parcourant tout le spectre de la complexité d’un conflit armé. L’ensemble est captivant de bout en bout et marque vraiment les esprits par son finale brutal où l’exécution poursuit cette démarche de filmage distant, en alternant cette fois avec l’ultime point de vue des victimes, main dans la main face au peloton et un soleil levant – la cruelle ironie et l’injustice cohabitant par la seule force de l’image. C’est une œuvre majeure du cinéma australien dont l’exposition au Festival de Cannes lancera la carrière américaine de Bruce Beresford. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Rimini