Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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Affichage des articles dont le libellé est Yasuzo Masumura. Afficher tous les articles
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vendredi 14 février 2025

Femme de champion - Saikō shukun fujin, Yasuzo Masumura (1959)


 Deux fils de l'entreprise Mihara où ils sont directeurs se marient avec leurs secrétaires respectives, les soeurs Nonomiya. Chez les Mihara, il reste un cadet, Saburo, et chez les Nonomiya, une cadette, Kyoko. Les familles tentent un mariage arrangé malgré le refus des deux enfants.

Femme de champion est une œuvre se situant entre les deux pôles du Yasuzo Masumura première manière, soit le mélange entre la veine sociale, romantique et juvénile de Les Baisers (1957) et Jeune fille sous le ciel bleu (1957), et du ton plus caustique et bariolé inscrit dans le Japon capitaliste moderne de Géants et jouets (1958). C'est tout d'abord la veine cynique qui domine lors de la scène de mariage d'ouverture célébrant la seconde union entre une fille Nonomiya, d'extraction modeste, avec un dirigeant de la prestigieuse entreprise Mihara. 

Le supposé progressisme du rapprochement social de ces mariages (contredisant les mélodrames où le schisme social empêchait au contraire ce type de rapprochement) est contrebalancé par la mécanique intéressée d'une entreprise où les sentiments ont très peu leurs places. Momoko (Yatsuko Tan'ami), la sœur aînée des Nonomiya voit son mariage comme un simple marchepied social et un processus qu'elle a réussi à reproduire pour sa cadette, passée elle aussi de secrétaire à épouse d'un fils Mihara. Dès lors son objectif sera de réitérer une troisième fois ce schéma en mariant la petite dernière Kyoko (Ayako Wakao) au cadet des Mihara, Saburo (Hiroshi Kawaguchi).
 
Alors que la logique plus économique qu'amoureuse des deux premiers mariages en cimente les bases de façon calculée (la discussion des deux sœurs sur le fait de rapidement faire un enfant pour "piéger" leurs maris), ce sont paradoxalement les vrais sentiments que l'on devine entre Saburo et Kyoko qui freinent un rapprochement - ainsi que le poids du regard extérieur représenté par le beau personnage de père honteux de la "réussite" de ses filles. Les deux jeunes gens sont complices et peu dupes de la comédie cherchant à les lier, et cherche à tracer leur propre chemin quitte à fuir l'amour que l'on devine entre eux. Masumura observe à la fois la pression familiale et la comédie humaine pour favoriser les unions, mais aussi le théâtre que constitue le monde de l'entreprise, véritable agence matrimoniale larvée où hommes et femmes recherchent un époux davantage que l'avancement. 

Si dans Géants et jouets l'esthétique pop et sous influence anglo-saxonne moquait une certaine idée du capitalisme, Femme de Champion entrecroise dans son vernis de modernité la réalité de relations amoureuses plus libres ne subissant le diktat familial, mais reposant paradoxalement toujours sur un schéma patriarcal avec ces femmes cherchant un "bon parti" plutôt que s'accomplir professionnellement. On s'amuse ainsi beaucoup du marivaudage amoureux se jouant dans les commérages, les invitations des un(es) et des autres épiées par les prétendant(e)s jaloux, entre la promiscuité des bureaux et les bars voisins du quartier de Ginza superbement reconstitués en studio.

La facticité des sentiments dans cette institution du mariage (l'absence de communication et l'adultère au sein du couple Momoko/Chiro) tout comme les jeux de chaises musicales des employés de bureau dessine donc un univers peu enviable, mais la manière dont Kyoko et Saburo survolent avec amusement ces injonctions codifiées offre un ailleurs ludique parfaitement incarné par la jeunesse des deux acteurs, notamment une étincelante Ayako Wakao - pas encore passée dans sa phase séductrice sensuelle et sacrificielle chez Masumura. On est vraiment dans l'anti-Ozu dans cette manière de ne pas céder (même avec douceur) à la tradition et ce n'est que la contrainte inverse de céder à l'union moderne (tout aussi oppressante et dépourvue de sentiments) qui obligera notre couple à s'ouvrir l'un à l'autre sur le fil. Malgré la boucle que semble offrir la dernière scène par rapport à la première, quelque chose a donc désormais changé et rend les mariés plus maîtres de leurs destins. 

Sorti en combo bluray/dvd français chez Jokers

lundi 6 mai 2024

The House of Wooden Blocks - Tsumiki no hako, Yasuzo Masumura (1968)

Alors sa famille nantie vient d'emménager dans une petite ville japonaise, un adolescent de 14 ans voit sa vie chamboulée quand il surprend son père coucher avec sa soeur ainée...

The House of Wooden Blocks est une œuvre où Yasuzo Masumura signe le film anti Ozu par excellence, et laisse planer l'ombre de ses influences occidentales. Le postulat est voisin de films contemporains faisant exploser de l'intérieur la cellule familiale à coups de rancœurs, secrets et transgressions comme Les Poings dans les poches de Marco Bellochio (1965) ou Théorème de Pier Paolo Pasolini (1968). Masumura est dans cette lignée à travers un contexte plus spécifiquement japonais. Il avait dans plusieurs œuvres précédentes dressé un portrait peu reluisant de la société japonaise du boom économique au tournant des années 50/60 dans des œuvres cinglantes penchant d'une part sur la description cynique du monde de l'entreprise (Géants et jouet (1958), Black Test Car (1962)), et de l'autre sur les conséquences de cette opulence dans des relations humaines/amoureuse viciées avec La Chatte japonaise (1967)). C'est sur ce second point que lorgne The house of Wooden Blocks avec la noirceur de cette vision de la famille. La scène d'ouverture nous offre un tableau idyllique de la famille Sasabayashi lors d'un repas familial chaleureux, des échanges bienveillants entre les parents et la fratrie de trois enfants. Un évènement va rapidement lézarder cet ensemble, quand le cadet Ichiro (Yoshiro Uchida) va découvrir que son père (Asao Uchida) entretient une liaison avec sa sœur aîné Namie (Kayo Matsuo). Perturbé par cette vision incestueuse frontale, il délaisse peu à peu le foyer familial tout en se montrant irascible avec son entourage, à l'exception de la belle Madame Hisayo (Ayako Wakao) une veuve et mère tenant un petit magasin. 

La volonté de faire de l'anti Ozu se ressent par les partis-pris formels marqué. Chez Ozu la topographie des demeures et la manière d'y disposer les protagonistes s'inscrivait dans un modèle japonais traditionnel. La modernité pouvait s'y inviter par les aspirations des personnages mais restait contenue, l'évolution se faisait en douceur quand parfois tout n'en restait qu'à un statu quo paisible, et les échanges remettant en cause ce modèle se faisait en petit comité à l'extérieur. Dans The House of Wooden Blocks, l'ordonnancement de la maison obéit à une architecture moderne effaçant le poids du passé, tout semble cloisonné (ce long couloir aux multiples portes de chambres) pour y contenir les secrets les plus inavouables. La scène introductive donne l'illusion d'une union durant le repas familial, mais s'avère très découpée et évite les plans d'ensemble chers à Ozu pour capturer parents et enfant comme une entité soudée. La rupture s'amorce d'ailleurs ainsi quand sorti de la cuisine, Ichiro souhaite plus tard aller poser une question à son père et se rend dans sa chambre dont il trouve la porte verrouillée tandis que les râles de plaisir se font entendre de l'autre côté. L'adolescent doit symboliquement prendre du recul par rapport à la vision qu'il a de sa famille, adopter une autre perspective en allant espionner par la fenêtre et découvrir l'innommable avec les ébats de son père et de sa sœur. 

Dès lors c'est l'escalade entre la découverte des véritables liens de Namie à sa famille, la naissance d'un désir coupable chez lui et les conséquences du secret dans l'effronterie de son autre sœur Midori (Eiko Azusa ) et l'explication de l'éducation passive de sa mère (Michiko Araki). Seul le père apparaît comme vraiment monstrueux dans le récit, à la fois représentation d'une masculinité et patriarcat japonais abusif, mais aussi de sa mue moderne où les moyens financiers lui permettent de consommer impitoyablement toute femme suscitant son désir. La sulfureuse Namie rappelle l'héroïne de La Chatte japonaise, une jeune femme sortie de la fange grâce à son attrait physique et dont toutes les interactions reposent sur la séduction qu'elle peut exercer, le confort matériel qu'elle peut en tirer. Elle a été conditionnée ainsi et l'actrice Kayo Matsuo parvient brillamment en en exprimer la dimension de victime et de séductrice vénéneuse, parfois dans la même scène comme ce superbe raccord en mouvement sur ses jambes passant de l'avant (la séduction) à l'après (l'accalmie après l'amour) sans avoir montré le "pendant" et pourtant stimulé l'imagination du spectateur. 

Masumura parsème le film de visions érotiques de Namie issues de l'imagination d'Ichiro, qui en ressent effroi et excitation sans oser se l'avouer. La satire prévaut cependant sur cette ambiguïté du désir, la douleur et de l'amour que le réalisateur observera avec plus d'acuité dans d'autres films (L'Ange Rouge (1966) et La Bête aveugle (1969) en tête)). Ici c'est davantage la destruction du modèle familial qui domine, tout en offrant un envers moins dans la norme aux yeux de la société mais bien plus sain d'une nouvelle idée de cette idée de famille (Masumura adoptant alors justement lors de sa confession les cadrages "à la Ozu" pour le signifier) avec Mme Hisayo élevant seule son fils - et ce malgré les terribles bases de cette maternité que l'on découvrira. De même la droiture du professeur incarné par Ken Ogata est la proposition d'une autre figure masculine et paternelle, protectrice et bienveillante qui essaiera de remettre Ichiro sur de bons rails tout au long du récit.        

Certaines révélations se devinent avant leur dévoilement, et le film piétine parfois un peu à vouloir en faire de vrais coups de théâtre mais il y a une vraie élégance et maestria de Masumura à les introduire? Le flashback sur le passé de Mme Hisayo, ou celui de l'arrivée de Namie dans la famille sont impressionnants, l'atmosphère douloureuse de confession du présent de la narration contrastant avec la noirceur cauchemardesque de cette vue sur le passé. Le seul moyen de malmener cette prison des apparences qu'est ce cadre familial faussement serein, c'est d'afficher ses travers aux yeux de tous, le clou qui dépasse étant la grande hantise du modèle social japonais. Le choix d'Ichiro lors de la conclusion abrupte va dans ce sens.

Sorti en dvd japonais

mardi 17 octobre 2023

L'École militaire de Nakano - Rikugun Nakano gakkō, Yasuzo Masumura (1966)


 Au cours d'un étrange examen oral, un lieutenant comprend qu'il vient d'être intégré à l'école d'espionnage de Nakano. Coupé du monde pendant un an, formé à toutes les disciplines, il va devenir le parfait espion..

En 1962 Yasuzo Musumura signait un de ses meilleurs films avec Black Test Car, récit d'espionnage industriel où l'on observait les machinations machiavéliques entre des corporations dans une pure logique de concurrence capitaliste. Le film participait, avec Géants et jouets (1958) sur un thème voisin, remplacer le patriotisme belliqueux et fanatique d'antan par la fidélité sans failles ni scrupule à l'entreprise qui remplaçait indirectement le Japon en tant que collectif auquel prêter allégeance. L'école militaire de Nakano est en quelque sorte un retour aux origines, quand avant le profit financier, les manipulations, les complots et coups bas servaient le drapeau dans le monde du renseignement. Le scénario s'inspire de réelle école de Nakano qui fut le principal centre de formation du renseignement militaire de l'armée impériale japonaise durant la Seconde Guerre mondiale. Fondée en 1938 et dissoute en 1945, elle forma plus de 2500 agents qui en sortirent rompus à l'art du contre-espionnage, du sabotage, des opérations secrètes ou encore de la guérilla. Le film de Masumura mélange réalité et fiction pour dépeindre les premiers pas et coups d'éclats de l'école en observant la formation de ses élèves fondateurs.

Les pages d'actualités propagandistes ouvrant le récit agitent tous les fronts en cours et à venir pour le Japon, expliquant la nécessité d'une nouvelle réponse à ses menaces. Jiro (Raizô Ichikawa), un jeune officier de réserve va subir un curieux examen qui va l'amener à être sélectionné pour une mission secrète. Il va découvrir qu'il est, avec d'autres jeunes gradés d'élite choisi pour inaugurer une école d'espionnage basée à Nakano. Ils vont durant un an abandonner leur vie et leur identité pour acquérir à travers des disciplines physiques, intellectuelles et psychologique tout le bagage pour devenir de redoutables espions. Masumura alterne moment de vie où le groupe se soude avec la froideur de l'apprentissage où le savoir à maîtriser est aussi divers que l'art de la torture (à infliger ou à subir), l'ouverture de coffre-fort, les langues et la géopolitique. L'école est au départ une expérience dépourvue de moyens, vivant du mécénat militaire et seulement guidant par la fois de son directeur tandis que la conviction des élèves est plus vacillante. Parallèlement, Yukiko (Sachiko Murase), la jeune fiancée de Jiro inquiète de ne pas avoir de nouvelle se lance sans succès à sa recherche et décide d'intégrer le service de décryptage en tant que dactylo. Les deux intrigues vont bien sûr se rejoindre avec des conséquences tragiques.

Comme souvent au Japon et encore plus durant cette ère fasciste, le collectif prime sur l'individu et les élèves réfractaires sont rapidement ostracisé, écrasé psychologiquement (un suicide) voire physiquement (un seppuku contraint et forcé) par la force du groupe au nom de l'avenir de l'école. Le microcosme de l'établissement est une métaphore du Japon dont il s'agit de défendre les intérêts contre l'adversité extérieure. Masumura ne fait cependant pas de ses personnages des fanatiques décérébrés, qui sont conscients que le Japon est en grande partie responsable des menaces qui le guettent à cause de sa politique expansionniste à travers l'Asie. 

La flamme du patriotisme glacial naît ainsi d'une volonté de ceux se considérant comme l'élite de corriger les erreurs et de guider le pays dans la bonne direction. Il y a quelque chose de cérébral et d'habité à la fois dans l'union se faisant au sein des élèves qui se déploie peu à peu. On peut se demander si Arthur Harari a vu le film de Masumura tant le mimétisme est grand avec les scènes de formation de Onoda (lui-même passé par l'école militaire de Nakano) dans son magnifique Onoda, 10 000 nuits dans la jungle (2021) et qui offre une part d'explication à la folie guerrière qui guidera ce dernier.

Après cette longue mise en place, l'heure est à la pratique avec la périlleuse mission de décrypter les codes de transmission des Anglais. Avec les multiples enjeux en cours, Masumura ne conçoit pas un piège aussi virtuose que dans Black Test Car mais parvient néanmoins à captiver dans une sorte de Mission: impossible (la série tv débutant la même année aux USA, elle n'a pu avoir d'influence sur le film) avant l'heure ou du John Le Carré nippon en exploitant les failles et petits travers de chacun pour arriver à ses fins. La dimension à la fois ludique et glaciale du complot en trait de se faire s'estompe cependant quand les enjeux vont rejoindre la vie personnelle que Jiro pensait avoir laissé derrière lui. La dernière partie est saisissante de noirceur lorsque, sans trop en révéler, Jiro gagnera ses galons d'espion impitoyable en étant capable de sacrifier la dernière chose qui le liait à l'humanité. 

Masumura laisse le spectateur à sa stupéfaction et son dégoût sans le moindre effet dramatique appuyé, la situation cruelle et la fin d'une victime innocente suffisant à nous faire ressentir l'ampleur du pas franchit. La voix-off de Jiro tout au long du film et plus particulièrement durant la conclusion a cette hauteur détachée et déterminée nous montrant la transformation du personnage, tout en proposant en contrepoint les moments de fraternité exaltée des élèves désormais prêts à mettre en pratique leur savoir sur tous les fronts possibles. Mal interprétée, la fin où Jiro part plein de détermination vers la Mandchourie pourrait presque faire passer le film pour une œuvre de propagande - ce serait mal connaître la filmographie de Masumura qui renvoie tous le monde dos à dos vu l'aperçu des méthodes anglaises tout aussi peu recommandables. Néanmoins, le potentiel narratif est là et le film engendrera deux suites Nakano Army School: Top Secret Command de Tokuzô Tanaka (1967) et Army Nakano School: War Broke Out Last Night Akira Inoue (1968) où Raizô Ichikawa reprend son rôle.

Sorti en dvd japonais

mardi 20 septembre 2022

The Music - Ongaku, Yasuzo Masumura (1972)


 Reiko "n'entend plus la musique", autrement dit, elle est incapable d'éprouver du plaisir sexuel. Son psychanalyste le docteur Shiomi va tenter remonter le fil de l'univers mental perturbé de sa patiente pour en comprendre la cause.

Les routes de l'écrivain Yukio Mishima et du réalisateur Yasuzo Masumura s'étaient déjà croisées pour Afraid to die (1960), une des quatre échappées en tant qu'acteur du premier dans une réalisation du second. Deux ans après le rituel et médiatique suicide de Mishima, Masumura adapte un de ses plus fameux romans, La Musique publié en 1964. L'univers de Masumura et de Mishima partagent plusieurs thématiques faites de désir coupable, de défi à la société et de poésie morbide. Masumura a plutôt tendance à tourner ces problématiques vers le grand mélodrame flamboyant et sacrificiel (L'Ange Rouge (1966), La Femme de Seisaku (1965), La Femme du docteur Hanaoka (1967), Jeux dangereux (1971)) souvent en réaction à un contexte social et historique, mais est aussi capable de pousser cette approche vers une épure névrotique et stylisée quasi terminale avec le stupéfiant La Bête aveugle (1969). Si dans ce dernier il plie le roman d'Edogawa Ranpo à ses obsessions, il est également capable d'atténuer ses penchants torturés pour se fondre à l'ironie de l'auteur qu'il adapte comme dans l'excellent La Chatte japonaise (1967) d'après Jun'ichirō Tanizaki. The Music est de cet ordre-là, fidèle à l'ironie mordante du roman de Mishima tout en étant dans la continuité de la touche fiévreuse si caractéristique de Masumura.

Reiko (Noriko Kurosawa) est une jeune femme perturbée par sa frigidité sexuelle, qui n'est que l'aboutissement d'un ensemble de symptômes dont le mal remonte plus profond dans sa psyché. En thérapie auprès du docteur Shiomi (Toshiyuki Hosokawa), Reiko va tenter de résoudre ce trouble et vivre pleinement son amour auprès de son petit ami Ryuchi (Kôji Moritsugu). Le spectateur en quête de subtilité pourra trouver grossières nombres d'analogies formelles, de séquences oniriques et de métaphores dans leur velléités psychanalytiques. C'est pourtant un élément présent dans le roman et que Masumura transpose parfaitement, tous ces aspects appuyés sont autant de chausse-trappes dans les confidences d’une Reiko mythomane qui mélange grands mensonges et dissémine quelques graines de vérité lors des séances. Mishima comme Masumura s'amuse des supposées connaissances que pensent avoir désormais les patients en psychanalyse et qui, dans le cas de Reiko, oriente par ses mensonges vers des diagnostics lui évitant de révéler les maux bien plus complexes qui l'agitent. 

On rit d'ailleurs plusieurs fois de la redite où Reiko après avoir narré ses demi-vérités pense avoir la solution, avant que Shiomi la rabroue et lui ordonne d'arrêter de s'auto-analyser. Cette même ironie règne aussi dans la caractérisation du psychanalyste quasi omniscient qu'est Shiomi. Le roman de Mishima était raconté à la première personne en adoptant son point de vue et nous faisait partager le mélange d'amusement et de fascination qu'il éprouvait pour sa fantasque patiente. Si Masumura ne reprend pas ce parti-pris, le jeu séduisant, autoritaire et professoral de Toshiyuki Hosokawa est très clairement teinté de cette ironie. Les séances de psychanalyse par leur dynamique évoquent presque la screwball comedy, dans un ping-pong verbal où la logorrhée plus ou moins fiable de Reiko se voit balayée dès qu'elle dérape par une réplique sèche et bien sentie de Shiomi. La disposition même des acteurs semble être un gros pastiche de séance psy, avec Shiomi tout-puissant, dominant stoïque plongé dans l'ombre en arrière-plan ou en plongée une Reiko montée sur ressort et ne tenant jamais en place dans le fauteuil de patient - mais plus tard la distance du "professionnel" et de sa patiente s'estompe dans ces moments pour devenir une proximité confiante et amicale.

Masumura sait néanmoins instaurer une émotion progressive dans le labyrinthe de confessions de Reiko et, sous la métaphore initialement grossière (car fausse) se distillent des éléments du vrai traumatisme et du désir coupable de Reiko. Là toute ironie s'estompe lorsque le terrible secret se dévoile (reposant sans trop en dire sur une attirance incestueuse) et les idées formelles géniales se multiplient, notamment celles concernant la symbolique des ciseaux. Manifestations de la haine de soi, des hommes et de sa sexualité refoulée, les ciseaux (et ce dès le générique) sont une extension ou une analogie de sa frigidité charnelle qu'elle retourne contre elle-même ou les autres dès qu'une terrible culpabilité/ressentiment s'empare d'elle. Masumura par une variation de la lumière, de la composition de plan et du cadre fait superbement ressentir les soubresauts émotionnels entre certaines séquences mensongères/ambiguës et leurs redites par lesquelles le sens profond se révèle.

C'est particulièrement vrai lors des deux séquences où Reiko se remémore un séjour de vacances dans un hôtel avec sa tante où une nuit un amant inconnu est venu la rejoindre. La deuxième fois et avec la révélation de l'identité de l'amant, la scène presque identique prend une tout autre portée. Plus le film avance et que les carcans psychiques de Reiko s'estompent, plus Masumura se montre frontal dans son postulat provocateur et les scènes de sexe dérangeantes, non pas dans leur filmage (le pinku de la Toei et le Roman Porno de la Nikkatsu ont brisés les tabous et ce genre d'érotisme est grand public) mais dans ce qu'elles expriment. A ce titre Noriko Kurosawa est une digne descendante des précédentes héroïnes déchirées de Masumura, assez stupéfiante d'hébétude, d'abandon et de plaisir alors qu'elle commet l'irréparable. A cela s'ajoute un sens de l'excès amusé qui amène un mélange de Pas de printemps pour Marnie distancié et de vrai mélodrame amoral typique de Masumura. Mishima et Masumura, une association qui fait forcément des étincelles.

Sorti en dvd japonais

mercredi 22 juin 2022

Deux épouses - Tsuma futari, Yasuzo Masumura (1967)


 Shibata, employé dans la maison d'édition de son beau-père, rencontre par hasard son ancienne amante. Elle lui raconte sa vie misérable et les mauvais traitements que lui inflige son concubin. Ce dernier débarque un jour chez Shibata et tente de le faire chanter.

Deux épouses est un film captivant où Masumura se trouve à la frontière de ses films dénonçant les travers du capitalisme et l'oppression du monde de l'entreprise (Géants et jouets (1958), Black Test Car (1962)) et ceux observant les maux de la sphère du couple (Confession d'une épouse (1961), Vixen (1969)). Le héros Kenzo (Kôji Takahashi) est ainsi un salaryman étouffé dans les conventions de son quotidien, tant dans son métier que son foyer. Il travaille dans une maison d'édition possédée par son beau-père (Masao Mishima) et dirigé par son épouse Michiko (Ayako Wakao). Il a renoncé pour cela à ses aspirations littéraires de jeunesse et à un amour passé pour Junko (Mariko Okada), cédant à la sécurité financière et à l'ambition. Il retrouve Junko bien des années plus tard bien mal en point et aux prises avec un amant abusif, Kobayashi (Takao Ito). Celui-ci apparait comme un miroir négatif de Kenzo, étant lui aussi un aspirant écrivain mais rêvant secrètement un mariage d'argent pour lequel il vise la belle-sœur du héros Rie (Kyôko Enami). Kenzo est ainsi contraint de laisser faire ou alors d'avouer ce passé à son épouse.

Le poids des apparences semble être la malédiction des tous les protagonistes. Il y a ceux pour lesquels ces apparences importent plus que tout, dans une quête de droiture morale impossible à tenir comme Michiko. On a également ceux qui y cherchent un refuge à leur condition sociale de manière implicite ou criminelle (Kobayashi et Kenzo), et enfin ceux qui en font une façade à leur vraie corruption morale comme le beau-père. Le début du film nous montre l'intransigeance de l'entreprise envers le moindre écart des employés qui pourrait en salir l'image, et plus particulièrement celle de Michiko à laquelle Ayako Wakao confère une allure pleine de dignité inquisitrice. Plus le récit avance, navigue entre les genres (un rebondissement brutal nous fait basculer dans le faits divers policier), et plus chaque protagoniste est confronté à ses contradictions, doit répondre de la figure saine qu'il croit incarner. 

Dès lors Masumura oppose l'ancienne amante Junko supposément avilie mais finalement portée par une pureté sacrificielle tandis que Michiko découvre sa part d'ombre et de lâcheté. Dans un premier temps Masumura oppose de façon manichéenne les environnements des deux "épouses", chambre insalubre et bar à hôtesse douteux pour Junko tandis que l'élégance du foyer conjugal, la modernité des bureaux d'entreprise dominent pour Michiko avec un travail sur la photo et gamme de couleur pour traduire cette différence. Progressivement les comportements se révélant de part et d’autre rendent intenable ce schisme et expose l'hypocrisie des aristocrates que symbolise Michiko. La fin du film suggère même ironiquement que c'est cette inflexibilité morale envers son entourage (son père auquel elle a refusé toute nouvelle liaison en mémoire de sa mère, sa sœur dont elle s'oppose au mariage) qui a précipité leur chute par réaction aux règles qu'elle leur imposait.

Ayako Wakao pourrait rendre ce personnage détestable et c'est tout l'inverse, enfermée dans sa tour d'ivoire d'intégrité, elle est condamnée à être respectée et crainte plutôt qu'aimée. Tous les symboles auxquels elles s'attachent s'avèrent imparfaits et corrompus, à commencer par elle-même. Michiko passe la dernière partie du récit à l'accepter et devient enfin touchante dans cette vulnérabilité. L'ensemble du casting est brillant (notamment Kôji Takahashi et ses faux airs de Gregory Peck japonais) mais Ayako Wakao est vraiment le cœur émotionnel de l'ensemble après avoir paru initialement si distante. Masumura explore tout un spectre de sa filmographie, du regard cinglant sur un système capitaliste aliénant où l'ascension repose sur le renoncement de soi, croisé à un regard sensible sur l'intimité du couple.


 Sorti en dvd japonais

lundi 29 novembre 2021

Confessions d'une épouse - Tsuma wa kokuhaku suru, Yasuzo Masumura (1961)


 En excursion à la montagne, une jeune femme se retrouve attachée entre son mari et son amant. Menacés de mourir tous les trois, elle doit choisir entre les deux.

Yasuzo Masumura est le cinéaste des amours passionnés, sacrificiels et tourmentés souvent incarnés par l'intensité de ses héroïnes, notamment quand elles sont incarnées par la grande Ayako Wakao. Plus Masumura explorera ce thème, plus celui-ci endossera une dimension intense allant d'une veine et contexte réaliste (vers l'abstraction la plus totale dans un film comme La Bête aveugle (1969). A Wife Confess est moins immédiatement frontal pour explorer le sujet, les contextes sociaux-historiques marqués des films à venir autorisant ces sentiments exacerbés (l'arrière-plan belliqueux de La Femme de Seisaku (1965), L'Ange Rouge (1966), la dimension surnaturelle de Tatouage (1966)) n'ayant pas cours dans l'environnement étouffant du récit. L'histoire tisse un mystère sur à la fois les conditions de la mort de l'époux (Eitarô Ozawa) en montagne, sacrifié ou assassiné par sa femme Ayako (Ayako Wakao) lors d'une ascension périlleuse, et de ses relations avec le jeune Osamu (Hiroshi Kawaguchi) présent aussi lors du drame. Le procès et les différents témoignages brossent ainsi le portrait d'une épouse malheureuse et délaissée, mariée par nécessité plutôt que par amour. 

L'épouse apparaît comme symboliquement et littéralement piégée dans les codes patriarcaux de cette société japonaise. Ayako se voit reprocher d'avoir tranché la corde et choisit de survivre plutôt que de périr en montagne avec son mari, ce qui semblait son devoir aux yeux de tous. L'hypocrisie de cette attente est d'ailleurs dénoncée dans la plaidoirie lorsqu'il sera affirmé que le choix d'Ayako aurait été légitime (et non soupçonnable d'homicide) si l'homme à l'autre bout de la corde n'avait pas été son mari. On navigue ainsi entre la pulsion de mort kamikaze chère à l'ancien Japon belliqueux pas totalement disparu, mais aussi un machisme interdisant à la femme d'exister sans un homme. C'est le drame de l'existence d'Ayako dont le refus de divorcer de son mari le lie à lui malgré les souffrances qu'il lui inflige. 

C'est aussi une forme de conditionnement pour ces femmes puisque notre héroïne n'aspire si elle échappe à la prison qu'à goûter à la passion dans les bras d'Osamu. D'un autre côté on peut y voir une idéalisation féminine chez Masumura où la vie ne vaut pas la peine d'être vécue sans amour. La narration tout en va-et-vient temporel dresse donc une vraie ambiguïté morale et sentimentale qui finit par être transcendée par la prestation magnifique d'Ayako Wakao. Coupable ou pas, le drame est une possible délivrance pour elle afin d'accéder à la liberté qu'elle désire, à l'homme qu'elle aime. Masumura la filme toujours comme écrasée dans les scènes de procès à travers les plongées inquisitrices, ou comme exclue, extérieure à sa propre existence dans les scènes du quotidien dans des compositions de plan la figeant en arrière-plan ou détachée en avant-plan. Jamais maîtresse de son destin elle attend silencieuse que les hommes, dans la cour du tribunal comme dans sa vie, décident pour elle. 

Ayako Wakao est tout simplement incroyable et la finalité du crime n'a finalement pas d'importance, le courage de cette femme surmontant les regards marquants durablement. A l'opposé, la lâcheté des hommes sera la seule terrible récompense pour elle dans une conclusion d'une puissance rare. Les personnages enfiévrés et amoureux de Masumura se heurtent ici à la froideur du réel (le contexte judiciaire annonçant The Black Report (1963)) quand les films suivants autoriseront davantage d'en briser les barrières.

Sorti en dvd japonais chez Blue Kino

mardi 16 novembre 2021

Jeune fille sous le ciel bleu - Aozora musume, Yasuzo Masumura (1957)

Une jeune fille, élevée à la campagne à la différence de ses trois frères et sœurs, s'apprête à rejoindre sa famille à Tokyo quand elle apprend une nouvelle qui va bouleverser sa vie.

Deuxième film de Yasuzo Masumura, Jeune fille sous ciel bleu est déjà une œuvre intermédiaire dans la carrière du réalisateur. L'inaugural Les Baisers (1957) avait constitué une démonstration de l'influence européenne de Masumura et notamment le courant du néoréalisme rose italien, tout en s'inscrivant dans le courant japonais du taïo-zoku (« saison du soleil »). Ce terme désigne une série de films japonais des années 50 se penchant sur les préoccupations adolescentes entre mélancolie et hédonisme en faisant le pendant nippon d'œuvres occidentales comme Monika d'Ingmar Bergman (1953) ou Les Adolescentes d'Alberto Lattuada (1960). Jeune fille sous ciel bleu est dans cette veine et peut être considéré comme le pendant lumineux (l'usage de la couleur accentuant cet aspect) de Les Baisers dont il partage le thème d'avoir des enfants marqués par les erreurs passées de leurs parents. La jeune Yuko (Ayako Wakao) apprend de sa grand-mère mourante les raisons pour lesquels elle a été élevée à la campagne, loin de sa famille et de ses frères et sœurs. Elle est une enfant illégitime, fruit des amours de son père et de sa secrétaire. Désormais installée chez cette famille à Tokyo elle va se confronter à la rancœur de sa belle-mère ainsi qu'à l'hostilité et la jalousie de ses demi-frères et sœurs.

Le film est porté par la prestation attachante d'Ayako Wakao encore innocente face à la caméra de Masumura avant les collaborations plus troubles et sensuelles à venir dans Passion (1964), Tatouage (1966), L'Ange Rouge (1966) ou La Femme de Seisaku (1965). Sa conviction et la vulnérabilité qu'elle dégage éveille une empathie de chaque instant, tout en ayant une personnalité affirmée lui permettant de faire face dans une résignation taiseuse à tous les obstacles sur son chemin. Néanmoins le film ne parvient pas tout à fait, faute d'une vraie noirceur ou d'une romance plus convaincante, à égaler l'émotion et la portée mélodramatique de Les Baisers. L'intérêt réside donc à observer encore timides ici, les éléments qui feront la réussite des films à venir de Masumura. La découverte de l'urbanité tokyoïte par de la provinciale Yuko nous fait découvrir la tentaculaire ville de néons, sa population grouillante et sa vie nocturne à travers des instantanés de toute beauté. 

L'agitation du quartier de Ginza, les lumières tamisées d'un bar à hôtesse, l'énergie d'un salon de danse, tout cela est capturé avec une élégance rare par la caméra de Masumura et une superbe photo stylisée de Michio Takahashi. Cette modernité accompagne aussi les loisirs occidentalisés des frères et sœur de Yuko, féru de jazz qu'ils jouent en groupe ou adepte des après-midis de ping-pong (ce divertissement-là recouvrant une facette plus traditionnelle puisque prétexte à chercher un mari parmi les joueurs issus de bonnes familles). Toute cette touche hédoniste et contemporaine gagnera en regard critique et sordide dans Géants et jouets (1958) ou Black Test Car (1962) annoncés ici par le cadre des corporations où évolue le père, le métier de dessinateur publicitaire de l'ancien instituteur. Le cadre familial et plus précisément conjugal nourrit de non-dits et de rancœurs annonce les cadres étouffants et les couples dysfonctionnels de Passion, La Femme de Seisaku ou La Femme du Docteur Hanaoka (1967). 

Masumura à l'image de la candeur de son héroïne ne fait cependant qu'effleurer le potentiel plus inquiétant de ces différents éléments. On est ici dans un registre de bienveillance exprimé par ce leitmotiv de toujours chercher du regard le bleu du ciel, quelques soient les maux et situations rencontrées. Observer ce ciel bleu ou le faire apparaître intérieurement en fermant les yeux, telle est la leçon de vie pour Yuko qui au bout du chemin retrouvera ses racines et rencontrera l'amour. On trouvera sans doute cela un peu lisse par rapport à Les Baisers et les réussites à venir mais Jeune fille sous le ciel bleu est une œuvre de transition prometteuse et attachante.

Sorti en dvd japonais