Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tout mes visionnages de classiques, coup de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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lundi 30 septembre 2019

La Bible de néon - The Neon Bible, Terence Davies (1995)

Dans les années 40, la vie de David, originaire d'une petite ville fondamentaliste de la région du sud des Etats-Unis, est bouleversée par l'arrivée de sa tante Mae. Ancienne chanteuse de cabaret, Mae vient s'installer dans la maison qu'habitent David et ses parents et devient rapidement sa seule amie.

The Neon Bible est la première œuvre de Terence Davies qui le sort de la veine autobiographique qui caractérisait ses premiers films, The Terence Davies Trilogy (1984), Distant Voices, Still Lives (1988) et The Long Day Closes (1991). L'autre versant de la filmographie de Davies réside en effet dans la grande adaptation littéraire avec Chez les heureux du monde (2001) d'après Edith Wharton, The Deep Blue Sea (2011) d'après Terrence Rattigan ou encore Sunset Song (2015) d'après Lewis Grassic Gibbon. The Neon Bible est donc la transposition du roman éponyme de John Kennedy Toole (surtout connu pour La Conjuration des imbéciles), le premier de son auteur mais paru à titre posthume en 1989, 20 ans après sa mort.

Le récit nous plonge dans le sud des Etats-Unis dans les années 40 et accompagne le difficile quotidien du jeune David (Jacob Tierney). Le contexte est difficile à la fois dans le cadre intime avec une mère à l'équilibre mental fragile et un père violent et abusif, tandis que la ville est plongée par une forme de fondamentalisme religieux exacerbé. Le seul rayon de soleil est la présence chaleureuse de sa tante Mae (Gena Rowlands), ancienne chanteuse de cabaret au tempérament fantasque. Terence Davies ne révolutionne pas particulièrement son approche malgré cette source différente. Le récit n'est pas aussi kaléidoscopique que Distant Voices, Still Lives et The Long Day Closes car suivant une vraie évolution temporelle (à travers David que l'on voit grandir, mais aussi du contexte historique notamment le marqueur de la Deuxième Guerre Mondiale) mais l'idée reste la même en nous faisant sauter d'une tranche de vie à une autre, heureuse ou tragique. Terence Davies conserve également sa veine nostalgique à travers quelques vignettes qui fonctionnent mieux sur les purs éléments intimistes que dans ceux culturels (même si l'on retrouve son gout du music-hall et du théâtre dans quelques séquences et bien sûr le personnage de Gena Rowlands) où son rapport personnel à l'époque et à l'Angleterre rendaient l'émotion plus palpable et authentique sur les précédents films.

Terence Davies ne s'approprie vraiment le film que par ses choix formels où il sort de sa zone de confort. Le héros David n'a jamais quitté sa vallée et Davies traduit à la fois cet enfermement dans un cadre, une mentalité, mais aussi le désir de s'en échapper. Le réalisateur multiplie les cadres dans le cadre signifiant autant une prison qu'une vue sur l'ailleurs avec ses fenêtre donnant sur des nuits étoilées, ses portes vitrées donnant sur un jardin, une ruelle. Les nombreux fondus au noir sont tour à tour diégétiques et extra diégétiques, traduisant eux constamment un sentiment d'étouffement et plus particulièrement celui de fondamentalisme religieux. Davies capture notamment très bien une forme d'obscurantisme avec le contraste d'une référence culturelle et de l'imagerie religieuse, que ce soit un standard musical accompagnant une scène où des livres "scandaleux" sont brûlés ou le célèbre thème musical d'Autant en emporte le vent introduisant les vociférations d'un prêcheur hystérique à la Elmer Gantry.

Ce contexte américain qu'il ne parvient pas toujours à traduire par la narration, Davies l'exprime donc subtilement dans sa mise en scène. Cela passe aussi comme souvent avec lui par l'inspiration picturale, les chaleureux instants partagés entre David et sa tante Mae nous plongeant dans des atmosphères où des tableaux d'Edward Hopper (l'affiche est une vraie note d'intention) semblent prendre vie, notamment grâce à la belle photo de Michael Coulter. Ce sont ces inspirations qui font tout l'intérêt de The Neon Bible, la dramaturgie du récit ne retrouvant pas l'hypnotique et poignante touche flottante de Distant Voices, Still Lives et The Long Day Closes, et ne convaincant pas pleinement dans une narration classique (le final très sombre bien qu'annoncé tombe comme un cheveu sur la soupe). Un intéressante œuvre de transition où Davies se déleste de quelques réflexes avant la grande réussite de Chez les heureux du monde.

Film assez difficile à trouver, il n'existe qu'un dvd coréen (lisible sur les lecteurs français) sans sous-titres ! 

Extrait

 

mercredi 25 septembre 2019

Hana et Alice mènent l’enquête - Hana to Arisu Satsujin Jiken, Shunji Iwai (2015)


Alice intègre un nouveau collège où circule une étrange rumeur concernant un meurtre commis un an plus tôt. La victime est un mystérieux "Judas". Une de ses camarades de classe et voisine, Hana, vit recluse chez elle. De nombreux commérages courent à son sujet, notamment le fait qu'elle connaîtrait des détails à propos de l'affaire "Judas". Un jour, Alice pénètre secrètement dans la maison de Hana mais celle-ci l'y attend déjà. Pourquoi Hana vit-elle isolée du monde ? Qui est Judas ? Alice décide de mener l'enquête et se lance dans une aventure qui lui fera découvrir une amitié sincère.

Shunji Iwai semblait avoir offert son ultime chronique adolescente avec le merveilleux Hana et Alice (2004) mais, dix ans plus tard, l’envie lui prend de revenir à l’univers d’un de ses films les plus radieux. Il s’agira d’un prequel qui racontera la rencontre entre les deux héroïnes, avec le choix singulier de le faire sous forme de film d’animation. Cette option élimine l’écueil de l’âge désormais adulte des actrices Yu Aoi (Alice) et Anne Suzuki (Hana) qui peuvent donc reprendre leur rôle par le doublage. Bien qu’il s’agisse de son premier essai dans l’animation, Shunji Iwai possède des aptitudes certaines pour le dessin, habitué qu’il est à croquer lui-même ses story-boards et surtout il avait dessiné à l’époque l’adaptation manga d’Hana et Alice.

Le film revient donc sur la période du collège des deux personnages (entrevue au tout début de premier film) traite de nouveau sous forme de chronique de la (con) quête d’un garçon. Hana et Alice nouait un triangle amoureux autour de la coquille vide d’un garçon amnésique que nos héroïnes nourrissaient d’une mémoire factice afin de s’attacher son cœur. Dans ce second film, le garçon est au contraire un fantôme, une chimère à poursuivre et dont le souvenir hante Hana et Alice soit par culpabilité, soit par goût du mystère. Alice nouvelle venue au collège s’y intègre rapidement et est mise au fait de la « disparation » d’un élève l’année précédente, la légende urbaine et les symboles folkloriques nourrissant l’imaginaire de l’établissement. Hana quant à elle vit recluse dans sa chambre depuis plus d’un an soit précisément le moment de la disparition du garçon, ce qui laisse à supposer que les deux évènements sont liés. L’intérêt purement curieux et amusé d’Alice et celui qu’on devine plus intime d’Hana vont ainsi se rencontrer dans une quête semée d’embûches pour avoir le fin mot de l’histoire.

Shunji Iwai utilise en partie la technique de la rotoscopie, qui consiste à d’abord filmer les acteurs en live puis redessiner sur eux l’allure de leur personnage puis ensuite d’y ajouter des éléments de décor. Cela va créer une vraie continuité avec le premier film et notamment en retrouvant la gestuelle singulière des deux adolescentes. On retrouve ainsi toutes les attitudes facétieuses et bondissantes de Yu Aoi en Alice, savant mélange de désinvolture et de grâce. Anne Suzuki renoue elle avec la raideur d’Hana, dissimulant sous les stratagèmes et la distance les émotions qui l’agitent. Les décors sont eux conçus en 3D CGI, une forme de photo réalisme (rapprochant parfois le film de Makoto Shinkai, de son côté très influencé par les films live de Shunji Iwai) des environnements se mariant avec la spontanéité du rendu crayonnés et saccadés de l’animation des personnages. Shunji Iwai s’en amuse en reprenant l’attitude nonchalante typique des adolescents (démarche le dos raide et traînant les pieds) les expressions cartoonesques et outrées des visages (déjà bien significatives dans le film live) et en amenant des mouvements de caméras juste ce qu’il faut de plus exagérés (la chute d’Alice dans les escaliers, la poursuite finale) par apport à ses effets de mise en scène habituels.

On est captivé par la capacité de ses héros juvéniles à façonner un imaginaire qui en sous-texte est là pour combler des maux qu’ils peuvent/savent pas exprimer, explicite pour Alice découvrant un nouvel environnement ou sous-jacent pour Hana et sa fuite du cadre du collège. Sous l’aspect enjoué, Iwai reprend d’ailleurs certains éléments sombres de ses autres chroniques adolescentes comme le ijime (harcèlement scolaire) au centre d’All about Lily Chou-Chou (2001) et qui sera ici résolu d’une manière aussi inventive que désopilante. Les personnages vulnérables de Shunji Iwai doivent toujours en passer par des chemins de traverse pour surmonter leurs failles et le réalisateur se plaît à décanter cela par une révélation, un rebondissement et/ou une rencontre inattendue. C’est ainsi qu’il nous cueillait dans les dix dernières minutes envoutantes d’April Story (1998) où toute la rêverie timide qui précédait trouvait tout à coup un sens - idem pour la conclusion de Love Letter (1995). 

Il en va de même ici où une situation cocasse débouche sur un poignant aveu en flashback (là encore élément déclencheur d’April Story) d’Hana et de retrouvaille qui vont enfin l’apaiser. C’est d’ailleurs amusant comme Iwai inverse la dynamique d’Hana et Alice où, tout en suivant Hana le déroulement et l’épilogue fait d’Alice la vraie héroïne. C’est l’opposé ici où les facéties d’Alice débouchent finalement sur un beau portrait d’Hana. Si le film peut être vu et apprécié sans connaître la version live, on y perd cependant toutes les belles réminiscences formelles qui en décuple le plaisir (le cours de danse, des environnements utilisés de façon différentes, les cadrages sur Alice alanguie dans le métro) et notamment la si iconique posture d’Hana et Alice en uniforme de collège devant un parterre de fleur. Sans égaler complètement la réussite de l’original, c’est un vrai bonheur de renouer avec cet univers et ses personnages, et une nouvelle preuve des talents multiples de Shunji Iwai. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez All the anime 

 

mardi 24 septembre 2019

Venez donc prendre le café... chez nous ! - Venga a prendere il caffè... da noi, Alberto Lattuada (1970)


Paronzini recherche un plan idéal pour contracter un mariage avantageux. Il le trouve grâce à trois vieilles filles, enrichies par l'héritage de leur père décédé. Invité à boire le café dans leur confortable villa, Paronzini épouse Fortunata, mais il est bientôt contraint de les satisfaire toutes les trois...


Alberto Lattuada fait une nouvelle fois montre de la brillante versatilité de son talent avec cette merveille de comédie italienne. Venga a prendere il caffè... da noi est une adaptation libre du roman La Spartizione de Piero Chiara paru en 1964. Lattuada y apporte cependant des modifications majeures qui en changent la portée. Le roman se situe à l’ère fasciste tandis que le cadre du film est contemporain, le héros vétéran de la Première Guerre Mondiale en devenant un de la Seconde. Plus globalement, la satire politique qu’offrait la période du roman devient plus nettement sociale avec le changement d’époque.

Lattuada confronte le machisme ordinaire des hommes comme des institutions avec leur époque plus libérée et livre un message sarcastique mais également féministe. Fortunata (Angela Goodwin), Tersilla (Francesca Romana Coluzzi) et Camilla (Checco Durante) sont trois vieilles filles fortunées et fraîchement orphelines de leur père. Chacune d’elle véhicule de manière pathologique un mélange de terreur et d’attirance pour les choses du sexe, leurs existences isolée à la fois sous le joug de leur père mais aussi dans cette ville provinciale du nord de l’Italie ne leur ayant pas permis de véritable contact avec les hommes. Cela fait d’elle des cibles de choix pour les coureurs de dot les plus divers et médiocres. Paronzini (Ugo Tognazzi) est l’un d’entre eux, vétéran de guerre blessé masquant sous une attitude vénérable un savant gout du calcul. Lattuada le caractérise de multiples maniérismes proprement ridicule supposés asseoir cette prétendue dignité à travers des aphorismes de pique-assiettes comme ses besoins primaires qu’il définit par les trois C : caresses, chaleur, commodité. 

Si pathétique que puisse paraître ce personnage de petit fonctionnaire fier de sa personne, cette présence masculine suffit à impressionner les trois sœurs dont il parvient à pénétrer le cercle.
A cette masculinité bourgeoise risible, Lattuada en ajoute une prolétaire tout aussi détestable avec le jeune voisin brocanteur en faillite qui espère se refaire en séduisant Tersilla qu’il surnomme son « Titien ». On s’amuse du plan d’action « militaire » de Paronzini repérant, traquant puis approchant ses proies, scrutant leurs failles pour mieux les séduire quand le voisin en appelle à une séduction et un appel aux bas-instincts plus agressifs. Les trois sœurs sont caractérisées dans leur rigidité par des éléments physiques et vestimentaires qui iront en s’estompant, se transformant. La sensualité de l’aînée Fortuna se révèle quand sa coiffe rigide révèle peu à peu une chevelure d’une impressionnante longueur qui se déploie lors de ses ébats avec Paronzini. 

Tersilla affiche une taille sculpturale et gauche dont la gêne s’efface avec la découverte des plaisirs de la chair tandis que les attitudes agitées de Camilla vont en s’apaisant dans les bras d’un homme. Les héroïnes sont tout d’abord soumises aux mœurs de leurs amants, que ce soit le rituel encore une fois militaire avec lequel Paronzini retire les chemises de nuits de ses maîtresse ou plus brut de décoffrage les assauts de chien en chaleur du brocanteur sur Tarsilla. Lattuada inverse le rapport de force par la composition de plan et la position des amants lors des scènes d’amour. Paronzini au fil des étreintes ne s’impose plus aux vieilles filles et c’est au contraire leur libido libérées qui semblent l’écraser. On l’observe dans des plans où les jambes et autres formes féminines enferment, écrasent Paronzini dans le cadre, le plaçant à son tour dans une posture de soumission.

Bien que furtive la charge contre l’église n’en est pas moins virulente avec une institution préférant masquer les apparences des moyens indignes (une lettre anonyme servant un guet-apens honteux) ou une façade qui constituerait une prison de plus pour les femmes. Les hommes chuteront par leur présomption machiste, le brocanteur trop sûr de sa séduction et Paronzini de ses capacités sexuelles menant la « campagne » de trop en cherchant à entreprendre la jeune et jolie domestique. C’est finalement lui qui sera vidée par la vigueur enfin libérée des figures féminines et en écho ironique, la scène finale répond à un leitmotiv visuel du film (Paronzoni paradant comme un coq en ville au bras des trois sœurs) où les sœurs trimballent la loque qu’est désormais Tognazzi en arborant enfin des tenues sexy de jeunes femmes de leur temps.

Sorti en dvd zone 2 français chez Tamasa

lundi 23 septembre 2019

La Fièvre dans le sang - Splendor in the Grass, Elia Kazan (1961)


Kansas. 1928. Le fils d’un pétrolier, Bud Stamper, est passionnément amoureux de Deanie Loomis, une jeune fille d’une famille assez pauvre. Sa mère recommande à celle-ci de rester pure et lui parle du devoir conjugal comme d’une épreuve douloureuse qui fait partie de la destinée malheureuse des femmes. Dans le même temps, Ace Stamper, un fonceur obstiné n’écoutant jamais aucun conseil, oblige son fils qui veut devenir éleveur à faire ses quatre années d’études à l’Université de Yale avant d’épouser Deanie.

Le milieu des années 50 voit le mélodrame hollywoodien prendre des directions surprenantes, plus provocantes dans les sujets abordés. Il s’agit notamment d’écorner le vernis idéalisé de la société américaine d’alors et cela passera par une vision trouble de la jeunesse. La Fureur de vivre de Nicholas Ray (1955) introduit cette thématique du mal-être adolescent, tant existentiel que reposant sur la frustration sexuelle. La série de grands mélodrames juvéniles de Delmer Daves (A Summer Place (1959), Parrish (1961, Susan Slade (1961) et Rome Adventure (1962)) avait creusé un peu plus ce sillon dans lequel vient s’inscrire La Fièvre dans le sang. Le film est un scénario original du dramaturge William Inge dont cette jeunesse troublée est un des thèmes de prédilection comme on a pu le constater certaines sur adaptations de ses pièces comme Picnic et Bus Stop de Joshua Logan (1955, 1956). Ce qui intéresse Elia Kazan ici, c’est avant tout la dimension psychanalytique et la manière dont l’environnement americana s’avère oppressant pour les jeunes gens.

La scène d’ouverture donne le ton des contradictions qui agitent les personnages. Bud (Warren Betty) et Deannie (Natalie Wood) flirtent tendrement en voiture, un décor de cascade offrant un superbe arrière-plan romantique. Bud se montre plus insistant dans ses baisers, encouragé par la posture offerte et le ton tendre de Deannie, mais cette dernière finit par le repousser sous le prétexte « qu’ils ne devraient pas » aller plus loin. Le rapport charnel se refuse non par une absence de désir d’un des deux amoureux, mais par une forme d’épée de Damoclès morale qui pèse sur eux et les freine dans leurs élans. Le cadre familial de chacun illustre cette frustration commune par un déterminisme à la fois social et de genre. 

Face à cette agitation intime, Bud ne rencontre que la lourdeur d’une connivence masculine machiste chez son père (qui lui recommande de soulager sa frustration auprès de filles plus « faciles) pour qui il n’est qu’une marionnette à ses ambitions financières. Deannie rencontre également un mur auprès de sa mère pour qui le désir est une source de perdition, l’acte n’étant qu’un sacrifice de la femme pour satisfaire son époux et faire des enfants. Plus tard l’institution s’avéra tout aussi incapable lorsque Bud tentera de se confier au médecin local. Ce monde est binaire, la complexité des sentiments et du désir n’a pas sa place face à une bienpensance qui vous juge constamment – la rumeur médisante de l’espace du lycée, les regards curieux des voisins forme le tout médisant et inquisiteur de la foule.

Elia Kazan rend quasiment physiologique cette dichotomie pour les personnages, jusqu’à la rupture. En début de film, après son rendez-vous frustrant avec Bud, Deannie se love de manière lascive sur le sofa avant d’être surprise par sa mère. Cela se poursuit tout au long du récit, l’émotion à vif explosant de manière intense, parfois bouleversante et d’autres sans doute un peu lourdement psychologisantes (la crise dans la salle de bain) et hystérique. Le talent de Natalie Wood fait cependant la différence quand cela semble trop appuyé dans les attitudes maniérées de Warren Beatty cherchant ses marques pour son premier rôle au cinéma. En dépit de ses maladresses, Kazan façonne un coming of age douloureux et charnel qui sait exploiter la zone grise qu’autorise un Code Hays moins restrictif. C’est le cas notamment avec le personnage de Ginny (Barbara Loden compagne d’Elia Kazan) brisée dans ses élans de liberté et son besoin d’affection (dont une scène où elle fait écho à la Natalie Wood de La Fureur de vivre justement lors d’une réaction brutale de son père à une marque de tendresse) qui la pousse également vers un même excès et des situations scandaleuses. 

Ne reste que la nostalgie de ce qui fut et de ce qui aurait pu être dans la magnifique dernière entrevue entre Bud et Deannie, où les vers du poème William Wordsworth Splendour in the grass prennent tout leur sens : « Though nothing can bring back the hour Of splendour in the grass, of glory in the flower ; We will grieve not, rather find Strength in what remains behind ». 

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner