Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com et suivre le blog sur twitter à http://twitter.com/#!/JustinKwedi

Pages

samedi 14 septembre 2019

Family Romance, LLC - Werner Herzog (2019)


Perdu dans la foule de Tokyo, un homme a rendez-vous avec Mahiro, sa fille de douze ans qu’il n’a pas vu depuis des années. La rencontre est d’abord froide, mais ils arrivent à discuter et promettent de se retrouver. Mais ce que Mahiro ne sait pas, c’est que son “père” est en réalité un acteur de la société Family Romance, engagé par sa mère.

Dans son roman biographique Tokyo Vice – narrant son expérience de journaliste occidental à la rubrique faits divers d’un grand quotidien japonais -, Jake Adelstein nous gratifiait lors d’un chapitre d’une anecdote singulière. Enquêtant sur une affaire de disparation, Adelstein retrouve le cadavre de la victime dont il va identifier la cause du décès grâce à son sens de l’observation et ses lectures curieuses. Loin d’être criminelle, la mort de la victime obéissait par sa posture morbide et étudiée aux préceptes du Manuel pour réussir son suicide, ouvrage réellement disponible dans les librairies japonaises. Pourquoi cet aparté ? Il s’agit de mettre en exergue une facette fascinante de la culture japonaise où la moindre fêlure, les maux les plus douloureux et intimes, disposent d’un guide, d’un service ou d’une solution froidement méthodique et méticuleuse.

Werner Herzog s’engouffre dans cette faille dans son dernier film Family Romance LLC. Ce titre désigne une vraie entreprise japonaise spécialisée dans la location d’acteurs pour satisfaire des besoins émotionnels divers et variés des clients. Herzog, habitué tant dans ses fictions (les collaborations houleuses avec Klaus Kinski où la tension à l’écran n’est pas que jouée) que ses documentaires (le déroutant Grizzly Man (2005)) à jouer des frontières entre réel et affabulation et va poursuivre cette méthode dans Family Romance. Le film est une pure fiction scénarisée qui suit les différentes missions d’un acteur de la société Family Romance, sauf que ce dernier (Yuichi Ishii) exerce vraiment cette profession dans la réalité. Si Herzog admet qu’une séquence relève de la pure invention (celle du funérarium), tout le reste du film entretient une ambiguïté certaine quant à l’inspiration possible de vrais cas traité par la compagnie – renforcés par l’image vidéo et l’usage d’acteur non-professionnels. 

Chaque situation est donc l’occasion d’observer des quidams tenter de guérir leurs maux par ce baume artificiel. La franche comédie s’invite sur certains tropisme typiquement japonais (Yuichi endossant la faute d’un salaryman et encaissant la retentissante engueulade à sa place), voire la satire capturant un narcissisme plus actuel avec cette jeune femme engageant la troupe pour simuler l’affairement de paparazzi autour d’elle. C’est cependant quand il observe mal-être plus existentiel et questionne moralement (tant dans la véracité des faits que la frontière fiction/réel déjà évoquée) que le film captive. Un désespoir plus latent s’exprime ainsi en faisant revivre un de ses rares moments de bonheur à une clientes. Le sourire crispé sur ce visage marqué par les vicissitudes de l’existence affirme ainsi le seul bonheur possible dans le simulacre, sans que l’on n’y trouve à redire face à la sinistrose du réel. Le fil rouge du film repose sur la prestation de Yuichi se faisant passer pour le père de l’adolescente Mahiro qui ne l’a jamais connu.

Le simulacre éphémère et voulu par des adultes laisse place à une manipulation de plus discutable. Les névroses des adultes (en l’occurrence la mère de Mahiro) débouchent sur une volonté de contrôle inquiétante dont est victime la jeune fille dont les réactions sont l’objet de comptes rendus détaillés. Herzog en faisant entrer une innocente dans la danse parvient pourtant à développer un écrin intime qui dépasse la prestation. La réalisation oscillant constamment entre hauteur existentielle et/ou ironique, entre « mise en scène » et dispositif documentaire, crée une vraie zone grise lors des séquences père/fille. La confiance progressive et la simplicité des moments partagés traduisent un réel tant dans le monde qui les entoure (la fillette métisse victime de racisme) que dans l’intimité qui se dégage des échanges à fleur de peau de Yuichi et sa fille. 

L’acteur jusque-là brillant professionnel trahit un engagement plus personnel qu’on devine par les informations qu’il escamote dans les révélations à la mère. Dans tout son cynique postulat, le simulacre s’avère plus équilibrant que le réel et ce pour la figure la plus vulnérable du récit. C’est par ce constat que Herzog s’éloigne du regard moqueur et/ou inquisiteur dont on aurait pu l’accuser envers les japonais, pour endosser une même zone grise dans son approche. Herzog interroge la notion de réel mais ne juge pas l’interprétation que peuvent en avoir les clients de Family Romance, représentant chacun autant de possibilités complexes. Triste ou nécessaire dans le monde qui nous entoure, c’est bien là que repose le questionnement de Werner Herzog quant à l’existence d’une telle entité. 

Découvert à L'Etrange Festival 

Aucun commentaire:

Publier un commentaire