Le 4 novembre 1979, au summum de la révolution iranienne, des militants
envahissent l’ambassade américaine de Téhéran, et prennent 52 Américains
en otage. Mais au milieu du chaos, six Américains réussissent à
s’échapper et à se réfugier au domicile de l’ambassadeur canadien.
Sachant qu’ils seront inévitablement découverts et probablement tués, un
spécialiste de "l’exfiltration" de la CIA du nom de Tony Mendez monte
un plan risqué visant à les faire sortir du pays. Un plan si incroyable
qu’il ne pourrait exister qu’au cinéma.
La réussite d’
Argo vient confirmer le redressement de carrière spectaculaire que Ben Affleck a entamé depuis la réalisation de son premier film,
Gone Baby Gone (2007). Il y a une dizaine d’années, le comédien était devenu source de moquerie, la faute à quelques
blockbusters faisandés où il n’était guère à son avantage (
Daredevil - Mark Steven Johnson, 2003 ;
Pearl Harbor
- Michael Bay, 2001) et une actualité animée par la presse people pour
son mariage avorté avec Jennifer Lopez qui mena au lynchage médiatique
mémorable de leur comédie en commun
Gigli (Martin Brest, 2003).
C’était pourtant oublier qu’Affleck accéda à Hollywood par la voie
créative en coécrivant avec son ami Matt Damon le scénario de
Will Hunting
(Gus Van Sant, 1998), qui leur valu l’Oscar du meilleur scénario
original - puis d' y effectuer un retour de premier plan par la mise en
scène, avec
Gone Baby Gone et
The Town (2010).
On peut tenter la comparaison musicale afin d'évoquer l’évolution de Ben
Affleck tout au long de ces trois films. On dit souvent d’un groupe que
le premier album est celui où il jette sans demi-mesure toute sa
spontanéité et son ébullition créative, le second étant celui de la
confirmation où il joue de la redite, reposant sur les acquis de l’essai
inaugural, et que le troisième est souvent l’album de la remise en
question et de la prise de risque assurant la pérennité ou pas de la
formation.
Gone Baby Gone était un polar lorgnant sur le
Mystic River
(2003) de Clint Eastwood (puisque adapté également de Dennis Lehane).
Le film usait déjà du cadre familier de Boston où a grandi Affleck et se
différenciait de la grande tragédie d’Eastwood par un ton plus
intimiste, au regard plus porté sur les dérives de cette Amérique
white trash dont une enquête criminelle révèlerait les plus noirs secrets.
The Town suivait la même voie dans le genre plus balisé du film de casse, la tutelle du Michael Mann de
Heat
(1995) remplaçant celle d’Eastwood et Affleck se démarquant une
nouvelle fois par sa sensibilité et le ton cru et vrai qu’il donne à ses
braqueurs, ancienne petites frappes de Boston telles qu’il en a
lui-même croisé où qu’il aurait pu devenir sans le cinéma.
Argo
sort donc un Affleck plus en confiance du confort de ces deux premiers
films en quittant le polar pour le film d’espionnage, s’échappant de
Boston pour le cadre plus inconnu de l’Iran et surtout, en adaptant une
histoire vraie issue d’un des hauts faits méconnus de la
CIA.
1979, en pleine crise iranienne, six employés de l’ambassade américaine
réussissent à échapper à une prise d’otage et se réfugient chez leur
homologue canadien en attendant d’être exfiltrés par la
CIA.
Une opportunité inattendue est alors choisie, celle de les faire passer
pour une équipe de cinéma en repérages pour un film de science-fiction à
la
Star Wars. Le script exploite parfaitement, entre tension
et incrédulité, son postulat incongru mais bien réel. Le prologue
présentant l’explosive situation géopolitique iranienne en mêlant images
d’archives et dessins de
comics donne le ton, avant de glacer
définitivement avec l’assaut brutal de l’ambassade américaine par des
Iraniens ivres de revanche. Cette ouverture aura cernée les motifs de
haine bien réels des Iraniens face au révoltant interventionnisme
américain, tout en attirant l’empathie pour les employés américains
innocents qui en seront victimes. Ayant balayé avec intelligence toute
possible accusation de racisme et de parti pris, le réalisateur alterne
vision d’ensemble et focus plus intimiste, relative légèreté et suspense
au cordeau.
L’humour traverse ainsi les très sérieuses réunions de crise de
l’état-major américain par des propositions encore plus farfelues que
celle finalement retenue pour sauver les otages. De même, l’excentricité
des milieux hollywoodiens sera croquée à travers les savoureuses
prestations de John Goodman - campant John Chambers, le légendaire
maquilleur de
La Planète des Singes (Franklin J. Schaffner, 1967) ayant réellement participé à l’opération -
et d'Alan Arkin nous guidant dans le chemin semé d’embûches qu’est la
préproduction d’un film, même imaginaire.
Ces moments de détente ne font
jamais oublier le calvaire que traversent les otages en Iran, à l’image
de ce montage alterné où une lecture du script imaginaire d
e Argo
rejoint brillamment l’angoisse de ces hommes et femmes sous pression.
Ben Affleck réalisateur est le meilleur pour servir Ben Affleck acteur,
ce que confirme ici sa composition sobre d’un professionnel de plus en
plus impliqué dans le sauvetage risqué qu’il entreprend, ce notamment
dans une prise de décision magnifiquement amenée dans la dernière
partie.
La forme s’inspire largement du thriller paranoïaque des 70's - petite afféterie vintage en ouverture avec l’utilisation d’époque du
logo de la Warner -, comme dans cette traversée de souk des plus
stressantes pour notre équipe de tournage en herbe. De manière plus
vaste, c’est la menace plus opaque d’un peuple entièrement dédié à la
destruction des Américains impies - les scènes où femmes et enfants
s’appliquent à reconstituer les portraits des employés d’ambassade dans
la paperasserie saccagée - qui rend l’ensemble oppressant, le moindre
regard ou parole maladroite signifiant la mort.
Cette montée en
puissance culmine lors d’une dernière partie magistrale et haletante où
il faudra traverser un aéroport à la surveillance accrue. Si on pouvait
jusque-là trouver l’utilisation du film fictif relativement décevante,
le pouvoir de l’imaginaire reprend toutefois ses droits au moment
opportun puisque nos héros duperont en partie leur ennemi en leur
narrant tout simplement la trame de ce faux
Argo à coups de
mimes, de dessins - qu'on attribua d’ailleurs réellement au célèbre Jack
Kirby - magnifiant finalement l'art du conteur. Une superbe réussite
qui fait passer Ben Affleck des réalisateurs prometteurs à ceux dont
nous attendrons désormais avec intérêt les productions futures, l'Oscar récent du meilleur film confirmant son éclatante revanche.
Sorti en dvd zone 2 français chez Warner