Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 6 mars 2026

Une Nuit de Réflexion - Insignifiance Nicolas Roeg (1985)

Une nuit new-yorkaise de 1953. Dans une chambre d'hôtel, la plus grande actrice américaine rencontre le scientifique le plus connu au monde. Elle lui expose sa théorie de la relativité. On y croise aussi un sénateur suintant et paranoïaque ainsi qu'un mari joueur de baseball jaloux. Le souvenir de la bombe atomique à Hiroshima. Des enfances meurtries. Le futur. Les temps qui se confondent.

La légende veut que parmi les affaires de la défunte Marilyn Monroe fut retrouvé un autographe d’Albert Einstein. Cette anecdote inspirera au dramaturge Terry Johnson la pièce de théâtre Insignifiance dans laquelle il orchestre, le temps d’une nuit, la rencontre de quatre figures emblématiques de l’Amérique des années 50 : Marilyn Monroe, son époux d’alors Joe DiMaggio, le sénateur Joseph McCarthy et donc Albert Einstein. Jamais nommés par leur nom, les quatre protagonistes sont alors suffisamment inscrits dans l’inconscient collectif pour être reconnu par le spectateur (un public contemporain identifierait sans doute plus aisément désormais Marilyn Monroe et Albert Einstein cependant) et ce parti-pris autorisent sans doute plus de libertés avec la réalité. La pièce est jouée à Londres en 1982, et vue par Nicolas Roeg qui y décèle le potentiel d’un film. Il va solliciter Terry Johnson pour en écrire le scénario et, tout conservant le choix de ne pas nommer les « personnages », il va renforcer les éléments identifiables quant à leur identité et en faire le moteur de leur caractérisation.

Le film s’ouvre sur la célèbre scène de la bouche d’égout soulevant la robe de Marilyn Monroe dans Sept ans de réflexion (1955), et plus précisément son tournage newyorkais mouvementé puisque des milliers de badauds vinrent scruter ce moment mythique -obligeant Wilder à retourner la scène quelques semaine plus tard en studio. La finalement très prude séquence d’origine est ici transcendée dans une dimension implicitement référentielle (Roeg cherche à retrouver la sensualité des photos du tournage studio plutôt que la timorée séquence du film) mais aussi une manière de capturer l’image reflète aux yeux des autres. La séquence ne cherche qu’à saisir les éléments les plus iconiques, capturer la fascination des spectateurs et techniciens concupiscents, et ainsi ne filme que les attributs les plus troublants de Marilyn (gros plans sur ses fesses et sa culotte, ses jambes) sans jamais montrer son visage. Il y a une forme de connivence avec le public pour lequel Roeg comble les « trous » formellement, mais introduit aussi la problématique de Marilyn, réduite à cette image.

Durant la suite du récit, Roeg usera de façon plus accessible que d’ordinaire de son fameux montage « subliminal » en insérant des images faisant tour à tour office tour de flashbacks, flashforward ou de pures rêveries/cauchemar reflétant la psyché, les maux intimes des personnages. La culpabilité et responsabilité ressentie par l’usage de la bombe atomique et ses ravages hante ainsi Albert Einstein (Michael Emil), l’intérêt qu’elle suscite réduit à son seul physique pèse sur Marilyn, les supposés abus subits par un prêtre durant son passé d’enfant de chœurs tourment le sénateur McCarthy (Tony Curtis) et l’apprentissage urbain rugueux du baseball a marqué Joe DiMaggio. 

Ces éléments qui pourraient sembler grossiers s’ils étaient trop explicitement verbalisés, forment un tout harmonieux et vraiment hypnotique par la magie du montage et la puissance des visions de Nicolas Roeg. Il use habilement des éléments biographiques connus des protagonistes pour les tirer vers le grotesque, le surréalisme ou le pu cauchemar. Un Einstein connu pour son amour de la pêche voit des officiers nazis surgir en pleine partie, l’outrance du roman Blonde de Joyce Carol Oates (et de son adaptation récente parAndrew Dominik) n’est pas loin lors d’une scène d’audition aguicheuse de Marilyn face à des producteurs libidineux.

Dès lors, tout l’objectif du huis-clos dans cette chambre d’hôtel est de montrer la tentative des protagonistes de sortir de cette image, de ce cliché que l’on se fait d’eux. Theresa Russell (remplaçant Judy Davis qui tenait le rôle dans la pièce) est extraordinaire, parvenant à traduire toutes les incarnations et contradictions de Marilyn. La robe blanche de Sept ans de réflexion, portée tout le film, la renforce dans le cliché sexy, spirituel et candide, mais Russell laisse progressivement entrevoir ses fêlures. Marilyn Monroe de son vivant à toujours cherché, par l’instruction, la Méthode, à dépasser la persona de bombe sexuelle blonde et idiote. 

Une séquence fabuleuse exprime cette volonté lorsqu’elle va expliquer à Einstein la théorie de la relativité, de manière parfaitement didactique et cohérente mais dans une façon so Marilyn que Roeg accompagne d’une caméra virevoltante. Le regard émerveillé, sous le charme et amoureux d’Einstein à ce moment est aussi le notre et témoigne du magnétisme de la star dont la sensualité n’est pas un poids mais une part entière de son charisme. L’utilisation, de façon organique (Marilyn nue sous les draps blancs de son lit) ou déconstruite (les photos de Playboy découpés et recollées en kaléidoscope) de certaines images emblématiques de l’actrice témoignent d’ailleurs implicitement de sa complexité.

Un des points inattendus et brillants développé par Roeg par rapport à la pièce sera la relation tumultueuse de Marilyn avec son époux d’alors Joe DiMaggio (Gary Busey). Le schisme entre les aspirations intellectuelles de Marilyn et la dimension plus terre à terre de DiMaggio semblent être le nœud de ce couple mal assorti. Paraissant initialement caractérisé comme un balourd jaloux et brutal, DiMaggio atteint une humanité très touchante à travers la belle interprétation de Gary Busey. C’est un homme ordinaire, dépassé par l’aura de star et les maux de sa compagne, bien qu’un vrai amour lie les deux sous les hurlements et les crises. Nicolas Roeg fait presque rattraper sa fiction par la réalité des personnages, puisque les drames à venir viennent parasiter cette réalité imaginaire où ils n’ont pas encore eu lieu notamment pour Marilyn. Alors qu’une réconciliation se profile pour Marilyn et Joe DiMaggio, une fausse-couche force la star à se réfugier dans son armure glamour, consciente qu’elle ne pourra pas offrir ce qu’il souhaite à son époux. Le jeu sur les miroirs, le travail de symbolique entre le sang de la fausse-couche et le rouge des atours glamours que sont le vernis à ongle ou le rouge à lèvre est captivant.

Einstein semble longtemps un simple observateur amusé, se réfugiant dans son bagage intellectuel pour ne pas s’impliquer malgré le trouble qu’éveil en lui Marilyn. Là encore, c’est une protection pour ne pas se livrer et ne pas exprimer ce qui le ronge. Roeg illustre son émancipation en deux temps, d’abord lorsqu’il se débarrasse de ses notes que le sénateur McCarthy voulait saisir avant son audition (évènement inventé par la pièce/le film), puis lorsque la chambre d’hôtel devient à son échelle le théâtre miniature de cette attaque nucléaire. C’est fort réussi malgré les libertés prises avec la réalité (Einstein n’ayant jamais été impliqué dans le Projet Manhattan) et en définitive seul le sénateur McCarthy semble vraiment caractérisé à gros traits et sans finesse. Sans doute ne le méritait-il pas, mais Tony Curtis parvient à en donner une représentation veule et mégalomane à souhait. Une Nuit de réflexion est en tout cas une des belles réussites de Nicolas Roeg, restée injustement dans l’ombre de ses chefs d’œuvres des années 70.

Sorti en bluray français chez Metropolitan 

jeudi 10 février 2022

Kafka - Steven Soderbergh (1991)


 A Prague, en 1919, Kafka mène une double vie : simple employé le jour, écrivain la nuit, c'est un solitaire. Quand un jour on retrouve le corps noyé de son meilleur ami, il entreprend de retrouver les meurtriers, pénétrant dans un monde marginal, dangereux et mystérieux...

L’art du contrepoint cher à Steven Soderbergh se manifeste dès ce second film surprenant après le succès et la pluie de récompense de l’inaugural Sexe, mensonges et vidéo (1989). Le réalisateur profite de l’aura bankable de son premier film pour réussir à financer le scénario de Lem Dobbs, auréolé d’une flatteuse réputation dans le milieu mais jugé fort peu commercial. Lem Dobbs deviendra par la suite un collaborateur régulier de Soderbergh, et excelle à dépeindre des labyrinthes mentaux où peut se greffer une proposition visuelle et narrative marquée, tel L’Anglais (1999) pour Soderbergh ou Dark City d’Alex Proyas. 

On à affaire ici à un objet singulier, entre faux biopic de Franz Kafka et une plongée dans l’imaginaire de l’auteur. La dimension aliénante de l’univers de Kafka existe ainsi par un contexte rattaché à sa vraie existence lorsque l’on découvre l’auteur dans l’ennui de son travail administratif, ce qui correspond à la réalité puisque Kafka végétait dans une compagnie d’assurance parallèlement à ses activités d’écriture. Lorsqu’un de ses ami et collègue disparait, Kafka (Jeremy Irons) va mener l’enquête et remonter une piste tentaculaire rattachée aux mystérieuses rafles nocturnes arbitraire ayant lieu en ville. Le récit plonge donc Kafka dans ses propres récits et plus précisément Le Procès et Le Château. Ces deux romans publiés à titre posthume sont d’ailleurs évoqués comme inachevés ou en cours d’écriture par Kafka, tandis que d’autres dialogues font des allusions plus implicites à d’autres œuvres comme La Métamorphose

Steven Soderbergh brosse une tonalité de vide existentiel, de mélancolie et d’un sentiment de paranoïa oppressante qui passe par le noir et blanc et une imagerie marquée par l’expressionnisme allemand. C’est un festival de jeux d’ombres stylisés à travers la photo de Walt Lloyd, façonnant un environnement urbain stylisé et cauchemardesque. La mise en scène de Soderbergh joue deux échelles, celle traduisant la folie et la prison mentale, mais aussi matérialisant visuellement l’écrasement d’un pouvoir totalitaire. Longues focales écrasant les personnages, alternances de plongées et contre-plongées déroutantes, composition de plan épurée, le sentiment d’insécurité ne nous quitte jamais, bien aidé par le jeu fébrile de Jeremy Irons. 

Le problème reste l’intrigue nébuleuse à laquelle il est difficile de se raccrocher, même en connaissant un minimum son petit Kafka illustré. Certains moments évoquent d’autres films partageant cette inspiration, notamment un travelling avant sur un malheureux entravé dans les geôles du château rappelant l’inoubliable final du Brazil de Terry Gilliam (1985). Les emprunts à l’expressionnisme allemand et plus spécifiquement dans la description de la ville est également dans la lignée du Ombres et brouillard de Woody Allen sorti la même année. Ces deux films possèdent cependant un cœur émotionnel, dans l’histoire et l’interprétation, qui les rendent plus accessibles que l’exercice de style qu’est Kafka. Cela n’en reste pas moins un film à voir, ne serait-ce que pour cette réussite plastique. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Pathé

 

Interview d'époque de Steven Soderbergh sur le film