Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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Affichage des articles dont le libellé est Cherie Chung. Afficher tous les articles
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vendredi 26 août 2022

Hong Kong, Hong Kong - Nam yi nui, Clifford Choi (1983)

Une relation amoureuse triangulaire mène à la destruction de trois vies : un macho sino-thaïlandais (Alex Man Chi Leung), un prospère charpentier (Kwan Hoi San), et une migrante (Cherie Chung) qu'ils aiment tous les deux.

Clifford Choi est un réalisateur méconnu de la Nouvelle Vague hongkongaise, mais au parcours similaire de ses contemporains Tsui Hark, Ann Hui ou Patrick Tam avec des études aux États-Unis entre 1968 et 1972 puis un retour à Hong Kong où il sera producteur au sein de la chaîne T.V.B.. Sa contribution au cinéma se fera d'abord par l'écriture avec notamment la participation au script du fameux The Sword de Patrick Tam (1980). Il fait ses débuts de réalisateur au sein de la Shaw Brothers où il se spécialise dans les récits adolescents, révélant ainsi un jeune Leslie Cheung dans Teenage Dreamers (1982). Il va profiter d'un contexte où la Shaw Brothers en perte de vitesse va au début des 80's délaisser son genre de prédilection qu'est le wu xia pian en costume pour des drames plus sérieux et réalistes en faisant appel à de jeunes réalisateurs justement issus de la Nouvelle Vague hongkongaise. C'est dans ce cadre que Ann Hui va signer le mélodrame historique Love in a fallen city (1984) et que Clifford Choi pourra réaliser Hong Kong, Hong Kong.

Le film nous dépeint la péninsule sous un jour sinistre peu vu jusque-là à travers les conséquences tragiques de la migration. La Chine continentale ouvre ses frontières à la fin des années 70, occasionnant la migration massive de chinois venus chercher meilleure fortune à Hong Kong. On suivre le destin de Sin Sun (Cherie Chung) jeune migrante chinoise livrée à elle-même et qui n'a d'autres recours que de donner son corps pour continuer à habiter le misérable baraquement qu'elle partage avec d'autres démunis. Elle va faire la connaissance Yuen Sang (Alex Man), autre migrant sino-thaïlandaise tout autant dans le besoin mais, malgré l'attirance commune leur relation va d'abord en rester là. C'est en quelque sorte comme si leur situation précaire ne les autorisait pas à envisager une romance, il s'agit d'abord de survivre. 

Clifford Choi met en parallèle et fait s'entrecroiser le parcours de Sin Sun et Yuen Sang pour traduire une même idée, le migrant est à la merci de ceux sur lesquels il compte pour s'en sortir. Sin Sun va ainsi devoir consentir à un mariage arrangé avec un vieil ouvrier (Kwan Hoi-San) moyennant finance et la promesse de lui donner un fils, en échange de quoi elle obtiendra des papiers d'identité. Yuen Sang entame quant à lui une carrière improvisée de combattant de free fight en se plaçant sous la dangereuse protection d'un boss mafieux (Charlie Cho plus habitué aux rôles comiques et ici très intimidant et sadique). Sin Sun livre son corps au désir de son époux quand Yuen Sang soumet le sien aux brutalités du ring dans un même espoir de lendemain meilleur. Lorsqu'ils pensent tout deux toucher au but, ils vont se retrouver et entamer enfin une liaison.

Clifford Choi travaille vraiment cette idée de corps assujetti à travers les nombreuses scènes de sexe. Cherie Chung adopte un jeu absent, désincarné où elle s'oublie dès qu'un homme souhaite s'approprier son corps, elle n'est que chair dont doivent se délecter ses différents "maîtres" masculins. Il en va de même pour Alex Man dont le surjeu traduit un état de tension permanente, il n'est lui aussi qu'un corps vigoureux destiné à asséner et recevoir les coups pour le plaisir des spectateurs, pour remplir le portefeuille de son boss. La mise en scène et la prestation des acteurs prend une tout autre tournure lors Sin Sun et Yuen Sang peuvent enfin donner et se délecter du corps de celui qu'ils aiment. De présence passive Cherie Chung (qui prend le risque de tourner nue pour bien traduire cette différence, élément assez rare alors pour une comédienne hongkongaise) devient actrice de ce moment charnel, et au contraire d'amas de muscles agressifs Alex Man se mue en amant doux et attentionné. 

Les rapports avec les "bienfaiteurs" sont bien plus artificiels et matérialistes, par les cadeaux que reçoit Sin Sun de son époux (étonnant et pathétique, Choi ne verse pas dans le manichéisme) et ses cachets donnés par le boss pour Yuen Sang. Clifford Choi marque aussi cette différence par son approche formelle. Les séquences urbaines frisent le documentaire notamment une poursuite caméra à l'épaule en début de film (là aussi même si les exceptions existent c'est très novateur à la Shaw Brothers habituée des tournage en studio), les scènes de combats de boxe oscille entre cette urgence heurtée et la presque abstraction à la Raging Bull (le combat final) tandis que les séquences romantiques prennent un tour stylisé et ouaté à travers la photo de Robert Huke, l'attention des cadrages et composition de plan de Clifford Choi. Ces moments sensuels sont des cocons, des écrins hors du temps et du chaos extérieur pour les personnages qui vont malheureusement être rattrapé par le destin.

La conclusion est d'une rare violence et noirceur, un véritable voyage au bout de la nuit. La boucle que forment les scènes d'ouvertures et de conclusion, des plans aériens sur les bas-fonds hongkongais (la caméra y descend en contre-plongée en ouverture et en remonte à la fin dans un mouvement inverse), font du récit un tranche de vie miséreuse et anonyme de plus, un jeu dont les règles étaient pipées dès le départ

 Sorti en bluray hongkongais chez Celestial et doté de sous-titres anglais


dimanche 24 avril 2022

An Autumn's Tale - Chau tin dik tung wa, Mabel Cheung (1987)


 Jennifer quitte Hong Kong pour New York, où elle doit retrouver son fiancé Vincent. Mais celui-ci la quitte et part s'installer à Boston avec une autre femme. Bouleversée, la jeune femme trouve du réconfort auprès de son cousin fruste qui habite l'étage du dessous. Alors qu'il s'efforce d'égayer son quotidien, il tombe amoureux de Jennifer.

An Autumn's Tale constitue la pièce centrale d'une trilogie que la réalisatrice Mabel Cheung consacre au thème de la migration, suivant Illegal Immigrant (1985) premier film salué par la critique, et précédant Eight Taels of Gold (1989). C'est un sujet qui parcoure toute sa filmographie et qui trouve une continuité et un complément à travers sa collaboration avec Alex Law son époux et scénariste, les fonctions pouvant parfois s'inverser lors des plus rares réalisations de Alex Law (dont le célèbre Painted Faces (1988) biopic de la jeunesse à l'Opéra de Pékin de Jackie Chan et Sammo Hung)) et apporter d'autres variations sur cette question de la migration. An Autumn Tale a une certaine portée autobiographique pour Mabel Cheung qui comme son héroïne connu l'exil lors de ses études à l'étranger, à Bristol en Angleterre puis à New York. Les petits boulots, la difficulté à subsister dans un quotidien fait de privations permanente (la scène du film où Jennifer choisit un sandwich plutôt qu'un autre à cause d'une différence de prix de 10 cents est issue d'une vraie expérience de Mabel Cheung) et le sentiment de solitude en pays étranger, tout cela transpire le vécu tout au long du récit.

Nous allons suivre Jennifer (Cherie Chung), jeune hongkongaise fraîchement arrivée à New York pour faire ses études mais avant tout pour rejoindre son fiancé Vincent (Danny Chan) qu'elle n'a pas vu depuis deux ans. Elle va vite rencontrer une déconvenue en découvrant que ce dernier est désormais en couple avec une autre. Elle est cependant prise en main par son cousin Figgy (Chow Yun-fat) qui va l'accueillir, lui trouver un logement et faire découvrir la ville. La scène d'ouverture où encore à Hong Kong Jennifer se montre condescendante à l'évocation de ce cousin amorce une des thématiques du film. Jennifer est issue de la classe moyenne hongkongaise et a bénéficié d'une éducation avant son départ à l'étranger. Le vrai apprentissage dans son nouvel environnement consistera donc surtout à s'accoutumer à un train de vie modeste, à travailler et subsister dans une certaine précarité tandis que l'interaction aux autres ne sera pas un problème. Figgy vient au contraire de la classe ouvrière et le quotidien au jour le jour fait de jobs laborieux ne lui change pas de Hong Kong, mais à l'inverse il ne s'est jamais réellement assimilé à sa patrie d'accueil, ne parlant pas (ou bien mal) anglais et ne fréquentant que ses compatriotes hongkongais. Mabel Cheung traduit ce fossé de façon comique dès la première rencontre où Figgy vient chercher Jenny à l'aéroport dans un tapage peu discret, avant de l'emmener dans l'épave qui lui sert de voiture. Le regard de Jenny sur leur logement commun miteux, sa gêne face aux manières rustres de Figgy, tout semble en place pour reproduire cette distance de classe entre eux.

Pourtant lorsque Jenny sera en quelque sorte regardée de haut et abandonnée par Vincent pour une chinoise intégrée plus "conforme", c'est bien Figgy qui sera là pour l'accompagner dans ses premiers pas new-yorkais. Les deux personnages se nourrissent l'un l'autre, Figgy comprenant que son existence sans but et en vase clos ne le mène nulle part, et Jenny dépassant ses préjugés à travers ce cousin bienveillant. L'un découvre l'ambition, l'autre la modestie. Cette caractérisation introduit la romance tout en montrant ce qui la freine, Figgy gardant son complexe d'infériorité ne se déclarant pas et Jenny encore retenue par un mélange de fierté et timidité faisant de même. 

Mabel Cheung à quelques rares fautes de goût près (une bagarre de gangs assez quelconque) déploie tous ces questionnements dans une tranche de vie bienveillante où l'environnement oscille entre crudité réaliste de ce New York 80's et vrai romantisme lumineux dans une imagerie plus stylisée. Dans les deux cas, la présence d'un autre pour nous accompagner amène une tonalité rassurante et chaleureuse qui permet de tout surmonter - se différenciant grandement du sinistre et oppressant Farewell China de Clara Law (1990) avec Maggie Cheung sur un sujet voisin. Certains rebondissements opposent d'ailleurs les personnages à des compatriotes bien moins intentionnés pour bien marquer la nature spéciale de la relation Jenny/Figgy, que ce soit le fiancé démissionnaire en ouverture, un patron chinois libidineux envers Jenny, ou une autre patronne pétrie de préjugée qui la renverra injustement. La solidarité n'est pas une évidence et cela souligne et transcende cette différence de classe initiale qui séparait les personnages. 

Loin des grands écarts mélo (mais pas déplaisant) dont peut faire preuve le cinéma hongkongais, An Autumn's Tale marque au contraire par sa tonalité feutrée et tout en retenue. Les rapprochements ou séparations se font sans emphase et découlent de petits évènements s'inscrivant dans la normalité quotidienne des protagonistes. On pense à la magnifique scène de réconciliation où Jenny invite Figgy à dîner (avec la belle idée de ce sol communiquant) pour se faire pardonner mais où ce dernier reprend la main face à sa cuisine exécrable. Les acteurs sont au diapason avec un excellent Chow Yun-fat dont l'apparente excentricité masque les complexes et la vulnérabilité, et une Cherie Chung très touchante se délestant progressivement de sa superficialité. Un très beau film qui installera Mabel Cheung parmi les grands auteurs de Hong Kong, le film recevant sept nominations aux Hong Kong Film Awards et en remportant trois : Meilleur film, Meilleur scénario et Meilleure photographie. Un classique désormais qui fut classé en 2005 parmi les dix plus grands films chinois de tous les temps, à la suite d'un sondage auprès de 25 000 professionnels et cinéphiles.

 Sorti en bluray et dvd hongkongais chez Fortune Star et doté de sous-titres anglais

dimanche 21 février 2021

Zodiac Killers - Ji dao zhui zong, Ann Hui (1991)

Ben, un étudiant hongkongais à Tokyo rencontre Tieh-Lan, une jeune chinoise qui travaille comme hôtesse dans un bar de Shinjuku. Il se trouve bientôt confronté au monde des yakuzas.

Après le très personnel Song of the exile (1990), Zodiac Killers est, par son budget, tournage délocalisé au Japon et scénario écrit par les prestigieux Wu Nien-jen, une tentative pour Ann Hui de s'ancrer dans un cinéma plus commercial. L'échec du film au box-office va malheureusement entraîner un hiatus de quelques années pour la réalisatrice qui ne reviendra au cinéma qu'en 1995 pour Summer Snow après un bref retour à la télévision. Même si un peu plus mineur, Zodiac Killer n'en reste pas moins marqué par les grands thèmes d'Ann Hui. The Story of Woo Viet (1981) ou Song of The Exile traitent chacun dans des approches différentes la question du déracinement et de la précarité du migrant, japonais à Hong Kong dans Song of the Exile et vietnamien aux Philippines dans The Story of Woo Viet. On va ici suivre la jeune diaspora chinoise au Japon entre Ben (Andy Lau) et Tieh-Lan (Cheri Chung), tous deux étudiants et qui survivent dans des conditions de vie difficiles. 

 Ann Hui dépeint l'urgence et la précarité des petits boulots laborieux pour Ben qui compense la solitude et le mal du pays par son énergie, sa bonne humeur et son hyperactivité. Tieh-Lan vit quant à elle les difficultés inhérentes à sa condition féminine à travers les jobs éreintants et avilissants d'hôtesse de bar, tout en subissant les avances insistantes de son garant au Japon. Toute la première partie du film est l'occasion de voir une facette du Japon et plus spécifiquement Tokyo rarement dépeinte, loin de la cité des néons et plutôt du côté des quartiers pauvres ouvriers excentrés, où vivote cette communauté chinoise. Lorsque Ann Hui filme les plus connus et interlopes quartier de Kabukicho, c'est sans une once de clinquant, adoptant tour à tour le point de vue libidineux des touristes dans les peep-show, où justement des petites mains de cette industrie du sexe notamment par Tieh-Lan au bord de la syncope, forcée de boire pour faire consommer le client.

L'introduction du polar dans cette approche réaliste évite d'être artificielle et renforce cette thématique. On a une autre perspective de ce déracinement à travers le yakuza de retour au pays Asano (Junichi Ishida) qui dans sa quête des valeurs d'antan chez ses anciens associés se sent finalement tout aussi étranger que les chinois. Le "grand frère" Chang Chih (Chung Hua Tou) représente lui ce que l'on sacrifie de son identité et morale pour la réussite en épousant la soeur d'un yakuza, cet aspect négatif étant contrebalancé par l'aide qu'il apporte à ses compatriotes. Tout en assurant son de scènes nerveuses et d'action, Ann Hui insère constamment de petits éléments, des scènes anodines qui apportent une forme de mélancolie et profondeur sous l'urgence

On pense à cette scène de fuite où Ben et Tieh-Lan échangent leurs vêtements avec ceux d'une prostituée décrépie, la séquence commence sur un registre grivois et rigolard avant de gagner une émotion inattendue et rendre sa dignité à la cette femme usée. De même le running gag voyant un ami de Ben montrer à toutes les chinoises qu'il croise la photo de sa fiancée qu'il n'a pas retrouvé au Japon trouve en toute fin une terrible réponse. Toutes les facettes potentiellement putassières livrent une justification dramatique, et Ann Hui en partant toujours d'un cliché réussit à faire le lien tant dans la caractérisation des personnages que des situations sur une dimension réaliste et humaniste. Le tout est porté par un excellent Andy Lau et surtout une belle et poignante Cherie Chung à la fragilité palpable. Belle réussite !

Sorti en dvd zone 2 français chez Metropolitan

mardi 7 juillet 2020

The Story of Woo Viet - Woo Yuet dik goo si, Ann Hui (1981)

Wu Yuet, un immigré vietnamien, arrive à Hong Kong où il doit retrouver une amie, Li Lap-quan. Il entame alors une vie précaire de clandestin. Sa fuite tourne vite au drame lorsque la jeune femme qu'il rencontre dans le camp de réfugiés est kidnappée par un proxénète philippin. Woo Viet se tourne alors vers un destin de tueur à gages.

The Story of Woo Viet est la pièce centrale de la "trilogie vietnamienne" d'Ann Hui, suivant le téléfilm Boy From Vietnam (1978) et précédant Boat People (1982) ce dernier étant sans doute son opus le plus connu en occident. Cette trilogie constitue le pan le plus personnel du début de filmographie d'Ann Hui où elle explore les conséquences de la Guerre du Vietnam et plus précisément le sort de millier de réfugiés venus chercher refuge à Hong Kong. The Story of Woo Viet se démarque des deux autres opus par sa veine polar et série B, quand Boy From Vietnam et Boat People étaient d'authentiques drames au style documentaire marqués. Ann Hui se plie en fait au passif de son héros Woo Viet (Chow Yun Fat), ancien soldat qui ne cessera d'être poursuivi par ce passé de violence.

La scène d'ouverture donne le ton lorsque sur un bateau de réfugié, une mère de famille constate le décès de son nourrisson et le jette à l'eau. Le migrant emmène toujours avec lui une part de son passé et de ses racines dont il devra se débarrasser s'il veut poursuivre sa route. Dans cette logique de série B, tout va donc très vite et tourne mal aussitôt dès les premier pas de Woo Viet à Hong Kong. Ann Hui dépeint certaines réalité à travers l'urgence et l'action, que ce soit les agents gouvernementaux assassinant les témoins gênants parmi migrants, les passeurs exploitant les espoirs des malheureux rêvant d'Amérique.

Chaque lien noué se doit d'être distendu pour avancer, pour nous ronger tel ce petit garçon que notre héros doit abandonner après l'avoir pris sous son aile, où cette bienfaitrice (Cora Miao) sans doute amoureuse qu'il doit laisser derrière lui. C'est précisément lorsqu'il s'arrête et tente de préserver ce rapport à ses origines que Woo Viet est pris au piège. Voulant sauver une compagne de voyage kidnappée par des proxénètes philippin, il va se trouver sous leur coupe afin de payer sa libération et un hypothétique départ pour les Etats-Unis. Ann Hui sans s'y attarder plus que cela donne cependant à voir quelques visions saisissantes des recoins sordides de Manille, ses maisons closes insalubres et ses bars miteux à la clientèle interlope. La mise en scène heurtée endosse cependant le point de vu d'un Woo Viet qui avance tête baissée, effectue les basses besognes du parrain local est se trouve déchiré face à sa morale personnelle. Il redevient le tueur indifférent du front, ce que tend à lui faire éviter son partenaire Sam (Lo Lieh) qui se grise dans l'alcool pour oublier sa propre perdition en ces lieux. La violence est sèche, les situations versent toujours vers l'issue la plus sanglante dans une atmosphère constamment dramatique et désespérée.

Les rares moments apaisés entretiennent l'illusion d'un bonheur inaccessible, que ce soit les scènes amoureuses entre Woo Viet et Shum Ching (Cherie Chung) ou alors les séquences épistolaires avec Cora Miao durant lesquelles  la voix-off exprime naïvement ce qu'elle rêverait qu'il soit. Ann Hui construit plusieurs échos narratifs annonçant dès le départ l'issue funeste. Dans les premières scènes Woo Viet avoue à Cora Miao qu'il a cessé de lui écrire au front car il ne voulait pas qu'elle reçoive une lettre de lui alors qu'il était déjà mort. Ce geste désespéré l'aura paradoxalement conduit à s'accrocher et survivre alors que la correspondance idéalisée du film masque finalement les vraies désillusions du héros.

C'est d'ailleurs sur cette voix-off baignée d'amertume que s'illustre l'autre écho tragique du film lorsque Woo Viet de nouveau migrant en mer doit à son tour se délester d'un être cher, d'un pan de son passé et de son cœur, et le laisser s'enfoncer dans l'eau. On suppose qu'un autre enfer l'attend (Sam refusant de partir car il devine un Chinatown tout aussi infernal dans une future destination) et le réfugié sait bien que regarder en arrière lui est interdit. Un thématique sur laquelle la réalisatrice reviendra sur un mode plus autobiographique dans le très beau Song of the Exile (1990).

Sorti en bluray français chez Spectrum Films 

jeudi 4 juin 2020

Women - Nu ren xin, Stanley Kwan (1985)

 Après avoir découvert que son mari la trompait, Liang Bo-Yi demande le divorce. Elle doit maintenant gérer seule ses nouvelles relations avec son fils et sa volonté de refaire sa vie

Stanley Kwan par son attrait et sa justesse des portraits féminins fut souvent qualifié de George Cukor hongkongais. C'est un titre qu'il endosse pleinement dès sa première réalisation (après avoir fait ses armes quelques années à la télévision) avec ce Women. Le film, sans être un remake, s'affirme cependant comme une vraie variation moderne de Femmes de George Cukor (1939). Le point de départ est le même avec une femme mariée qui décide de divorcer de son époux infidèle avant d'être en proie au doute et au remord quant au sens à donner à son existence célibataire. Le film de Cukor détonait par son casting entièrement féminin et ses questionnements novateurs à l'époque, tout en évitant toute complaisance sur les chemins sinueux et parfois peu flatteurs empruntés par cette communauté féminine en quête d'émancipation. Nous suivrons donc ici Liang Bo-Er (Cora Miao), jeune femme mariée depuis 8 ans qui va dès la scène d'ouverture annoncer sa volonté de divorcer à son mari volage Derek (Chow Yun-fat). Cette entrée en matière est d'ailleurs magistrale puisque sous ses dehors joyeux où Derek s'amuse avec son fils, on devine le caractère immature de l'époux et en filigrane la lassitude de Liang Bo-Er qui vient briser le tableau familial par son annonce.

Dès lors le récit accompagne les premiers pas de célibataire de Liang Bo-Er, le quotidien avec son jeune fils devant accepter la séparation, les contacts gênés à maintenir avec Derek avant la séparation officielle et signée du divorce. Il s'agit bien moins d'un film choral que l'original de Cukor, mais néanmoins Stanley Kwan observe avec brio la communauté féminine qui gravite autour de l'héroïne avec son groupe d'amies. La seconde scène est d'ailleurs la première réunion post séparation avec les amies qui connaissent cette situation depuis bien longtemps. La caméra de Stanley Kwan virevolte pour saisir le ping pong de dialogues piquants où certaines prennent leur statut avec humour et où les hommes en prennent pour leur grade (l'anecdote de cet époux voulant un dernier "coup" pour entériner la séparation). Cependant sous les rires, le réalisateur isole du cadre celles qui le vivent le plus mal mais se trahiront par leurs larmes, mais aussi celle qui cachent leur détresse sous une désinvolture de façade comme Liang Bo-Er.

La démarche est certes moins inédite qu'à l'époque de George Cukor, il n'en reste pas moins que l'on pas si souvent vu ce type de portrait de femmes, plus des jeunes filles mais avec des désirs, des aspirations allant au-delà du simple statut de mère de famille. Stanley Kwan oscille avec brio entre le trivial et le plus tragique pour dépeindre cette évolution. On le voit dans le rapport aux hommes, où tromper la solitude se réduit à engager un "toy boy" pour une scène aux conséquences tragiques, mais aussi la redécouverte (voire la découverte pour Liang Bo-Er dont Derek fut le premier homme) des rendez-vous galants et de la séduction. On a ainsi une hilarante scène de déjeuner collectif où la caméra oscille entre les mots doux échangés en haut de la table, et leur conséquence en bas de cette même table où le poids des mots incite à furtivement se faire du pied. Stanley Kwan glisse d'ailleurs de furtives allusions à la problématique gay (une des amies de Liang Bo-Er étant lesbienne, et une rencontre masculine bisexuelle) qu'il abordera plus explicitement beaucoup plus tard dans Yang ± Yin: Gender in Chinese Cinema (1995) et Lan Yu (2001).

Là où le réalisateur touche le plus juste, c'est surtout dans la comédie du remariage qui se joue entre Derek et Liang Bo-Er. Les situations sont originalement drôles, notamment quand Liang Bo-Er retrouve son ancien espace familial investi par une présence féminine plus jeune et sexy avec la belle Sha Niu (Cherie Chung). Stanley Kwan anticipe la justesse dramatique du Shinji Somai de Moving (1993) avec ce moment de gêne subtile de Derek quand il voit le regard mélancolique de son fils alors que Sha Niu se montre un peu pressante de baisers. Il faut d'ailleurs souligner la remarquable performance de Chow Yun-fat (toujours intéressant et hors de sa zone de confort chez Stanley Kwan notamment le beau Love unto waste (1986) qui rend terriblement attachant ce personnage d'époux si maladroit.

Tout sonne incroyablement juste, même les protagonistes en apparence caricaturaux dévoilent des nuances plus fines, comme Sha Niu qui a droit à un aparté plus apaisé avec sa rivale dans une très jolie scène de solidarité fac à l'inconséquence masculine. La dernière partie s'émancipe complètement de Cukor et fait preuve d'une grande modernité en ne rendant pas si simple la réconciliation. Ce ne sont pas les mœurs ou le Code Hays qui guident les retrouvailles de façon implicite, mais un amour sincère qui n'empêchera pas les faux-pas. Derek se montre ainsi bêtement infantile lors d'une des dernières scènes et l'image figée de la famille réunie laisse ironiquement apparaître une phrase qui nous indique des futures et ponctuelles sorties de route du couple, et cela des deux côté (quand l'infidélité maritale semblait une tare typiquement masculine chez Cukor). Un excellent premier film, et dire que le meilleur était encore à venir !

Sorti en dvd hongkongais 

lundi 30 mai 2011

Peking Opera Blues - Do ma daan, Tsui Hark (1986)


1913, en pleine révolution démocratique chinoise. Le Général Tsao fait son retour à Pékin accompagné de sa fille Tsao Wan (Brigitte Lin), fraîchement rentrée de ses études à l’étranger. Celle-ci se mêle à un groupe révolutionnaire pour contrer les plans de son père. Au cours de sa mission, elle recevra l’aide inattendue de Sheung Hung (Cherie Chung) et Pat Neil (Sally Yeh), deux femmes elles aussi aux prises avec une hiérarchie masculine...

Lorsqu’il crée sa société de production FilmWorkshop en 1984, l’ambition de Tsui Hark est de présenter des films populaires et ambitieux, à travers lesquels il pourrait exprimer pleinement toutes les sensibilités qui le caractérisent. Jusqu’ici son côté expérimental (Zu les guerriers de la montagne magique) ou vindicatif (L’Enfer des armes) avait à chaque fois pris le dessus, provoquant l’échec commercial sans appel de chacun de ses films. Avec la FilmWorkshop, Tsui Hark souhaite désormais pratiquer un cinéma accessible tout en maintenant sa personnalité. Le premier film du studio Shanghai Blues, sera un beau témoignage de ces nouvelles dispositions. Cette charmante comédie romantique voyait Tsui Hark mêler son amour pour la screwball comedy américaine et sa nostalgie pour le Hong Kong d’antan. Peking Opera Blues, premier grand film de cette nouvelle ère va définitivement lancer la FilmWokshop.

Tsui Hark avait déjà mis en scène des personnages féminins marquants comme la jeune fille rebelle de L’Enfer des Armes et la reine des glaces de Zu, cette dernière étant déjà jouée par l’actrice Ling Ching Hsia, véritable symbole de l’androgynie chez le réalisateur puisqu’elle sera plus tard l’inoubliable Asia l’Invincible, guerrier hermaphrodite de Swordsman 2.
Les rôles précités s’inscrivaient cependant dans des films typiquement masculins alors que Peking Opera Blues voit Tsui Hark laisser enfin éclater ses penchants féministes. Il ne sera par conséquent pas étonnant de voir les principaux thèmes et genres abordés s’incarner à travers les personnalités et le cheminement des trois héroïnes.

Ling Ching Hsia, déchirée entre ses convictions politiques et son amour pour son père (au détour d'une très belle scène entre les deux lorsqu'elle se démasque) trouve là son plus beau rôle. Femme d’action à l’allure – une nouvelle fois - garçonne et androgyne, elle délivre un mélange de force et de fragilité admirable. Tsui Hark lui réservera pour la seule scène où elle se montre vraiment féminine un des instants les plus charmants et légers du film, lorsque les trois héroïnes détendues se prélassent au coin du feu. A travers son personnage, Tsui Hark aborde certains sujets politiques qui seront au centre des thématiques des premiers volets de la saga Il était une fois en Chine. L’arrivée des occidentaux en Chine, les bienfaits (l’émancipation et l’éducation des jeunes Chinoises parties étudier en Europe) et les dérives (l'arrivée de la corruption, la disparition des valeurs de la Chine ancestrale) qui en découlent sont en effet une des préoccupations principales du réalisateur, moderniste et conservateur à la fois.

Le personnage de Sally Yeh (déjà présente dans le précédent Shanghai Blues et renforçant l’aspect diptyque des deux œuvres) symbolise ouvertement le féminisme du réalisateur. Celle-ci est frustrée dans ses ambitions d’actrice, les femmes étant encore interdites de scène à cette époque. Bien que tourné en dérision et plutôt attachant, son directeur de troupe de père représente pourtant toute cette Chine arriérée que Tsui Hark fustige par ses positions progressistes.

La troisième héroïne Cherie Lung compose quant à elle une sorte de petite sœur à protéger, très attachante, coquine et vénale à la fois. Dans un registre plus comique que les deux autres, ses multiples gaffes et actes intéressés font le lien entre les différents fils narratifs introduisant ses deux partenaires. Ses trois archétypes féminins installés, Tsui Hark va pouvoir laisser éclater un plaisir de raconter parmi les plus jubilatoires de sa filmographie.

Après le très beau Shanghai Blues où il prenait ses marques sur une orientation plus grand public, Tsui Hark montre enfin dans Peking Opera Blues tous les éléments qui feront la domination de la FilmWokshop sur le cinéma de Hong Kong pour les dix ans à venir. La reconstitution historique tout d’abord, qui fera plus tard les délices des meilleurs films du studio, est ici de toute beauté. La fascination et la nostalgie de Tsui Hark pour un certain type de cinéma à l'ancienne s’expriment pleinement ici. Photo diaphane aux teintes bleutées, décors studio somptueux (la magnifique séquence sous la neige entre les trois héroïnes) et ambiance rétro, tout est fait pour caresser l’œil du spectateur par une esthétique chatoyante. Toute la "dream team" des bijous à venir de la FilmWorkshop est d’ailleurs ici réunie pour la première fois : James Wong à la musique, Ching Siu Tung qu’on ne présente plus à la chorégraphie, David Wu au montage et Poon Hang-Sang (à l’œuvre dans Histoire de Fantômes chinois entre autre…) à la photo.

Le tout se joue dans une intrigue trépidante et galvanisante où Tsui Hark convoque tous les genres. Typique de l’aspect "fourre-tout" du cinéma hongkongais, se croisent donc film historique, d’espionnage et grosse comédie dans le plus pur style serial, où rebondissements et coups de théâtres s’enchaînent sans répit. Le rythme haletant se fait encore tolérable en comparaison d’autres films plus frénétiques du réalisateur (tendance typique de la FilmWorkshop), en réalisant une de ses œuvres les plus accessibles.

Le cadre du monde du spectacle s’avère particulièrement pertinent sur le fond comme dans la forme. Le personnage de Ling Ching Hsia joue difficilement son rôle d’agent double, fille aimante mais forcée de trahir son père dont elle ne partage pas les opinions politiques. Ce dernier ne lui en tiendra d’ailleurs pas rigueur lorsqu’il le découvrira, faisant passer avant tout sa fibre paternelle dans une scène d’adieu déchirante. Sally Yeh au contraire n’arrive pas à jouer son rôle de jeune fille chinoise modèle et introvertie, pour s’acharner à être elle-même par tous les moyens, une artiste de talent. Cherie Lung navigue elle de l’une à l’autre, cherchant sa personnalité, son « rôle » à tenir : amie sincère ou petite fouine vénale courant après son butin.

Il est donc normal que deux des meilleurs moments du film se jouent sur une scène. Une scène comique tout d’abord, dans laquelle Sally Yeh profite de la confusion pour enfiler le costume et enfin s’exprimer sur les planches, suscitant l’admiration de tous, avant qu’une Cherie Lung moins douée donne un tour plus ouvertement comique à cet instant. Vient ensuite la conclusion splendide où Tsui Hark livre sa réinterprétation de To be or not to be. Pourchassé par la police militaire, tous nos héros se réfugient dans le théâtre. Les hommes en uniformes assistent au spectacle tout en inspectant les lieux, tandis que les héros, déguisés et sur scène, s'éclipsent tour à tour des lieux au nez et la barbe de leurs ennemis. Cette ultime représentation se conclura par un moment épique : une course poursuite haletante sur les toits, anthologique scène d’action dont Tsui Hark a le secret.

Parfait condensé du cerveau en ébullition de Tsui Hark, Peking Opera Blues sera un immense succès au box office de Hong Kong, mettant pour de bon sur les rails la FilmWorkshop, mais ceci est une autre histoire… De fantômes chinois...

Toujours inédit en dvd zone 2 français, se pencher donc sur la très belle édition hongkongaise parue chez Fortune Star et dotée de sous titres anglais.