Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 7 mars 2025

Les Arnaqueurs - The Grifters, Stephen Frears (1990)


 Petit arnaqueur minable, Roy Dillon est blessé par un barman à la suite d'une escroquerie ratée. Sa mère, Lilly, employée d'un bookmaker mafieux qu'elle arnaque sur les champs de courses, vient lui rendre visite à l'hôpital et y rencontre Myra, la petite amie de Roy, une ancienne arnaqueuse de haut vol. Entre les deux femmes, c'est aussitôt l'inimitié, puis la haine farouche.

Les Arnaqueurs de Stephen Frears marque en quelque sorte l’entrée officielle de Jim Thompson dans le patrimoine culturel américain. La reconnaissance du romancier était resté assez sous-terraine dans son pays, ses romans étant appréciés par un cercle d’initiés mais son existence chaotique ne lui avait pas permis d’espérer plus. Il va rencontrer des désillusions dans ses incursions hollywoodiennes, notamment de la part d’un Stanley Kubrick s’appropriant le crédit du scénario écrit par Thompson pour L’Ultime Razzia (1956) – le litige se règlera quand Kubrick refera appel à lui pour Les Sentiers de la gloire (1957) en créditant cette fois pleinement sa contribution. L’adaptation à succès Guet-apens de Sam Peckinpah (1972) ne lui sera guère profitable puisqu’il sera évincé du scénario au profit de Walter Hill avant de mourir quelques années plus tard dans un relatif anonymat en 1977. 

C’est en France que l’étoile de Jim Thomson brillera, tout d’abord par l’édition de ses plus fameux romans dans la collection Série Noire entre les années 50 et 70 – avant que la collection Rivages/Noir reprenne le flambeau à partir des années 80 dans de nouvelles traductions et des versions intégrales. Le cinéma français proposera aussi les plus singulières, originales et brillantes adaptations avec Série Noire d’Alain Corneau (1979) d’après Une femme d’enfer, et Coup de torchon de Bertrand Tavernier (1981) d’après Pottsville, 1280 habitants.

Quelques adaptations obscures et médiocres auront parfois émergé au sein de la production américaine (dont Ordure de flic de Burt Kennedy (1976) d’après L’Assassin qui est en moi plus tard magistralement transposé par Michael Winterbottom dans The Killer inside me (2010)) mais Les Arnaqueurs ramène Jim Thompson au rang des projets haut de gamme 18 ans après Guet-Apens. Produit par Martin Scorsese (initialement envisagé pour le réaliser), réalisé par Stephen Frears sortant de Les Liaisons Dangereuses (1988), scénarisé par Donald Westlake et porté par un casting prestigieux, le film avait tous les atouts pour être une grande réussite.

Le script de Donald Westlake est à la fois très fidèle au roman et en même temps très audacieux dans ses choix. Le roman de Jim Thomson était en définitive un récit grandement introspectif dont la pure trame criminelle était pour l’essentiel en arrière-plan, les rebondissements les marquants se produisant même « hors-champs ». Westlake ramène la trame de polar au centre de l’intrigue, tout en y insérant avec brio cette dimension intimiste dans la caractérisation des personnages. Le montage alterné de la scène d’ouverture ramène les protagonistes à leur pure nature d’arnaqueur, à des échelles (dans les environnements et les sommes en jeu) plus ou moins importante. Lilly (Anjelica Huston) officie pour la mafia sur les champs de course, son fils Roy (John Cusack) escroque quidams et barmen pour des sommes ridicules, et Moira (Annette Bening) tente revend des faux bijoux voire son corps pour survivre au quotidien. 

La veine intimiste du livre, par ses retours dans le passé des personnages ramenait derniers à une certaine humanité expliquant à défaut de justifier leur dérive dans le crime. Frears escamote cette facette pour accentuer la fatalité du film noir et davantage travailler la rupture de ton, en particulier pour Moira qu’Annette Benin incarne comme une véritable vamp grotesque (la scène où elle règle son loyer « en nature » à son propriétaire). Ce choix élimine du coup le beau personnage d’infirmière naïve Carol (qui apparait malgré tout brièvement, jouée par Noelle Harling) pour se concentrer sur le véritable triangle amoureux Lilly/Roy/Moira.

Les trois personnages représentent chacun une facette différente de l’arnaqueur. Lilly est la figure depuis trop longtemps dans le circuit, compétente mais usée, tout en étant exposée aux humeurs versatiles de ses très dangereux patrons – une éprouvante scène de passage à tabac, même si moins corsée que dans le livre. Roy est l’escroc doué mais « gagne-petit » qui vivote sans oser franchir le pas d’une arnaque de plus grande envergure. Moira est quant à elle une femme ayant connu l’ivresse des escroqueries les plus prestigieuse, vécu la grande vie de luxe et qui ne supporte pas d’être rentré dans le rang, d’être revenu à une existence précaire et médiocre. Lilly et Moira constituent des pivots moraux et sentimentaux pour Roy, la première l’incitant à quitter la vie criminelle quand la seconde le pousse à y plonger dans une plus grande envergure. Plus le film avance, plus le mimétisme entre Lilly et Moira s’accentue, à travers leur silhouette, coiffure, tenues vestimentaire criardes. Moira est l’assouvissement par procuration du désir coupable que ressent Roy pour sa mère. Lilly voit en elle une contrefaçon vulgaire d’elle-même, et une rivale dans le cœur de Roy dont elle attend aussi autre chose qu’un amour filial.

Stephen Frears capture toutes ces ambiguïtés avec brio, porté par des acteurs en état de grâce. La présence juvénile et hésitante de John Cusack fait merveille, le bagout séduisant déployé durant ses petites arnaques se diluant face à sa mère. Il ne redevient pas un petit garçon mais un amant éconduit et gauche devant Lilly, masquant son malaise par l’agressivité. Anjelica Huston fait montre d’une tendresse maternelle trop appuyée (ces longs baisers de retrouvailles provoquant le trouble) et de même, sa quête de rachat semble vouloir exprimer autre chose de plus inavouable. A l’inverse de ces deux protagonistes, Annette Bening représente la femme fatale sans mystère, exposant sa sensualité agressive dans une volonté explicitement intéressée.

Frears dans cette approche néo-noir installe la trame du roman dans un contexte contemporain, et pose un écrin à la fois lumineux, stylisé et vulgaire dans sa vision de Los Angeles. Intérieurs tape à l’œil (les tableaux de clown de Roy), dominante de couleurs pastel, soleil californien presque constant (hormis la dernière partie), tout concours à traduire la superficialité des personnages et de leur quête. Hormis Moira uniquement guidée par ce but pécuniaire, Roy et Lilly s’avère plus ambivalents. 

Lilly incite Roy à quitter cette vie d’arnaque mais une fois aux abois cherche tout de même à lui piquer son magot. Roy semble un temps convaincu pour de coupables raisons à effectivement se ranger, mais refuse tout de même de laisser le fruit de ses larcins à sa mère. Ces attentes divergentes pourraient se résoudre par l’acceptation de cette attirance qui les ronge, l’amoralité du crime se disputant à l’amoralité de l’inceste mère/fils. Stephen Frears saisit toute cette gamme d’émotions avec un immense talent et égale voire transcende le récit de Jim Thomson. Le film noir rencontre la tragédie grecque dans un équilibre parfait. 

Sorti en bluray français chez ESC et en ce moment visible en streaming gratuit sur youtube ou la plateforme d'Arte 

mercredi 3 octobre 2018

Gens de Dublin - The Dead, John Huston (1987)


L'histoire se passe à Dublin, chez les trois demoiselles Morhan, en 1904. C'est le réveillon, toute la famille se réunit autour d'une dinde et de whiskeys. Le repas ne commence qu'après des danses familiales, un morceau de piano, une vieille chanson et une étrange histoire bien racontée. Au diner sous l'effet de la bonne nourriture et des alcools, les langues vont se délier et chacun pourra exprimer ses idées ou ses souvenirs.

John Huston signe son dernier film avec The Dead, œuvre ayant pour cadre l’Irlande qui fut une de ses terres d’adoption où il vécut 18 ans. Huston demeure le plus littéraire des cinéastes hollywoodien n’hésitant pas à s’attaquer à des monuments pour des adaptations à l’écran (Moby Dick de Herman Melville, L'Homme qui voulut être roi de Rudyard Kipling, La Nuit de l'iguane de Tennessee Williams, Reflets dans un œil d'or de Carson McCullers, Les Racines du ciel de Romain Gary, Le Malin de Flannery O'Connor…) ou pour contribuer aux scripts de ses films (Arthur Miller pour Les Désaxés (1961), Truman Capote sur Plus fort que le diable (1953) et Jean-Paul Sarte pour une première monture de Freud, passions secrètes (1962)). Le réalisateur se frotte cette fois à James Joyce dont il transpose la nouvelle éponyme issue du recueil de nouvelles Dubliners (Les Gens de Dublin en vf et pour le titre du film traduit. La nouvelle figure parmi les premiers textes majeurs de Joyce et s’avère l’un de ses rares textes réellement adaptable. C’est un Huston très diminué qui s’attaque à ce film, le réalisant en fauteuil roulant et alimenté d’une bouteille à oxygène.

Ce parfum de mort et de conclusion parcours le film et donne un nouvel écho au thème récurrent de l’échec qui parcoure la filmographie du réalisateur. L’échec peut en effet se matérialiser dans une forme de panache magnifique dans L’Homme qui voulut être roi (1975), une échappatoire paisible à l’horreur du monde avec Promenade avec l’amour et la mort (1969) ou cinglante ironie dans Plus fort que le diable. Même dans ses films les plus sombres comme Fat City (1972) la résignation finale n’intervient qu’après avoir essayé en vain sous nos yeux. Dans The Dead se distille une mélancolie inverse à son contexte joyeux de réveillon, la propre usure de Huston révélant celle de ses personnages sous la tonalité festive. Les trois vieilles filles faisant office d’hôte semblent vivre là leur grand évènement annuel. 

L’empressement des tantes Kate (Helena Carroll) et Julia (Cathleen Delany) attendant leur convives en des escaliers révèle la rareté de ces grandes réunions. Entrecoupant les retrouvailles chaleureuses et les danses, les interludes artistiques jettent une forme de spleen latent. Un numéro de piano virtuose de Mary Jane (Ingrid Craigie)  la troisième hôte montre son talent mais aussi les rares occasions qu’elle a de le laisser s’exprimer. Le moment chanté par la matriarche Kate s’avère aussi fragile que touchant à travers le regard bienveillant des invités mais un dialogue laisse là également entendre que ce don désormais étiolé n’a pas pu se déployer en dehors de cet environnement modeste - la caméra s'arrêtant sur les vestiges (photos, objets, vêtements) d'un vie disposés dans la maison durant la chanson.

Huston développe cela avec un ajout par rapport à la nouvelle lorsque le personnage inventé de Mr Grace (Sean McClory) déclame le magnifique poème gaélique Vœux rompus de Lady Gregory. La scène est un vrai moment de grâce où la caméra de Huston scrute les regards émerveillés de l’auditoire et laisse deviner tout ce que le texte éveille comme émotion chez eux. Un moment furtif où Gabriel Conroy (Donal McCann) cherche en vain le regard complice de son épouse Gretta (Anjelica Huston) durant la lecture préfigure une suite contenue dans le texte exprimant le mystère d’un amour passionné, inconditionnel, mais voué à l’échec. Tout dans la caractérisation des personnages, dans les échanges parfois rieurs et anodins, révèle des destins à l’arrêt pour les plus jeunes ou sans avenir pour les plus âgés. 

Ainsi lorsque la tante Julia écoute les yeux brillants les récits des derniers opéra en vogue, le regret de ne plus pouvoir y assister, la nostalgie de ceux vus autrefois et le dépit d’un Dublin plus terreau artistique (au profit du continent) passe dans son attitude et celle d’autre convive. Ce sera parfois plus trivial avec le pathétique Freddy (Donal Donnelly), vilain petit canard et alcoolique invétéré faisant la honte de sa mère. Le script (signé Tony Huston fils du réalisateur) déploie ce désenchantement dans une subtile structure en trois actes où Huston filme l’écoulement du temps effectif du récit, et capture le temps plus insaisissable des regrets pour les personnages. La photo de Fred Murphy oscille entre naturalisme et stylisation feutrée où les teintes diaphane baignent l’ensemble dans une sorte de mausolée poussiéreux.

L’épilogue montrera même que le couple Gabriel/Gretta, seul ancrage solide et sécurisant (mais dont la fragilité se révèle dans le discours emphatique mais fait finalement pas suffisamment spontané) a vu ses propres démons se raviver durant la soirée. Les regrets d’hier, les peurs d’aujourd’hui et l’incertitude du futur passe donc dans l’ultime regard de Gabriel et les paysages irlandais hivernaux filmés par Huston. La conclusion en beauté intimiste d’une grande carrière.

Sorti en dvd zone 2 français chez Elephant Films et Opening (avec une belle analyse de Michel Ciment) 

lundi 17 septembre 2018

Promenade avec l’amour et la mort - A Walk with Love and Death, John Huston (1969)

Le Royaume de France, en plein cœur de la Guerre de Cent ans. Laissant derrière lui Paris et l'Université de la Sorbonne, le jeune Héron de Foix prend la route en direction de la mer, qu'il n'a jamais vue. Au fil de son voyage il découvre une terre dévastée par les guerres, la peste, la famine et le fanatisme religieux. Hébergé pour la nuit dans un château, il y fait la connaissance de Claudia, fille du Seigneur de Saint-Jean. Cette rencontre et les soulèvements paysans qui se multiplient autour de lui vont bouleverser son existence.

A Walk with Love and Death est sans doute l’œuvre qui amorce la dernière et passionnante partie de carrière de John Huston. Le film illustre à merveille les élans libertaires de John Huston tout en entrant parfaitement en résonance avec ceux de son époque. Tombé sous le charme de la fable médiévale de Hans Koningsberger (qui participera au scénario) publiée en 1961, Huston convainc la Fox de lui allouer un budget conséquent pour une adaptation. Le cadre historique du film va ainsi trouver un équivalent dans une production mouvementée. Si la Guerre de Cent ans est au départ un conflit entre les royaumes de France et d'Angleterre, sa durée et ses conséquences sur l'économie des belligérants seront la cause d'une guerre civile notamment en France avec de sanglantes jacqueries. Huston a la surprise de se confronter à un même tumulte mondial puisque la révolte (Mai 68 qui empêche le tournage initialement prévu à Paris) et la tyrannie (l'arrivée des chars russes à Prague autre destination envisagée), thématiques au cœur du film, se reflètent dans la conception de l'oeuvre.

Le film offre une forme de récit picaresque et initiatique médiéval où les personnages se confrontent à leurs doutes et contradictions dans leur errance. Dans son voyage pour voir la mer, Héron de Foix (Assi Dayan) recherche la beauté dans l'horreur du monde qui l'entoure. Il idéalise cette vision fantasmée de la mer alors que la réponse lui est donnée dès le début du film quand il entrevoit l'océan en rêve et que, sortant de la torpeur du sommeil il tombe sur le visage virginal de Claudia (Anjelica Huston). Cette dernière, noble et fille d'un intendant du roi, fantasme aussi une forme d'amour pur et platonique incompatible avec la vraie passion amoureuse. L'idéologie, l'éducation et le fantasme doivent ainsi être transcendés par une expérience reposant justement dans ses va et vient entre la beauté et l'horreur, la douceur et la violence, le rêve et le cauchemar. Huston l'exprime dans une des premières scènes du film lorsque Héron s'abreuve dans un étang : la composition de plan somptueuse et la lumière pastorale de Ted Scaife laisse alors la beauté morbide surgir dans le cadre avec la découverte du cadavre flottant d'une jeune femme à demi nue.

Toute la l'ambiguïté humaine se résume là, dans un récit où tous les symboles d'une pensée trop tranchée son synonyme d'oppression. La religion dans toute son expression la plus fanatique appelle à un oubli de l'individu de façon masochiste (la confrontation avec le moine fou joué par Michael Gough), violemment puritaine (l'abbaye de la dernière partie où le rapprochement homme/femme est une monstruosité) et surtout cynique à travers quelques vignettes ironiques/personnages opportunistes - tel ce vendeur de reliques chrétiennes "authentiques". L'autre schisme concerne la lutte des classes où les paysans à la révolte légitime cèdent à une barbarie aveugle à laquelle répond celle des chevaliers, bras armés de l'oppresseur noble donnant dans le massacre impitoyable.

Huston montre alors ses amoureux juvéniles s'arracher à l'influence de leur environnement pour vivre pleinement leur amour. Héron tant qu'il ne vise qu'un idéal insaisissable peut voir sa vertu "morale" vaciller tel ce moment saisissant où il cède à la violence envers un jeune paysan. Claudia en se réfugiant dans la seule hauteur de son rang ne peut qu'espérer la vengeance envers la plèbe qui a détruit son château et tué son père. John Huston lui-même dans un rôle bref mais essentiel résume les contradictions d'un regard unidimensionnel sur ce monde en proie au chaos. L'amour courtois teinté du respect de classe laisse la proximité s'installer (Claudia invitant Héron à partager sa couche), puis la tendresse chaste cède au désir puis à l'union de corps et d'esprit des amoureux - magnifiquement ponctuée par le score de Georges Delerue. Les atrocités et la mort les entourant leur ont fait renoncer à toutes les vaines tentations du monde, qu’ils sont prêt à quitter ensemble puisque leur rencontre signe l'aboutissement de leur quête. Huston tisse cela implicitement avec un désir dépassant le rang et la morale, le manant et la noble s'aimant dans une abbaye déserte et installant leur nid d'amour au pied d'une croix.

Le Moyen-Age dépouillé dépeint par John Huston s'orne d'une aura conjointement réaliste et rêvée où s'illustre sa vision désabusée de la société mais aussi sa profonde croyance en l'humain et sa soif d'ailleurs. La magnifique scène finale fait ainsi passer les amants vers l'oubli avec cette mort imminente, mais surtout vers la liberté que symbolise la mer qui se confond cette fois de manière consciente avec l'amour. La portée de cette échappée est encore plus grande grâce à l'interprétation et ce que représentent Assi Dayan (fils du héros de guerre Mosché Dayan, choisissant la vie "saltimbanque" d'acteur) et Anjelica Huston (16 ans et dans son premier rôle, là aussi représentant une jeunesse occidentale nantie) et qu'ils prolongent magnifiquement à l'écran. Le film pourtant si en phase avec la pensée pacifiste d'alors sera pourtant un échec commercial.

 Sorti en dvd zone 2 français chez Opening

mardi 21 avril 2015

Crimes et Délits - Crimes and Misdemeanors, Woody Allen (1989)


Ophtalmologue réputé et vieillissant, Judah Rosenthal cache à sa femme Miriam sa liaison avec Dolores, dont il supporte de moins en moins les exigences. Cliff Stern est un documentariste sous-employé, dont les quatre beaux-frères connaissent une carrière brillante. Alors qu'il entreprend un documentaire sur Lester, l'un d'entre eux, son destin croise celui de Judah...

Woody Allen signe là sa variation toute personnelle et caustique du Crime et Châtiment de Dostoïevski. Le conflit moral de Dostoïevski se divisera en deux chez le réalisateur, une variante ouvertement dramatique et l’autre plus légère questionnant à chaque fois les idéaux des protagonistes. D’un côté nous avons Judah Rosenthal (Martin Landau) brillant ophtalmologue, père de famille heureux et éminence de sa communauté. Il entretient pourtant depuis de plusieurs années une liaison avec Dolores (Anjelica Huston), une maîtresse névrosée se faisant de plus en plus pressante et menaçant de tout révéler à sa femme. Son univers manque ainsi de s’effondrer d’autant que Dolores est au courant de certaines de ses opérations financières douteuses. Deux choix s’offrent à lui, la franchise et tout avouer à son épouse ou un autre plus radical pour lequel son frère Jack (Jerry Orbach) aux relations douteuses, pourrait l’aider à sa manière.

Versant plus léger nous auront Cliff (Woody Allen) réalisateur idéaliste de documentaire sans travail et malheureux dans son mariage. Une promesse de jours meilleurs s’offre à lui lorsqu’il devra faire le portrait flatteur de son beau-frère Lester (Alan Alda) affreux producteurs cynique et arriviste totalement à l’opposé de ses idéaux. Là aussi l’argent et les opportunités professionnelles en vue s’opposeront à la conscience artistique de Cliff, d’autant plus quand il tombera amoureux de sa productrice Halley (Mia Farrow) que Lester poursuit de ses assiduités. 

Le Raskolnikov de Dostoïevski se voit ainsi revisité dans son conflit moral à travers les deux situations, Judah représentant le versant criminel et celui du remord tandis que Cliff évoquera lui l’ambition et la quête d’élévation sociale. On prend au départ plus au sérieux la dimension existentialiste des mésaventures de Judah (magnifiquement interprété par un Martin Landau fébrile) qui poussé à bout va commettre l’irréparable. Le remord fait ainsi ressurgir l’éducation religieuse qu’il a toujours reniée, le poussant à une introspection permettant à Allen de déployer une magnifique scène onirique où plane l’ombre de son mentor Ingmar Bergman. Le flashback dans sa maison d’enfance rappellera donc à Judah ce conflit vivace entre conscience et cynisme, l’idée reprenant une séquence identique dans Les Fraises sauvages (1957). 

Le personnage perd pied, hanté par ce qu’il a commis mais finalement ce rongement intérieur relève plus de la peur superstitieuse du divin que d’une vraie culpabilité. Le temps passant et l’absence de conséquence de ses actes avec, il s’en accommodera pour poursuivre sa vie avec plaisir. Une issue qui annonce le mémorable Match Point (2005) et contredit la rédemption présente chez Dostoïevski qui pouvait naître par l’amour. Le cynisme contemporain et la fin des utopies religieuses (le gangster et le rabbin constituant les anges et démons guidant les sentiments de Judah, explicite dans une scène clé) semblent pourtant rendre une telle issue impossible pour un Woody Allen désabusé.

Le réalisateur croit pourtant en la droiture et à compassion de l’humain à travers le personnage de Cliff. Risquant finalement peu et pouvant gagner énormément en cédant à l’arrivisme, Cliff s’aliène pourtant son entourage en ne bafouant pas ses idéaux. Le sérieux de l’intrigue de Judah nous amenait vers un constat ironique tandis que de la légèreté de la trame de Cliff (baigné de cet humour juif qui est à la fois le plus drôle et le plus désespéré) nait finalement le vrai drame du récit. La carrière et l’amour se dérobe à celui qui aura su rester juste, la conclusion nous offrant une séquence magnifique lorsque Cliff recroise Halley après leur longue séparation. 

L’interprétation est d’ailleurs complexe quant à cette conclusion. La sens moral ne naît plus d’une destinée guidée par une force supérieure dont on doute désormais de l’existence, empêchant du coup une conclusion « juste » façon Une place au soleil (1951) que Allen revisitera à rebours dans Match Point. Seul compte l’individu et sa conscience propre mais la vertu le condamnera alors à la solitude. Un des très grands Woody Allen. 

Sorti en dvd zone 2 français chez MGM