Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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dimanche 14 juillet 2013

Stavisky - Alain Resnais (1974)


Serge Alexandre Stavisky est un puissant conseiller financier, propriétaire de nombreux établissements. Ses relations étroites avec notables et hommes politiques lui confèrent de nombreux privilèges et lui évitent beaucoup d'ennuis judiciaires. Pourtant, une enquête est menée dans l'ombre par l'inspecteur Bonny qui l'accuse de détourner des millions de francs: c'est le début du scandale des faux bons de caisse de la banque de Bayonne.

Stavisky marque sans doute pour Jean-Paul Belmondo la fin de sa carrière d'interprète pour désormais ne plus être pour le meilleur (Le Magnifique) et pour le pire (Les Morfalous) que "Bebel", le héros casse-cou et rigolard qu'il promène dans les gros divertissement qui firent sa gloire durant les années 70/80. L'échec du film (ajouté à celui de La Sirène du Mississippi de Truffaut) cassera donc le si brillant équilibre entre film d'auteur et populaire qu'il sut mener jusque-là ce qui est regrettable au vu de sa remarquable interprétation de Stavisky. Le film dépeint ainsi un des plus grands scandales politico-financier des années 30 avec l’affaire des bons de Bayonne des bons de Bayonne orchestré par l'escroc Alexandre Stavisky.

Même si on comprend grossièrement les tenants et aboutissants des magouilles de Stavisky, Resnais cherche plutôt à nous y perdre afin de dresser le portrait contrasté de son héros. Il nous est d'abord présenté comme un viveur flamboyant et dépensier dont le seul but est d'être vu, admiré et le seul sujet de conversation de sa société. Femmes (excellente scène où il couvre une inconnue séduisante de fleur en cinq minutes), politiques, banquiers, personne ne résiste à Stavisky ou plutôt à son nouvelle incarnation respectable Serge Alexandre. C'est bien cette schizophrénie qui causera sa perte puisque Serge Alexandre mène des affaires ambitieuses et respectables avec la roublardise de Stavisky, le prestige du premier s'opposant à la moralité toute relative du second.

Resnais captive en sondant cette dualité à travers sa narration (divers personnages donnant avec recul leur sentiment sur le héros dans des séquences interrompant la trame générale et en fait issue de l'enquête qui suivit la mort de Stavisky) mais surtout par un Stavisky rendu insaisissable par la superbe prestation d'un Belmondo parlant de lui-même à la troisième personne.

C'est dans la source de ce dédoublement de personnalité qu'il faudra chercher la cause du drame de Stavisky. Sept ans plutôt, son père dentiste respectable voyant son nom souillé se suicida suite à une des énièmes arrestations de son fils pour escroquerie et Stavisky après avoir noyé la perspective d'un procès à coups de pot de vins réapparu dans le monde en tant que Serge Alexandre. Ce passé le ronge et n'a jamais pu être complètement effacé, notamment par les traquenards tendus par l'Inspecteur Bonny (Claude Rich) qui a juré sa perte.

Resnais enveloppe habilement (à l'image de la photo vaporeuse de Sacha Vierny) cela d'un voile de mystère, ne surlignant jamais les évènements et laissant deviner ce que les évènements et agissements de Stavisky révèle de lui et de l'époque. La soif de reconnaissance vient ainsi de son besoin d'intégration, qui doit se faire sans courber l'échine comme le fit son père mais ce confronte au contexte politique agité et corrompu, où les prémisses du Pétainisme trouve déjà leurs sources. Si ce n'est l'amour indéfectible d'Arlette (magnifique Annie Duperey), Stavisky malgré son faste et son entourage est un homme seul.

C'est ce qui causera sa perte au final, Stavisky aurait fui pour tout recommencer ailleurs, Serge Alexandre souhaite rester et se défendre même si tout est perdu. L'ambiguïté du final obéit à cela, Stavisky a certainement été assassiné mais Serge Alexandre se serait plus probablement lui suicidé face à ce déshonneur. Lequel a été découvert par la police, là est la question. Un des films les plus accessibles de Resnais, visuellement somptueux (superbe reconstitution) et à l'atmosphère du rêve que n'a cessé de vouloir vivre Belmondo.

Sorti en dvd zone 2 français chez Studio Canal

lundi 18 février 2013

Le Crabe-tambour - Pierre Schœndœrffer (1977)


Un officier de la marine nationale française se voit confier un dernier commandement, l'escorteur d'escadre Jauréguiberry dont c'est également la dernière mission avant son désarmement. Il est chargé de l'assistance et de la surveillance de la grande pêche sur les bancs de Terre-Neuve. Le commandant mène aussi une quête personnelle, enracinée dans les guerres coloniales françaises : croiser une dernière fois un homme qu'il a connu, devenu patron d'un chalutier. Sa quête est relayée par les souvenirs du médecin du bord et de l'officier mécanicien, qui évoquent un lieutenant de vaisseau surnommé le « Crabe-tambour ». Les souvenirs et les témoignages se succèdent ; ils évoquent cette figure légendaire qui a marqué ceux qui l'ont connue, et les fait s'interroger sur leur propre vie.

Intimiste et ambitieux, Pierre Schœndœrffer adaptait son roman éponyme paru l'année précédente avec Le Crabe-tambour. Le récit mêle harmonieusement les propres souvenirs de l'auteur avec une biographie romancée du de Pierre Guillaume, fameuse figure militaire rebelle ayant participé à la Guerre d'Indochine et actif participant du putsch d'Alger. L'histoire se partage ainsi entre souvenirs et fascination en flashback pour ce Crabe-tambour qui aura marqué tout ceux ayant croisé sa route et un présent plus résigné et nostalgique.

Le ton se partage constamment entre nostalgie pour ses campagnes militaires passées transpirant le souffle de l'aventure, du dépaysement et de l'inconnu avec une vraie ambiguïté sur la nature de ces conflits. Les scènes aux présents portent le poids de ce regret avec les personnages de Jean Rochefort et Claude Rich dont l'existence semble comme s'être arrêtée une fois ces contrées et le charismatique Crabe-tambour (Jacques François) perdu de vue. Jean Rochefort tout en retenue délivre une prestation fascinante (récompensée par un César du meilleur acteur) avec cet homme mutique et marqué dont la seule volonté et énergie est désormais consacrée à croiser une dernière fois la route de ce compagnon resté alerte en ne renonçant pas à ses idéaux, aussi discutables soit-ils.

Claude Rich, médecin vétéran tout autant prisonnier du passé s'avérera tout aussi pathétique quand on devinera progressivement ce qu'il lui a abandonné. Jacques Perrin n'impose malheureusement pas tout à fait la même présence en Willsdorff « Crabe-tambour », semblant toujours trop tendre symboliser l'aura de ce soldat pas comme les autres. Schœndœrffer a pourtant de belles idées pour le caractériser comme ce chat noir ne le quittant en aucune circonstance quelques soit les situations et les époques, le figeant ainsi dans une image quasi mythologique et immortelle pour ceux qui l'ont connus. Cela reste à l'état d'idée vue que la présence quasi spectrale de Rochefort n'est pas suffisamment contrebalancée par un frêle Perrin.

L'ambiguïté du film réside dans l'écart entre l'exaltation éteinte de ces hommes usés et les conflits discutables qui en forment le souvenir. L'imagerie élégiaque des paysages d'Indochine (la tonalité de L'Adieu au Roi autre fameux roman de Schœndœrffer - plus tard brillamment adapté par John Milius- plane dans cet exotisme, tout comme le futur Apocalypse Now-là aussi inspiration de Milius auteur du script- de Coppola avec cette carlingue remontant le fleuve) côtoie donc des échanges plus amers et coupables sur l'armée et ses guerres coloniales coupables (le procès après le putsch d'Alger, l'échange après l'enterrement du frère la photo avec le visage de Bruno Crémer faisant le lien La 317e Section son chef d'œuvre).

La première partie est formidable et captive avec ces va et vient entre passé et présent, le quotidien quasi documentaire de ce navire de guerre (Schoendoerffer tourna durant sept semaines dans l'escorteur d'escadre Jauréguiberry, pendant l'hiver dans l'Atlantique nord) et les images absolument somptueuses magnifiées par la photo de Raoul Coutard. Un grand ennui va cependant céder à cet attrait initial et malgré l'ambition et les qualités manifestes on va se détacher de ce qui se déroule à l'écran.

En privilégiant la langueur dépressive, Schœndœrffer perd progressivement notre attention dans un récit manquant de nerf, d'intensité. La confrontation finale tant attendue tombe donc bien à plat faute d'une réelle montée en puissance pour l'introduire. A défaut d'être complètement réussi, un film néanmoins intéressante et un des plus beaux rôles de Jean Rochefort (ne pas oublier un excellent Jacques Dufilho également vainqueur d'un César du second rôle).

Sorti dvd zone 2 français chez Studio Canal

jeudi 20 décembre 2012

Les Copains - Yves Robert (1964)


Sept inséparables décident de prendre quelques jours de vacances pour mettre au point trois énormes canulars destinés à bafouer les corps constitués : l'armée, l'église et l'administration... Ils jettent leur dévolu de manière presque arbitraire sur deux paisibles sous-préfectures : Ambert et Issoire, car celles-ci les lorgnaient d'un mauvais œil sur une carte de France.

Entre son adaptation (adoucie certes mais le matériau est là) de La Guerre des Boutons ou son ode libertaire Alexandre le bienheureux, Yves Robert dans ce cadre de cinéma populaire se sera avéré un cinéaste étonnement subversif. La preuve avec cet hilarant Les Copains, adaptation modernisée d'un roman de Jules Romains et grand éclat de rire moqueur lancé à la France Gaullienne. On pense parfois à son futur et cultissime diptyque Un éléphant ça trompe énormément/Nous irons tous au paradis dans cette visions collective de l'amitié masculine mais si malgré l'humour la réalité rattrape quelque peu les personnages des films de 77/78, on baigne ici dans une douce insouciance détachée des vicissitudes du quotidien.

D'ailleurs les héros des Copains sont chacun des sorte d'archétypes moins fouillés que dans Un éléphant... mais immédiatement cernés et attachant grâce au casting parfait et à la présentation ludique qu'en fait Yves Robert en ouverture. Là, du berceau au lycée en passant par le service militaire et les grandes écoles, Yves Robert dépeint toute les étapes du cycle de la vie d'homme qui auront vu les personnages se rencontrer tour à tout avec la bande joyeux lurons que sont Philippe Noiret (Bénin), Guy Bedos (Martin), Michael Lonsdale (Lamendin), Christian Marin (Omer), Pierre Mondy (Broudier), Jacques Balutin (Lesueur) et Claude Rich (Huchon).

Dans ce parcours balisé, les sept camarades n'auront jamais cessé de s'amuser et se rire de leur entourage. On en a une démonstration en début de film lorsqu'ils sèment la zizanie dispersé dans une salle de cinéma ou lors d'une beuverie épique dans un bar où le tenancier Jean Lefebvre sera joliment malmené. C'est dans cet état second que leur vient l'idée de passer à l'étape supérieure pour moquer cette rigueur et médiocrité ambiante à plus grande échelle. Le cadre de leur action sera choisi au hasard alcoolisé d'une carte de France dans deux sous-préfectures endormies du Puy-de-Dôme, Ambert et Issoire. Chacun des sept amis échafaudera une farce dont les trois meilleures seront exécutées au détriment des malheureux habitants.

Le film s'enferme un peu au départ dans une préciosité qui nous éloigne des personnages, déséquilibrés entre sophistication et esprit de sales gosses turbulents. Il y a néanmoins de bonne idées comme celle de faire du périple vers les villages une sorte de chanson de geste où les copains se croisent et se répondent à distance tel des nobles chevaliers de la blague en route vers leur destinée, le tout truffé de rencontres loufoques tel cette tenancière d'hôtel revêche jouée par Tsilla Chelton. Par contre une fois les fameux canulars lancés, l'hilarité, la vraie, ne se dément pas jusqu'à la dernière minute. L'audace du récit est de se jouer à travers chacune des facéties d'une grande institution que ce soit l'armée, l'église ou l'administration.

 La droiture et le respect aveugle de l'armée sont génialement caricaturés avec un Pierre Mondy déguisé en ministre qui mettre à sac une caserne et la ville par la seule crédulité et l'obéissance de gradés. Les dialogues sont extraordinaires, subtil et rabelaisiens avec une vulgarité élevée en en art (l'épisode des toilettes ) et un final explosif où les malheureux villageois vont passer une drôle de nuit. Philippe Noiret grimé en prêtre provoquera un même éclat de rire avec un discours en forme d'appel à la chair où les contrechamps entre sa tirade enflammée et les mines frustrées et/ou concupiscente des fidèles décuple la force du propos. Le troisième canular prometteur dans l'idée et amusant dans sa réalisation s'avère moins fort même si la figure de Vercingétorix ridiculisée et le phrasé grandiloquent et pompeux du maire son savoureusement croqués.

Une beuverie avait annoncé le début de la campagne farceuse, un autre grand banquet amorce sa fin mais avant de retourner à leur existence ordinaire notre bande s'offrir un dernier coup d'éclat à l'ampleur... écarlate ! Même s'ils ont parfois du mal à tous exister (dommage pour Michael Lonsdale un peu en retrait alors qu'il aura peu eu l'occasion de faire dans la gaudriole) tous les acteurs emportent l'adhésion, en particulier Guy Bedos en grand enfant, Philippe Noiret en chef de bande (et qui remettra le couvert avec le pendant italien du film d'Yves Robert Mes cher amis) et un Pierre Mondy canaille. Grande comédie sur les airs guillerets des Copains d'abord de George Brassens composé pour l'occasion.

Sorti en dvd zone 2 français chez Gaumont

Extrait


lundi 27 août 2012

Le Caporal épinglé - Jean Renoir (1962)


La drôle de guerre a pris fin ; les soldats français sont prisonniers des Allemands. Parmi eux, Caporal, Papa et Ballochet, qui ne pensent qu'à une chose, s'évader.

Le Caporal épinglé est un film particulier dans l’œuvre de Jean Renoir puisqu’il constitue sa dernière réalisation pour le cinéma (Il finira sur des productions télévisées comme Le Testament du docteur Cordelier et Le Petit Théâtre de Jean Renoir). Le Caporal épinglé lui permet de renouer avec un genre (le film de guerre) dont les composantes (l’intrigue se déroulant dans un camp de prisonnier en temps de guerre) évoquent un de ses films les plus plébiscités, La Grande Illusion (1937). C’est d’ailleurs là l’espoir secret des producteurs lorsqu’ils lui confient l’adaptation du roman éponyme de Jacques Perret, qu’il refasse La Grande Illusion. Bousculant cette attente, Renoir s’avère au contraire provocateur dès son introduction où s’expose d’entrée un des motifs qui hante implicitement le film : la défaite française et la collaboration avec l’Allemagne.

Le Caporal épinglé s’ouvre en effet sur des images d’archives d’actualités présentant l’effondrement de l’armée française et la victoire allemande concrétisée par la venue d’Hitler pour la signature de l’armistice dans le wagon de Rethondes. Le film sera ainsi ponctué de stock-shots d’époque dont un lourd de sens montrant en montage alterné l’armée allemande défilant sur les Champs Elysées puis des images de la marche de prisonniers français rejoignant leur camp. Les thèmes abordés dans le film découlant intrinsèquement de ce contexte historique, Renoir fait le lien dès cette ouverture cinglante. La Grande Illusion était un film de vainqueur alors que Le Caporal épinglé sera celui du vaincu.

Avant de le constater dans le portrait fait de ces prisonniers de guerre, Renoir va exprimer cette idée visuellement, notamment par sa description des camps. Ces derniers sont une extension de l’état d’esprit et de la psychologie des prisonniers français. Dans la tradition du film de prisonnier inscrite dans l’imaginaire collectif surtout via les films américains (Stalag 17 de Billy Wilder (1953), La Grande évasion de John Sturges (1963)) Le Caporal épinglé reprend certes l’esthétique attendue d’un camp de prisonnier mais sans s’attacher à sa topographie dans les deux que nous traverserons durant le récit. Décrire précisément ces lieux (ce qui est le cas dans La Grande Illusion) a surtout son importance quand l’un des enjeux et rebondissement futur concernera une tentative d’évasion. Il y aura y en aura bien quelques-unes ici mais découlant plus du hasard que d’une réelle organisation.

On aura une vision étonnamment « vivable » de ces geôles lorsque Caporal (Jean-Pierre Cassel) sera transféré dans un semblant de village fermier loin de l’aspect étouffant et oppressant que l’on a dans ce type de film, les prisonniers bénéficiant même d’une relative liberté de circulation (ce qui fut effectivement une réalité historique). Le mépris et le peu de crainte de l’ennemi allemand transparait ainsi de manière sous-jacente : il n’y a pas grand-chose à craindre de ces français vaincu si facilement, on se contentera de les isoler et de se les rendre utile comme main d’œuvre.

Les captures d’évadés sont du coup plus risible qu’angoissante et humilient constamment les français : Caporal et Guillaume essayant de déplacer le lit du soldat allemand pour ouvrir la porte, Caporal et Papa (Claude Brasseur) se cachant dans un camion qui les ramènent directement au camp, la tentative de vol de papier dans un train se finissant nez à nez avec un soldat allemand… Loin de celle sophistiquée et au cordeau des classiques du film carcéral, la mise en scène de Renoir semble d’ailleurs aussi spontanée que les maladroites tentatives d’évasion de Caporal (la seule réussie jusqu’au bout étant totalement le fruit du hasard).

C’est ensuite par sa description des relations entre prisonniers français que Renoir va poursuivre sa démonstration. Les tensions naîtront des relations un peu trop privilégiées de Ballochet (Claude Rich) avec les allemands à travers ses petits trafics. Même s’il fait grassement profiter ses camarades des bénéfices de son commerce avec l’ennemi, cette situation est pour lui une forme de réussite sociale au point qu’il ne souhaite même pas quitter le stalag signifié par cette tirade cynique et antipatriotique.

La liberté ne se trouve pas toujours de l’autre côté des barbelés. A Paris je suis un esclave. Je me suis bâti un donjon au-dessus des insectes qui continuent leur lutte grotesque.

Ballochet pourrait être rapproché chez Renoir du héros du Crime de Monsieur Lange (1936). Tous deux se découvrent un talent (écrire des histoires de cowboy pour Lange, trafiquer pour obtenir nourriture boisson et produit de luxe dans le camp pour Ballochet) par lequel ils permettent à leur entourage de vivre dans des conditions acceptables (les ouvriers d’imprimerie conservent leurs emplois après la fuite du patron dans Le Crime de Monsieur Lange, les prisonniers mangent mieux dans Le Caporal). La différence se situe lorsqu’on voit à quoi engage ce don et où il mène son détenteur. Monsieur Lange remplace pratiquement le patron enfui, augmente travail et salaire des ouvriers par le succès de ses récits et apporte le bonheur à la communauté en la faisant évoluer et aller de l’avant.

Ballochet lui ne fait qu’installer ses camarades dans un confort factice l’autosatisfaction et l’individualisme. Les périodes différentes des deux films expliquent bien sûr ce fossé. Anticipant la société française du Front Populaire, Monsieur Lange prône la solidarité face à l’adversité quand le contexte de la défaite du Caporal épinglé montre des personnages en pertes de repères comme cette France brisée. Heureusement le tableau n’est pas totalement noir grâce au talent de Renoir pour dépeindre malgré tout de manière chaleureuse cette communauté masculine hétéroclite, le réalisateur laissant leur chance à de jeunes talents truculent comme Jean Carmet inoubliable Guillaume le fermier, Mario David alias Caruso le chanteur ou encore Guy Bedos en bègue.

C’est d’ailleurs de cette amitié que naît un certain motif d’espoir, en les hommes plus qu’en la victoire puisque la notion de patriotisme est totalement absente ici au contraire de La Grande Illusion. Renoir traduit cela par le sentiment d’abandon et de trahison des soldats par leurs dirigeants suite à la défaite, les dialogues attestant de cette perte d’illusions.

Les grands se foutent de nous, ils discutent le coup au champagne et nous laissent mourir moisis dans la merde.

C’est cette sensation qui mène les prisonniers français à l’individualisme où chaque acte à une motivation personnelle et annihile toute velléités de patriotisme.

Les honneurs et la gloire vont plus volontiers aux vivants qu’aux morts. (…) Faut que je me tire, la vie de barbelé me déprime.

Caporal (excellent Jean-Pierre Cassel) est symptomatique de cela, on ne ressent dans aucune de ses multiples évasions une motivation nationaliste (il n’est d’ailleurs pas indiqué à la fin s’il compte rejoindre la Résistance à son arrivée à Paris) tout comme les autres protagonistes croisés (l’ouvrier agricole dans une des dernières scènes du film préférant demeurer en Allemagne cultiver ses terres). Le seul semblant de revirement viendra notamment de Ballochet qui se rachètera tragiquement de ses errances. Si l’amour du drapeau ne peut plus vraiment lier ces hommes, l’amitié elle le pourra grâce à la relation forte que noue Renoir entre Caporal et Papa (Claude Brasseur). La différence sociale semble d’abord être une entrave à ce lien naissant, Brasseur se sentant inférieur notamment au moment de s’évader avec Caporal dont il craint une attitude autre à l’extérieur.

On va se retrouver dans notre petit coin, les riches avec les riches, les clodos avec les clodos (…). Ici ce n’est pas la même chose, un copain c’est un copain, la soupe c’est peut-être de la flotte mais au moins on la bouffe ensemble.

La conclusion où les deux amis se quittent mais décident de rester en contact à la joie (et la surprise) de Papa semble pourtant aller au-delà de ses clivages. L’amitié se fait ainsi plus forte que ces différences qui n’ont plus lieu d’être. Le message de Renoir apparaît ainsi plus optimiste que ce que le ton de l’ensemble du film laisse à penser. Le lien entre les classes n’apparaît plus impossible comme dans Le Carrosse d’or (1955) (entre Camilla et le roi), Le Crime de Monsieur Lange (les ouvriers et le patron véreux), Boudu sauvé des eaux (1933) (le clochard Boudu et la famille de bourgeois) voire même La Grande Illusion où Marechal et Boëldieu entretenait toujours une certaine distance (On est ensemble depuis des mois et on continue à se vouvoyer). Mieux elle constitue le dernier rempart et le seul futur possible d’une nation brisée.

Ma terre à moi, c'est là où est mon copain.

Avec son sujet encore douloureux pour la France d’alors, Le Caporal épinglé sera un échec en salle scellant la filmographie du « Patron ». Désormais on en retiendra surtout un grand film, un de plus, le dernier.

Sorti en dvd zone 2 français chez Studio Canal

Extrait

dimanche 29 mai 2011

Je t'aime, je t'aime - Alain Resnais (1968)


Suite à l'échec de son suicide, Claude Ridder se voit proposer de participer à une expérience de voyage dans le temps qui n'a été testée jusqu'à présent que sur des souris. Mais l'expérience tourne mal, et Claude entame un voyage aléatoire dans son passé.

Entre Marguerite Duras pour Hiroshima Mon Amour ou Alain Robbe-Grillet sur L'Année dernière à Marienbad, Alain Resnais se sera plu à convoquer des écrivains novice du cinéma pour alimenter la touche anticonformiste de ses films. Je t'aime, je t'aime allait ajouter une nouvelle pierre à l'édifice par sa collaboration avec l'auteur Jacques Sternberg. Plutôt porté sur le fantastique et de la science-fiction, celui-ci s'était fait maître dans l'art de la nouvelle et la capacité à délivrer un récit intense et inventif dans ce cadre restreint. L'idée du scénario co écrit par Resnais et Sternberg sera donc de construire un récit entier sur des moments courts, en creux et anodins. La construction en flashback logique pour une telle entreprise sera donc amenée par le postulat de science fiction que constitue le voyage dans le temps.

On assiste donc à l'étrange destin de Claude Ridder (Claude Rich), un homme dépressif ayant perdu le goût de vivre et qui suite à une tentative de suicide ratée se voit proposer par une équipe scientifique d'expérimenter un voyage dans le temps qui ne durera qu'une minute. Seulement la machine se détraque et au lieu de remonter seulement un an en arrière, c'est sur les vingts dernières années de son existence que va se plonger le héros. Après de premières minutes d'exposition austères et vaporeuses (le trajet en voiture vers le centre scientifique sur la musique hypnotique et inquiétante de Krzysztof Penderecki), le film laisse ainsi la place aux expérimentations narratives et visuelles du duo Resnais/Sternberg. Pour comprendre la structure de Je t'aime, je t'aime, il faut imaginer l'existence comme un puzzle dont on aurait soudainement mélangé les pièces qui se révèlent donc à nous de manière totalement aléatoire.

Le film alterne donc les émotions qui accompagnent une vie que ce soit la joie, l'amour l'exaltation ou l'ennui. C'est pourtant ce dernier aspect qui domine par le choix des auteurs de ne privilégier que les moments quelconques et sans éclats, notamment ceux où Claude ronge son frein dans des emplois ingrats et ennuyeux. Ce parti pris permet de révéler de manière fragmentée et indirecte ce qui constitue l'enjeu principal, la découverte de la raison du mal être de Claude. L'énigme se révèlera progressivement, notamment au travers de la relation tumultueuse que Claude entretient avec son épouse qui se s'avérera être décédée...

Je t'aime, je t'aime doit une partie de sa réputation à sa narration alambiquée transcendant un récit intimiste et qui ouvre la voie par sa modernité à de grandes réussite à venir comme Eternal Sunshine of the Spotless Mind, L'Armée des douze singes (Resnais aura d'ailleurs un projet avorté avec Chris Marker dont La Jetée inspire ce dernier et c'est lui qui conseillera au réalisateur de travailler avec Sternberg) ou le récent Inception. Pourtant si le film a pu sembler terriblement nébuleux au spectateur de 1968 on se rend compte que sous l'aspect éclaté Resnais donne toute les clés à la compréhension de son histoire. Profitant de l'idée de la machine détraquée, le montage se fait déroutant avec son jeu sur la répétition des séquences faussement identiques mais avec toujours la légère variante de cadrages ou de positionnement de caméra qui change tout, comme un souvenir qui se transforme. Ces variantes jouent aussi sur la durée des scènes, escamotant ou ajoutant constamment des informations essentielles en début ou fin de séquences de manières impromptues.

Cela concerne notamment l'histoire d'amour entre Claude Rich et Olga Georges-Picot dont on voit le début, l'épanouissement, le lent délitement puis la fin. Tout cela s'exprime dans une dimension onirique fortement prononcée, que ce soit par les apparitions improbables (la charmante jeune femme dans son bain) ou la mise en scène de Resnais comme son choix une fois dans le passé de cadrer constamment Claude Rich au centre de l'image, que la caméra soit en mouvement et l'accompagne ou qu'elle soit statique. Après tout dans nos rêves ne sommes nous pas toujours au centre des évènements ?

Dernier point fort la prestation magnifique de Claude Rich. Sans le moindre artifice de maquillages il parvient par son seul jeu à faire deviner chacune des époques de la vie de son personnages, adulte ou juvénile, heureuses ou triste grâce à une expressivité subtile. Il est l'âme du film et notre guide dans ce kaléidoscope. Un beau film qui constitue une des grandes réussites de l'époque pour Resnais.

Sorti en dvd aux Editions Montparnasse

Extrait