Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 13 juin 2025

Le Manoir des mystères - Fortune is a woman, Sidney Gilliat (1957)

 Expert d'assurances, Oliver Branwell est chargé d'une enquête sur un incendie qui s'est déclaré au Lewis Manor, la veille de Noël. A sa stupéfaction, il retrouve dans ce manoir Sarah, une jeune femme qu'il avait aimée à Hong-Kong et qui avait disparu avec son père sans l'avertir. Devenue l'épouse de Tracey Moreton, le propriétaire du manoir, elle avoue confidentiellement à Oliver que des malversations commises par son père l'ont contrainte à fuir sans explication…

Le Manoir du mystère marque le point final provisoire (son ultime réalisation Endless Night (1972) marquera un retour aux sources) de l’obsession hitchcockienne de Sidney Gilliat. Avant de devenir les rois de la comédie anglaise durant les années 50, Sidney Gilliat et son partenaire Frank Launder coururent après la quête de la recette du thriller hitchcockien, d’abord en collaborant avec le maître du suspense pour lequel ils écriront Une Femme disparaît (1938) et sa variation réalisée par Carol Reed Train de nuit pour Munich (1940). Gilliat et Launder vont ensuite briller dans les récits à suspense, que ce soit le whodunit médical La Couleur qui tue (1946) et surtout l’haletante traque de Secret d’état (1950). La réussite exceptionnelle de ce dernier voyait Gilliat presque égaler son modèle sur le postulat fétiche du faux-coupable, et permettait au réalisateur de passer à autre chose avec cette mue vers la comédie.

Le Manoir du mystère marque dont une « rechute » fort plaisante autour de ce modèle hitchcockien. En adaptant le roman Fortune is a woman de Winston Graham, un fois n’est pas coutume Gilliat précède Hitchcock puisque ce dernier adaptera quelques années plus tard le même auteur avec Pas de printemps pour Marnie (1964). La scène d’ouverture plongeant dans les entrailles du manoir de Lewis Manor reprend l’ouverture inquiétante de Rebecca (1940) avec une obsédante et inquiétante atmosphère gothique. Ce lieu hante l’agent d’assurance Branwell (Jack Hawkins) qui, venu y enquêter pour un incendie accidentel va y retrouver Sarah (Arlene Dahl), un amour passé désormais mariée à Tracey Morton (Dennis Price) maître du manoir. Tout en renouant avec Sarah, une série d’évènements font suspecter à Branwell une fraude à l’assurance dont elle pourrait être complice. Un nouvel incendie puis un meurtre va emmener les amants dans une spirale de doute et de suspicion.

Sidney Gilliat nous embarque dans un scénario machiavélique qui multiplie les suspects et les fausses pistes, jusqu’à un retournement final que l’on aurait vraiment du mal à voir venir, tout en étant parfaitement logique. Entretemps, le brio formel du réalisateur aura fait son effet, notamment dans cette tonalité gothique, cette obsession pour le manoir et son panorama, dont les secrets se révèlent par procuration dans un tableau le représentant. Gilliat signe une vraie grande scène de frayeur lors de l’intrusion nocturne de Branwell dans le manoir, la seule recherche de fraude découlant sur une découverte réellement macabre. La scène se déroulant durant une pleine lune, les vitraux du manoir font passer un clair-obscur menaçant sur l’intérieur vide du manoir, au gré du passage des nuages devant la lune. Le travail conjoint de la photo de Gerald Gibbs et du montage font progressivement monter la tension au gré des pérégrinations de Branwell dans un ton lorgnant grandement sur le fantastique.

Malheureusement Gilliat abandonne ces amorces plus mystiques (si ce n’est à la fin pour un retour tout aussi réussi dans les ruines du manoir) pour une enquête plus terre à terre sur les rives du film noir. L’intrigue imprévisible réserve néanmoins son lot de surprise et de personnages retors, mais il est dommage (même si cela reste certainement soumis à l’intrigue du livre) que les élans plus oniriques et insaisissables ne soient pas plus approfondis au vu du brio visuel de Gilliat pour les amener. C’est d’autant plus regrettable que Hitchcock y plongera de plain-pied l’année suivante avec Vertigo (1958). Reste un très efficace et prenant suspense classique.

vendredi 1 novembre 2024

Secret d'État - State Secret, Sidney Gilliat (1950)


 John Marlowe, un chirurgien américain, est contacté par les autorités de la Vosnia, un pays fictif de l'Europe centrale, qui lui demandent d'opérer de toute urgence le chef du régime en place. John Marlowe accepte mais malheureusement le dictateur décède et le gouvernement, qui ne veut pas ébruiter l'affaire, remplace Niva par un sosie mais Marlowe en sait trop.

Si le duo de réalisateur/scénariste/producteur formé par Sidney Gilliat et Frank Launder a remporté ses plus grands succès dans le registre de la comédie (Cette sacrée jeunesse (1950), Les Belles deSaint-Trinian (1954) réalisés par Launder, Un mari presque fidèle (1955) signé Gilliat), leurs débuts semblent souvent tourner autour du thriller hitchcockien. Ils écrivent La Taverne de la Jamaïque (1939) et Une femme disparaît (1938) pour le maître du suspense, avant de signer une variation de ce dernier avec Train de nuit pour Munich (1940) réalisé par Carol Reed. Lorsque les deux compères prennent leur indépendance en créant leur maison de production, les premiers coups d’éclats seront souvent dans ce registre aussi puisque L’Etrange aventurière (1946) de Frank Launder est un beau mélange d’espionnage et de comédie romantique, La Couleur qui tue (1946) un remarquable thriller médical. Secret d’état de Sidney Gilliat vient marquer le sommet et le point final provisoire (Gilliat regoûtera au thriller sur Le Manoir du mystère (1957) et dans son dernier film La Nuit qui ne finit pas (1971)) de ce corpus autour du suspense hitchcockien.

Ce sont justement ses travaux sur Une femme disparaît et Train de nuit pour Munich qui donnent envie à Gilliat de signer son « thriller de poursuite » et les réminiscences du genre sont ici aisément identifiables. Cependant le scénario de Gilliat s’actualise avec son temps en étant imprégné du contexte de la Guerre Froide à travers le pays fictif où se déroule l’intrigue, la Vosnia inspirée de divers pays du Bloc de l’est. John Marlowe (Douglas Fairbanks Jr.), célèbre chirurgien ayant acquis une renommée internationale grâce à une opération révolutionnaire, est donc invité par le gouvernement de Vosnia afin de partager son savoir avec les médecins locaux dans le cadre d’une intervention. Se considérant comme apolitique, il accepte avec bienveillance la proposition et dans un premier temps, tout se passe bien avec l’accueil chaleureux et respectueux des sommités vosniennes dont le trop affable colonel Galcon (Jack Hawkins). Gilliat fait subtilement ressentir la menace latente dans la manière dont le séjour de Marlowe est cadré, dans un agenda se limitant aux sorties officielles et la prison dorée d’une luxueuse résidence. La bascule se fait lors de l’opération chirurgicale durant laquelle l’anonyme sur lequel pensait exercer Marlowe s’avère être le général Niva, le chef du régime. L’intervention périlleuse se déroule bien mais le prestigieux patient va faire une mauvaise réaction entraînant sa mort. Dès lors Marlowe devient un témoin gênant qui va devoir fuir avant que Galcon n’étouffe radicalement sa parole.

Un des choix artistiques fort sera de totalement dépayser notre héros par la barrière de la langue. S’inspirant avec l’aide d’un expert en linguistique d’un mélange de latin, hongrois et slave, Gilliat façonne une langue vosnienne tout à fait crédible et qui ne sera jamais sous-titrée. Cela participe à la perte de repères de Marlowe, à sa paranoïa, des situations les plus anodines du début à sa cavale haletante où chaque interaction, chaque incompréhension est susceptible de le démasquer, de le faire dénoncer. Le réalisateur sait alterner cette dimension avec l’action pure et l’adrénaline lorgnant évidemment sur Hitchcock façon Les 39 marches et consort. 

Les environnements et moyens de locomotion sont variés, représentant autant de pièges que d’atouts parfaitement exploités formellement. Une mémorable poursuite en voiture lance les hostilités, la traque urbaine dans les ruelles fourmillantes d’agent en uniforme, le passage difficilement inaperçu dans un téléphérique ou encore l’ascension alpine finale vertigineuse. La rencontre avec une alliée embarquée malgré elle dans l’aventure relance la dynamique à mi-parcours et instaure une tension amoureuse jamais encombrante grâce à l’attachante prestation de Glynis Johns.   

L’objectif n’est absolument pas de faire une œuvre de propagande et tout repose avant tout sur les péripéties et la caractérisation des personnages, ce qui n’empêchera pas un tournage mouvementé en Italie. Le pays encore doté d’un Parti Communiste puissant considère le script à charge et anticommuniste, ce qui provoquera quelques échauffourées durant la production. Cette ambiguïté repose en partie sur le personnage du colonel Galcon, campé avec bonhomie et roublardise par Jack Hawkins. Il n’est pas du tout caractérisé comme un méchant monolithique mais apparaît plutôt comme un stratège calculateur et pragmatique, telle cette scène où il annonce au conditionnel à Marlowe son futur sort en cas de décès de Niva – avant de joindre la parole aux actes le moment venu. La pirouette finale appuie cela, même si effectivement la Vosnie apparaît comme un pays dans lequel règne la suspicion et la délation - à des fins de suspense certes, mais prêtant à réflexion - tempéré par le contrebandier cupide savoureusement joué par Herbert Lom. Secret d’état est en tout cas un très bon thriller, dont on saluera aussi la prestation sobre et crédible de Douglas Fairbanks jr. 

Sorti en bluray anglais doté de sous-titres anglais chez Network

vendredi 12 juillet 2024

Endless Night - Sidney Gilliat (1972)


 Michael Rogers, jeune homme d'origine modeste, a toujours rêvé de devenir riche. C'est chose faite lorsqu'il épouse la belle et riche Ellie et vit dans une superbe propriété. Mais le rêve prend une tournure cauchemardesque lorsque Ellie est retrouvée assassinée.

 Endless Night est l’ultime film de Sidney Gilliat, achevant ainsi sa longue association avec Frank Launder qui vit les deux partager écriture, production et réalisation depuis la fin des années 30 et signer nombre de pépites du cinéma anglais. Il s’agit d’une adaptation de La Nuit qui ne finit pas, roman tardif d’Agatha Christie publié en 1967. Que ce soit pour Agatha Christie dans le style et le point de vue adopté par le roman, ou pour l’approche formelle de Gilliat dans le film, il y a chez les deux une volonté de modernité. Agatha Christie avec ce livre écrit dans un temps plus resserré qu’à ses habitudes délaisse la structure fréquente de ses intrigues, ainsi que ses héros récurrents (Hercule Poirot et Miss Marple) pour endosser de façon très crédible les aspirations d’un jeune homme. Gilliat, qu’on pouvait trouver en relative perte de vitesse durant les années 60, recolle dans l’esthétique et les thèmes du film aux préoccupations de son temps. Ce renouveau littéraire et filmique sert dans tous les cas de façon inventive et percutante l’éternel thème de la lutte des classes au sein de la société anglaise.

Dans un premier temps, la question paraît avant tout existentielle en suivant le dépit de Michael Rogers (Hywel Bennett) jeune homme d’origine modeste dont le train de vie est en décalage avec ses aspirations. Il ne s’agit pas d’un simple démuni en quête de richesse, mais d’une personnalité dont le goût exprime un attrait du beau dans tout ce que l’art ou la nature peuvent offrir. La richesse n’est pas une fin mais un simple moyen d’accéder à cette beauté à laquelle il se plaît à rêver (la manière dont il dépeint les quelques secondes d’une enchère où il posséda un objet au-delà de ses moyens), et qu’il sait si bien dépeindre au point d’entraîner ses interlocuteurs dans ses chimères – l’architecte Santonix (Per Oscarsson) égaillé par l’évocation du paysage idyllique où il rêverait de construire une maison. 

Gilliat adopte ainsi la vision du monde fantasmée de son héros, éteint dans durant les pénibles moments durant lesquels il doit assurer des jobs alimentaires, et émerveillé quand il peut s’immerger dans le « beau ». La chance lui sourit donc de la même manière, dans l’apparition presque onirique de Ellie (Hayley Mills) au sein de la lande anglaise, ainsi qu’à travers la véritable identité de celle-ci qui s’avère être une riche héritière apte l’introduire dans cette vie à laquelle il aspire.

Tout le film célèbre ce « beau » par les intérieurs chatoyants, la beauté pastorale des paysages anglais dont le fameux terrain Gypsy's Acre sur lequel sera construite la maison. Cependant tout est trop explicite dans l’imagerie, par le verbe (Michael qualifiant l’apparition initiale d’Ellie « d’elfique ») et les analogies démonstratives avec plusieurs fois faite avec un conte de Cendrillon inversé concernant le personnage de Michael. L’éloge du beau est l’écrin romantique est constamment grippé par des éléments de modernité ramenant au réel. La mise en scène tout en gimmicks dans ses effets de montages, ses zooms et artifices psychés perverti la candeur du propos, on ressent comme une anomalie implicite, notamment dans les plans où la demeure conjugale ultra-moderne ne se fond pas dans l’espace naturel. 

Sidney Gilliat nous manœuvre bien cependant, en instaurant progressivement un climat paranoïaque où la menace est multiple et insaisissable. Cela vient-il de la nombreuse famille d’Ellie, vautours craignant de se faire prendre le magot par le nouveau venu arriviste ? S’agit-il d’une malédiction locale incarnée par une vieillarde médium rôdant autour de la maison ? Ou bien faut-il soupçonner Greta (Britt Ekland), meilleure amie un peu trop envahissante qui s’immisce entre Ellie et Michael ? Le réalisateur nous mène suffisamment bien en bateau pour maintenir la tension, et installe de purs moments d’étrangeté où les ambiances gothiques s’invite dans une imagerie pop – Michael observant de loin Ellie jouer et chanter au piano.On pourrait même considérer que Gilliat par le choix de ses interprètes trouble un certain idéal juvénile et romantique contemporain, puisque Hayley Mills et Hywel Bennett formaient déjà un beau couple cinématographique après le succès de The Family Way de Roy Boulting (1966) - et que Boulting lui-même avait déjà noircit avec Twisted Nerve (1968).

Les raisons de ce conte déréglé, de cette beauté viciée, nous apparaîtrons dans toutes leurs horreurs avec un beau sens du rebondissement, malgré une relative lourdeur psychologique durant l’épilogue. C’est notamment le cas lorsqu’un dialogue verbalise ce qui avait été si bien instauré par l’image, avec ce psychanalyste disant à Michael qu’il a une manière différente de raconter les faits, selon leurs véracités ou selon celle par laquelle il les voit. Malgré ces petits écueils, Endless Night est demeure cependant une belle et singulière proposition de thriller psychologique qui, si elle ne soulèvera pas les foules en Angleterre, marquera les esprits en Italie où émerge alors le giallo avec lequel de nombreux rapprochements sont possibles.

Sorti en bluray français chez Studiocanal

lundi 2 mars 2020

The Green Man - Robert Day (1956)


Quand il n'est pas horloger, Hawkins est un assassin professionnel, un maniaque de l'explosif. Mais en ces temps d'après-guerre, le travail ne court pas les rues. Lorsqu'on lui demande d'assassiner le prétentieux homme d'affaires Gregory Upshott, il saute sur l'occasion et profite d'un week-end de ce dernier à la campagne... lorsque surgit un étrange représentant en aspirateurs !

Si le studio Ealing fait office d’éclaireur avec des œuvres comme Noblesse Oblige (1950) ou Tueurs de dames (1955), le duo de scénaristes/producteurs/réalisateurs formés par Frank Launder et Sidney Gilliat les accompagnent et leur emboitent le pas avec brio pour ce qui est d’égratigner la british way of life. Dès leur activité de scénaristes, ils viennent perturber la trame criminelle de Une Femme disparait d’Alfred Hitchcock avec les personnages de Charters et Caldicott qui survolent les enjeux très premier degré du film pour ne se soucier que de leur future partie de golf. Par la suite ils dynamiteront les honorables institutions scolaires britanniques dans The Happiest Days of Your Life (1950) et surtout The Belles of St.Trinians (1954), puis ce sera celle du mariage dans Un mari presque fidèle (1955). The Green Man n’a pas de cible spécifique mais fait feux de tout bois dans une réjouissante comédie noire.

La scène d’ouverture offre un clin d’œil savoureux à The Happiest Days of Your Life avec le personnage d’Alastair Sim qui remonte à sa période scolaire sa vocation de tueur professionnel lorsqu’il assassinat un professeur. Par la suite il nous narre en voix-off ses plus hauts faits avec des cibles grotesques mais qui illustrent une arrogance toute britannique se voyant encore comme gendarme du monde (élément traité avec plus de premier degré dans les James Bond) via le meurtre d’un pseudo Mussolini, et l’objectif principal sera un chantre de la finance et de la politique histoire de démontrer une vertu locale plus prononcée. Le film est adapté de la pièce de théâtre Meet a Body écrite par Frank Launder et Sidney Gilliat et qui en signent le scénario mais délèguent la réalisation à Robert Day (officieusement secondé par Basil Dearden). Cette origine scénique joue à plein dans la partie centrale du film où les vas et vient, quiproquos et malentendus jouent autant sur la trame policière qu’une vraie dimension de vaudeville. 

Ce mélange des genres permet ainsi de savamment égratigner différents aspects d’une certaine imagerie britannique institutionnelle. Alastair Sim sous ses airs de vieux garçon horloger dissimule ainsi un tueur imbu de lui-même, qui pour éliminer un fâcheux témoin de son meurtre à venir l’invite dans la maison voisine encore inoccupée. William Blake (George Cole) un vendeur d’aspirateur insistant, vient perturber l’affaire en s’immiscent dans la mauvaise maison, bientôt rejoint par les futurs mariés et propriétaires des lieux Ann (Jill Adams) et le très guindé Reginald (Colin Gordon). Les doutes sur le possible crime commis en ces lieux viennent rejoindre ceux sur l’infidélité et souiller ainsi symboliquement comme physiquement (du sang sur la moquette, un cadavre dans le piano) le futur foyer conjugal. Ces éléments perturbateurs amènent une facette meurtrière qui assombri le cadre bienveillant mais permettent également de faire imploser un futur conventionnel funeste. Reginald s’avère l’archétype du bourgeois anglais coincé et sans imagination quand Jill, dans sa façon de croire toute les théories criminelles de William, semble dissimuler un tempérament plus fantaisiste et aventureux. Le côté prolo de William avec son modeste métier de colporteur jure aussi avec le prestige d’animateur de la BBC de Reginald. 

Cela passe également par la disposition des deux maisons voisine. Celle d’Alastair Sim, tout en bibelots horlogers et aménagement cossu de célibataire masque ainsi sa face meurtrière et c’est la mise en scène, à travers ses arrière-plans coupable où l’on transporte des cadavres, qui fait passer par l’image la vérité vicieuse du personnage. A l’inverse la maison des futurs mariés n’est qu’un chantier en construction du futur cocon conjugal, encore à même d’être bousculé à travers l’attirance que l’on devine entre Jill et William. Néanmoins l’envers criminel se révèle par les même motifs formels dans les deux maisons, un contrechamps vers l’extérieur nous montrant le transport d’un protagoniste que l’on croit mort via le regard stoïque et calculateur d’Alastair Sim, puis plus tard dans le même contrechamps (et la même valeur de plan) lorsque ce même personnage réapparait bien vivant mais mal en plan, cette fois vu par le regard surpris mais bienveillant de Jill et William. Dans le premier cas Alastair Sim regarde vers l’extérieur, signe de son indifférence aux autres, et dans le second Jill et Vincent observe le revenant entrer à l’intérieur, exprimant ainsi leur ouverture au monde.

La dernière partie à l’hôtel est moins riche de symboles et joue plus sur la course-poursuite policière. Néanmoins quelques éléments grinçants viennent s’y introduire pour notre plus grand plaisir. Le banquier joué par Raymond Huntley, cible de l’assassinat, y est en séjour clandestin avec une maîtresse trop jeune piochée parmi ses dactylos. La paranoïa du couple illégitime et mal assorti traduit la rigueur morale de l’époque (la fébrilité au moment de signer le registre) mais c’est finalement la condescendance de classe du nanti envers sa maîtresse modeste qui frappera. C’est d’ailleurs cette haute opinion de lui-même qui manquera de causer sa perte (la bombe fatale étant contenue dans une radio qui diffuse un de ses discours). 

Une nouvelle fois la nature facétieuse et inconsciente du duo Jill/William, indifférent des regards quant à leur présence dans ce temple de l’adultère (on croisera un autre couple illégitime entre Terry-Thomas et la réceptionniste) et qui déploient leur énergie à empêcher le meurtre. Alastair Sim excelle dans en ces lieux du péchés, alternant regard en coin calculateur et œillades séductrices fausses pour un trio à cordes de vieilles filles. Ultime pied de nez, c’est le poste de radio, outil de recueillement et de compagnie de tout foyer et ménagère qui se respecte, qui sera l’agent explosif des conventions, au propre comme au figuré.  Sous ses dehors de simple comédie noire ludique, Sidney Gilliat et Frank Launder nous livrent ainsi un nouveau récit grinçant dont ils ont le secret. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Tamasa 

Extrait

jeudi 8 décembre 2016

Un mari presque fidèle - The Constant Husband, Sidney Gilliat (1955)

Dans une chambre, un homme reprend conscience. Frappé d’amnésie, il entreprend, avec l’aide d’un spécialiste, d’exhumer son passé. Mais ce qu’il découvre n’est pas vraiment agréable. Marié à une ravissante et tendre femme, il comprend avec effroi que ce passé est bien trouble et que marié maintes fois, on le recherche activement...pour polygamie !

Les duettistes Sidney Gilliat et Frank Launder auront souvent questionné dans leur filmographie commune l’inconséquence féminine comme la perte de repères masculine. Dans Waterloo Road (1945), une épouse s’émancipe par l’adultère auprès d’un rustre (Stewart Granger) en l’absence de son époux (John Mills) mobilisé et ne reviendra à celui-ci qu’une fois qu’il aura su se montrer « un homme » en défiant son rival. L'Étrange Aventurière (1946) montre une activiste irlandaise (Deborah Kerr) se perdre dans sa haine de l’envahisseur anglais pour finalement tomber dans les bras de l’ennemi sous les traits de Trevor Howard. A l’inverse le diptyque Cette sacrée jeunesse (1950)/ Les Belles de St. Trinian (1954) montre les codes masculins déréglés par une présence envahissante du « sexe faible », que ce soit par la mixité (Cette sacrée jeunesse) ou la franche rébellion féminine (Les Belles de St. Trinian). Dans chacune de ces œuvres, Sidney Gilliat et Frank Launder ne cèdent jamais à un féminisme facile et évite de basculer dans un machisme douteux. Pour les femmes, les hommes sont des figures à bousculer mais où la libido conduit à des concessions contradictoires (L'Étrange Aventurière). Les hommes voient en elles des objets de séduction autant qu’un phénomène envahissant et incompréhensible (la métaphore étant explicite dans Cette sacrée jeunesse et Les Belles de St. Trinian).

Cette confusion mutuelle et signe de la complexité humaine sert à merveille Un mari presque fidèle dont le déroulement restera toujours inclassable entre un machisme possible et un moralisme bousculé. Rex Harrison incarne un amnésique se réveillant sans repères dans une chambre d’hôtel au Pays de Galles. Pris en main par un psychanalyste (Cecil Parker), l’homme remonte le fil de son passé pour se découvrir une agréable existence bourgeoise avec maison luxueuse, épouse photographe (Kay Kendall) et un emploi prestigieux au ministère. Toute cette façade va être mise à mal avec la découverte d’une autre vie conjugale, cette fois plus populaire auprès d’une tempétueuse émigrante italienne (Nicole Maurey) et de son envahissante famille. Les deux foyers relèvent du cliché dans leur style respectif, la sophistication aristocratique anglaise de l’un s’opposant à l’avalanche de poncifs « méditerranéens » de l’autre (grand frère protecteur et menaçant, famille qui tient forcément un restaurant…). 

Le point de rapprochement se fera par les épouses respectives se signalant chacune à leur manière par leur nature schizophrène. Monica l’épouse bourgeoise impose au départ une figure émancipée et indépendante mais devant la mémoire défaillante de Rex Harrison s’abandonne à une attitude capricieuse agaçante pour en définitive lui céder. Lola l’épouse « prolo » apparaît en artiste de cirque littéralement catapultée depuis un canon lors d’un numéro, là aussi comme une métaphore d’autonomie. Mais une fois de plus ce visage libéré s’estompe pour une pleurnicherie désolante face au décidément irrésistible Rex Harrison, mais cette fois par une colère « à l’italienne » avec jet d’objet et bagarre pour au final la même issue de l’étreinte auprès de son homme. Chacun de ces conflits s’apaise par l’image d’une porte, soit qui se ferme avec Monica, soit que l’on ne peut ouvrir avec la poignée défaillante de la chambre de Lola.

La femme symbolise autant la volupté que la prison dorée pour l’homme par ce motif et ainsi tout le dilemme de Rex Harrison. Inutile de répéter ce dispositif pour Sidney Gilliat lorsqu’on découvrira tous les autres mariages cachés du héros polygame, l’association d’idée et l’imagerie suffisant à dessiner les mêmes contradictions chez les autres épouses. Dans la dernière partie Rex Harrison se trouve ainsi autant oppressé par cette institution du mariage (le procès où il est jugé pour sa polygamie) que par la passion irraisonnée de ses épouses, le regard énamouré vers son banc d’accusé et comme le soulignera un dialogue, prête à lui revenir malgré ses actes.

Rex Harrison était le choix idéal pour exprimer les ambiguïtés de ce rôle. L’acteur aura su incarner l’icône romantique virile et tendre dans L’Aventure de Madame Muir (1947), le goujat intéressé dans The Rake’s Progress (1945, déjà pour Sidney Gilliat), l’homme dépassé dans l’excellent Infidèlement votre (1948, Preston Sturges) et plus tard le manipulateur dans Guêpier pour trois abeilles (1967, Joseph L. Mankiewicz). Tout cela correspond au vrai homme à femmes qu’était Rex Harrison, marié six fois et notamment mêlé à un sordide scandale hollywoodien. Alors qu’il était marié à Lilli Palmer, il eut une liaison avec l’actrice Carole Landis qui se suicida après une nuit en sa compagnie et où on le soupçonna d’avoir tardé à appeler les secours. 

Cet épisode mettra pour un temps un terme à sa carrière hollywoodienne mais Harrison saura jouer de cette image dans le choix de ses rôles, tant au cinéma avec les titres cités mais également au théâtre où Terrence Rattigan écrira en 1973 la pièce  In Praise of Love directement inspirée de son troisième mariage avec Kay Kendall – Harrison y jouant carrément son propre rôle. Ange séducteur et démon destructeur à la ville comme à l’écran, Harrison est capturé dans toute sa complexité par le scénario de Sidney Gilliat. Le héros est certes horrifié par ce qu’il découvre de lui-même, mais comme le démontrera la plaidoirie ses agissements sont ceux d’un autre homme puisqu’il ne retrouvera jamais la mémoire. 

Sous la repentance, Rex Harrison demeure ce bourreau des cœurs qui fera même craquer son avocate - nouvelle répétition du leitmotiv précédemment évoqué, le magistrat psychorigide (Margaret Leighton) cédant à la groupie en pamoison. La vraie morale de l’histoire réside dans la vision profondément pessimiste du lien conjugal, lieux de soumission pour les femmes et d’étouffement pour les hommes. Le machisme des uns et l’émancipation des autres n’y changeront rien, les contradictions entre les aspirations du corps de l’esprit et de la morale exprimant bien toute la complexité des affects humains.

Ressortie en salle le 14 décembr

mercredi 4 mars 2015

London Belongs to Me - Sidney Gilliat (1948)

A la fin des années 30, une maison du South London accueille des pensionnaires variés. Les jours s’égrènent paisiblement jusqu’à ce que l’apparition d’un médium et l’arrestation pour meurtre du fils d’une pensionnaire ne viennent perturber la vie des habitants.

London Belongs to Me est un beau film choral offrant une sorte de photographie nostalgique de l'Angleterre d'avant-guerre et plus précisément de la classe moyenne. Adaptant le roman de Norman Collins, le scénario concentre sa description de ce microcosme dans un quartier de Londres au 10 Dulcimer Street. A travers les différents personnages et situations dépeintes, le ton oscillera ainsi entre le drame, la comédie voir le film noir avec un équilibre constant. Vont donc s'entremêler la romance de la logeuse et veuve Mrs Kitty (Joyce Carey) avec le médium un peu escroc Mr Squales (Alastair Sim), un couple de retraité Josser (Fay Compton et Wylie Watson) rêvant de se retirer à la campagne et les amours de leur fille (Susan Shaw) et surtout la dérive criminelle du jeune garagiste Percy Boon (Richard Attenborough). L'histoire se déroule entre noël 1938 et septembre 1939 soit l'engagement de l'Angleterre dans la Deuxième Guerre Mondiale. Cette situation internationale se dégradant dangereusement s'inscrit en filigrane bien éloigné des préoccupations des personnages, simple exprimé par l'excentrique alarmiste Uncle Henry (Stephen Murray).

Sidney Gilliat se rattache donc à une forme d'innocence de ses héros encore centrés sur leurs petits soucis quotidiens, tout en anticipant certains comportements futurs, positif comme négatif. L'attachement des habitants à ce Londres bientôt soumit aux rigueurs du Blitz s'expriment donc avec les charmants retraités (très touchante scène de départ d Mr Josser) ne se décidant pas à choisir ce cottage signifiant un départ, la débrouillardise et le système D nécessaire avec la truculente pique-assiette Connie Coke (Ivy St Helier)et les escrocs en tout genre et la criminalité que fera naître le marché noir se dévoile avec Percy Boon. Modeste garagiste vivant avec sa mère, Boon cède à l'argent facile en retapant des voitures volées et ce sera l'escalade tragique lorsqu'il tentera d'en voler lui-même puis sera l'auteur involontaire d'un meurtre.

Avec Richard Attenborough dans ce rôle, impossible de ne pas penser à l'infâme Pinky qu'il campa l'année précédente dans Le Gang des Tueurs. Pinky semblait être la résultante glacial d'une vie criminelle durant la guerre, Percy peut être vu comme le même personnage encore aux prémices de sa "carrière", encore maladroit et hésitant dans ses méfait. Le scénario sans négliger sa lâcheté et faiblesse de caractère en fait néanmoins un être attachant pris dans une spirale criminelle malgré de bonne intention. Richard Attenborough lui apporte toute sa présence fébrile et hallucinée avec le talent qu'on lui connaît. L'histoire du faux médium amène un comique bienvenu, Alastair Sim étant comme souvent génial entre cynisme et charme obséquieux et les scènes de romance avec la logeuse crédule sont tordantes de candeur feinte.

Visuellement Sidney Gilliat fait preuve d'une belle inventivité pour s'adapter aux ruptures de ton du film. La lente escalade criminelle de Boone se fait dans une ambiance urbaine ténébreuse et de plus en plus oppressante (saisissante scène nocturne sur la route) grâce à la photo somptueuse de Wilkie Cooper qui fait aussi des merveilles dans le gothique pour rire des scènes de spiritisme ou les scènes oniriques digne du meilleur polar psychanalytique américain. Le réalisme et une certaine urgence plus documentaire se révèle aussi dans la description des clubs clandestins vivant au rythme des descentes de police.

Au final le regard est très bienveillant (dans la lignée positive de tous les films abordant plus directement la Deuxième Guerre Mondiale du point de vue des civils du duo Launder/Gilliat comme le magnifique Millions Like Us (1943) ou Waterloo Road (1945)) avec notamment un élan de solidarité final un peu moqué dans sa symbolique collective (la marche et la pétition) mais très touchant dès qu'il se rattache à l'intime (le renoncement des Josser à leur cottage pour une bonne cause). Une belle œuvre chorale et une réussite de plus pour l'association Sidney Gilliat/Frank Lauder.

Sorti en dvd zone 2 anglais chez ITV et doté de sous-titres anglais et sinon pour les anglophones le film est entièrement sur youtube dans une belle copie (la même que celle du dvd