Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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lundi 20 janvier 2025

La 7ème malédiction - Yuen Chun Hap yu Wai See Lee, Lam Nai Choi (1986)


 Pour avoir voulu sauver Betsy, une jeune tribale, d'un sacrifice rituel en Thaïlande, un an auparavant, le Dr Yuen Chen est victime d'une malédiction du sang lancée par Aquala, un puissant sorcier. Condamné à une mort certaine, Yuan n'a d'autre choix que de quitter Hong Kong pour se rendre dans le repaire du sorcier maléfique, afin de mettre un terme à la malédiction. Dans cette aventure où l'attendent de multiples dangers, le médecin sera aidé par une journaliste intrépide, Tsui-Hung, et son ami Wei Wisely, expert en magie noire.

La 7ème malédiction est une des œuvres qui intronise Lam Nam-choi en véritable fer de lance du cinéma fantastique hongkongais. Il est à l’origine un directeur photo réputé au sein de la Shaw Brothers, notamment pour son association avec le réalisateur Sun Chung. Il va avoir la possibilité de se lancer à la mise en scène en accompagnant l’acteur Danny Lee dans ses débuts à la réalisation sur One Way Only (1981). Il va ensuite profiter de la liberté nouvelle accordée par une Shaw Brothers cherchant un second souffle au début des années 80 pour se spécialiser dans le polar urbain âpre et social avec les réussites marquantes que sont Brothers from the Walled City (1982) et Men from the Gutter (1983. Le changement d’environnement causé par le ralentissement des activités de la Shaw Brothers va aussi amener un basculement stylistique chez lui en passant chez la concurrence de la Golden Harvest. The Ghost Snatchers (1986) marque sa première incursion dans le fantastique, confirmée ensuite par La 7e malédiction

Le film est adapté de deux séries de roman à succès de Ni Kuang, plus connu pour son travail de scénariste à la Shaw Brothers, Dr. Yuen et Wisely. Dr Yuen (ici incarné par Chin Siu-ho)  est plutôt un héros d’aventures tandis que Wisely (joué par Chow Yun-fat) est une sorte de Van Helsing hongkongais et spécialiste de l’occulte. Si le personnage principal du film est avant tout le Dr Yuen, Wisely est malgré une présence plus faible à l’écran un élément essentiel de l’intrigue puisque vulgarisant pour les protagonistes et le spectateurs toutes les notions de sorcellerie évoquées. Pas encore superstar mais déjà acteur de renom, Chow Yun Fat lui prête tout son charisme et un flegme plaisant. Une des originalités du film est son récit enchâssé effectuant une sorte de mise en abyme de l’univers de Ni Kuang qui apparaît ici en personne et introduit les héros. Si cela peut avoir un aspect ludique pour les spectateurs/lecteurs hongkongais savourant le clin d’œil, cela alourdit un peu le début et la fin de l’histoire qui entre un peu laborieusement dans le vif du sujet.

Ainsi la scène d’ouverture nous plongeant en pleine prise d’otages, est certes impressionnantes mais semble échappée d’un autre film et ne sert qu’à présenter le Dr Yuen et la journaliste fantasque jouée par Maggie Cheung – ce qui aurait pu être fait avec une entrée en matière plus simple. Ce sera globalement le seul gros reproche à faire au film, jamais ennuyeux et toujours alerte dans son rythme (et sa durée resserrée), mais collant ses séquences les unes aux autres de façon un peu lâche à coup d’explications occultes semblant parfois semi-improvisées.

Pour le reste, les qualités notamment formelles de Lam Nam-choi brillent de mille feux. La dimension inquiétante et horrifique du récit d’aventures surnaturel lorgne clairement sur les Indiana Jones de Steven Spielberg, et plus particulièrement Le Temple Maudit avec ses écarts de cruauté (notamment envers les enfants), son gore décomplexé et ses pièges sadiques. Même s’il a désormais délégué la photographie, on sent tout le soin souhaité par le réalisateur qui pose des ambiances inquiétantes et oniriques dans ses forêts traversée de présence indicible, à l’intérieur de ses temples où se disputent l’exiguïté menaçante et la grandiloquence païennes dans des teintes vertes, mauves et bleues. On peut ajouter à cela une action rondement menée, notamment par un remuant et Chin Siu-ho, aussi à l’aise pour distribuer les coups que pour jouer les héros blasés et machos face à Maggie Cheung. Cette dernière, sans être non plus la faire valoir découverte chez Jackie Chan, est davantage une présence comique et de demoiselle en détresse sans avoir l’espace pour proposer davantage. 

Le film sort en salle un an avant le célèbre Histoires de Fantômes Chinois de Ching Siu-tung, et il est indéniable qu’il a pavé le chemin à Tsui Hark quant à son approche. La logistique des effets spéciaux, en particulier les trucages mettant en scène le démon, anticipe les créatures qui feront passer un sale quart d’heure à Leslie Cheung durant sa nuit au sein d’un temple hanté. On trouve cette même appropriation des gimmicks du Evil Dead de Sam Raimi (1982) et la tonalité bleue durant les séquences spectrales. La générosité et la grandiloquence de Lam Nam-choi dans les morceaux de bravoure est un sacré atout, filmé avec une énergie et précision sans faille, notamment un climax lorgnant sur le tokusatsu. On pardonnera donc aisément les errement narratifs évoqués plus haut pour savourer un spectacle opulent qui donne clairement envie de voir d’autres films de Lam Nam-choi, principalement connu à l’international pour Story of Ricky, un « Category 3 » parmi les plus outrancier du cinéma hongkongais. 

Sorti en bluray français chez Le Chat qui fume

mardi 8 août 2023

The Iceman Cometh - Gap tung kei hap, Clarence Fok (1989)


 Lancé à la poursuite d'un dangereux renégat, un garde impérial de la dynastie Ming est pris au piège d'une machine à voyager dans le temps. Les deux hommes se retrouvent prisonniers dans la glace durant 300 ans avant de se réveiller à Hong Kong, traçant chacun un chemin totalement opposé. Vertueux, le garde fait la connaissance d'une prostituée au grand coeur et devient son homme de main. Fasciné par la découverte des armes à feu, le renégat élimine tous les criminels sur son passage avec une seule idée en tête : retourner dans le passé pour y conquérir le pouvoir.

Toujours à l'affut des derniers grands succès internationaux pour en offrir d'habiles variations locales, le cinéma de Hong Kong ne pouvait pas passer à côté du phénomène 80's que fut le Highlander de Russell Mulcahy (1986). Iceman Cometh en reprend donc en partie l'idée, celle de guerriers du passé s'affrontant à travers les âges jusqu'à notre monde moderne, et surtout l'imagerie notamment ces duels à l'épée sur fond de panoramas urbains. Le film est une tentative pour l'acteur Yuen Biao d'obtenir un succès au box-office hongkongais en solo et donc sans ses "frères" Jackie Chan et Sammo Hung, partenaires sur des réussites majeures comme Le Marin des mers de Chine (1983), Eastern Condors (1986), Shanghai Express (1986) ou Dragon Forever (1988). Il tentera d'abord cette émancipation dans des rôles plus sérieux et des œuvres sombres et dépourvues d'arts martiaux comme le thriller On the run d'Alfred Cheung (1988) sans succès. Iceman Cometh le voit donc revenir au pur cinéma d'action avec un habile mélange des genres entre comédie, fantastique et film de sabre. 

Le récit débute en pleine dynastie Ming où le garde impérial Ching (Yuen Biao) est sommé par l'empereur de mettre fin aux agissements de Fung San (Wah Yuen), son ancien condisciple et dangereux psychopathe adepte du viol. La confrontation est épique par son cadre incroyable (des montagnes enneigées), la férocité et la virtuosité des adversaires et surtout son issue sacrificielle puis que ne parvenant pas à terrasser Fung San, Ching décide de mourir avec lui dans une vertigineuse chute dans une falaise gelée. 300 ans plus tard, des scientifiques retrouvent leurs corps congelés mais un concours de circonstances les ramènent à la vie à Hong Kong. Là le film joue habilement de l'humour anachronique avec un Ching confronté aux particularités du monde moderne et malmené par une bienfaitrice peu recommandable, la prostituée Polly (Maggie Cheung). Avant son virage vers le cinéma d'action (on lui doit des réussites comme Dragon from Russia (1989) adaptation officieuse du manga Crying Freeman, ou le girls and gun cultissime Naked Weapon (1992), le réalisateur Clarence Fok œuvra autant dans le drame que la comédie et ce bagage rend très solide la caractérisation des personnages, les ruptures de ton et la drôlerie de la première partie.

Yuen Biao en grand naïf surpris et effrayé de tout ce nouveau monde qu'il découvre est parfait, tour à tour très touchant puis se vautrant dans le ridicule le plus hilarant - même si cela paraît improbable on soupçonnerait presque Jean-Marie Poiré d'avoir vu le film lors d'un gag repris plus tard dans Les Visiteurs (1993) où à l'instar de Jacquouille, Ching prend une cuvette de toilette pour un puits dont il peut boire l'eau. On retrouve aussi une Maggie Cheung dans sa seconde persona du cinéma hongkongais (la première est la jeune fille innocente et accessoirement potiche/demoiselle en détresse pour Jackie Chan, la troisième et plus connue en occident l'icône papier glacé des grands mélos stylisé de Wong Kar Wai), celle de la jeune fille du peuple gouailleuse, vénale et attachante qu'on retrouve A Fishy Story (1989), Comrades, almost a love story (1995), L'Auberge du Dragon (1992) ou Heroic Trio (1993). Ici elle est géniale en prostituée magouilleuse entraînant un Ching dévoué et amoureux dans ses affaires louches.

L'histoire travaille l'idée de caractère figés par la destinée, d'abord avec Ching maintenant sa droiture morale malgré les tentations du monde moderne, tandis que Fung San voit ses mauvais penchants exacerbés par les possibilités de ce nouveau cadre. Voyant que son vieil ennemi sévit encore, Ching se sent le devoir de le stopper ce qui va entraîner un nouvel affrontement spectaculaire. Wah Yuen également ancien condisciple de Yuen Biao à l'opéra de Pékin (avec donc Jackie Chan et Sammo Hung) compose un antagoniste étincelant de cruauté et de vice, son penchant pour le vol, le viol et le meurtre en font le parfait opposé à la candeur de Ching et l'acteur se délecte à endosser l'outrance du personnage. L'enjeu est ainsi moral, mystique (avec un artefact permettant de faire le voyage retour dans le passé) mais fonctionne avant tout dans sa veine sentimentale lors d'une magnifique scène où le nouveau sacrifice et la confession amoureuse de Ching pour sortir Polly des griffes de Fung San brise le cynisme de cette dernière, bouleversée. Elle devient dès lors une alliée et possible compagne dans le duel au sommet. Le film est vraiment bien construit puisque ce n'est qu'à partir de ce pic émotionnel et le fait que les personnages aient quelque chose de précieux à perdre, que les grands morceaux de bravoures arrivent.

Yuen Biao chorégraphie des scènes d'action mémorables, jouant des possibilités urbaines de ce monde contemporain comme cet étourdissant combat sur une voiture suspendue à une grue. La superbe photo de Poon Hang-San amène une vraie plus-value dans les atmosphères, qu'elles soient baroques et irréalistes (le rouge écarlate marquant l'ascendant maléfique de Fung San dans la scène de sacrifice) ou alors jouant du contraste entre affrontement ancestral et cadre moderne lors d'un très beau plan final où les guerriers se font face à l'épée avec en arrière-plan l'urbanité nocturne tout en néons de Hong Kong. C'est là que la parenté avec Highlander est la plus marquée mais le film de Clarence Fok vieillit bien mieux et se montre largement plus impressionnant. 

Après la pyrotechnie où les sabres se mélangent à l'arsenal militaire contemporain (mitraillettes, grenades et autre utilisés par le fourbe Fung San), on termine sur un féroce mano à mano martial où Yuen Biao peut étaler tout son bagage face à un partenaire à la hauteur avec un Wah Yuen tout aussi véloce. L'empoignade est brutale, douloureuse et constamment inventive, un vrai feu d'artifice final. Le film ne sera malheureusement pas le succès escompté à Hong Kong malgré les moyens, et Yuen Biao restera dans l'ombre de Jackie Chan et Sammo Hung. Iceman Cometh n'en reste pas moins une belle réussite et le préféré de Yuen Biao dans sa filmo, en dehors de ceux tournés avec ses célèbres partenaires.

Sorti en dvd zone 2 français chez Metropolitan mais pour les anglophones je recommande le beau bluray anglais et VOSTA édité chez 88 Films

dimanche 30 juillet 2023

Executioners - Xian dai hao xia zhuan, Johnnie To et Ching Siu Tung (1993)

Au lendemain d’une terrible guerre nucléaire, l’eau non polluée est devenue une denrée rare. Inventeur d’un système de purification d’eau, M. Kim a l’intention de renverser le pouvoir en place pour régner en maître sur le pays. Le trio héroïque va alors se reformer, bien décidé à lutter contre ce tyran…

Heroic Trio (1993) fut une tentative foutraque, inventive et jubilatoire de mélanger film de super-héros au féminin avec les codes du cinéma d’action hongkongais. Le film ne rencontrera malheureusement pas le succès escompté mais, qu’à cela ne tienne, il s’agira d’en rentabiliser les rutilants décors en produisant une suite dans la foulée qui sortira sept mois plus tard à Hong Kong. S’il fallait qualifier Executioners d’une analogie littéraire, ce serait comme si Alexandre Dumas était passé directement de Les Trois mousquetaires à Le Vicomte de Bragelonne en oubliant Vingt ans après. Heroic Trio marquait le rencontre et l’association des trois héroïnes, et ce second film saute l’étape de l’âge d’or de leurs exploits pour directement aborder leur crépuscule héroïque dans une tonalité désenchantée.

Cette rupture se fait aussi à travers le genre et l’esthétique du film. Le flamboyant film de super-héros sous influence Hollywoodienne (Batman (1989) et Batman, le défi (1992) de Tim Burton, Dick Tracy de Warren Beatty (1990)) laisse donc place au récit postapocalyptique où la majesté insouciante du trio n’a plus place. Heroic Trio mélangeait action décomplexée avec certains sursauts de noirceur et cruauté qui avaient éventuellement pu désarçonner les spectateurs hongkongais. Executionners est plus uniforme dans son ton mélodramatique et des ajouts (la petite fille du personnage d’Anita Mui) permettant de le renforcer à moindre frais. Tout comme son prédécesseur, Executionners entretient un lien fort avec le contexte socio-politique hongkongais de l’époque. 

La catastrophe nucléaire responsable du chaos ambiant s’inspire d’une vraie peur née de la mise en service de Centrale nucléaire de la baie de Daya en 1993, les hongkongais craignant l’accident et l’infection de leur eau, soit la situation du film. Les antagonistes de Heroic Trio représentaient une allégorie du régime chinois qui avant la rétrocession hantait symboliquement les hongkongais par les noirs desseins qu’il entretenait dans les égouts de la ville, avant de pouvoir agir au grand jour. L’attaque est plus explicite dans Executionners avec ce régime en partie sous joug militaire, ne lésinant pas sur les arrestations arbitraires et les tueries de masses dans une scène où plane explicitement l’ombre des massacres de Tiananmen. 

Dans cet environnement la personnalité de notre trio se trouve empêché dans son héroïsme. Maggie Cheung toujours aussi imprévisible et vénale n’a plus le garde-fou de ses acolytes, Anita Mui ayant abandonné le costume pour son désormais rôle de mère de famille, et Michelle Yeoh la plus empathique étant fortement engagée dans le lien à entretenir entre la population et le pouvoir politique. Il n’y a réellement aucune scène, même à la fin où le trio se trouve réuni et renoue avec sa splendeur d’antan. L’ensemble du film est une suite de rendez-vous manqué entre déchéance et morceaux de bravoures plus individualisés. Cette incapacité s’exprime dans les quatre chansons conduisant et exacerbant le drame en marche durant des rebondissements clés, et le personnage de Takeshi Kaneshiro, sorte de religieux pacifiste manipulé, marque la fin de ces bonnes intentions candides.

Formellement il faut donc oublier la luxuriance d’Heroic Trio avec des décors se résumant à des usines et hangars désaffecté. La photo de Poon Hang-Sang baigne dans une atmosphère grise et cafardeuse d’où surnage peu d’espoir. Ce côté désespéré déteint sur les combats dans lesquels on sent une mainmise plus grande de Ching-Siu-tung par rapport au premier film – il est cette fois crédité en tant que coréalisateur. Les poses iconiques sont rares voire absentes, les affrontements plus brutaux, sanglants, douloureux et moins pourvus en bottes secrètes triomphante. 

D’ailleurs hormis un Anthony Wong aussi théâtral qu’inquiétant en méchant, toute extravagance comic-book est absente dans Executionners. Il y aurait bien la longue montée en puissance voyant Anita Mui prisonnière qui se sculpte un nouveau masque dont les contours se dessinent en ombre pour ses géôliers, mais l’issue vengeresse de la séquence s’éloigne de la grâce du premier film par sa violence. Executionners est une suite surprenante et courageuse qui achève de faire de ce diptyque une tentative des plus singulières.

Sorti en bluray chez Carlotta Films

mercredi 21 juin 2023

Heroic Trio - Dung fong saam hap, Johnnie To (1993)


 La police hongkongaise est confrontée à une série d’enlèvements de bébés. Incapable de mettre fin à ces rapts, elle va devoir compter sur l’aide de la Justicière-volante et d’une chasseuse de primes. Une troisième femme va bientôt se joindre à elles, dotée du pouvoir d’invisibilité…

Heroic Trio est une œuvre qui s’inscrit dans série de tentative d’hybridation entre les spécificités du cinéma de genre hongkongais et une imagerie comics book/manga. Des œuvres comme Dragon from Russia de Clarence Fok ou Saviour of the soul de Corey Yuen (1991) qui précèdent Heroic Trio sont ainsi des adaptations officieuses des mangas Crying Freeman et City Hunter, et plus tard une œuvre comme Black Mask (1996) surfera sur cette vague. Heroic Trio est un film plus spécifiquement marqué par le traumatisme esthétique de la doublette Batman (1989)/Batman,le défi (1992) dans sa direction artistique rétrofuturiste, par l’inspiration expressionniste et brutaliste de certains de ses décors (impressionnant décor d’hôpital qui préfigure les lignes strictes du monde de l’entreprise de Office (2016)). 

Pourtant au pur sens de l’atmosphère burtonien, Heroic Trio opte pour une frénésie esthétique et narrative typiquement hongkongaise. Le projet initial du film était d’avoir un trio de super-héros masculin, mais le casting envisagé (dont Andy Lau et Jackie Chan) s’avère trop onéreux et on bascule ainsi sur une équipe féminine glamour menée par Anita Mui, Michelle Yeoh et Maggie Cheung. On assiste à une sorte d’origin story narrant la rencontre du trio d’abord antagoniste avant de faire front commun contre les forces du mal. Anita Mui, la star la plus glamour des trois et (à ce stade de leur carrière) la meilleure actrice bénéficie du rôle le plus équilibré entre enjeux dramatiques et morceaux de bravoure. Michelle Yeoh est quant à elle la plus accomplie dans le registre de l’action et Johnnie To traduit le plus souvent les tourments de son personnage déchiré par cette « physicalité ». Enfin Maggie Cheung retrouve un emploi déluré et gouailleur que le public hongkongais lui connait (L’Auberge du dragon (1992), All Wells, Ends Well (1992), Green Snake (1992)) alors qu’en occident on reste souvent figé à sa présence papier glacé des films de Stanley Kwan (Center Stage (1990) en tête) et Wong Kar Wai (In the mood for love (2000) bien sûr).

Malgré la narration alerte mais chaotique, on suit tant bien que mal les alliances se faire et se défaire entre nos trois héroïnes pour affronter un eunuque surpuissant hantant les sous-terrain de la ville et enlevant des bébés dans le but d’établir l’un d’entre eux comme futur empereur de Chine. Sous l’amusement, le spectre de la rétrocession est explicite avec cette allégorie du régime Chinois dont l’ombre hante les pensées des locaux, et dont l’idéologie s’apprête à vampiriser les esprits à la source, soit les nouveau-nés. Les élans de cruauté et noirceur surprennent d’ailleurs, dans le sort réservé aux enfants, tant dans le mode réel que dans celui fantastique et sous-terrain, entre trépas brutal et mutation horrifique.

Johnnie To est encore sur ce film dans sa période faiseur sans identité mais à l’efficacité redoutable, et orchestre un récit d’action alerte et spectaculaire, largement secondé par les chorégraphies de Ching Siu-tung. Les pures vignettes comics book éclatent avec brio (ce moment digne d’une planche de Hulk où Anthony Wong reçoit une moto dans le buffet, cet autre instant à la Superman avec ce même Anthony Wong stoppant un train) porté par la photo tour à tour bariolée et ténébreuse de Poon Hang-Sang, assez typique des années 90. 

Tout cela se mélange avec des imageries plus typiquement hongkongaises, que ce soit le polar hard-boiled dans les rixes urbaines mouvementée où Maggie Cheung joue du shotgun, et le renouveau d’alors du wu xia pian fantastique tout en voltiges câblées et effets de montage poétique. L’hybridation fonctionne à plein même si certaines influences sont fort peu discrètes tel ce final reprenant explicitement le Terminator de James Cameron (1984). Heroic Trio est donc un divertissement de haute volée qui ne rencontrera malheureusement pas son public à Hong Kong, ce qui n’empêchera pas Johnnie To de rentabiliser ses onéreux décors dans une suite très différente qui sortira la même année, Executioners

Sorti en bluray chez Carlotta

jeudi 16 février 2023

Dragon from Russia - Hóng Chǎng Fēi Lóng, Clarence Fok (1990)

Deux orphelins, Yao et May, se sont jurés d'être amis pour la vie jusqu'au jour où Yao se fait enlever. Après diverses expérimentations scientifiques, Yao, devenu amnésique, se réveille face à un mystérieux maître des arts martiaux qui l'entraînera à devenir un tueur redoutable

Dragon From Russia est une adaptation libre et officieuse du célèbre manga Crying Freeman de Kazuo Koike et Ryôichi Ikegami, publié entre 1986 et 1988 au Japon. Le retentissement du manga traverse l'Asie et bien sûr le très opportuniste marché hongkongais qui va en proposer sa version sans en en payer les droits, avant celle plus connue (et officielle) de Christophe Gans en 1996. On sent d'ailleurs dans les grandes libertés du scénario une volonté de façonner des prémices différentes afin d'atténuer les similitudes avec le matériau original et éviter un procès. 

Le point de départ est ainsi un peu plus confus avec cette guerre secrètes entre deux groupuscules de tueurs dont l'un va déceler le potentiel du jeune Yao (Sam Hui), l'enlever, lui laver le cerveau et le former afin d'en faire le champion apte à vaincre le camp ennemi. Les origines du simili Crying Freeman diffèrent en en faisant un exilé chinois en Russie vivant des jours paisibles avec son amie May (Maggie Cheung). La romance reste chaste et c'est seulement le souvenir de ces chaleureux moments entre expatriés orphelins qui ravivent l'humanité de Yao, tandis qu'on se déleste du machisme du manga (et du style viril de Koike/Ikegami) pour donner un rôle plus actif à Maggie Cheung dans la rédemption du tueur.

Le film donne dans les grands écarts de ton typique du cinéma HK de l'époque. Le cadre russe initial donne un caractère menaçant et inédit au récit, contrebalancé par le côté des haut en couleur du monde des tueurs et de leurs guerres intestines. Le ton donne dans la grosse comédie cantonaise, avec le maquillage grotesque du mentor joué par le chorégraphe Dean Shek qui durant les scènes d'entrainement de Yao retrouve les facéties de ses travaux aux côtés de Jackie Chan et Sammo Hung dans la kung fu comedy. Sam Hui venant aussi de cette école comique (Games Gambler Plays (1974), The Pivate Eyes (1976 avec sa fratrie Hui)), le premier degré initial s'envole pendant ce long aparté avant de repartir sur les rails du pur film d'action et de gangster. Là aussi on devine les disponibilités tangentes du casting féminin puisque sans que l'on ne se l'explique vraiment, pas moins de quatre héroïnes sont longuement introduites pour apparaître et disparaître tout au long de l'histoire (notamment Loletta Lee jouant la très candide fille du maître), créer des triangles voire carrés amoureux improbables alors que tout cela aurait pu être concentré sur deux protagonistes. Le charisme et le talent des actrices maintiennent l'intérêt, en particulier une très touchante Maggie Cheung tandis que Sam Hui a plus de mal à naviguer entre les registres. 

Le film, s'il est moins léché que la future version de Christophe Gans, surpasse cependant cette dernière en termes d'action pure. Les ruptures de ton permettent les écarts les plus loufoques lors des scènes d'entraînements dignes de Drunken Master, tandis que les débordements sanglants et brutaux s'enchaînent sur tout l'aspect gangster. Les chorégraphies sont nerveuses à souhait, les morts douloureuses et la pyrotechnie impressionne lors des multiples poursuites à motos, voitures et explosions dantesques. Clarence Fok semble avoir tout misé sur le style plutôt que la cohérence dramatique et l'énergie de l'ensemble emporte franchement dans un ensemble redoutablement spectaculaire. A ce titre les vingt dernières minutes constituent un morceau de bravoure de haute volée exploitant tous les registres de l'action en parvenant à enfin maintenir une tonalité homogène. Un pendant très plaisant et plus débraillé à la version de Christophe Gans.

Sorti en dvd zone 2 franaçais chez Pathé

lundi 31 octobre 2022

Moon Warriors - Zhan shen chuan shuo, Sammo Hung (1992)

Fei (Andy Lau), un simple pêcheur, était autrefois un puissant épéiste. Il déjoue une tentative d'assassinat contre le 13e prince (Kenny Bee) et l'aide à reconquérir le trône confisqué par son frère. Croissant de lune (Anita Mui) et Mo-sin (Maggie Cheung) apparaissent comme la future épouse et l'assistance du prince, tout en participant aux combats.

Moon Warriors est un wu xia pian typique, dans ses défauts et qualités, des spécificités du cinéma hongkongais dans ce qu'il a de plus charmant. En ce début des années 90, le wu xia pian retrouve grâce au succès des Swordsman produit par Tsui Hark un nouvel âge d'or qui entraîne dans la logique commerciale de Hong Kong une surproduction massive du genre. Moon Warriors dans son script ne se distingue pas des sommets de l'époque (L'Auberge du Dragon de Raymond Lee (1992), The Bride with the white hair de Ronny Yu (1993), Swordman 2 de Ching Siu Tung (1993)) et souffre des spécificités de production hongkongaises. On a ainsi l'impression dans la première demi-heure de change plusieurs fois de direction narrative et de protagonistes principaux. 

On est tout d'abord focalisé sur la cavale du prince déchu joué par Kenny Bee et l'amour secret que lui voue son acolyte Mo-Sin (Maggie Cheung), avant de vriller sur l'amitié du prince avec le modeste pêcheur Fei (Andy Lau) qui lui a sauvé la vie. Nouvelle rupture de ton lorsque Fei doit protéger Croissant de lune (Anita Mui)la future épouse du prince, les deux tombant amoureux dans l'aventure. Cette narration brinquebalante est en grande partie dû à l'effervescence de la production locale qui sollicite énormément ses stars. On devine ainsi que les étranges entrées et sorties de Maggie Cheung du récit (qui sur cette période 92/93 atteint son pic de popularité et de productivité à Hong Kong où elle est partout, dans tous les genres et registres dramatiques) vient d'aléas de planning avec lesquels a dû jongler Sammo Hung - qui explique d'ailleurs très bien dans les bonus du dvd une astuce de cadrage pour filmer un dialogue avec Kenny Bee que les acteurs n'ont jamais tournés ensemble.

Mais l'habitué du cinéma de Hong Kong est coutumier de ce type de rupture de ton et l'on finit par se prendre au jeu dans chacun des segments du film, par le charisme des acteurs et la facture superbe du film. Le quatuor amoureux Kenny Bee/Andy Lau/Maggie Cheung/Anita Mui déborde de charisme à défaut de fil rouge narratif tenu, celui émotionnel fonctionne parfaitement, que ce soit la romance naïve et coupable Andy Lau/Anita Mui tout en charme suranné, ou une Maggie Cheung torturée à souhait dans sa dévotion. Sur la cohérence du récit, Sammo Hung ne nous laisse guère le temps de trop nous poser de questions en nous pilonnant tous les quarts d'heure de phénoménales joutes martiales chorégraphiées de manière virtuose par Ching Siu Tung. Une forêt de bambou dont le sous-sol dissimule des ninjas, des adversaires se substituant à des dames de compagnies derrière un cerf-volant, la conclusion où un orque meilleur ami du héros (!) vient lui sauver la mise d'un coup d'aileron dans un moment critique, les idées folles abondent, exécutées avec une célérité, une énergie et une science du montage impressionnante. 

Le rythme effréné ne se ralenti que pour justement nous caractériser les personnages selon des motifs certes simples mais efficace pour nous attacher à eux. Le contraste entre le statut noble du prince et la désinvolture de Fei qui s'adresse à lui sans cérémonial scelle leur lien amical, cette même différence sociale sème la discorde puis finit par lier Fei et Croissant de lune. Sammo Hung pose dans ces instants une imagerie contemplative et romantique, alternant splendides décors studio et extérieurs somptueux porté par de belles compositions de plan, une photo stylisée de Arthur Wong. En définitive le côté bricolé n'est pas déplaisant, le mélodrame fonctionne à merveille et l'action décomplexée emporte le morceau. Tout ce que l'on aime dans le cinéma hongkongais de l'âge d'or. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Pathé