Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mardi 5 décembre 2017

Le Procès Paradine - The Paradine Case, Alfred Hitchcock (1947)

L'avocat Anthony Keane est chargé de la défense de Mrs. Paradine, qui est accusée d'avoir assassiné son riche mari aveugle. Fasciné par la beauté de sa cliente, il se laisse aisément persuader de son innocence, d'autant plus qu'il ne tarde pas à s'amouracher d'elle, bien que marié lui-même avec une femme présentant toutes les qualités.

Le Procès Parradine est le dernier film d’Hitchcock réalisé pour le compte du producteur David O. Selznick. Ce dernier qui avait invité et fait faire ses premiers à Hollywood à Hitchcock qui passait de la totale liberté de sa période anglaise à l’interventionnisme du nabab hollywoodien. La fantaisie et l’inventivité d’Hitchcock allait ainsi se confronter à la rigueur d’O. Selznick avec le somptueux mélodrame gothique Rebecca (1940) et l’inventif mais plus mineur La Maison du Docteur Edwardes (1945). Entretemps Hitchcock aura su appréhender le système hollywoodien et s’épanouir hors du giron de son « parrain » en signant notamment Lifeboat (1944) pour la Fox et surtout Les Enchaînés (1946) dont la pré-production fut financé par O.Selznick contraint de revendre le projet à la RKO pour combler les dépassements de Duelau soleil (1947). Le Procès Parradine est donc leur dernière collaboration commune, O.Selznick échouant à faire signer un nouveau contrat à Hitchcock désormais émancipé. Les frustrations s’amoncèlent donc une nouvelle fois pour le réalisateur un sujet imposé et écrit par Selznick dans sa première mouture - adapté d’un roman de Robert Smythe Hichens – avant d’être remanié par Alma Reville, Ben Hecht et James Bridie. Il en va de même pour le casting où celui envisagé par Hitchcock (Laurence Olivier (Anthony Keane), Greta Garbo (Anna Paradine) et Robert Newton (André Latour)) est remplacé par des stars où espoirs potentiel sous contrat chez O.Selznick avec Gregory Peck, Allida Valli et Ann Todd. Le film constitue donc un Hitchcock assez mineur et pas particulièrement palpitant dans sa trame judiciaire. Il trouve pourtant un vrai intérêt par les trouvailles formelles et les parallèles intéressants avec d’autres œuvres du Maître du Suspense.

Le premier élément frappant est la façon dont Le Procès Parradine semble constitue le pendant inversé de Rebecca. Le personnage-titre de ce film brillait par son absence physique (puisqu’étant décédé) tout en imprégnant tous les personnages marqués par son souvenir, en hantant tous les oppressants décors symboles de son aura maléfique. Sa présence invisible empêchait Joan Fontaine de s’approprier son nouveau foyer et son époux, le surnaturel sous-jacent contrebalançant avec une obsession plus psychanalytique à travers la gouvernante Mrs Danvers. Dans Le Procès Parradine, l’accusée Mrs Parradine (Allida Valli) semble être l’incarnation vivante de Rebecca (son allure correspondant au portrait peint vu d’elle dans le film et au semblant de description du livre de Daphné Du Maurier) et plutôt que de les laisser deviner, Hitchcock donne à voir son influence et sa séduction néfaste envers ceux qui daignent l’approcher. La dualité blonde/brune, ténèbres/lumières et vice/vertu s’illustre dans le triangle amoureux avec l’avocat Kean déchiré entre son épouse Gay (Ann Todd) et Mrs Parradine. 

Nous découvrons Mrs Parradine en ouverture dans les clairs/obscurs de sa demeure où elle joue du piano en robe noire, la fascination et le mystère qu’elle dégage s’amorçant dans un mouvement de caméra saisissant un visage faussement paisible et troublé par un regard incertain entre bonté et folie. A l’inverse Gay apparait dans un décor domestique lumineux au blanc dominant à l’image de sa blondeur « pure » et ses tenues blanches. L’érotisme, le désir et la manipulation irriguent les rencontres pourtant chastes de Keane et Mrs Parradine en prison quand la tendresse du couple Keane/Gay parait bien timorée alors que plus tactile. Hitchcock renoue d’ailleurs avec l’obsession amoureuse purement formelle de Rebecca le temps d’une scène magnifique où Kean visite la maison de campagne des Parradine et se trouve comme hypnotisé dans la chambre de Mrs Parradine dont la personnalité inonde les lieux. 

 Il est dommage que l’interprétation inégale et les péripéties laborieuses gâchent cette approche. La raideur et la distinction anglaise d’un Laurence Olivier aurait rendu la bascule vers un désir fiévreux bien plus significatif qu’avec le trop propre sur lui Gregory Peck, plus intéressant dans la faillite finale de son personnage dans les scènes de procès. De même Hitchcock ne semble pas avoir un grand intérêt pour Ann Todd, pendant trop tiède à la présence envoutante d’Allida Valli qui suscite tout son intérêt. Cela casse d’ailleurs l’intéressant parallèle entre le couple Gregory Peck/Ann Todd et son possible futur qu’incarne celui de Charles Laughton/Ethel Barrymore, la bienveillance de Barrymore ne pouvant plus rien pour le nihilisme amer de Laughton. 

La prestation de celui-ci est toutefois l’occasion d’une critique en filigrane de de la corruption de cette haute société anglaise bouffie de sa supposé supériorité, notamment lors de la scène où il tentera de séduire Ann Todd. C’est donc des personnages ambigus plutôt que des «gentils » que naîtra l’émotion. La connexion entre Mrs Parradine et le valet André Latour (Louis Jourdan dans son premier rôle hollywoodien) se ressent ainsi par la seule mise en scène avec ce panoramique où Allida Valli semble comme deviner la présence de Jourdan en arrière-plan lors de son arrivée dans la salle d’audience. 

C’est là que la tragédie se noue par la réalisation inventive d’Hitchcock avec ses plongées, ses mouvements où alternent l’expression de la présence hiératique et domination de Mrs Parradine, la peur de Gay en spectatrice discrète voyant son époux perdre pied. Les plans rapprochés servent à saisir les âmes en perdition, que ce soit un Gregory Peck dépassé, Louis Jourdan et ses désirs contradictoire ou l’observateur goguenard de la douleur des autres qu’est Charles Laughton. Mais c’est surtout Allida Valli maudissant de sa haine et son mépris Gregory Peck qui marque durablement, la photo de Louis Garmes jouant parfaitement du contraste de sa robe noire et de la pâleur de son visage, le tourment et la passion dans une même image ambiguë. C’est réellement là la vraie conclusion du film plutôt que le double épilogue final avec des figures qui n’auront jamais su réellement nous intéresser. 

Sorti en Bluray chez Carlotta

mardi 3 janvier 2012

Le Mur du Son - The Sound Barrier, David Lean (1952)


John Ridgefield est un riche magnat du pétrole qui, en tant que propriétaire d'une usine de construction aéronautique, conçoit également des avions. Tony Garthwaite, pilote d'essai, ancien pilote de chasse pendant la Seconde Guerre mondiale, est employé par Ridgefield après son mariage avec Susan, la fille de ce dernier. Les tensions entre le magnat et sa fille, présentes depuis la mort du frère de Susan lors d'un vol effectué sous l'impulsion de son père, sont accentuées lorsque Garthwaite effectue des essais de vol dangereux dans un nouveau prototype qui doit franchir le Mur du son.

David Lean nous offre un ébouriffant et exaltant livre d'image avec cette fascinante évocation du courage des pionniers de l'aviation. Comme toujours le réalisateur mêle avec brio spectaculaire et humain, les exploits aériens étant profondément liés au drame familial se déroulant au sol. Les protagonistes du film se divisent ainsi clairement entre les "croyants" et les sceptiques. Les croyants son symbolisé par un Ralph Richardson qui domine la distribution avec cette figure d'industriel et ancien pilote, passionné et exalté par le défi technique symbolisé ici par la mythique Mur du Son.

Les non croyant se trouvent paradoxalement être de son propre sang avec son fils Chris (Denholm Elliott surtout connu pour son tardif rôle de Marcus Brody dans les Indiana Jones) qui n'a pas l'étoffe et est effrayé par les airs, et sa fille Ann Todd. Cette dernière souffre en silence de voir son époux (Nigel Patrick) faire le pilote d'essai pour les vols expérimentaux à haut risque des appareils de son père.

Partagé entre ses deux visions, le film alterne séquences de plus en plus angoissées au sol avec d'autres où l'ivresse des airs et le mélange de danger et d'excitation se ressentent comme rarement. La vérité criante de ces deux aspects n'est pas due au hasard, le scénario de Terence Rattigan s'inspirant d'une série d'articles sur la réelle perte que subit le concepteur Geoffrey de Havilland lorsque son fils périt en voulant franchir également le Mur du Son.

L'évènement est évoqué dans le film mais le script préfère réutiliser les évènements avec des personnages imaginaires, tout en tournant l'exploit à l'avantage des anglais puisque le Mur du Son fut franchi en réalité par l'américain Chuck Yeager au sein de la US Air Force. Les séquences de vol sont techniquement époustouflantes, entre trucage (les passages dans le cockpit avec les vrais acteurs et une incrustation et/ou rétro projection parfaite) et vrais moments dans les airs aux vues impressionnantes.

Lean a eu accès au dernier cri technologique de l'époque lors du tournage prêté par la de Havilland Comet (responsable du premier avion de vol commercial justement) dont le biplace de Havilland Vampire est utilisé dans la scène où Nigel Patrick et Ann Todd font un aller-retour entre l'Angleterre et l'Egypte toujours dans cette volonté de vanter les possibilités de l'aviation.

Le culte des airs se paiera au prix fort, tant pour les pilotes prêt à tout risquer pour dépasser les limites que pour leurs familles. Ann Todd comme toujours excellente traduit bien cette détresse tandis que le casting masculin s'avère plutôt fade entre les peu charismatiques Nigel Patrick et John Justin. C'est donc tout naturellement lors d'une séquence entre Ralph Richardson et Ann Todd qu'on atteint le clou du film lorsque cette dernière est gagnée malgré elle par la fièvre de l'aviation. Venue voir son père pour un tout autre sujet, leur conversation se voit complètement détournée par l'excitation des informations radio sur l'exploit sur le point d'être enfin accomplit, le franchissement du Mur du Son.

Lean réussi l'exploit d'être encore plus intense que les précédentes scènes de vol avec justement moins de moments en avion (si ce n'est quelques inserts) pour justement s'attarder sur l'écoute anxieuse du père et de la fille sur le défi en cours. Une belle manière d'exprimer cette fois en le progrès par un angle plus humain que technique et ainsi bien plus galvanisant. La belle et sobre dernière scène montre que les non-croyant son désormais convertis, tout comme le spectateur.

Sorti en dvd zone 2 anglais au sein du coffret consacré à la période anglaise de David Lean et plusieur fois évoqué sur le blog.

Extrait

dimanche 9 octobre 2011

Madeleine - David Lean (1950)

Madeleine Smith, jeune fille de bonne famille, entretient une liaison secrète avec Emile L’Anglier, immigré français et simple employé de bureau. Comme son père la destine à M. Minnoch, un homme de bonne naissance, Madeleine Smith ne se résout pas à présenter L’Anglier à ses parents. Face à l’insistance du jeune homme à être introduit au sein de la famille Smith, Madeleine préfère rompre et se fiance selon la volonté de son père. Possédant des lettres enflammées de Madeleine, Emile L’Anglier exerce bientôt un chantage auprès de la jeune fille.

Après l'échec commercial de son pourtant très beau Les Amants Passionnés, David Lean allait connaître une déconvenue plus grande encore avec ce Madeleine assez mineur (et qu'il considérait comme son plus mauvais film) mais pas inintéressant. Le film le voit revenir à l'intrigue en costume avec cette transposition d'un fait divers qui fit grand bruit dans l'Ecosse du XIXe, le procès de Madeleine Smith jeune fille de bonne famille accusée d'avoir assassiné à l'arsenic un amant roturier trop pressant. Lean adapte en fait une pièce de théâtre inspirée des évènements dans laquelle jouait Anne Todd et qui devenue l'épouse du réalisateur entre temps lui propose (ce sera une forme de cadeau de mariage) de mettre en scène l'histoire pour le cinéma.

Le principal problème du film est le manque de liant entre les différentes directions que prend le récit, tour à tour romance en costumes, film de mœurs tandis que la dernière partie bascule dans le film de procès. Prise individuellement chacune de ses parties n'est pas dénuée d'intérêt mais l'ensemble à bien du mal à former un tout captivant jusqu'au bout. C'est le tout début du film qui enchante réellement lorsque Lean laisse échapper son goût pour les ambiances romantiques teintées d'ombre.

On pense beaucoup à une sorte de brouillon de La Fille de Ryan (sans le cadre politique) par certaines similitudes : ici Madeleine (Ann Todd) est donc une jeune fille engoncée dans un milieu bourgeois codifié dont elle pense qu'il rejettera l'élu de son cœur, un modeste travailleur français Emile L’Anglier. Cet amour interdit occasionne donc de bien belles séquences lors des rencontres nocturnes secrètes chuchotées des deux amants, et surtout une en campagne ou le montage alterné en un bal populaire de village et les étreintes du couple en forêt exprime une touche sexuelle inattendue de la part de Lean encore timide de ce côté-là.

A nouveau on pensera à une ébauche de la magnifique et longue scène d'amour en pleine nature de La Fille de Ryan. Cet aspect sexuel sous-entend une thématique de la soumission courant à travers les rapports de Madeleine avec les figures masculines du film. Il y a Emile (Ivan Desny) bien sûr qui même rejeté parvient à faire céder à lui Madeleine lors d'une scène d'un érotisme troublant, et qui passera de l'amoureux transi à l'amant pressant et finalement intéressé.

On trouve ensuite la figure du père autoritaire et intimidante incarné par Leslie Banks et dont Madeleine guette chaque réaction avec appréhension. Le moins ménagé par les évènements sera finalement le plus recommandable William Minnoch (Norman Wooland) prétendant doux, prévenant et attentionné, sans doute trop quand Madeleine ne semble céder malgré elle qu'aux hommes qui la malmènent.

Tous les moments du film dans cette veine trouble sont souvent passionnant notamment par le jeu ambigu de Ann Todd (victime ou manipulatrice ?) jamais aussi à l'aise que dans ce type de personnages torturé et contradictoire. La reconstitution est somptueuse et Lean par une mise en scène ample et élégante la met bien en valeur tout en exprimant par l'image les zones d'ombres du récit.

Malgré l'astuce du scénario qui nous laisse jusqu'au bout dans un entre deux indécis quant à la culpabilité de Madeleine, la partie criminelle déçoit et le procès final tout en joutes verbales (même si Lean essaie de dynamiser le tout en insérant les témoignages à contretemps durant les plaidoiries) s'avèrent assez interminables. Dans une veine proche, le Madame Bovary de Minnelli est bien plus réussi dans cette même tradition de la grande héroïne tragique d'inspiration littéraire XIXe trahie par ses désirs. Un petit Lean donc mais certainement pas un mauvais film.

Le film sera disponible en dvd zone 2 français en novembre chez Carlotta dans un coffret réunissant 4 autres films de la période anglaise de Lean : Breve Rencontre, Ceux qui servent la mer, Les Amants Passionnés (déjà évoqués sur le blog), L'Esprit s'amuse et Heureux Mortels le tout gorgé de bonus. Pour les anglophones je recommande quand même vivement le très abordable coffret zone 2 anglais qui contient 10 films soit toute la période anglaise de Lean et doté de sous-titres anglais. C'est nettement moins onéreux que le futur coffret Carlotta (dans les 20 euros sur amazon) et vous aurez 5 films de plus, intéressant non ?
Extrait des premières minutes

mardi 12 avril 2011

Les Amants Passionnés - The Passionate Friends, David Lean (1949)


Les amants passionnés étaient amoureux lorsqu'ils étaient jeunes, mais depuis se sont séparés. Elle a épousé un homme plus âgé. Puis Mary Justin revoit Steven Stratton et ils font une dernière folie ensemble dans les Alpes.

The Passionate Friends est un film semble t il mal aimé dans la filmographie de David Lean, car il a le tort d'arriver après un des films les plus célébré du réalisateur sur ce même thème de l'adultère, Brève Rencontre. Sans être aussi réussi, Les Amants passionnés (adapté d'une nouvelle de HG Wells) vaut bien plus que cette réputation de décalque et propose au contraire une belle variation du classique de 1945.

Comme presque tout les premiers film de David Lean, Brève Rencontre était scénarisé par la dramaturge Noël Coward (qui partage même la réalisation du premier Lean Ceux qui servent la mer) dont l'influence s'y faisait fortement ressentir. Brève Rencontre était ainsi un film étouffant où l'adultère était (certes pour des raisons de censures) plus désiré que réellement consommé, le poids de la moralité et des apparences pesant comme une chape de plomb sur les amants auquel aucune issue n'était offerte. The Passionate Friends est un film fort différent, lumineux, radieux et aux romantisme visuellement flamboyant qui le rapproche bien plus que Brève Rencontre de l'idée qu'on peut se faire d'un film de David Lean. Il n'en comporte pas moins des zones d'ombres angoissantes et la différences de traitement tient du fait que cette fois les personnages sont bien plus responsables de leur amours contrariées que la société inquisitrice de Brève Rencontre.

Mary Justin (Ann Todd) femme d'un banquier richissime est lors de la première nuit d'un séjour en Suisse assaillie par les souvenirs d'un amour oublié avec Steven Stratton (Trevor Howard dans un rôle voisin de Brève Rencontre), le hasard faisant que ce dernier vient d'emménager dans la chambre voisine du même hôtel. Une narration en flashback s'amorce donc où l'on découvre ce qui sépara le couple neuf ans plus tôt. Le même type de procédé dans Brève Rencontre ne nous cachait rien des sentiments les plus intimes de Celia Johnson par la voix off, mais ici c'est plus par la texture même de ce souvenir qu'il faut lire les pensées de Mary et c'est en quelque sorte Lean le visuel qui prend le pas sur Coward le littéraire. Ainsi Mary retrouve Steven le temps d'une soirée de nouvel an fastueuse et d'un coup les images de leurs passé amoureux commun affluent sans prévenir, teinté d'une photo d'un blanc immaculé opposé aux teintes réaliste du présent.

Epouse rangée au train de vie luxueux, elle a abandonnée toute sa fougue et sa passion à cette époque pour un mariage de convenance avec le riche banquier incarné par Claude Rains. C'est là toute la différence avec Brève Rencontre, Ann Todd refusant un amour réciproque qui lui tend les bras pour des raisons plus (l'abandon à l'autre que demande un amour aussi intense l'effraie) ou moins (le confort matériel de sa vie actuelle) louables. si Lean réserve quelques séquences d'une beauté sidérantes aux deux amants (le dîner chez Stratton alors que la soirée jette ses premières ombres dans l'appartement) l'ouverture même du film nous a déjà donné la réponse sur son choix malheureux.

Etonnement, les retrouvailles annoncées lors du retour au présent offre un moment finalement bref et amer. Les sentiments intacts se devine le temps d'un périple enchanteur dans les montagnes suisse mais Ann Todd à nouveau assaillie par cet amour qu'elle ne peut oublier comprend qu'elle a laissé passer sa chance. Si les époux étaient quasiment absents dramatiquement du récit dans Brève Rencontre, Claude Rains ici par sa composition poignante donne à voir le terrible regard de celui qui est trompé.

Il faut voir sa détresse lorsqu'il voit le visage défait d'Ann Todd après qu'elle ait quitté une ultime fois Trevor Howard lors d'une des plus belles scènes du film. Il comprend alors qu'elle ne ressentira jamais ce genre d'émotion pour lui et en est brisé.

Le film déçoit néanmoins dans sa dernière partie en n'osant pas aller au bout de cette noirceur où Ann Todd se retrouve abandonnée par son amour et rejeté par son mari. La conclusion moins ouvertement dramatique qu'attendue (problème de censure encore ?) laisse donc place à une variante de celle de Brève Rencontre plus porté sur une résignation sereine que le romantisme désespéré, ce qui peut laisser un certain sentiment de frustration. Un très beau film néanmoins dominé par l'interprétation superbe de Ann Todd et Claude Rains, Trevor Howard semblant plus en retrait.

Sorti uniquement en dvd zone 2 anglais. Je recommande vivemen d'ailleurs l'acquisition du coffret anglais consacré à la période anglaise de David Lean qui regroupe ses dix premiers films dont celui ci (et les plus connus Oliver Twist, Brève Rencontre et De Grande Espérances tout les autres sont inédits en France) doté de sous-titres anglais, sublimement restaurés (voyez les captures !) et trouvable a prix tout à fait abordable sur amazon ou play entre autres.

vendredi 21 janvier 2011

Le Septième Voile - The Seventh Veil, Compton Bennett (1945)


Une nuit d'été Francesca Cunningham, autrefois pianiste mondialement renommée, s'échappe de sa chambre d'hôpital et tente de se suicider en sautant d'un pont. Elle est sauvée et ramenée à l'hôpital où elle suit une thérapie avec le Dr Larsen. Celui-ci veut absolument connaître les évènements et les personnes qui l'ont conduite à attenter à sa vie.

The Seventh Veil est un des film les plus populaire et célébré du cinéma britannique, son mélange puissant de mélodrame, romance et psychanalyse n'ayant rien perdu de sa force. La séquence d'ouverture happe d'emblée dans ce tourbillon d'émotions exacerbée lorsqu'une jeune patiente s'évade de sa chambre d'hôpital pour se suicider en se jetant d'un pont. Sauvée de justesse, elle est prise en main par le Docteur Larsen (Herbert Lom) qui va chercher à savoir ce qui l'a conduite à ce geste. Ce dernier a une théorie originale pour guérir les âmes tourmentées. A l'image de Salomé lors de sa célèbre danse, l'esprit humain dispose de sept voile dont il se délestera selon l'interlocuteur. A des amis proches trois ou quatre voiles peuvent être écartés, à un être aimé cela peut aller jusqu'au sixième voile mais il restera toujours le jardin secret et intime qu'est le septième voile. C'est pourtant bien ce septième voile que devra lever le Docteur Larsen s'il souhaite connaître la nature du mal de Francesca (Ann Todd).

Le Septième Voile est un des premiers films (avec La Maison du Docteur Edwardes de Hitchcock sorti la même année) à user de la psychanalyse comme l'un des moteur dramatique d'une trame narrative et certains aspects pourront sembler lourds et démonstratifs (toute les longues tirades de Lom entre chaque grands tournant du récits où il explique les réactions de Ann Todd) au spectateur moderne mais le réel brio de Compton Bennett pour traduire cela visuellement et les performances des acteurs rendent le tout finalement très fluide.

La preuve en est de la séquence d'hypnose qui amorce un long flashback jusqu'à l'adolescence de Francesca où un fondu enchaîné progressif (qui annonce les expérimentations de Mankiewicz dans Soudain l'été dernier) incruste le passé dans le présent, les éléments autour d'Ann Todd sur le divan s'estompant par un jeu sur la profondeur de champ séparant les deux mondes pour peu à peu pour donner corps à cette nouvelle réalité. Les nombreuses transitions en fondus enchaînés, les effets de montages s'accrochant à un objet d'une séquence à une autres et les ellipses constamment déroutantes appuie cet effet de rêve et de souvenir dans lequel on s'enfonce plus profondément.

On découvre ainsi la jeune Francesca amenée à séjourner chez un oncle à la parenté vague suite à la mort de son père. Célibataire froid et distant, Nicholas (James Mason) ne prête guère attention à elle jusqu'au jour où il découvre ses exceptionnelles aptitudes au piano. Dès lors s'engage un apprentissage impitoyable destiné à en faire une artiste virtuose.

La nature de leur lien devient trouble dans la manière impitoyable et autoritaire qu'à le tuteur d'écarter le premier prétendant sérieux de Francesca. James Mason tout en ambiguïté s'avère aussi bienveillant qu'inquiétant, délivrant de son timbre suave les saillies les plus cruelles et sa prestance nonchalante pouvant être brisée à tout moment par des élans de brutalité. Mais comme souvent avec lui la subtilité de l'interprétation est telle que le vrai sentiment caché par ses attitudes contradictoires n'est bientôt plus un secret. Ann Todd aussi à l'aise en jeune fille sautillante qu'en jeune femme torturée trouve là le rôle de sa vie.

La nature involontairement autobiographique de son personnage soulève quelques moment d'une fulgurante intensité à son interprétation. Elle même fille d'un pianiste elle fut destinée à une grande carrière de musicienne avant que son incapacité à se produire devant une audience ne stoppe net ce bel avenir. Deux scènes du film font écho à cette expérience personnelle, la première lorsque adolescente elle est punie de coup de bâton sur les mains par un professeur ce qu'il empêche d'être à son niveau lors d'une audition qu'elle va rater. La seconde est lors de son premier concert où terrassée par l'anxiété elle s'évanouit sur scène après sa performance.

Toute les scène musicales sont d'ailleurs brillantes, le premier rapprochement entre Francesca et Nicholas au piano, le fameux premier concert où le lien musique/image se fait virtuose dans le montage porté par une Ann Todd possédée et également le concert au Albert Hall où le cadrage dévoile un Mason fier (et amoureux) en coulisse parallèlement à Francesca au sommet de son art face à son instrument sur du Rachmaninoff. La formation de Ann Todd lui permet d'ailleurs de jouer elle même de nombreux moments (les plan d'inserts trop virtuose étant eux assuré par la pianiste Eileen Joyce) accompagné par l'orchestre du London Philarmony Orchestra pour l'occasion.

Sans trop en dévoiler la nature du trouble de Francesca viendra du doute qu'un terrible évènement lui donnera sur sa capacité à jouer à nouveau. La dernière partie donne donc la part belle à Herbert Lom et à sa thérapie de guérison, où Francesca devra faire face à ses peurs et ses sentiments pour pouvoir pratiquer son art. Malgré le côté surexplicatif de cette touche psychanalytique elle distille l'émotion de manière inédite et forte car on a plus l'habitude de ce type d'artifices dans un thriller que dans un drame. La magnifique scène finale permet donc à une Francesca désormais apaisée et équilibrée d'ouvrir les yeux sur le seul homme où se confond son amour pour la musique et celui de son coeur de femme. Le Septième voile est levé.

Le film est un succès immense l'un des plus grand du cinéma anglais avec 18 millions d'entrée et recevra l'Oscar du scénario pour son originalité tandis que les carrière de Ann Todd et Herbert Lom seront lancées. Quant à James Mason c'est une perfomance mémorable de plus au compteur et parmi ses plus reconnues.

Sorti en dvd zone 2 anglais mais dépourvu du moindre sous titres anglais comme français. Cela reste tout de même très accessible si on a un niveau d'anglais acceptable le film en vaut la peine !