Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com et suivre le blog sur twitter à http://twitter.com/#!/JustinKwedi

Pages

lundi 6 juin 2011

Rebecca - Alfred Hitchcock (1940)


Un jeune Lord anglais emmène sa jeune épouse dans son manoir où plane le souvenir de sa première femme, Rebecca…

Premier film américain d’Hitchcock, Rebecca marque aussi la rencontre et le début de la difficile collaboration entre le Maître du Suspense et le nabab David O’ Selznick. A juste titre, Hitchcock ne considérera jamais le film comme totalement sien malgré sa popularité dans sa filmographie. Sorti grand vainqueur du chantier Autant en emporte le vent, O’ Selznick en producteur omnipotent qu’il est imposera plus d’une fois ses vues à son réalisateur en pleine découverte du système hollywoodien. De cette rencontre entre le plus indépendant des réalisateurs classiques et le plus interventionniste des producteurs va pourtant naître un résultat prodigieux.

Daphné Du Maurier avait détestée la manière dont Hitchcock avait totalement déconstruit son Auberge de la Jamaïque, première des adaptations qu’il lui consacrait (Les Oiseaux suivraient beaucoup plus tard). En effet pour Hitchcock les romans qu’il transpose ne constituent qu’un matériau de base, un outil destiné à être malmené et autour duquel il va apposer sa touche. Atterré par un premier traitement typiquement hitchcokien et bourré d’humour anglais, O’ Selznick (si attaché à l’adaptation littéraire prestigieuse tout au long de sa carrière) lui impose une fidélité absolue au déroulement du livre de Daphné Du Maurier. Sans atteindre les proportions épiques de Gone with the wind le casting sera également source de débat.

Margaret Sullavan, Vivien Leigh (réclamé par son époux Laurence Olivier), Olivia de Havilland (qui se désistera lorsqu’elle saura que sa sœur Joan Fontaine est en compétition), Loretta Young, une toute jeune Anne Baxter se disputeront ainsi le rôle qui échoira à Joan Fontaine, grande gagnante suite à ses essais filmés alors que Hitchcock et O’Selznick étaient peu convaincus au départ. Auréolé de son rôle torturé dans Les Hauts de Hurlevent (Rebecca étant déjà une sorte de variation autour de Jane Eyre pas de surprise à le voir passer de l’univers des Brontë à celui de Du Maurier) Laurence Olivier s’imposera lui après que le premier choix Ronald Colman (avec le recul sans doute trop séduisant et pas assez fragile) se soit désisté.

Last night I dreamt I went to Manderley again…

Le roman et le film s’ouvre sur cette même phrase pleine de mystère. La mise en scène d’Hitchcock, au diapason des promesses de cette entrée en matière impose alors d’emblée l’étrangeté et la confusion de sentiments qui courra tout au long du film. Tandis que la voix off de Joan Fontaine poursuit la description des lieux en prononçant les mots de Daphné Du Maurier, la caméra les accompagne en traversant le portail plus les allées fantomatiques de Manderley sur le score magique de Frank Waxman. Au bout du chemin, c’est la découverte de la beauté triomphante et majestueuse de Manderley, magnifiée par la photo de George Barnes qui lui donne une aura lumineuse et élégiaque qui s’assombrit peu à peu pour ne conserver que l’aspect gothique et menaçant. Une introduction chargée d’atmosphère où l’espoir, l’angoisse et le regret qui traverseront le récit s’exprime avec force.

Comme annoncé, le film est d’une grande fidélité au roman. Parmi les changements les plus marquants, on trouve la mort de Rebecca transformée en « accident » à cause de la censure pour ne pas faire de son auteur un des héros et un meurtrier à la fois. La fin ouverte et mélancolique du livre se fait plus explicitement morale avec le destin flamboyant (c’est le cas de le dire) de Mrs Danvers dont on ne devinait pas le sort chez Du Maurier. C’est l’occasion pour Hitchcock de déployer sa virtuosité dans une incroyable séquence d’incendie et de conclure sur une note plus ambiguë que le laisse paraître le supposé happy end.

Entre les diktats d’O’Selznick (l’arrivée à Manderley est typique des canons Selznick avec un émerveillement proche de la découverte de Tara où du ranch de Duel au Soleil) et le respect du livre, Hitchcock impose pourtant magistralement sa patte. Le tournage en studio lui permet d’entièrement façonner Manderley à sa guise dont il fait comme dans le roman le troisième personnage. Manderley avait été inspirée à Du Maurier par un souvenir d’enfance de la visite du domaine Milton chez un ami de ses parents.

Il en reste des traces dans l’approche visuelle du réalisateur avec une Joan Fontaine dont la silhouette frêle s’égare dans des décors gothiques d’une ampleur et d’une richesse inouïe, avec un jeu stupéfiant sur la profondeur de champs. C'est une petite fille impressionnée et ne se sentant pas à sa place qui est ainsi éblouie et apeurée par le passé pesant de Manderley qui s'impose à elle. L’héroïne sans nom (narration à la première personne oblige et conservée tel quel) s’associe ainsi d’autant plus à l’écrivain, Joan Fontaine la baptisant même Daphné de Winter durant le tournage pour mieux s’imprégner de son personnage.

Elle délivre là une formidable prestation, tout en fragilité contenue et le script lui confère un peu plus d’assurance que le livre en déplaçant certains évènement notamment le bal costumé ici à son initiative. Laurence Oliver, orageux et anxieux est tout aussi bon et le fossé de communication entre qui les perdra se ressent ainsi autant par leurs échanges que les ombres chargées de secrets de Manderley et les corridors immense qui les séparent.

Les personnages secondaires les plus caustiques permettent néanmoins à Hitchcock d’offrir quelques pointes d’ironie. Le mépris absolu avec lequel Mrs Van Hopper prononce Mrs De Winter en toisant dédaigneusement Joan Fontaine est terriblement cinglant et que dire de Georges Sanders (plus collet monté que dans le livre) l’abjection incarnée en Favell.

O’Selznick avait pourtant vu juste, c’est quand il joue la carte du grand mélodrame ténébreux que le film envoûte. Judith Anderson en Mrs Danvers impose une présence fascinante, elle est la projection de l’esprit torturé de cette Rebecca que dont on devine l’aura malfaisante à chaque instants (formidable scène où elle pousse Joan Fontaine au suicide). Par la tension sourde qu’il instaure lors de l’aveu de Max de Winter à son épouse sur la disparition de Rebecca, Hitchcock contourne formidablement la censure. Si les dialogues parlent d’accident, la façon oppressante qu’a la caméra de traverser les lieux durant le récit de De Winter ne laisse aucun doute.

Finalement l’ensemble ne pêche que lorsqu’il s’éloigne de cette veine torturée et esthétisante dans la dernière partie où vient l’heure des explications (déjà laborieuse dans le livre) mais le final grandiose marque durablement. Tous ces efforts conjugués conduiront au second triomphe consécutif aux Oscars pour O’ Selznick avec 9 nominations (dont meilleur réalisateur pour Hitchcock qui ne l’obtiendra ni cette fois ni jamais) et obtention du meilleur film et meilleure actrice pour Joan Fontaine. Des distinctions entièrement méritées pour ce grand film.


Sorti en dvd zone 2 français mais plutôt se pencher sur la somptueuse édition Criterion sortie en zone 1. Restauration magnifique, bonus précieux avec notamment les fameux mémos dont O'Selznick bombardait ses collaborateurs, les essais de toutes les actrices ayant auditionnés pour le rôle principal et bien d'autres choses.

5 commentaires:

  1. Je l'ai vu à la Cinémathèque cet hiver. J'étais un peu inquiète car je ne suis pas emballée ni par l'adaptation qu'il a fait des Oiseaux, ni par celle de l'Auberge de la Jamaïque, mais au final, c'est une immense réussite.
    La fidélité au roman est parfaite, Joan Fontaine est merveilleuse de fraicheur et de naiveté, et Mrs Danvers ... Mrs Danvers ...

    RépondreSupprimer
  2. J'avoue que n'ayant pas apprécié plus que ça le roman l'infidélité ne m'avait pas trop dérangé pour L'Auberge de la Jamaïque. Mais Rebecca le livre est vraiment parfait il fallait rester fidèle on peut remercier O Selznick d'avoir un peu soumis Hitchcock là dessus. C'est vraiment difficile d'imaginer d'autres acteurs (même Sanders qui ne ressemble pas trop au Favell du livre est incroyable) Joan Fontaine se spécialisait là dans ses rôles de fragile victimes (elle jouera Jane Eyre quelques années plus tard superbe film aussi j'en avais parlé sur le blog) et effectivement Mrs Danvers plus vraie que nature !

    J'aimerais beaucoup voir le film adapté de Ma cousine Rachel mais il a l'air ardu à trouver en dvd...

    RépondreSupprimer
  3. Bon film en effet ; Hitchcock a beau avoir conservé la trame de l'intrigue, il a su donner sa touche personnelle au livre, en particulier en donnant plus d'importance au rôle de Mrs Danvers, jouée par Judith Anderson, déjà remarquable dans "Laura".

    Seul bémol : Joan Fontaine m'agace un peu dans ce film ; elle en fait un tout petit peu trop dans la timidité maladive et la gaucherie. Par contre, je trouve Laurence Olivier exceptionnellement bon dans la scène des explications. Et la scène finale est très belle...

    RépondreSupprimer
  4. Hé hé je me souviens d'un de tes commentaires sur "Lettres d'un Inconnue" où tu signalais déjà que la fragilité excessive de Joan Fontaine t'agaçais un peu.^^ C'est vrai qu'entre "Jane Eyre" et le Hitchcock c'est typiquement son registre ! Mais pour avoir encore le livre très bien en tête il semble que Du Maurier appuyait aussi beaucoup là dessus...

    RépondreSupprimer
  5. Bonjour Justin, après mes choix hasardeux à la vidéothèque je me replonge dans les films les meilleurs de ma collection. Je n'ai ce soir vu que 45 minutes de Rebecca, mais quel bonheur. Le noir et blanc est idéal ici.
    Récemment je me suis (un peu tadivement) prise d'affection pour Laurence Olivier en anti-héros dans
    Sister Carrie de Wyler, inspiré d'un roman de Dreiser.
    Il est magnifique lorsque son visage s'illumine de tendresse en découvrant l'amour pour cette frêle et timide ingénue que spectatrice j'aime d'emblée autant que lui. Les bons films sont comme le bon vin, ils murissent avec l'âge.
    Je m'émerveille devant le talent d'Hitchcock : il sait raconter des contes de fée dans un univers gothique,
    où de loin en loin, la terreur et l'angoisse de la réalité
    prennent le pas (je ne m'exprime pas clairement : je sors d'une grippe et suis fatiguée). A bientôt, Justin

    RépondreSupprimer