Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

Pages

Affichage des articles dont le libellé est Hayao Miyazaki. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Hayao Miyazaki. Afficher tous les articles

samedi 13 octobre 2018

Un monde parfait selon Ghibli - Alexandre Mathis


Le décès récent d’Isao Takahata et la nouvelle volte-face d’Hayao Miyazaki sorti de sa retraite après le conclusif Le Vent se lève (2016) donnent un sentiment contrasté quant au statut et à l’avenir du Studio Ghibli actuel. Le retour de Miyazaki va raviver l’activité du studio en berne (pour ce qui est de la production de film en tout cas) depuis 3 ans mais le fait qu’à son âge avancé il en soit désormais la seule force créative renforce la précarité de ces dernières années où aucun vrai talent n’a pu se poser en successeur. La raison en est simple, en créant le studio Ghibli, Isao Takahata et Hayao Miyazaki se sont confectionné un écrin sur mesure à la liberté qu’ils souhaitaient dans leur processus créatif, mais aussi dans la vision du monde qu’ils voulaient imposer. Alexandre Mathis se penche donc sur ce qui définit le monde idéal selon Ghibli dans ses thématiques, motifs formels et narratifs.

L’auteur propose une progression passionnante dans son propos où il part de l’intime pour dresser un panorama de plus en plus vaste de l’univers Ghibli. Il part ainsi de l’angle féministe cher aux films Ghibli peuplés d’héroïnes valeureuse. Partant de certaines problématiques récentes inhérentes au mouvement #metoo, Alexandre Mathis démontre à quels point Ghibli avait fait de ces questions un point central de ses œuvres. Les grandes héroïnes peuvent endosser une aura guerrière (Princesse Mononoké, 1997), messianique (Nausicäa, 1984), travailleuse et indépendante (Kiki la petite sorcière, 1989) et démontrent un caractère affirmé ou du moins en construction pour y aboutir (Le Voyage de Chihiro, 2001). Plusieurs exemples sont donnés pour illustrer la façon dont les péripéties, la caractérisation et la mise en en scène affirment cet aspect mais l’auteur trouve le meilleur exemple à sa démonstration avec ce qui est pourtant un film mineur du studio, Arriety,le petit monde des chapardeur (2010). L’indépendance, le gout de l’aventure et la volonté d’aller de l’avant de l’héroïne lilliputienne se révèle ainsi quand elle fait d’une aiguille (objet évoquant une tâche domestique spontanément associée à la femme) son épée (soit un objet dont la dimension guerrière plus volontiers associée aux hommes). 

Cette féminité triomphante s’exprime de façon volontaire chez les héroïnes jeunes et intrépides le plus souvent dû à Miyazaki, mais aussi de façon apaisée et bienveillante à travers les nombreux personnages de grand-mères qu’on trouve là autant chez Takahata (Mes voisins les Yamada (1999), Souvenirs goutte à goutte (1991)) que Miyazaki. Cela se déroule dans un monde tous les possibles pour Miyazaki, l’initiative et le saut dans l’inconnu étant toujours récompensé, y compris quand la petite Mei part sans hésitation à la recherche de sa mère dans Mon voisin Totoro (1988). Takaha laisse plus la place à l’hésitation et au doute pour la citadine de Souvenirs goutte à goutte et parfois cet attrait pour l’ailleurs n’aboutira qu’à une impasse et profond désespoir dans Le Conte de la princesse Kaguya (2016).

L’espace s’étend ensuite en observant le cadre de la famille par le prisme Ghibli. C’est un lieu de sécurité où l’on construit l’affirmation de soi. Le bel exemple de la scène du parapluie montre la manière pudique et ludique de l'évoquer pour Takahata dans Mes voisins les Yamada, tout en affichant son envers avec l’amour et la débrouillardise du grand frère n’empêchant pas le drame dans Le Tombeau des lucioles (1988), et l’affection étouffante façon une terrible prison dans Le Conte de la princesse Kaguya. L’auteur approfondi brillamment la question une fois encore avec une œuvre plus mineure, Souvenirs de Marnie (2016) où l’argument fantastique d’une amitié surnaturelle relève d’une explication à la fois psychanalytique et rattachée au lien familial. L’élan des personnages Ghibli tient souvent à leur rattachement à l’enfance, ces courages et audaces passant par un regard apte au merveilleux et pas encore entravé par l’âge adulte. Les multiples réinterprétations du Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll et sa course au lapin blanc dans plusieurs films du studio (Le Voyage de Chihiro, Le Royaume des chats (2002), Mon Voisin Totoro, Si tu tends l’oreille (1995)) montrent bien espièglerie juvénile où l’étrange se poursuit plus qu’il ne se craint. L’innocence enfantine rend capable d'appréhender ce merveilleux qui peut pourtant s’estomper quand les problématiques adultes nous rattrapent, tel Kiki perdant ses pouvoirs et la capacité à parler avec son chat quand elle découvre le dépit amoureux.

Alexandre Mathis nous emmène ensuite du réel et tangible de l’univers Ghibli à sa pure dimension merveilleuse et mythologique. Le réel est transcendé par la sidération que peuvent façonner Miyazaki et Takahata dans les moments contemplatifs. Pour Takahata cela tient d’un réalisme maniaque notamment dans les descriptions de l’espace rural et des travaux agricoles de Souvenirs goutte à goutte, mais qui s’accompagne aussi d’une profonde mélancolie dans une des dernières scènes de Pompoko (1994) où les tanukis font brièvement revivre leur forêt du Moyen-Age. La célébration de la nature du premier impose une proposition alternative et apaisante à la vie urbaine dans le Japon d’alors, la nostalgie du second montre le regret d’un monde disparu et révolu. Cette écologie du renouveau et de la résignation s’exprime aussi chez Miyazaki, lumineux dans l’énergie de Ponyo (2009), tourmenté dans Princesse Mononoké. L’émerveillement (Ponyo galopant sur des vagues démesurées, l’exploration d’une forêt peuplée de créature dans Mononoké) cède au vide (Ponyo vidée de son énergie voyant ses sortilège s’estomper) et à la destruction (Mononoké) mais la coexistence homme/nature tient à une harmonie où le merveilleux doit se fondre au quotidien : Ponyo acceptant d’être humaine, le Dieu-Cerf se dissolvant dans l’ensemble du monde (Mononoké) et en plus triste les tanukis se dissimulant dans le monde des hommes (Pompoko)

Alexandre Mathis scrute bien l’idéal et les attentes de ce monde selon Ghibli, dont l’aboutissement tient du volontarisme et de la douce harmonie.

Publié chez Playlist Society

mardi 12 juin 2018

Porco Rosso - Kurenai no buta, Hayao Miyazaki (1992)


Dans l'entre-deux-guerres quelque part en Italie, le pilote Marco, aventurier solitaire, vit dans le repaire qu'il a établi sur une ile déserte de l'Adriatique. A bord de son splendide hydravion rouge, il vient en aide aux personnes en difficulté.

Porco Rosso marque un tournant dans la filmographie d’Hayao Miyazaki. Si ses précédentes réalisations ne l’avaient pas empêché d’aborder des sujets ambitieux, elles situaient le plus souvent dans des univers imaginaires ou en tout cas avaient pour héros des protagonistes juvéniles, enfant ou adolescent propre à avoir encore une vision candide et idéalisée du monde. Porco Rosso avec son héros adulte, son contexte géographique et historique réels ainsi qu’un ton grave et introspectif change la donne. A l’origine Porco Rosso est supposé être une sorte de récréation pour les équipes de Ghibli après la production rondement menée de Souvenirs goutte à goutte (1991). Le film adapte un court manga en trois histoires destiné au magazine de modélisme Model Grafix sous le titre L'Âge des hydravions et mettant en scène un cochon (parmi d’autres cochons soldats) pilotant un hydravion. Le projet doit au départ consister en un moyen-métrage de 45 minutes reprenant les péripéties du manga et est destiné à être diffusé sur les vols de la Japan Airlines. Le projet prend cependant plus d’ampleur au fur et à mesure que Miyazaki se trouve marqué par le drame qui se joue dans la guerre en ex Yougoslavie qui fait alors rage. 

L’histoire se situe dans l’Italie de l’entre-deux guerre dans la Mer Adriatique, alors même que l’idéologie belliqueuse fasciste grimpe dans le pays. L’ouverture sur le modèle de Mad Max met en parallèle l’attaque et l’enlèvement de pirates sur un paquebot chargé d’or avec les préparatifs nonchalant de celui qui va les stopper, le pilote à tête de cochon Marco alias Porco Rosso. Seul la construction de cette entrée en matière peut être comparée au classique brutal de George Miller, la menace empotée des pirates (dépassé par leurs otages en culotte courtes) étant désamorcée tandis que le chasseur de prime Porco Rosso ne daignera pourtant s’interposer qu’en apprenant que des enfants sont concernés. La scène où il les stoppe n’en est pas moins virtuose mais on comprend bien là que le cœur émotionnel du film ne repose pas sur ses morceaux de bravoures aériens. 

Ancien héros de la Première Guerre Mondiale, Porco Rosso est le dernier représentant d’une forme de chevalerie des pilotes à l’heure où les plus chevronnés sont enrôlés de force dans l’armée mussolinienne. Les escarmouches avec les pirates ou le duel avec le pilote américain Curtis sont donc des récréations, des vestiges de ces temps glorieux et héroïques qui s’illustrent dans de somptueux flashback. Miyazaki y exprime un onirisme, une mélancolie et nostalgie poignante où se ressent la profonde solitude de Porco Rosso. Le flashback sur le paradis des pilotes confère une imagerie flottante et mortifère de cette légende de l’aviation, qui se prolonge dans l’émotion de celui sur le vol juvénile de Gina et Marco au visage encore humain avec à l’inverse l’exaltation des premières fois atténué par l’imagerie sépia qui fige cet instant dans un passé révolu. La malédiction affectant notre héros d’un visage porcin est en fait la métaphore de son isolement, le sort réside finalement à être celui obligé de vivre dans un monde allant vers le chaos puisque la Deuxième Guerre Mondiale se profile.

Porco Rosso n’est pourtant pas un film mortifère, loin de là. La personnalité goguenarde du héros, la nature pittoresque des antagonistes (Curtis comme les pirates) ainsi que l’innocence de la jeune Fio en font un des films les plus attachants de Miyazaki. Toute la solitude recherché par le personnage (appuyé par le récit qui l'isole dans les airs, sur son île, dans la nuit où il daigne seulement apparaître aux yeux de tous et même dans le restaurant où il déjeune seul) est malmenée par l'affection qu'il inspire, à travers la jeune Fio bien sûr mais aussi plusieurs scènes amusante comme la réparation de l'avion avec la (très) nombreuse famille de l'ingénieur mettant la main à la patte. Le temps des hauts faits est certes passé mais cela n’empêche pas de vivre intensément l’ivresse du moment dans des scènes de vol à l’animation époustouflante. Le décollage pour échapper aux agents fascistes est séquence absolument stupéfiante, tout comme le duel final, le cadre réaliste forçant le réalisateur à une recherche de crédibilité inédite dans ces œuvres de pur imaginaire. La beauté majestueuse de la Mer Adriatique et de ses îles est également magnifiquement rendu, le contemplatif suspendu témoignant de cette veine introspective et nostalgique tant dans les airs que sur terre (l’attente vaine de Gina dans son jardin secret). 

L’imprégnation profonde de ces lieux et la nostalgie du temps qui passe s’expriment comme rarement dans le score de Joe Hisaishi, bercé de plages lancinantes et de clins d’œil à la culture européenne avec l’usage de la chanson Le Temps des cerises ou du standard italien 'O sole mio. Porco Rosso c’est finalement l’histoire d’un homme hors de son époque. Seul dans les airs avec ses compagnons disparus et ses souvenirs, seul sur terre face à une idéologie éloignée de son tempérament humaniste, et seul dans son cœur avec ce visage porcin qui le complexe et l’empêche de vivre son amour avec Gina. La conclusion souligne bien qu’il n’est destiné qu’à être un souvenir de temps plus glorieux, plus heureux et innocent en montrant son appareil rouge disparaître dans le lointain. Miyazaki amorce là sa veine crépusculaire et désenchantée qui se poursuivra dans Princesse Mononoké (1997) et Le Vent se lève (2014 dont le héros est justement un exalté dans une ère qui ne l’est plus) et semble pour la première fois conscient qu’il est un vieil homme ne se reconnaissant plus dans le monde qui l’entoure. Sinon au passage il s'agit du 2000e texte du blog !

 Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Buena Vista

jeudi 7 juin 2018

Le Château ambulant - Hauru no ugoku shiro, Hayao Miyazaki (2004)


Une jeune fille de dix-huit ans, Sophie, qui travaille dans le magasin de son défunt père, rencontre par hasard un mystérieux sorcier nommé Hauru, lors d'une course poursuite. Hauru la prend alors en sympathie. Cependant la sorcière des Landes, qui est amoureuse de Hauru, devient jalouse de l'attention portée à Sophie par ce dernier. Pour se venger, elle décide de transformer la jeune Sophie en une vieille dame de quatre-vingt-dix ans. Incapable de révéler cette transformation à sa famille, elle s'enferme chez elle, puis s'enfuit.

Le Château Ambulant semble marquer pour Hayao Miyazaki un retour à une inspiration occidentale après Princesse Mononoké (1997) et Le Voyage de Chihiro (2001) aux thématiques et esthétiques plus spécifiquement japonaises. Le film adapte en effet le roman  Le Château de Hurle de Diana Wynne Jones paru en 1986 et permet au réalisateur de renouer avec tout l’imaginaire des grande œuvres des 80’s : éléments steampunk rappelant Le Château dans le ciel (1986) notamment avec l’omniprésence des machines volantes, cité portuaire à l’esthétique Belle Epoque façon Kikila petite sorcière (1989) et magie intégrée à l’univers… A ce titre le film est une véritable splendeur visuelle, foisonnante de détail et d’authenticité dans les visions de la ville, virtuose comme jamais dans les morceaux de bravoure aériens et sacrément inventif dans certaines créations comme le monstre de ferraille mobile que constitue le design du château de Hauru. Malgré cet indéniable éblouissement formel, quelque chose ne fonctionne pas suffisamment pour réussir à nous emporter.

 La première partie est cependant fort plaisante, entremêlant un très original cheminement intime avec une atmosphère baignée de magie et l’ampleur d’un environnement de monde en guerre. La jeune Sophie se restreint aux amusements de son âge en s’occupant du magasin de son défunt père. L’aventure la trouve plutôt que l’inverse quand elle tombe sous le charme du jeune sorcier Hauru. Mais elle va susciter la jalousie de la sorcière des Landes qui va lui infliger un terrible sortilège en la transformant en vieillarde. L’existence figée et ennuyeuse de l’héroïne prend un tour paradoxalement plus palpitant avec ce vieillissement. Miyazaki durant la même période s’était offusqué que la Mostra de Venise lui adresse un Lion d’or pour l’ensemble de sa carrière, y voyant un prix de « vieux » avant d’accepter l’honneur en voyant que des personnalités encore actives comme Clint Eastwood l’avaient reçu. 

Symboliquement la vieillesse ne rattrape que ceux qui s’y résignent et en affrontant son sort, Sophie se découvre l’entrain et la vigueur qui lui manquait « jeune ». De manière générale tout au long du film les sortilèges ne sont qu’une prolongation visuelle des manques de chacun des protagonistes, amenés à s’altérer par intermittence lorsqu’ils évoluent. C’est le cas de Sophie retrouvant sporadiquement ses traits juvéniles, Hauru passant de dandy blond narcissique à jeune homme brun attachant et la sorcière des landes brutalement ramenées à son vrai âge. 

L’ensemble des « maudits » va ainsi former une sorte de famille dysfonctionnelle (à laquelle on peut ajouter un épouvantail vivant) dont Sophie va s’occuper. La narration un peu lâche sert au départ cette communauté en devenir mais qui finit par s’égarer quand vient l’heure de la résolution. Princesse Mononoké et Le Voyage de Chihiro brillaient par leur construction brillante où Miyazaki articulait parfaitement les maux intimes puis les étapes de la reconstruction de ses personnages. Dès lors fort de leurs spiritualité et féérie baignés de folklore japonais (notamment la culture animiste), les conclusions dans leurs raccourcis oniriques coulaient de source (la renaissance d’un monde dans Mononoké, l’amitié/romance entre Chihiro et Haku retrouvant leur identité). Le Château Ambulant mélange l’univers « concret » des films « occidentaux » de Miyazaki avec le lâcher prise rêvé de ses œuvres plus spécifiquement japonaises sans que le mariage n’opère complètement. 

Le film refait et étire finalement sans la même rigueur la relation Chihiro/Haku du Voyage de Chihiro : héroïne apathique s’éveillant dans l’adversité, héros maudit et impétueux dans son usage de la magie, ying et yang de personnages double oscillant ente le bien et le mal… Cela fonctionne par moment mais l’arrière-plan guerrier sans vrai contexte alourdit l’ensemble (nous sommes loin des enjeux vertigineux de Princesse Mononoké, Le Château dans le ciel ou Nausicäa (1984)) et Miyazaki semble pour la première fois plus miser sur sa virtuosité que sur un scénario impeccable pour résoudre son intrigue. Aussi flamboyante visuellement que soit la dernière partie, elle finit par nous laisser extérieur à son déroulement par ses raccourcis et facilités. Peut-être que les changements par rapport au roman en sont la cause mais en tout cas tout l’œuvre originale semble être comme forcée à se fondre sans harmonie à l’univers et thématiques de Miyazaki. Une des vraies et rares déceptions de la part du génie de Ghibli.

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Buena Vista