Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mercredi 23 décembre 2015

Le Voyage de Chihiro - Sen to Chihiro no kamikakushi, Hayao Miyazaki (2001)


Chihiro, dix ans, a tout d'une petite fille capricieuse. Elle s'apprête à emménager avec ses parents dans une nouvelle demeure. Sur la route, la petite famille se retrouve face à un immense bâtiment rouge au centre duquel s'ouvre un long tunnel. De l'autre côté du passage se dresse une ville fantôme. Les parents découvrent dans un restaurant désert de nombreux mets succulents et ne tardent pas à se jeter dessus. Ils se retrouvent alors transformés en cochons.

Chef d’œuvre crépusculaire et épique, Princesse Mononoké (1997) était supposé être le dernier film d’Hayao Miyazaki, le film somme sur lequel il pouvait tirer sa révérence pour une retraite bien méritée. La relève était assurée avec Yoshifumi Kondo, réalisateur de l’enchanteur Si tu tends l’oreille (1995) où il se montrait digne des deux sensei fondateurs de Ghibli Isao Takahata et Hayao Miyazaki. La mort inattendue de Yoshifumi Kondo conjuguée au long retrait de Takahata suite à l’échec commercial de Mon voisin les Yamada (1999) placera pourtant le studio Ghibli dans l’expectative. Miyazaki se voit donc contraint de revenir à la réalisation pour assurer la pérennité du studio et trouvera l’inspiration de son œuvre suivante au cours de vacances à la montagne avec des amis. Ces derniers ont amenés avec eux cinq fillettes de dix ans dont l’énergie et l’espièglerie fascinent un Miyazaki se souvenant alors qu’il n’a jamais signé de film destinés à des enfants de cette tranche d’âge préadolescente. Même si l’attrait de ses films est universel, on peut en effet faire une différence entre un Mon voisin Totoro (1988) plus directement destiné aux jeunes publics, Porco Rosso (1992) au ton plus adulte et le reste de sa filmographie visant un public adolescent.

 Princesse Mononoké avait constitué une synthèse désabusée des thématiques écologiques de Miyazaki, avec cette ère industrielle prenant le pas sur les divinités et une spiritualité symbole d’un passé et d’une tradition mythologique. Avec leur disparition, ces divinités ne pouvait plus s’incarner quà’ travers le respect d’une nature environnante, d’une préoccupation écologique. Cette opposition  entre tradition et modernité est au cœur de l’œuvre de Miyazaki qui va en donner une vision plus positive dans Le Voyage de Chihiro. Chihiro, fillette de dix ans apathique et désabusée alors qu’elle vient de déménager et quitter ses anciens camarades symbolise en quelque sorte ce monde moderne et égoïste. 

C’est précisément au contact de ce Japon mythologique invisible mais toujours vivace qu’elle va se ressourcer, traversant une série d’épreuve pour sauver ses parents transformés en cochons par une malédiction. Miyazaki façonne une sorte d’Alice au pays des merveilles japonais où se dispute bizarrerie, vraie terreur (Chihiro découvrant le sort de ses parents et livrée  elle-même dans les ténèbres de ce monde étrange) et pur émerveillement avec un univers foisonnant.

 L’imaginaire de Miyazaki avait jusque-là été plus largement nourri d’influences occidentales - en partie par rejet de l’imagerie militariste japonaise dans laquelle il a grandi et qui fera sens dans Le Vent se lève (2013) -, que ce soit au niveau de la source (Le Château dans le ciel (1986) inspiré des Voyages de Gulliver de Jonathan Swift, la série animée Sherlock Holmes, Le Château de Cagliostro (1979) revisitant le héros de Maurice Leblanc), de l’imagerie (l’architecture de la ville où s’installe Kiki la petite sorcière (1989), la côte italienne de Porco Rosso) et même de la narration puisqu’il étudia en profondeur la construction des classiques de la littérature enfantine européenne. 

Princesse Mononoké voyait donc le retour à une inspiration plus typiquement japonaise même si c’était pour s’émouvoir de son déclin et Le Voyage de Chihiro prolonge ce retour aux sources mais dans une veine luxuriante et vivace. Le bestiaire des créatures (esprits yōkai) et divinités (kami) croisées par Chihiro convoquent les croyances du Japon traditionnel, avec une culture animiste et shintoïste tissant ce lien entre nature et créatures ancestrales. Le cadre du récit avec cette station thermale pour les Dieux est une réminiscence des onsen dont Miyazaki reprend tous les rites de fonctionnement, rehaussés par la nature surnaturelle de ses clients.

Le réalisateur vante la reconstruction de son héroïne par le courage, le travail et l’apaisement intérieur - tout comme c’était d’ailleurs le cas pour celle à peine plus âgée de Kiki la petite sorcière. Chihiro, chétive et craintive au départ (les gags où elle glisse et se casse la figure sont multiples) manque de se perdre par son manque de détermination, physiquement en devenant translucide dans ce monde parallèle et symboliquement en manquant d’oublier son vrai nom pour ne plus retenir que celui donné par la sorcière Yubaba. En s’accrochant dans l’espoir de sauver ses parents, elle gagne une volonté et une maturité qui lui permettront de se sauver elle-même, le labeur collectif (grandiose scène de bain du Dieu de la rivière) estompant son égoïsme initial pour venir en aide à d’autres êtres en perdition. 

Son bienfaiteur Haku ne connaissant plus son nom accomplit les basses œuvres de Yubaba dans l’espoir d’être sorcier et bien sûr le personnage de Sans-Nom, perdant la raison à force de solitude qu’il cherche  apaiser par la corruption, par le mimétisme des êtres qu’il absorbe. On peut y ajouter ce cet imposant bébé capricieux qui s'épanouira après avoir gouté les joies du monde extérieur. C’est un véritable voyage initiatique où Chihiro est un miroir du Japon dont Miyazaki n’imagine l’éveil que par le recouvrement de son identité profonde et de ses traditions, signifié par l’accomplissement de la fillette dans ce monde parallèle mythologique.

Visuellement c’est une des œuvres les plus envoutantes d’Hayao Miyazaki, dont l’ensemble de l’imagerie foisonnante est chargée de sens et de références (Yubaba effrayante et maternelle s’inspirant des sorcières Yama-Uba dans le folklore japonais, mais aussi de l’exubérance de la propre mère de Miyazaki déjà signifiée avec le personnage voisin de la mère des pirates dans Le Château dans le Ciel), de symbolique fortes (la monstruosité initiale du Dieu de la rivière causée par la pollution) et d’images inoubliables. A ce titre, la séquence du voyage en train est un sublime instant de mélancolie, de poésie suspendue portée par les délicates notes de piano d’un Joe Hisaishi très inspiré. 

Son score emprunte des détours romanesques et tourmentés captivants, tout en se teintant de sonorités étranges et dissonantes signifiant l’introduction de ce folklore traditionnel dans son accompagnement des images - un texte plus approfondi sur le travail de Hisaishi chez Miyazaki. Le Voyage de Chihiro sera synonyme de renouveau artistique et de consécration mondiale pour Hayao Miyazaki. Le film triomphe au box-office japonais mais remporte aussi un vrai succès international amorcé par l’Ours d’Or au Festival de Berlin et l’apothéose de l’Oscar du meilleur film d’animation. La retraite était décalée pour un certain temps…

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Disney 

5 commentaires:

  1. Bonjour Justin, belle chronique sur un de mes Miyazaki préférés. J'en profite pour te remercier pour le lien vers mon blog et te souhaiter une bonne année ! Strum

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  2. Merci Strum j'apprécie beaucoup tes analyses sur Classik content de te voir répertorier et agrémenter tout ça sur un blog maintenant plus qu'à tenir la cadence ;-)

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  3. Et bonne année à toi aussi bien sûr !

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  4. Alors pour la cadence, j'aurai du mal à te suivre ! :) Strum

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  5. Hé hé chacun son rythme pour l'instant tu alimentes régulièrement c'est bien ;-)

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