Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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samedi 22 avril 2023

Un Américain bien tranquille - The Quiet American, Joseph L. Mankiewicz (1958)


 À Saïgon, au Vietnam, au début de l'année 1952, pendant la guerre d'Indochine, le journaliste britannique vétéran Thomas Fowler et le jeune Américain Alden Pyle, membre d’une mission d’aide médicale, se disputent les faveurs de la jeune amie vietnamienne de Fowler, Phuong. Parallèlement, Fowler découvre progressivement la véritable personnalité de Pyle, agent sous couverture de la CIA chargé d'apporter un soutien logistique au général Thé dans l'organisation d'attentats contre les Français, faussement attribués au Viet Minh.

The Quiet American est la seconde réalisation de la seconde phase de la carrière de réalisateur de Joseph L. Mankiewicz, celle qui le voit fonctionner en indépendant à travers sa société de production Figaro Inc. et être seul maître à bord. Ayant acquis un immense pouvoir au fil de ses succès commerciaux et critiques au sein de la Fox avec notamment Chaînes conjugales (1949) et All About Eve (1950), Mankiewicz supporte de plus en plus mal l’autorité de Darryl Zanuck, patron du studio. Il va donc décider de s’en émanciper en fondant sa Figaro Inc. afin de piloter seul ses projets, tout en ayant aussi la latitude d’écrire pour le théâtre qui constitue pour lui un art plus noble. La première tentative sera La Comtesse aux pieds nus (1954) qui ne rencontre pas tout à fait le succès public espéré. Cette place de producteur comprend davantage de risques sans le soutien d’un studio en cas d’échec, le condamnant au succès pour chaque projet. Il va donc entrecouper parfois ses projets personnels de réalisation pour de grand producteurs comme Samuel Goldwyn pour lequel il signe Blanches colombes et vilains messieurs (1955).

The Quiet American le voit donc se confronter à nouveau à cette prise de risque et incertitude du producteur, tout en lui faisant savourer sa liberté. Le film adapte le roman éponyme de Graham Green qui est une si ce n’est la première fiction à aborder la question de l’interventionnisme américain au Vietnam. Le pays est alors déchiré par l’opposition entre l’ancien pouvoir colonial français et l’influence communiste orchestré par l’Union Soviétique et la Chine maoïste. Green fort de son expérience et ses contacts dans le monde du renseignement anticipe donc la future Guerre du Vietnam dans laquelle les Etats-Unis vont s’embourber durant la décennie suivante et imagine les prémices de cette volonté à travers le personnage d’Audie Murphy. Le roman fit un petit scandale et sera accusé d’antiaméricanisme par cette critique frontale, un élément cependant détourné par Mankiewicz dans son adaptation, ce qui provoquera la colère de Graham Green.

Dans L’Affaire Cicéron (1952), précédente incursion du réalisateur dans le film d’espionnage, la dimension de classe était le moteur et la cause de la perte des personnages de James Mason et Danielle Darrieux. Le réalisateur creuse le même sillon ici, en faisant le moteur des éléments géopolitiques. Fowler (Michael Redgrave) est un journaliste anglais d’âge mûr couvrant les évènements du Vietnam tout en coulant des jours paisibles avec sa jeune et séduisante compagne Phuong (Giorgia Moll, actrice d’origine… italienne). Ce quotidien est bousculé par l’arrivé d’un jeune américain idéaliste (Audie Murphy) qui exprime à qui veut l’entendre qu’une « troisième voie » est possible en dehors des deux camps qui déchirent le pays. Fowler se vantant de sa neutralité face au contexte qu’il couvre se lie d’amitié sans arrière-pensée avec cet américain idéaliste. Ces relations cordiales ne survivront pas à l’attirance naissante et réciproque entre l’Américain et Phuong, plongeant Fowler dans des abîmes de jalousie.

Plus la menace sentimentale de l’américain se fait concrète, plus la menace politique tangible dont il le soupçonne devient crédible également. Le montage initial de 3h réduit à 2 pour l’exploitation en salle réduit pas mal la complexité politique des enjeux mais en renforce la dimension romanesque dans son triangle amoureux. Les soubresauts de l’arrière-plan local avec ses attentats meurtriers et inattendus, les rencontres secrètes avec de mystérieux informateurs, tout cela contribue à renforcer la suspicion de Fowler envers les activités suspectes de l’Américain. Après notamment l’Espagne de La Comtesse aux pieds nus, ce film est l’occasion pour Mankiewicz d’un tournage délocalisé et en partie sur les lieux de l’action – les extérieurs seront tournés à Saigon au Vietnam et les intérieurs en Italie à Cinecittà. Ce choix renforce la portée réaliste et documentaire du film, mais aussi la sensation de l’impact de cet environnement sur la psyché des personnages. La chaleur écrasante, l’humidité ambiante participent à la perte de lucidité de Fowler, emporté par la fièvre et le mysticisme des rites et espace sacrés locaux, et estompent sa perspicacité de journaliste dans des situations où laisse délibérément sa passion et son ressentiment l’emporter dans ses jugements.

Sur le plan formel, la narration en flashback n’est ici pas un élément aussi marquant que dans certaines des réussites majeures du réalisateur (Chaînes conjugales, Eve, La Comtesse au pieds nus, Soudain l’été dernier (1959)) mais la voix-off sert habilement le point de vue de Fowler. Ce dernier oscille entre sa distance britannique, son complexe de supériorité coloniale, et ses vrais sentiments pour Phuong qu’il n’ose pleinement exprimer sauf au moment de la perdre. Ce regard condescendant déteint aussi sur sa vision de l’Américain dont le discours, les attitudes et velléités héroïque en font un cliché politique et romantique du « sauveur blanc » - le passif militaire glorieux d’Audie Murphy renforçant ironiquement cet aspect. 

Rien pourtant dans le récit ne nous indique explicitement qu’il est coupable des agissements dont on le soupçonne, ce qui est la grande différence avec le roman de Graham Green. Plutôt que de privilégier l’aura de l’Oncle Sam comme on pourrait aisément l’en soupçonner, Mankiewicz préfère faire dérailler l’enjeu géopolitique pour mieux servir le déraillement plus humain de Fowler, ce type de faillite plus terre à terre étant toujours la cause de l’échec de ses personnages. Pas encore soumis à l’ironie désabusée qui servira cette déchéance dans ses derniers films, Mankiewicz laisse ici son héros hagard, transpirant et solitaire dans le tumulte du Nouvel An, alors qu’il a tout perdu. Une brillante étude de caractère auquel on reprochera seulement (à l’exception de sa toute fin) de ne pas vraiment faire exister sa figure féminine – un comble pour Mankiewicz - au-delà de l’enjeu viril que se disputent deux hommes. 

Sorti en bluray français chez Rimini

mardi 4 août 2020

La porte s'ouvre - No Way Out, Joseph L. Mankiewicz (1950)


Dans une ville américaine non identifiée, Luther Brooks, qui vient de décrocher son diplôme de docteur, tente de soigner deux frères malfrats dans l'hôpital de la prison du comté. Brooks est le premier médecin afro-américain à être nommé dans cet établissement. L'un des deux frères meurt ; l'autre accuse immédiatement Brooks de l'avoir tué, l'injuriant à coup de propos racistes.

No Way Out participe avec On murmure dans la ville sorti l’année suivante, à l’expression d’une démarche progressiste pour Mankiewicz. Si On murmure dans la ville sera une métaphore du Maccarthysme sévissant alors, No way out aborde la question toujours sensible du racisme. Le contexte du récit montre justement le constat progressiste d’un jeune homme noir, Luther Brooks (Sidney Poitier), qui au prix de bien des sacrifices a obtenu son diplôme de docteur et est apprécié et respecté au sein de l’hôpital o il officie. La scène d’ouverture montre d’ailleurs le cocon que constitue cet espace de l’hôpital lors de l’arrivée de Luther où il salue amicalement tous le personnel pour l’essentiel blanc qui lui répond chaleureusement en retour. Il est membre à part entière de ce lieu où la compétence surmonte toute notion de race, mais va se confronter à travers de dangereux malades à la haine aveugle du monde extérieur.

Le criminel Ray Biddle (Richard Widmark) est un bloc de haine qui vomit Luther pour sa couleur, mais surtout qu’il ait réussit à atteindre ce statut malgré sa couleur alors que lui est resté dans sa fange. Au premier abord outrancière, la remarquable prestation de Richard Widmark laisse deviner ce mélange de haine et de jalousie qui trahit finalement une profonde détresse. Ce refus d’autopsie pour prouver la fiabilité du diagnostic de Brooks ne révèle pas un doute des institutions, mais une peur et une confirmation une ce « nègre » le surpasse en tout point. Sidney Poitier est excellent également pour subtilement évoquer cette aspiration vertueuse, ce sacerdoce mise à mal par le manque de confiance du personnage et ébranlée par l’aveuglement raciste de ses patients blancs (le moment où la mère d’un malade lui crache à la figure est particulièrement intense).

Le personnage du Docteur Wharton (Stephen McNally) préfigure un peu la malice en moins le Cary Grant de On murmure dans la ville, tout en bienveillance. Mais c’est définitivement avec les tempéraments vacillants que la direction d’acteur de Mankiewicz brille, notamment Linda Darnell, démonstration d’un conditionnement de classe et de lieu qui peut être transcendé. Son cheminement est le plus captivant du récit. Un des aspects intéressants et peu vu jusque-là dans le cinéma hollywoodien, c’est la dimension de poudrière raciale et urbaine régissant la société américaine. 

Les expéditions punitives tragiques des blancs sont évoquées, ainsi que la rancœur des noirs qui désormais anticipent et se rebiffent face à l’agression lors d’une scène de simili guérilla urbaine où Mankiewicz. C’est haine des blanc est montrée dans toute sa nature grossière, stupide et outrancière alors que celle vengeresse des noirs les voit filmés dans l’ombre, spectres nocturnes réclamant justice. La montée en puissance de ces moments intéresse plus Mankiewicz que l’affrontement en lui-même qui passe par une ellipse. La violence du groupe n’a certes pas les mêmes raisons ni le même visage, mais s’avère tout aussi vaine dans les deux cas.

La confrontation finale entre Richard Widmark, Sidney Poitier et Darnell est bien plus subtile. Le plus enragé révèle sa faiblesse, le plus légitime à cette haine la surmonte pour retrouver la hauteur bienveillante de sa vocation, et la plus tiraillée choisis enfin le camp de l’espoir et de la bonté. Mankiewicz inscrit cela dans un pur moment de suspense où cependant le passage de l’ombre à la lumière fige les personnages dans leurs certitudes comme leurs failles. Une œuvre remarquable et malheureusement encore bien d’actualité dans les Etats-Unis d’aujourd’hui.

Sorti en dvd zone 2 français chez Fox 

jeudi 22 septembre 2016

Quelque part dans la nuit - Somewhere in the Night, Joseph L. Mankiewicz (1946)

George Taylor (John Hodiak), soldat de la Seconde Guerre mondiale est de retour chez lui après avoir été blessé au combat. Il souffre d'amnésie et part à la recherche de sa véritable identité qu'il a oubliée. Pour cela, il suit la piste laissée derrière lui par un certain Larry Cravat dont le nom ne lui dit rien, et essaye de déchiffrer une lettre haineuse qu'il a écrit à une femme, morte entre-temps. Ce sont là les seuls repères sur son passé.

Somewhere in the night est le second film d'un Joseph L. Mankiewicz qui signera sa première vraie oeuvre personnelle avec Chaînes Conjugales (1949) et qui en attendant se forme dans des genres éloignés de ses préoccupations : le mélodrame gothique du Château du Dragon (1946), la romance surnaturelle de L'Aventure de Madame Muir (1947) et donc ici le film noir. Mankiewicz parvient néanmoins dans son script à lier le film à ses thèmes de prédilection. Il est souvent question chez le réalisateur de résoudre un mystère, de percer à jour un personnage et tout simplement de saisir une vérité au bout de l'intrigue. On s'interroge sur l'adultère possible de Chaînes Conjugales, sur les circonstances de l'ascension de Eve Harrington dans All About Eve (1950) ou encore des raisons de la disparition de Maria Vargas sur La Comtesse aux pieds nus (1954). Il s'agira ici de remonter le passé de George Taylor (John Hodiak), vétéran de la Seconde Guerre Mondiale qui se réveille blessé et amnésique. Seuls indices sur celui qu'il fut, la lettre pleine d'amertume d'un femme et celle d'un ami nommé Larry Cravat qui lui lègue 5000 dollars. En cherchant à retrouver Cravat, notre héros va attirer des individus peu recommandables.

Mankiewicz déroule une intrigue tortueuse, volontairement semée de transition étranges et incohérentes (on pense à celle amenant George Taylor auprès d'un mystérieux voyant) retranscrivant la confusion d'esprit de Taylor. John Hodiak est excellent dans l'interprétation de ce héros vulnérable et terrifié par le monde qui l'entoure, tressaillant au moindre claquement de porte, entre espoir et angoisse face à chaque nouvel interlocuteur. L'atmosphère majoritairement nocturne accentue ce sentiment d'inquiétude, faisant de Taylor un enfant apeuré dans un monde de ténèbres. Le goût du dialogue de Mankiewicz est cependant parfois un obstacle ici, le récit traînant un peu en longueur quand par moment une approche plus fontale aurait probablement été judicieuse - même si certains interludes dégagent une émotion inattendue telle cette rencontre avec une vieille fille renvoyant Taylor à sa solitude.

Tout ce qui concerne la romance avec Nancy Guild est un peu poussif et comme artificiellement ajouté à l'intrigue. Tout cela est rattrapé par l'élégance de la mise en scène de Mankiewicz qui déploie quelques superbes moments de suspense, baignés d'une déroutante bizarrerie (la rencontre dans le sanatorium) ou jouant remarquablement de son décor avec une oppressante séquence dans les docks. Cette maîtrise suffit à captiver malgré un twist qu'on peut voir venir mais le réalisateur fera bien mieux dans des registres voisins avec L'Affaire Cicéron (1952) ou encore Soudain l'été dernier (1959).

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Rimini 

lundi 29 décembre 2014

Le Limier - Sleuth, Joseph L. Mankiewicz (1972)

Sir Andrew Wyke (Laurence Olivier) , un riche auteur de romans policiers anglais, a invité Milo Tindle (Michael Caine), un coiffeur londonien d'origine plus modeste, à lui rendre visite dans sa somptueuse résidence, aménagée et décorée avec un art consommé du trompe-l’œil. Maniaque de l'énigme et de la mystification, cachant mal son mépris pour ce parvenu dont il connaît la liaison avec son épouse Marguerite, Andrew lui propose de simuler un cambriolage pour toucher l'argent de l'assurance. Milo, impressionné par Wyke, accepte et...

Fin de carrière en apothéose pour Joseph L. Mankiewicz qui signe avec Le Limier un ultime chef d’œuvre composant un condensé idéal de son œuvre. Après la déconvenue de son Cléopâtre (1963 et dont le montage lui avait échappé, le film de 6h en deux parties se réduisant à un seul de 4h, une version intégrale reste à exhumer) les derniers films du réalisateur avaient témoignés d’un cynisme et d’un désabusement croissant dans l’expression de ses thèmes de prédilections (les faux-semblants, l’ambition) avec la comédie Guêpier pour trois abeilles (1967) et le western Le Reptile (1970). La pièce d’Anthony Shaffer (qui signe également le scénario et façonne une trilogie manipulatrice avec The Wicker Man et le Frenzy de Hitchcock) par son concept et sa dimension d’exercice de style s‘avérait donc un écrin idéal pour illustrer la vision amère qu’avait Mankiewicz de ses semblables, certes présente dans toute sa filmographie mais tempérée jusque-là par un certain romantisme (L’Aventure de Mme Muir (1948)), un optimisme pas encore éteint (On murmure dans la ville (1951)) et un sens de la tragédie puissant (La Comtesse aux pieds nus (1954)). Cette fois l’intrigue, le cadre en huis-clos et le duel entre deux uniques protagonistes amène une épure, une noirceur mais aussi une virtuosité bien plus frontale.

L’histoire est celle d’un affrontement entre deux protagonistes dont les différences dessinent toute la problématique du film. Andrew Wyke (Laurence Olivier) riche auteur de roman policier anglais va convoquer dans sa somptueuse résidence le modeste coiffeur londonien Milo Tindle (Michael Caine) qui se trouve être le jeune amant de sa femme. Nul reproche à lui faire mais un curieux marché à lui proposer : simuler le vol d’un couteux bijou dont Wyke touchera l’assurance, tandis que sa vente permettra à Tindle d’assurer le train de vie qu’exigera l’ex Mme Wyke. 

Tout cela dissimule bien sûr une manipulation et un piège diabolique qui va entraîner les deux protagonistes dans un face à face extraordinaire. La première partie du film est celle de Wyke. Erudit, malicieux et hautain, les plaisirs de ce pur gentleman se placent évidement à des niveaux supérieurs, ceux du jeu intellectuel qu’il se plait à constituer dans ses romans policiers, dans son environnement avec cette demeure incroyable composée d’innombrables artifices et au final de sa propre vie avec le défi qu’il va proposer à Milo.

Ce dernier, plus terre à terre ne peut suivre l’humour raffiné, les références culturelles et le bagout que constituent la logorrhée de son interlocuteur. La scène d’ouverture où Wike finit par lui permettre l’accès jusqu’à lui dans le labyrinthe où il s’est égaré annonce ainsi le piège dans lequel il va tomber, l’humiliation où il va se laisser entraîner. Toute cette première partie traduit cette supériorité, dans la caractérisation des personnages comme dans les situations, Wike mène le jeu. Milo attend en vain son tour tandis que Wike achève les coups gagnant de billard, est suffisamment bien manipulé pour accepter ce marché improbable et au final rabaissé plus bas que terre, sa basse extraction ne lui ayant pas conféré l’aptitude à se sortir de ce mauvais pas.

Le Limier constitue donc une vision de la lutte des classes réduites à sa plus simple expression, un affrontement entre tradition et modernité. On peut dans un premier temps réduire ce questionnement à l’Angleterre où cette dimension est si importante. Andrew Wike est un représentant établi de cette haute société anglaise, toisant de toute sa supériorité les inférieurs où se mélangent les pauvres bougres destinés à le rester et les étrangers qui ne seront jamais assimilés. Milo Tindle est de ceux-là méritant d’autant plus le mépris par ses origines « métèques », lui fils d’immigrant italien osant convoiter l’épouse de celui qui le surclasse en tout. 

Sans trop en dévoiler sur les rouages du scénario diabolique, la deuxième partie sera celle de Tindle qui va balayer par son audace cette vision dépassée. Le parvenu/étranger doit faire plus d’efforts pour s’élever, apprendre et s’adapter et du coup exprime une rage et une volonté que les nantis n’ont jamais eu. La revanche se fera ainsi des plus cinglantes, Tindle attendant non seulement de rendre la pareille mais d’éteindre littéralement l’arrogance de Wike en le prenant à son propre jeu.

Le récit prend encore plus de saveur en tenant compte du background des deux acteurs. L’icône shakespearienne qu’est Laurence Olivier, son prestige et ses interprétations légendaires se frotte ainsi au jeune premier montant qu’est Michael Caine qui aura dû plus qu’à son tour affronter ces clivages de classe pour parvenir en haut de l’affiche. On peut y faire diverses interprétations, Olivier représentant une tradition poussiéreuse et figée des arts (le théâtre par exemple) qui ne sortira que momentanément vainqueur quand Caine plus volontaire, plus souple et inventif symbolise une modernité (le cinéma, la télévision) qui saura s’inspirer du passé pour produire autre chose. C’est ainsi que Tindle humilié réussira à concevoir un chausse-trappe encore plus cruel et virtuose pour vaincre Wike.

Mankiewicz assume pleinement l’origine théâtrale de son matériau originel, le générique (sur le score sautillant de John Addison dont le mystère et l'ironie est bien dans l'esprit Cluedo du film) même constituant le cadre du film comme une scène. Il confère cependant à l’ensemble une force toute cinématographique et à l’image de Tindle sait prendre le meilleur des deux mondes pour donner toute la force attendue à son récit. Le décor incroyable (fabuleuse création de Ken Adam) de la maison constitue le vrai troisième protagoniste du film. Les différents éléments (automates, marionnettes) qui le constituent semble s’animer ou s’éteindre au gré des soubresauts de l’intrigue, prendre faveur pour l’un ou l’autre des adversaires à travers des inserts prêtant à interprétations notamment sur le marin rieur Jolly Jack.

Seuls à l’écran pendant plus de deux heures haletantes, Michael Caine et Laurence Olivier offrent des performances de haute volée. Le premier au départ indécis et porté par les évènements s’avère saisissant d’intensité revancharde quand le second tout en arrogance cabotine perd de sa superbe pour finir vaincu et pathétique. Mankiewicz en tirera la fierté d’avoir signé le seul film dont la distribution entière fut nommé aux Oscars (les autres noms du générique étant là pour donner le change dont un savoureux Eve Channing en référence à son All About Eve (1950)). Il termine en tout cas sur un sacré coup d’éclat et l'on ne peut que regretter que cela soit son dernier film alors qu’il ne disparaitra que près de vingt ans plus tard en 1993.

Assez inexplicablement ce n'est toujours pas sorti en dvd français (alors que l'affreux remake de 2007 est bien trouvable lui) dont pour les anglophones se pencher vers le zone 2 anglais qui comporte des sous-titres anglais ou alors l'édition Anchor Bay qui dispose d'une VF très réussie 


vendredi 21 décembre 2012

Chaînes Conjugales - A Letter to Three Wives, Joseph L. Mankiewicz (1949)



Trois amies partent en excursion, délaissant pour l'occasion leurs maris respectifs. Peu avant le départ, l'une d'elles reçoit une lettre d'une quatrième femme que toutes trois connaissent : la séductrice Addie Ross.

Celle-ci déclare avoir profité du départ des trois amies pour partir avec le mari de l'une d'elles, sans préciser lequel.  Durant l'excursion, chacune des trois femmes reverra successivement, aux cours de trois flashback différents, les différentes étapes de sa vie de couple et tentera de comprendre ce qui aurait pu décider son mari à fuir, tout en se demandant si c'est bien de lui qu'il s'agit ou non.


A Letter to Three Wives est la première grande réussite de Mankiewicz où son art s’exprime en toute liberté, le film se rapprochant le plus des brillants et caustiques récits de mœurs qui feront sa gloire. Mankiewicz  débutant et simple exécutant avait été sur ses premiers films confiné à des genres bien éloignés de son univers (Le film gothique Le Château du dragon , le thriller Quelque part dans la nuit tous deux en 1946) ou alors soumis à des scripts dont il n’était pas l’auteur (Un Mariage à Boston, L’Aventure de Madame Muir tous deux réalisés en 1947) un comble pour lui. Cela ne l’empêcha pas de signer un authentique chef d’œuvre avec la romance fantôme de L’Aventure de Madame Muir  mais c’est réellement avec Chaînes Conjugales qu’il dessine les contours des grandes œuvres à venir des années 50. 

A l'origine prévu pour Lubitsch, le film est adapté d’un roman de John Klempner pré publié en magazine et dont le potentiel est décelé par les pontes de la 20th Century Fox qui en rachètent les droits. Le décès de Lubitsch pendant le tournage de La Dame au manteau d'hermine permet l’arrivée d’un Mankiewicz qui conscient de trouver enfin un matériau à sa mesure réécrira entièrement le premier script de Vera Caspary. Parmi les changements majeurs, le choix de rendre Addie Ross invisible, séductrice moqueuse, omnisciente et objet de toutes les tensions alors qu'elle n'intervient qu'en voix off (le timbre doucereux et distancié de Celeste Holm qui retrouvera Mankiewicz en chair et en os sur Eve) ainsi que le passage de 5 à 3 héroïnes.

 On tient là une  comédie de mœurs féroces où Mankiewicz va dénoncer plusieurs maux de l'Amérique de d’alors, mais aussi des tares plus universelles liées aux rapports hommes/femmes à travers les trois couples formant l'intrigue. Pour cela Mankiewicz use de sa figure narrative favorite, le flashback,  afin d’introduire chaque situation. Cette élément si souvent utilisé chez lui (All about Eve, La Comtesse aux pieds nus, Soudain l'été dernier) s’exprime avec une inventivité constamment renouvelée avec ici avec la voix off d'Addie Ross déformée par un effet sonore pouvant laisser penser qu'elle est issues de la psyché des héroïnes.Divers maux rongent les différentes unions du film.

Hypocrisie et pouvoir du paraître pour le couple Jeanne Crain/Jeffrey Lynn (le moins intéressant), furieuse et visionnaire charge contre l'abêtissement par les médias pour le couple Ann Sothern/Kirk Douglas et une passionnante observation du (supposé) mariage d'intérêt et l'incompréhension par le manque de communication entre Paul Douglas et Linda Darnell.

L'écriture est des plus subtiles et efficace, Mankiewicz alternant les dialogues très explicatifs appuyant sa réflexions et les idées narratives parfaites sachant écourter pour aller à l’essentiel à la manière du rebondissement final qui rapproche enfin Linda Darnell et Paul Douglas sans avoir besoin de s'appesantir plus que nécessaire. Le casting est exceptionnel en particulier une Linda Darnell poignante et qui entame là une liaison avec Mankiewicz (interrompue par son non choix pour le premier rôle de La Comtesse aux pieds nus obtenu par Ava Gardner). Un des meilleurs films de son auteur auquel la série Desperate Housewive peut dire merci puisque  tout est déjà là.

Sorti en dvd zone 2 français chez Fox


mercredi 3 octobre 2012

On murmure dans la ville - People Will Talk, Joseph L. Mankiewicz (1951)


Noah Praetorius est un brillant gynécologue qui donne des cours dans une école de médecine et dirige une clinique privée, où il privilégie les rapports humains avec ses patientes. L'une d'elles, Deborah Higgins, est une jeune future mère célibataire en détresse, dont il tombe amoureux (et réciproquement). Le Dr Praetorius est apprécié de tous ses collègues et ses étudiants, à l'exception du Professeur Ellwell qui le jalouse et qui diligente une enquête interne visant à éclairer le « passé trouble » du médecin et le mystère entourant la présence constante à ses côtés du dénommé Shunderson...

Le 22 octobre 1950 se tient une assemblée des plus tendues au sein de la Screen Directors Guild, syndicat des réalisateurs américain. Cecil B. DeMille y a convoqué ses pairs afin d'en évincer Joseph L. Mankiewicz, président de la guilde et suspect à ses yeux d'opinions politiques trop progressistes. Nous somme aux débuts du Maccarthysme (dont les actions s'intensifieront deux ans plus tard) et le but profond de la manœuvre est de dénoncer les réalisateurs en vue trop proche du parti communiste. L'injustice sera évitée en partie grâce à la courageuse intervention de John Ford auteur de cette sortie légendaire envers DeMille : « Mon nom est John Ford et je fais des westerns. Je t’admire Cecil, mais je ne t’aime pas. ». La tête de Mankiewicz sera sauvée ce jour-là mais l'expérience le marqua durablement au point de l'exploiter dans un de ses meilleurs films, People will talk, un an après les évènements. Il trouvera matière à exprimer sa pensée sur cette malveillance ordinaire et volonté de calomnie en adaptant la pièce de Curt Goetz Dr Praetorius, dont un film allemand fut d'ailleurs déjà tiré en 1950 Frauenarzt Dr. Prätorius.

L'histoire nous place dans une petite ville où sévit un médecin pas comme les autres, le Dr Praetorius (Cary Grant). Proche de ses patients et adepte de méthodes anticonformistes, il privilégie l'humain et la psychologie comme moteur de la guérison plutôt que d'en rester à la pure prescription sans accompagnement. Pour lui la rémission physique s'accompagne de celle plus mentale et il cherche à placer ses patients dans les conditions les idéales pour parvenir aux deux. Nous découvrons donc ce médecin parfait et idéaliste faire face à divers problèmes grâce à ses qualités de compréhension et d'empathie, son humour et bagout faisant allégeant toujours les instants difficiles et surtout sa profonde implication envers les autres. L'interprétation subtile et pleine d'allant de Cary Grant évite d'en faire un saint parfait dont on se sentirait lointain même si bien sûr cette figure de médecin est très idéalisée.

La fantaisie enfantine de l'acteur crée donc avec lui pour le spectateur la même proximité que ses patients dont les saillies et le calme apaisent et le script même dans ses actions les plus vertueuses parvient à le pousser dans ses retranchements. C'est particulièrement vrai pour la romance avec le personnage de Jeanne Crain, future mère célibataire dans cette Amérique moralisatrice des années 50 et qu'il va sauver de vindicte populaire en l'épousant.

Mankiewicz sait idéalement se reposer sur le charisme de son acteur puisque si une relative ambiguïté demeure quant aux raisons de l'acte chevaleresque du Dr Praetorius (bienveillance ou amour réel pour sa patiente ?) lorsque viendra l'heure des explications Grant exprimera une telle sincérité et aisance à exprimer ses sentiments profonds que le drame ne dépassera pas le temps d'une scène intense après laquelle Jeanne Crain ne doutera plus de lui.

Pourtant ce dévouement et cette réussite suscite la jalousie et la malveillance, Mankiewicz usant de situations et dialogues brillants pour souligner les maux qui agitent la société américaine d'alors. Ce sera tout d'abord par la vision de l'enfermement sur soi, de l'ignorance et de la bêtise crasse que cela éveille chez certains individus à travers la figure John Higgins (Will Wright) oncle entretenant Jeanne Crain et son père Arthur (Sidney Blackmer). N'ayant jamais dépassé l'enclos de sa ferme et uniquement préoccupé par ses profits fermiers et les préceptes de la bible, c'est pour Mankiewicz le type d'être idéal à croire et soutenir les affirmations nauséabondes que lui suggère son poste de radio (tout comme dans Chaînes Conjugales il dénonce ces nouveaux médias abrutissant).

La sympathie du réalisateur va plutôt à cette figure de père qui a certes échoué matériellement mais qui a connu une vie intellectuelle passionnante et parcouru le monde. Cette simple bêtise laisse place à la pure méchanceté à travers le personnage de professeur jaloux incarné par Hume Cronyn. Envieux de la réussite de Praetorius, il va mener l'enquête afin de trouver le secret enfouit dans le passé mystérieux de notre héros et sans doute lié à la figure mi- ange gardien mi- enfantine de Shunderson (Finlay Currie) vieil homme dévoué qui l'accompagne partout. Le message se fait encore plus clair lors de la magistrale conclusion où Praetorius fait face à ses accusateurs dans une commission au mimétisme évident avec la future Commission sur les Activités Anti-Américaines (HUAC).

L'atmosphère inquisitrice et pesante accompagné de la répétition par Cary Grant de cette phrase tant prononcée par ceux qui refusèrent de dénoncer leur camarades Je refuse de répondre à cette question est une expression puissante et synonyme de la prise de risque de Mankiewicz qui place cette opinion forte au cœur d'une œuvre de divertissement intelligente. L'issue y sera moins tragique que celle des futurs blacklistés et s'achève sur un épilogue triomphal et optimiste où Grant vainqueur dirige un orchestre sur les accords de L'Ouverture pour une fête académique, op. 80 de Johannes Brahms. Un des très grands films de Mankiewicz.

 Sorti en dvd zone 2 français chez Fox