Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 15 septembre 2015

Girl with green eyes - Desmond Davis (1964)

La première douloureuse expérience amoureuse d'une jeune fille qui jette son dévolu sur un écrivain quadragénaire et marie. Sortant d'une école tenue par des religieuses, Kate vit à Dublin avec une amie, et devient la maitresse d’Eugène Gaillard. Mais celui-ci se lasse de Kate qui n'est pour lui qu'une gamine...

Le mouvement du Free Cinema ne s'intéressa pas qu'aux états d'âmes des "angry Young men" mais aussi à l'émancipation des jeunes filles avec ce beau Girl with green eyes. Le film est l'adaptation du roman The Lonely Girl de Edna O'Brien (qui en signe également le scénario), deuxième volet de sa trilogie consacrée aux Filles de la campagne. Edna O'Brien bousculait les mœurs archaïques de la société irlandaise avec cette série d'ouvrage qui dépeignait l'émancipation de Baba et Kate, deux jeunes filles quittant leur campagne irlandaise pour vivre s'installer à Dublin. La modernité du sujet et la liberté de ton des romans provoquèrent un scandale en Irlande notamment par les descriptions sans fard des aventures sexuelles de ses héroïnes. Le film de Desmond Davis est produit deux ans après la parution du roman sous le patronage d'un des maître du Free Cinema, Tony Richardson (Un goût de miel (1961) et La Solitude du coureur de fond (1962) sur lesquels Desmond Davis fut directeur photo).

Kate (Rita Tushingham) et Baba (Lynn Redgrave) sont donc deux jeunes filles ayant à la fois échappé à une existence austère de la vie rurale irlandaise mais aussi de leur éducation en couvent pour venir s'installer à Londres. La délurée Baba suit une formation de dactylo tandis que la plus rêveuse Kate travaille dans une épicerie, le tout au rythme des bals populaire et des sorties insouciantes avec des jeunes hommes tout aussi insouciant. Tout bascule pour Kate avec la rencontre d’Eugene Gaillard (Peter Finch), un homme plus âgé et fascinant qui réveille tous les fantasmes romanesques de la jeune fille. Edna O'Brien qui s'éveilla au monde extérieur par la lecture et se rebella contre ses parents s'identifie donc clairement à Kate, notamment par la description de son attrait pour la lecture puisque l'on voit le personnage lire Tendre est la nuit de F. Scott Fitzgerald et citer James Joyce.

Après une première rencontre en campagne, c'est d'ailleurs en recroisant Eugene dans une librairie qu'elle tombera définitivement sous le charme et le poursuivra de ses assiduités. La fougue et l'innocence de Kate vont pourtant se confronter au caractère taciturne d’Eugene, sous le charme mais après un divorce ne préférant pas s'impliquer dans une romance. Leur apprivoisement mutuel offre certains des plus beaux moments du film, Desmond Davis multipliant les belles idées formelles comme l'invitation écrite de Kate s'incrustant à l'image, le montage faisant rebondir la continuité d'un dialogue d'un lieu à l'autre (effet typique du cinéma moderniste des 60's) ou cette magnifique entrevue au crépuscule face à la mer. Les hésitations de Kate avant sa "première fois" offre de jolis moments aussi, l'expérience ironique et bienveillante de Eugene se complétant à merveille de la maladresse juvénile de Kate.

Le plus grand obstacle à cette romance sera pourtant les entraves de cette société irlandaise où Edna O'Brien renvoie dos à dos les milieux populaires comme nantis. Pour les premiers, la médisance causera les premiers troubles à travers les regards inquisiteurs (une lettre anonyme dénonçant la liaison scandaleuse) et une brutalité archaïque pouvant se réveiller à tout moment, le père de Kate venant avec virulence arracher sa fille à la dépravation de la ville. Kate se confrontera ensuite au snobisme ordinaire et au dédain des amis bourgeois d'Eugene, sa jeunesse et son manque de conversation la renvoyant avec un naturel cruel aux tâches subalternes lors d'une scène anodine.

Tout cela avait été subtilement amorcé en amont tut au long du récit, la fougue de Kate ayant été progressivement éteinte par Eugene plus mentor paternaliste que complice voyant en elle une amante soumise. Kate devra donc apprendre à faire son chemin seule, s'aguerrir par le savoir et l'expérience, par un ailleurs symbolisé par le départ final à Londres lieu de tous les possibles à l'aube du Swinging London. Une belle réussite qui en appellera une plus grande encore deux ans plus tard lors de la seconde collaboration entre Desmond Davis et Edna O'Brien (cette fois sur un scénario original) avec le magnifique I was happy here (1966). Desmond Davis réunira par ailleurs de nouveau le duo Lynn Redgrave/ Rita Tushingham dans Smashing Time (1967) pure comédie pop 60's.

 Sorti en dvd zone 1 chez MGM et doté de sus-titres français

samedi 22 août 2015

Détective du bon Dieu - Father Brown, Robert Hamer (1954)

Le père Brown, un prêtre catholique, se voit confier la mission de soustraire une croix de grande valeur à la convoitise d'un voleur réputé. Or, l'ecclésiastique entend contrecarrer le vol, tout en sauvant l'âme du malfaiteur.

Father Brown est la troisième adaptation du célèbre personnage de prêtre détective créé par G.K. Chesterton. Le film est en fait le remake de Father Brown, Detective (1934) première transposition de Edward Sedgwick avec Walter Connolly dans le rôle-titre. Le film de Robert Hamer reprend le principe du scénario de cette première version en adaptant la nouvelle La croix bleue (première des 51 nouvelles consacrée au personnage) mélangée à l'intrigue d'autres nouvelles. Le mélange d'humour anglais et de vraie intrigue policière alambiquée offre donc une illustration réussie du personnage, bien aidé par l'interprétation facétieuse d'Alec Guinness.

La scène d'ouverture donne une bonne idée de la singularité des enquêtes du père Brown. Alerté par un cambriolage, des policiers ne voient pas le vrai voleur s'échapper et trouve notre héros en train de remettre le butin en place. On découvrira que le voleur était un paroissien que le prêtre a couvert et remis sur le droit chemin avec humour en lui signifiant qu'il était un bien piètre criminel. En effet, le goût pour les énigmes criminelles du père Brown n'est pas un passe-temps mais au contraire une part entière de son sacerdoce religieux où il s'entend à remettre les malfrats qu'il coince sur la voie de l'honnêteté. On évite tout prêchi-prêcha religieux grâce à l'humour des situations et de la truculence du personnage, gaffeur, lunaire et inoffensif en apparence mais à l'intelligence redoutable. Il va avoir à faire à forte partie lorsqu'il devra mettre à l'abri de Flambeau, un voleur chevronné et caméléon la prestigieuse croix de sa paroisse.

Le duel entre le père Brown et Flambeau est amené avec brio, le voleur étant interprété par Peter Finch. Les deux rivalisent de subtilité pour duper l'autre et sans trop en dire le moment où les masques tombent est savoureux, l'acuité de Brown fonctionnant pas sur l'observation des lieux et des objets mais de celles des âmes humaines qu'il sait observer et souhaite apaiser. Dès lors, tout en ayant démasqué Flambeau, Brown décèle la fragilité secrète en lui et décide de lui éviter l'arrestation, le traquant pour mieux l'absoudre. On aura ainsi une intrigue très ludique où la police piste le père Brown afin de remonter jusqu'à Flambeau. Peter Finch en simili Arsène Lupin volant pour le plaisir de l'adrénaline offre une prestation à la vulnérabilité subtile et dégage une classe folle. Le duo formé avec Guinness fonctionne à merveille et finalement on regrettera que le film soit si court tant il y avait matière à pousser plus loin le jeu.

Très agréable même s'il y avait matière à rendre la chose plus tortueuse (d'autant que certaines résolutions des nouvelles s'avère très inventives) mais on passe un bon moment. A noter une curiosité, une partie de l'intrigue se déroulant en France on trouve Gérard Oury encore acteur dans un rôle de flic franchouillard amusant.

Sorti en dvd zone 2 anglais chez Sony 

Extrait

samedi 15 août 2015

Ma vie commence en Malaisie - A Town Like Alice, Jack Lee (1956)

Une jeune anglaise fortunée (Virginia Mckenna) revient en Malaisie pour aider des villageois à construire un puit. Les souvenirs de sa vie troublée par la guerre remontent alors à la surface, et elle se remémore son histoire d’amour avec Joe (Peter Finch). En 1941, les japonais envahissent le pays et font prisonnier les colons britanniques. Les deux amants se rencontrent dans un camp, et surmontent ensemble de terribles épreuves afin de survivre.

En cette fin des années 50, le cinéma anglais prenait un angle nouveau dans sa manière d’aborder la Seconde Guerre Mondiale. L’illustration de grandes batailles et campagnes militaires dans une veine documentaire et/ou spectaculaire aura toujours cours mais laissera aussi s’exprimer d’autres approches. Contrairement aux œuvres produites lorsque le conflit faisait rage, on peut désormais évoquer des fronts plus éloignés dont les évènements sont alors plus connus. Cette tendance nourrira surtout le mélodrame exotique, ce dépaysement nourrissant idéalement les grands sentiments comme dans Le Vent ne sait pas lire (1958) de Ralph Thomas traitant de la romance entre un anglais et une japonaise ou chez les américains Sayonara (1957) de Joshua Logan – ce dernier traitant cependant de la Guerre de Corée. Ma vie commence en Malaisie s’inscrit dans cette veine, l’orientation de cette adaptation d’un roman de Neil Shute privilégiant l’angle romanesque dépaysant dans le contenu d’une œuvre pourtant plus complexe. Le film n’adapte en effet que la seconde partie du roman à succès paru en 1950, les souvenirs de l’héroïne sur sa captivité en Malaisie. Le roman était une bien plus vaste saga dépeignant tout d’abord l’héritage que faisait une jeune anglaise et les relations avec son mentor/donateur puis l’usage qu’elle en faisait en retournant aider les populations en Malaisie et enfin sa quête d’un amour disparu en Australie.

Le scénario de Richard Mason (qui s’y entend en romance dépaysante puisqu’il est l’auteur de Le Monde de Suzie Wong) et W. P. Lipscomb prend juste brièvement le même point de départ, lorsque la Jean Paget (Virginia McKenna) s’envole pour la Malaisie et finance l’installation d’un puits au sein du village l’ayant accueillie durant la guerre. Malgré la joie de retrouver ses bienfaiteurs d’alors, Jean souffre en silence en repensant à son amour perdu. Nous découvrirons ainsi son odyssée en flashback où elle fut captive des japonais ayant investis le pays où elle officiait en tant que secrétaire. Le film a l’originalité de représenté la Malaisie entière comme une immense geôle à ciel ouvert.

Si les prisonniers masculins peuvent représenter une main d’œuvre utile pour divers travaux, les femmes et enfants constituent un fardeau exploitant inutilement les ressources pour les japonais. Une première confrontation montre avec une grande violence psychologique le fossé culturel entre les femmes anglaises dont la liberté de ton fait figure d’affront aux officiers japonais. Jean et ses compagnes paieront leurs « inutilité » en errant à pied dans toutes la Malaisie, rejetés par tous les camps de prisonniers japonais ne souhaitant pas s’en encombrer et leur sacrifier des denrées. 

Une grande partie du récit constitue donc une marche forcée soumise aux rigueurs du climat tropical et impitoyable pour les constitutions frêles de nos héroïnes. Les différences sociales s’estompent alors dans une même souffrance, le réalisateur Jack Lee montrant avec une cruauté saisissante ce chemin de croix ou femmes et enfants succombent face à la chaleur, la dysenterie et la faim.  La caractérisation fonctionne autant pour nous faire admirer le courage des plus résistantes (l’hypocondriaque Miss Firth qui va afficher une résistance inattendue) que nous serrer le cœur avec la défaillance des plus faibles lors de morts révoltantes. Jean se révèle une la plus dévouée et compatissante, magnifiquement interprétée par une Virginia McKenna qui trouvait là son premier rôle majeur et allait se spécialiser dans les figures héroïque sacrificielle notamment l’espionne anglaise de Carve her name with pride (1958).

Seul lumière dans cette épreuve pour Jean, les rencontres épisodiques avec le prisonnier de guerre australien Joe Harman (Peter Finch). Peter Finch, de nationalité anglaise mais exilé  à l’âge de dix ans en Australie respire l’authenticité dans le rôle où cette identité doit transparaître dans la description exaltée qu’il fait de sa ville natale (Alice Springs qui donne son titre au film) à Jean. L’alchimie entre les deux acteurs est palpable, que ce soit la tendresse de Virginia McKenna ou un Peter Finch (acteur sensible mais qui d’ordinaire ne révèle toujours que subtilement la vulnérabilité de ses personnages) qu’on a rarement vu se mettre autant à nu. Chaque rencontre est une respiration dans l’intrigue, l’aide matérielle risquée de Joe préservant la santé de Jean et ses compagnes tandis que sa présence chaleureuse lui réchauffe l’âme et lui donne un motif de survie à cette guerre. Un terrible rebondissement va pourtant remettre en cause ces fragiles espoirs. 

Le réalisateur britannique Jack Lee signait là son film le plus populaire et son brio technique allait faire des merveilles. Si ce n’est certains moments où les arrière-plans de studios se devine aisément (mais s’oublie pris par l’intrigue), l’illusion fonctionne parfaitement et l’on pense vraiment que le film a été tourné en Malaisie. Le budget pour envoyer toute l’équipe et le casting dans un tournage à l’étranger s’avérant trop couteux, seule sa seconde équipe y filma une multitude de plans d’ensemble où des figurantes malaisiennes étaient habillées comme le casting féminin. Le montage, les éclairages et le brio filmique et narratif de Lee rendent l’ensemble imperceptible, notamment l’éprouvante séquence des marécages insalubres tournée en plein hiver dans un jardin avoisinant le studio Pinewood ! 

Par son approche humaniste et intimiste, A Town like Alice évite tout manichéisme, les japonais étant vus sous leur réel jour le plus belliqueux et inhumain sans pour autant en faire un trait commun à leur ensemble grâce à l’attachant personnage du garde finalement aussi contraint que ses prisonnières de souffrir dans ce pénible voyage. La vraie noirceur du contexte n’interdit une lueur d’espoir ténue dans cette œuvre sensible qui sera le troisième film au box-office anglais en 1956.

Sorti en dvd zone 2 français chez Elephant Films

lundi 26 janvier 2015

Operation Amsterdam - Michael McCarthy (1959)


Mai 1940. Un Anglais de l'Intelligence Service et deux Hollandais sont débarqués près d'Amsterdam alors que les troupes allemandes s'en approchent. Ils ont quatorze heures pour réussir leur mission : ils doivent persuader les diamantaires de leur remettre tous leurs bijoux afin d'éviter aux Allemands de les piller...

Une excellente production anglaise à l'intrigue très originale, entre l'espionnage pur et le film de guerre (surtout pour son final). L'ouverture démontre une fois de plus toute l'efficacité et la concision des films de cette période, contexte historique, personnage et enjeu présenté en un temps record et au bout de dix minutes on se retrouve déjà en Hollande pour mener la mission. Sans que le rythme soit particulièrement soutenu, la tension ne se relâche pas un instant avec nos héros qui doivent convaincre les joailliers de leurs confier leurs diamants et collecter ceux enfermé dans les coffres forts. Les dangers sont multiples : une Hollande pilonnée par les bombes, des soldats hollandais tour à tour amis ou ennemis faisant partie de la cinquième colonne et l'arrivée imminente de l'armée allemande créant un sentiment d'urgence. La première partie est plus posée et joue la carte de l'infiltration avec des agents jouant à cache-cache avec l'ennemi dans Amsterdam tout en collectant les diamants tandis que le final bien mouvementé montrant la fuite effrénée du pays.

En filigrane une évocation très intéressante de la situation de la Hollande, avec une véritable chape de plomb pesant sur ses habitants par l'occupation allemande qui s'annonce. Le scénario questionne très bien les hésitations de certains diamantaires, notamment les juifs, qui voit dans leurs stocks un possible moyen d'échapper à de futurs mauvais traitements même si cela profite à l'ennemi. De saisissantes visions de désespoirs parcourent le film avec ces bateaux de réfugiés régulièrement coulés par les obus allemand, les ports hollandais bondés où encore Amsterdam ressemblant à une ville fantôme dont les rues sont jonchées de cadavres. L'interprétation est solide, avec Peter Finch charismatique, un Tony Brighton stoïque et déterminé en commandant anglais et une émouvante Eva Bartok en hollandaise ayant tout perdu et qui décide d'aider les anglais. C'est son personnage et sa relation avec Peter Finch qui amène le soupçon d'humanité qui fait la différence dans cette intrigue qui ne s'embarrasse guère de fioriture.

La réalisation de McCarthy est au diapason, sans génie mais efficace et au service de l'histoire, osant même verser dans de vrais moments noirs comme la mort tragique d'un enfant lors de la fuite finale. Très bon film donc qui manque peut être juste un peu de surprise, on guette une traitrise quelconque qui n'arrive jamais.

Sorti en dvd zone 1 chez MGM et doté de sous-titres français

mercredi 7 janvier 2015

Un dimanche comme les autres - Sunday Bloody Sunday, John Schlesinger (1971)

Bob Elkin, un jeune sculpteur œuvrant dans l’art contemporain, a une relation amoureuse avec une femme divorcée plus âgée, Alex Greville, une fonctionnaire... Parallèlement, Bob, qui est bisexuel, a aussi une liaison avec le docteur Daniel Hirsh, un quinquagénaire BCBG… Bob vit sereinement ses histoires d’amour bien plus qu’Alex et Daniel, au fait de la situation et pressentant confusément qu’aucun d’eux n’aura jamais sa préférence…

Après le succès mondial et les Oscars de Macadam Cowboy (1969), retour en Angleterre pour John Schlesinger avec ce Sunday Bloody Sunday. On retrouve donc des préoccupations sociales plus typiquement britannique dans ce qui semble être une continuité de deux de ses plus beaux films, l'inaugural Un amour pas comme les autres (1962) et Darling (1965). Dans le premier, Schlesinger montrait les déboires d'un jeune couple lié presque par la force des choses et voyant se profiler une morne existence dans une cité ouvrière grisâtre. Darling était une des premières œuvres à porter un regard critique sur le Swinging London qui sous la légèreté et l'hédonisme était un nid d'égoïste narcissique rêvant de célébrité. Sunday Bloody Sunday fait une sorte de bilan entrecroisant ces deux univers quelques années plus tard. Chaque dimanche, Bob Elkin (Murray Head) jeune et séduisant artiste contemporain se partage entre les bras d’Alex (Glenda Jackson) jeune femme divorcée et Daniel (Peter Finch) médecin quinquagénaire. Tous deux sont les victimes consentantes de ce ménage à trois où leur bel amant mène le jeu avec indifférence.

Schlesinger montre d'abord le dispositif à la fois tendre et cruel de cette relation. Tendre car Bob est un partenaire aimant, sensible et prévenant pour chacun de ses partenaires, les scènes sensuelles alternant avec d'autres montrant un plus paisible quotidien à deux. Cruel parce que Bob est aussi inconstant et égoïste, un(e) amant(e) ne lui manquant jamais plus que quand il est en compagnie de l'autre et il n'hésitera jamais à se volatiliser pour le rejoindre. Dès que l'ennui et l'ordinaire qui cimente aussi une relation de couple daigne se manifester, Bob s'évapore car il ne souhaite que les bons moments.

Ainsi chaque apparition du personnage est synonyme de plaisir et l'histoire dévoilera progressivement le désert qu'est l'existence d’Alex et Daniel en son absence. Le préhistorique système de messagerie téléphonique que l'on voit dans le film est une sorte de fil rouge narratif de l'attente constante d'Alex et Daniel loin de Bob. Les entraves se révèlent peu à peu entre emploi administratif ennuyeux pour Alex, sexe fugace pour Daniel mais aussi pression sociale et religieuse.

 Comme dans Un amour pas comme les autres, les personnages aspirent à autres chose, à un amour sincère et passionné mais devront se contenter des miettes que daigne leur offrir Bob. On retrouve ce thème de Schlesinger de héros refusant de se plier à une réalité terne et rêvant de plus (la superbe scène entre Glenda Jackson et Peggy Ashcroft jouant sa mère qui lui reproche de trop attendre de la vie et de ne pas accepter le peu qu'elle lui offre) mais toujours amené à rester cloué au sol par les circonstances (là on pense aussi bien sûr à son Billy Liar (1963)).

Bob est lui un pendant de la Julie Christie de Darling un jeune homme moderne et dont l'évolution dans un milieu "hype" a nourri l'indifférence et l'égo. On ne s'étonnera pas de la séparation finale terriblement amère et désinvolte. Le constat est assez désespéré d'ailleurs, Schlesinger renvoyant dos à dos la tradition (le mariage silencieux et malheureux de la mère d'Alex) comme la modernité (la famille d'amis hippies tout à son libre arbitre un peu vain) et admettant presque ainsi l'acceptation résignée que l'on doit avoir des maigres instants d'amour qui peuvent s'offrir à nous, la tirade final face caméra de Peter Finch allant dans ce sens.

L'atmosphère du film est à la fois éthérée et austère, alternant d'étonnantes séquences de rêverie (dont une superbe traduisant le sentiment d'insécurité de Glenda Jackson) et un réalisme gris, dépressif dans lequel nous baigne la magnifique photo de Bill Williams. Glenda Jackson est comme souvent magnifique, représentant la facette émotionnelle la plus expressive. A l'inverse Peter Finch tout en désespoir contenu allie sobriété et fragilité et prend de sacré risque avec ce qui est un des premiers films grand public à représenter avec autant de normalité un personnage gay. Sa performance est d'autant plus à saluer que Ian Bannen initialement choisit manifesta tant de gêne à tourner des scènes d'amour entre homme que Schlesinger le remplaça après deux semaines de tournages. Un très beau film donc qui témoigne tout de même du pessimisme de Schlesinger puisqu'il faut qu'il se plonge dans le passé (la magnifique adaptation de Thomas Hardy Loin de la foule déchaînée (1967)) pour que ses héros puissent inverser leur destin dans ses œuvres sociales.

Sorti en dvd zone 2 français chez Doriane Films



lundi 24 octobre 2011

La Piste des éléphants - Elephant Walk, William Dieterle (1954)



John Wiley et Ruth, jeunes mariés reçoivent en héritage une plantation de thé à Ceylan. Arrivée là-bas, Ruth tombe amoureuse de l'intendant du domaine. Mais quand la sécheresse s'abat, les éléphants qui peuplent l'île morts de soif changent de comportement.

Beau film d'aventures que cet Elephant Walk qui constitue un des derniers films américain de Dieterle avant son retour en Europe. A l'origine le projet est destiné au couple Laurence Olivier/Vivien Leigh mais Olivier accaparé par d'autres projets s'efface rapidement (finalement remplacé par Peter Finch) tandis que son épouse assaillies par ses troubles bipolaires se voit contraintes d'abandonner le tournage déjà entamé. Elizabeth Taylor qui avait dû abandonner le rôle pour cause de grossesse peut finalement après son accouchement jouer dans le film. Plusieurs plans larges filmés avec Vivien Leigh ont néanmoins été conservés dans le montage final.

Adapté d'un roman de Robert Standish, La Piste des éléphants apparaît finalement comme une étonnante variation exotique de Rebecca (ce qui peut expliquer le désistement de Laurence Olivier au vu des rôles très proches) avec une intrigue et des rebondissements très proches même si Dieterle confère une identité propre à son film. La jeune anglaise Ruth (Elizabeth Taylor) suite à un coup de foudre et un mariage éclair avec le producteur de thé John Wiley (Peter Finch) s'envole donc pour sa plantation à Ceylan.

Seulement une fois sur place une ombre se place entre elle et son époux, celle du vénéré et tyrannique ancien chef du domaine, son père Tom Wiley. De manière symbolique sa tombe trône face à la maison comme s'il dirigeait encore les lieux depuis l'au-delà et chacune des règles de vie qu'il a instaurée sont rigoureusement respectée au détriment de la nouvelle maîtresse de maison. Le script se dote même d'un équivalent local à Mrs Danvers avec le domestique Appuhamy (Abraham Sofaer) qui chéri le souvenir du disparu en conservant intacte sa chambre tel un autel et qui s'adresse à sa tombe tous les matins.

Parallèlement à cette présence invisible s'en trouve une plus concrète avec des éléphants harcelant le domaine bâti comme un défi à la nature sur le parcours où les bêtes allaient s'abreuver en eau. Tandis que les passions humaines se déchaînent, les cris des éléphants incessant dans la bande son et les nombreuses séquences voyant leur menace se rapprocher instaure donc une atmosphère pesante et trouble. Elizabeth Taylor est formidable de détermination et de fragilité et dégage une sensualité d'autant plus forte du fait d'être la seule présence féminine dans cet univers machiste.

Peter Finch est excellent également dans sa schizophrénie où le respect de la mémoire du défunt se dispute à l'amour pour son épouse et délivre une prestation habitée. Dana Andrews qui vient compléter le triangle amoureux en contremaître compréhensif est correct mais ne dégage pas la même intensité. Dieterle délivre une mise en scène impressionnante et immersive où on découvre de superbes vues des paysages de Ceylan, le travail sur la photo de Loyal Griggs et les cadrages prolongeant cette atmosphère trouble et évitant le piège de la carte postale.

Le clou du film avec l'assaut destructeur des éléphants demeure un morceau de bravoure sacrément impressionnant. Le décor ploie sous les ruades des pachydermes dans un enfer de gravats et de flammes purificateur filmé de manière virtuose par Dieterle. Un grand moment de cinéma (là aussi répondant à la conclusion de Rebecca où la destruction est synonyme de retrouvaille et de renouveau) qui sous la violence ouvre au contraire un nouvel avenir à ses personnages.


Sorti en dvd zone 2 français chez Paramount

Extrait des 15 premières minutes