Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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dimanche 9 février 2014

L’Hirondelle d’or - Come Drink With Me' ou Da zui xia, King Hu (1966)


Dans une auberge, un poète éthylique rencontre une chevalière errante, Hirondelle d'or. La jeune femme est à la recherche de son frère, haut fonctionnaire de l'Empire enlevé par une bande de brigands menée par Tigre Face-de-Jade.

L’Hirondelle d’or constitue à sa sortie une révolution en tout point pour le cinéma de Hong Kong. C’est tout d’abord l’avènement d’un genre, le wu xia pian (film de sabre chinois) vers une tonalité plus percutante et moderne. Le wu xia pian, nourrit de légendes et de contes populaires héroïques chinois est un genre imprégnant la culture locale mais jusque-là sa représentation à l’écran avait donné des œuvres à l’amateurisme théâtral en retranscrivant bien mal la dimension épique. Le public hongkongais en quête de sensation forte et de figure héroïque préférait donc à l’époque se tourner vers le chambara (film de sabre japonais) brutal, sanglant et virtuose ainsi que vers le western spaghetti qui fait à l’époque un triomphe avec notamment la trilogie de l’Homme sans nom de Sergio Leone. Run Run Shaw, patron de la Shaw Brothers décide de remédier au problème en produisant L’Hirondelle d’or

La Shaw Brothers fondée en 1958 s’était tout d’abord spécialisée dans des œuvres prolongeant la tradition de l’Opéra de Pékin et /ou retranscrivant des contes traditionnels avec des succès tel que The Love Eterne (1963) de  Li Han-hsiang mais malgré ses moyens n’avait pas encore les compétences pour produire un wu xia pian pouvant rivaliser en efficacité avec les productions étrangères. Run Run Shaw recrutera ainsi des techniciens japonais qui formeront les équipes de la Shaw Brothers qui pourront alors offrir une relecture du genre imprégnée de leur culture. Pour mener à bien tout cela, Run Run Shaw a l’idée de génie de faire appel à la valeur montante du studio pourtant pas du tout spécialiste en arts martiaux, King Hu.

King Hu n’avait jusque-là  réalisé que quelques séquences de The Love Eterne pour aider son ami Li Han-hsiang, le mélodrame The Story of Sue San (1964) et le politisé The Sons and Daughters of the Good Earth (1965). L’insuccès de ce dernier film l’amène donc sur cette Hirondelle d’or aux velléités plus grand public. Le raffinement et la culture de King Hu va amener le projet vers un résultat bien plus ambitieux que le simple décalque du chambara japonais (dont on retrouve l’influence dans quelques débordements sanglants et élans de sadisme que l’on ne retrouvera pas dans ses films de sabre suivant et évoquant plutôt Chang Cheh). Le film adapte d’ailleurs une pièce fameuse de l’Opéra de Pékin, Le Mendiant Ivre et King Hu n’aura de cesse d’entremêler cette tradition et des audaces plus modernes. L’histoire narre ainsi la lutte d’Hirondelle d’or (Cheng Pei-pei), justicière en lutte contre des bandits ayant enlevé son frère et soumettant son père gouverneur au chantage. Dans sa lutte elle sera aidée par le farfelu Chat Ivre (Yueh Hua) cachant sous son alcoolisme de redoutables aptitudes martiales.

L’Hirondelle d’or est le premier volet de ce qui constituera chez King Hu la « trilogie des auberges » suivit ainsi plus tard par Dragon Gate Inn (1967) et L’Auberge du Printemps (1974). Ces lieux clos sont pour le réalisateur synonymes de jeu de dupes et de faux-semblants où alliés et ennemis se jaugent. Ce sera là l’occasion d’une des séquences les plus mémorables du film et une figure imposée du wu xia pian ou les protagonistes échanges politesses tout en essayant de se trucider en douce sur le score hypnotique de Lan-Ping Chow soulignant autant la dimension ludique que la tension extrême du moment. Cet art de la dissimulation en appelle un autre par l’usage de travestissement que fait King Hu. Lors de cette première apparition, Cheng Pei-pei se fait passer pour un homme sans que les autres personnages ne doutent du contraire. King Hu prolonge ainsi au cinéma la tradition de l’Opéra de Pékin où les grandes stars étaient des femmes et pouvaient endosser les rôles masculins. Une tradition prolongée au cinéma justement dans The Love Eterne et qui donnera quelques moments de saphisme latent trouble dont Tsui Hark saura saisir toute l’ambiguïté dans sa relecture du même conte avec The Lovers (1994).

En tout cas voir une femme jouer un rôle d’homme est une convention acceptée même si King Hu perpétue et  s’éloigne à la fois de cela (Hirondelle d’or s’avérant réellement une femme au bout du compte) dans sa trame, affirmant le féminisme qui imprégnera son œuvre où les héroïnes valeureuses ont la part belle. Chat Ivre personnifie également bien cette question du faux-semblant au cœur du film, être joyeux et insouciant simplement préoccupé par son prochain verre mais qui au contraire va être d’un secours précieux à la trop impulsive Hirondelle d’or, l’avertissant du danger et lui donnant de précieux indices par la taquinerie et le jeu (dont une scène de poursuite sur les toits qui aura été reprise dans l’idée mais sans le même brio par Ang Lee dans son Tigre et Dragons). 

Cette insouciance révèlera même  un être plus vulnérable et torturé dans la seconde partie et Yueh Hua bien que trop jeune pour le rôle amène tout le mélange de fantaisie (la légende voulant que King Hu l’ayant réellement fait boire entre les prises pour le décontracter) et mélancolie au personnage. Il est d’ailleurs amusant de le voir en héros valeureux quand on sait qu’il se spécialisera dans les rôles de crapules chez Chu Yuan notamment.

Par sa nature de précurseur, L’Hirondelle d’or n’est pas le plus véloce et trépidant des films de la Shaw Brothers (et ni même de King Hu qui saura mieux allier contemplatif et nervosité par la suite) mais s’avère un bond considérable par rapport aux médiocres productions l’ayant précédées. King Hu comme souvent fait ici figure de peintre plus que d’illustrateur de l’action et confère au film une beauté formelle stupéfiante. Le choix de Cheng Pei-pei en héroïne s’avère judicieux puisque l’actrice n’a pas de formation martiale mais plutôt de ballerine. L’illusion est parfaite puisque ce qui intéresse King Hu c’est sa manière d’arpenter l’écran, de se mouvoir avec une grâce et une hargne constante à l’écran, mettant en valeur à la fois les chorégraphies et l’environnement de combat qui n’aura aucun secret pour le spectateur. 

Les cadrages à la précision parfaite montre ainsi l’emplacement des forces en présence (les plongées de la scène de l’auberge, celles montrant Cheng Pei-pei encerclée lors de la bagarre dans le temple), les travellings virtuose amènent dynamisme et mouvement dans les faces à faces, les chorégraphies inventives (multipliant bottes secrètes et démonstration de forces comme lorsque Tigre Face-de-Jade jubile d’avoir décoiffé Hirondelle d’or avant de comprendre qu’elle lui a tranché la ceinture), la hargne et la conviction de Cheng Pei-pei faisant le reste. King Hu envisage constamment le décor comme un tableau dont il exploite la profondeur, la verticalité/horizontalité dans sa façon d’y faire évoluer ses personnages  et où les joutes martiales reposent bien plus sur la gestion de l’espace que les purs mano à mano (les plans rapprochés étant rares durant les combats). 

Une même logique animera King Hu avec plus d’ambition encore lors des longs affrontements en plein désert et dans les paysages montagneux de  Dragon Gate Inn et L’Auberge du Printemps. Cet art de la composition fait encore plus merveille lors des moments apaisés où les superbes décors studio de la Shaw Brothers trouvent une magnificence aussi éblouissante que factice, on pense à ce panoramique où Hirondelle d’or observe l’extérieur face à sa fenêtre où ce magnifique plan large mettant en valeur la cascade.

Fort de toutes ces innovations et de son récit rondement mené, le film sera un triomphe à Hong Kong et en Asie, lançant définitivement le wu xia pian moderne. Un succès qui aurait dû assurer un statut prestigieux à King Hu au sein de la Shaw Brothers mais furieux des contraintes imposées par Run Run Shaw (qui lui aurait refusé les dix jours de tournages voulus pour la séquence de l’auberge) il claque la porte du studio pour aller tourner Dragon Gate Inn à Taiwan et dont le succès surpassera encore celui de L’Hirondelle d’or

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side



lundi 12 août 2013

Le Complot des Clans - Chu Liu Xiang, Chu Yuan (1977)


De nombreux meurtres sont perpétrés par un combattant secret. Tous les regards se portent vers Chu Liu-xiang, populaire maître en arts martiaux. Celui-ci, afin de prouver son innocence, va se charger de partir à la recherche du coupable.

En 1977, Chu Yuan avait révolutionné le film martial avec son excellent La Guerre des Clans qui sortait définitivement le genre du récit chevaleresque machiste et sanglant qui dominait jusque-là sous la férule de Chang Cheh. Le film était la première adaptation d’un roman Gu Long, auteur à succès et considéré comme le Alexandre Dumas hongkongais. Son univers si particulier trouvait son illustrateur idéal avec Chu Yuan, avec univers lorgnant sur la fantasy où des combattants aux facultés surnaturelles se déchirent pour la domination du Jiang-hu, le monde des arts martiaux. Ces histoires empruntent nombres d’éléments à la culture occidentale et délaissent la rigueur historique d’un King Hu pour une approche nettement plus orienté serial et récits à mystère où l’érotisme est également bien plus prononcé. Chu Yuan signait donc un chef d’œuvre du genre avec La Guerre des Clans qui offrait rien moins qu’une relecture du Parrain à la sauce wu xia pian (film de sabre chinois). Le film allait donc lancer une véritable mode d’adaptation des romans de Gu Long à Hong Kong et Chu Yuan signerait certains de ces meilleurs films avec certaines d’entre elles.

Le Complot des Clans arrive donc un an après La Guerre des  Clans et adapte les aventures d’un personnage phare de Gu Long, Chu Liu-xiang. Au croisement de James Bond et Sherlock Holmes, ce personnage charmeur allie séduction, dextérité martiale et intelligence dans des histoires reposant autant sur l’action les enquêtes où sont mises en avant ses capacités de déduction. Il est ici parfaitement incarné par le charismatique Ti Lung dans une aventure croisant les intrigues de trois romans de Gu Long (qui en consacra huit à son héros fétiche).

L’efficacité narrative de Chu Yuan se mélange idéalement aux récits à rebondissement de l’auteur avec une ouverture magistrale qui pose les enjeux avec concision. Trois chefs de clans sont mystérieusement assassinés en étant empoisonnés par l’Eau magique, substance uniquement trouvable dans un palais isolés uniquement composés de femmes et dotées de pouvoir surnaturels. Les soupçons se portent immédiatement sur le seul homme capable d’une telle audace, notre héros  Chu Liu-xiang qui a donc un mois pour démasquer le vrai coupable.

Ti Lung tout en prestance et décontraction est pour beaucoup dans l’attrait du film. Le combat est réellement le dernier recours quand pour le reste il use largement plus de sa malice, l’influence de James Bond se ressentant notamment lors d’une scène de casino assez typique quand pour le reste son phrasé amical, son goût pour le déguisement seront des atouts précieux. . Dans cette logique privilégiant la réflexion sur l’action, les combats sont finalement autant des joutes verbales que physiques où Chu Liu-xiang jaugera constamment ses adversaires, dupant les plus limités (la ravissante mais nunuche Ching Li coutumière de ce type de rôle) et faisant preuve d’astuce pour soutirer des informations.

Les rares démonstrations de force lui servent plutôt à se mettre un ennemi potentiel dans la poche tel ce moment où le redoutable Point-Rouge (Ling Yun) payé pour le tuer lui devient redevable après qu’il ait écarté une araignée venimeuse de son épaule en plein combat. Cette légèreté  apparente du héros contraste avec une vraie ambiance mystérieuse où les fameux décors studios de la Shaw Brothers privilégient les scènes nocturnes  baignant dans le surnaturel plus inquiétant à l’enquête menée par Chu Liu-xiang. 

Les apparitions spectrales du tueur masqué jouent bien de cet aspect avec un ennemi insaisissable ayant toujours une longueur d’avance et semant la mort parmi les témoins interrogé par Chu Liu-xiang. On traversera ainsi nombres de demeures abandonnées, cimetières et autre crique isolées d’où le danger peut surgir à tout moment et comme souvent la solution ne sera pas aussi surnaturelle que l’on pense. 

Bien que simplifiée, l’intrigue du roman est donc rondement menée et captive avec cette histoire d’héritier d’un guerrier japonais assassiné et dont les enfants furent recueillis par des chinois. Chu Liu-xiang devra retrouver ces mystérieux descendants en quête de vengeance jusqu’à une sacrée surprise lorsqu’il découvrira leur identité. La dernière partie du film nous emmène dans le fameux Palais de l’Eau Magique où le décor immaculé et rococo sert encore une atmosphère différente.  

La résolution reposera sur une trame empruntant beaucoup (c’est presque un petit remake en soi) à Intimate Confession of a Chinese Courtesan (1972) autre grand classique de Chu Yuan dont on retrouvera là la thématique vengeresse, le triangle amoureux et la sulfureuse dimension saphique. Betty Pei Ti en souveraine indestructible et amoureuse y trouve également un rôle quasi identique. 

Le réalisateur conclut donc l’aventure sur une note passionnelle et sanglante typique de son style auquel s’ajoute un Chu Liu-xiang impuissant face au drame en marche. Palpitant et virtuose, Le Complot des Clans est une grande réussite qui par son succès relancera de plus belle le fructueux filon des adaptations de Gu Long et installera Chu Liu-xiang en tant que héros récurrent. Une suite bien moins réussie fut d’ailleurs produite l’année suivante avec la même équipe L’île de la Bête (1978). Grand admirateur de Chu Yuan, Tsui Hark fera bien plus tard un mémorable remake du Complot des Clans avec le survolté Swordsman 2 (1992).

 Sorti en dvd zone chez Wild Side dans la collection Shaw Brothers