Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Une île grecque, une villa magnifique, en plein mois d’août. Céline, son
mari Jesse et leurs deux filles passent leurs vacances chez des amis.
On se promène, on partage des repas arrosés, on refait le monde. La
veille du retour à Paris, surprise : les amis offrent au couple une nuit
dans un hôtel de charme, sans les enfants. Les conditions sont
idylliques mais les vieilles rancoeurs remontent à la surface et la
soirée en amoureux tourne vite au règlement de comptes. Céline et Jesse
seront-ils encore ensemble le matin de leur départ ?
18 ans après Before Sunrise et 9 ans après Before Sunset,
le fameux diptyque romantique de Richard Linklater devient trilogie avec de
nouveau Ethan Hawke et Julie Delpy également impliqués au scénario. Before Sunrise était un vrai idéal de
comédie romantique alliant le charme et la candeur des premières fois, la
justesse du propos et l’originalité du procédé avec cette romance en temps réel
entre le touriste américain Jesse (Ethan Hawke) et l’étudiante française Céline
(Julie Delpy) avec Prague comme cadre idéal. Le second volet Before Sunset montrait cette innocence
initiale embrumée par les premières souffrances de l’âge adulte lorsque les
amoureux se retrouveraient à Paris, conscient que la nuit passée ensemble 9 ans
plus tôt constituaient ans doute le moment le plus romantique de leur vie. Le
couple allait ainsi se confronter à ces nouvelles fêlures tout en retrouvant la
complicité d’antan en discutant et déambulant dans les rues d’un Paris de rêve.
Le film s’achevait sur une magnifique fin ouverte où l’on supposait que tout
pouvait recommencer. Nous retrouvons donc Céline et Jesse désormais en couple
et parents de jumelles.
Le charme des deux premiers films résidait grandement dans le
mélange de nonchalance (deux personnages qui marchent et qui parlent pour
l’essentiel) et d’urgence avec la narration en temps réel (plus diffuse dans Before Sunrise et plus concrète dans Before Sunset se déroulant sur une
après-midi) faisant des moments passés ensembles des instants fugaces et
précieux dontchaque échange
s’imprégnait durablement car destiné à être éphémère. Before Midnight, avec son couple installé et son cadre de vacance
relâché semble donc au départ perdre des atouts précieux des épisodes
précédents. En s’arrêtant à cela on passe à côté de la grande thématique de Before Midnight, l’ultime épreuve à
l’amour de Jesse et Céline sera de résister à l’usure, à la routine du temps
qui passe, en un mot à la vie.
Ainsi chaque moment qui semble retrouver la légèreté des
deux premiers volets se voit brutalement
rattrapé par la réalité. La longue séquence en voiture avec ses échanges
piquants, ses apartés amusant est brusquement assombrie lorsque la discussion
vire sur la situation compliquée de Jesse souffrant de vivre loin de son fils
et Céline pas prête à renoncer à sa vie pour réunir la famille aux USA. Plus
tard un simple coup de fil interrompra la soirée romantique (et la scène de
sexe la plus crue des trois films renforçant l'ancrage dans le réel et la proximité entretenue par les personnages) prévue et conduira à la longue dispute/confession
finale où l’avenir du couple est mis à mal. Ce moment seul à seul concocté par
leurs amis retrouve d’ailleurs presque la dimension exceptionnelle des films
précédents, pas par la rencontre impromptue mais car comme le soulignera un
dialogue c’est une de leurs rares occasions désormais de se trouver en tête à
tête et d’échanger de tout et de rien comme avant.
Céline et Jesse se raccrochent désespérément à la magie
initiale que furent leur rencontre etretrouvailles et ne la retrouvant pas dans un quotidien loin de leurs
rêves (la longue complainte de Céline choquée de se découvrir femme
d’intérieur) font ressurgir toutes leurs frustrations lors de la dispute
finale. Le ton est donc nettement plus âpre que dans Before Sunrise et Before
Sunset par ce retour douloureux au réel.
Miraculeusement la drôlerie et le
côté enlevé demeurent pour exprimer ces questions pourtantpeu joyeuses notamment par le radieux cadre
grec ensoleillé. Les répliques vachardes fusent entre Hawke et Delpy (la patte
de cette dernière au script se ressentant avec les élans de Woody Allen vus
dans ses propres réalisations comme Two
Days in Paris) et ont ri plus d’une fois même si à nouveau cela sert un
récit acide et doux-amer. Un moment de grâce se dégage néanmoins aveccette longue scène de repas ou différentes
idées, générations et proposition de couple se confrontent à nos héros, formant un reflet de ce qu'ils sont (le couple grec rigolard sensiblement du même âge qu'eux) ce à quoi ils aspirent (la sérénité de leur hôte quand il évoque son épouse défunte) et ce qu'il furent avec leur pendant moderne pour ces deux jeunes gens s’endormant ensemble sur
Skype.
Même si on peut préférer l’insouciance des deux premiers
volets, la justesse des situations et des dialogues offrent un prolongement
idéal à la destinée des personnages qu’on a eu tant de bonheur à suivre. On
retrouve d’ailleurs cette légèreté dans les tous derniers instants, lorsque le
couple se sort de cet impasse douloureuse par une complicité ludique prouvant
qu’ils ont un avenir. La fin ouverte (une fois de plus) paraîtra plus apaisée
qu’incertaine dans cet ultime ( ?) volet les montrant capable de peut-être vieillir ensemble.
Juillet 1979, pendant les vacances d’été dans une maison en Bretagne. A l’occasion de l’anniversaire de la grand-mère, oncles, tantes, cousins et cousines sont réunis le temps d’un week-end animé.
Si on excepte le peu vu et plus hermétique Looking for Jimmy, la carrière de réalisatrice de Julie Delpy fut véritablement lancée avec le truculent Two Days in Paris . On fera pourtant difficilement le lien avec le plus ténébreux La Comtesse (sur les méfaits sanglants de Bathory) qui a suivi et encore moins Le Skylab, nouveau film qui se distingue par son aspect plus ouvertement « comédie française » avec tout ce que le terme a de péjoratif. La cohérence dans ce papillonnage est à chercher dans Before Sunset, deuxième volet du diptyque romantique de Richard Linklater. Julie Delpy y reprenait dix ans plus tard le rôle qu’elle tenait dans Before Sunrise (1995), le personnage de jeune fille insouciante devenant une adulte ayant vécu et connu douleur et déceptions. Pour ce faire, Linklater avait demandé à l’actrice et à son partenaire Ethan Hawke de coécrire le scénario avec lui et d’y inclure leurs expériences et anecdotes personnelles. Le résultat fut confondant d’émotion et de naturel et Julie Delpy fut nominée à l’Oscar du meilleur scénario original.
Dès lors chacune de ses réalisations suit cette logique en étant toujours profondément rattachée à sa vie. Two Days in Paris est une inspiration évidente du choc culturel qu’à certainement dû rencontrer une Delpy depuis si longtemps expatriée aux USA avec ce couple franco-américain découvrant toutes ses différences le temps d’un séjour à Paris. Bien que fascinée depuis longtemps par la figure de Bathory (le projet fut long à être lancé), lorsque La Comtesse se fait enfin, le film fait figure de catharsis pour Julie Delpy. Elle perd sa mère durant le tournage et affronte sa propre peur de la mort en incarnant Bathory (n’ayant pas encore l’âge du rôle, elle ne devait pas le tenir lors des premières tentatives de monter le projet), rôle impudique d’une femme qui noie dans le sang et les larmes sa hantise de vieillir.
Cette approche semi-autobiographique demeure sous un jour plus léger avec Le Skylab qui s'inspire en partie de ses souvenirs d'enfance de vacances familiales en Bretagne à la fin des années 70. Après une introduction contemporaine avec Karine Viard, on suit donc le temps d'une journée les vacances de la petite Albertine (la jeune Lou Alvarez épatante en miroir enfantin), venue passer avec ses parents un séjour dans la maison de campagne en compagnie du reste de la famille. En apparence, c'est le film le plus ouvertement "léger" de Julie Delpy, totalement dénué du moindre ressort dramatique, hormis la pseudo menace de la chute du Skylab - première station spatiale américaine qui s’écrasa en 1979 dans l’Océan indien - sur la Bretagne. Ce dernier élément, loin d'être superficiel sert en fait à figer cette journée heureuse (et ses premiers émois adolescents) dans la mémoire de l'enfant qui savoure d'autant plus les moments partagés face à cette possible fin du monde.
La narration se fait légère et nonchalante, dynamisée par le talent de Delpy pour caractériser avec brio une dizaine de personnages à travers des situations de vacances banales, repas, une sortie à la plage, une partie de foot. Rien n'est trop appuyé et on ne s'attarde trop longtemps sur personne tout en ayant vite le sentiment de connaître tout le monde grâce au casting remarquable. Les différences, conflits et angoisses de chacun, s'esquissent progressivement, que ce soit le choc des cultures (le couple Delpy/Elmosino un peu intello baba cool face aux beaux-frères fans de Sardou et Cloclo) ou politiques. A deux ans de l'arrivée de la gauche au pouvoir, les conflits idéologiques font ainsi des étincelles et le talent de Delpy pour la réplique assassine est toujours aussi efficace.
Il se dégage une belle chaleur de l'ensemble notamment grâce aux performances d'Eric Elmosino épatant en papa décontracté et chambreur, Julie Delpy (qui joue donc l'équivalent de sa propre mère mais ne se met pour autant pas plus en avant), Albert Delpy en vieux oncle lunaire et torturé et tous les autres (Noémie Lvovski, Sophie Bonneton, Vincent Lacoste héros des Beaux Gosses...) toujours justes. Les jeunes acteurs, bien plus matures que leur aînés doux dingues sont vraiment parfaits de naturel et très attachants.
Seul petit reproche, on regrettera juste une crise d'angoisse finale qui surligne un peu trop ce qui avait été si bien suggéré en filigrane et casse un peu la tonalité subtile et en surface du reste du film. Une belle réussite néanmoins qui montre une Julie Delpy toujours aussi à l’aise et pertinente dans un registre plus populaire.
A la mort de son mari, la comtesse Elizabeth Bathory se trouve à la tête
d’un vaste domaine etd’une immense fortune. Aidée de sa confidente, la
sorcière Anna Darvulia, Elizabeth étendprogressivement son influence,
suscitant chez chacun crainte, admiration et haine, pourdevenir la femme
la plus puissante de la Hongrie du 17ème siècle – dictant ses
conditions jusqu’au roi lui-même.Elle rencontre alors un séduisant jeune
homme dont elle tombe éperdument amoureuse mais celui-ci l’abandonne.
Le succès international de son second film Two Days in Paris fut l’occasion pour Julie Delpy de monter enfin un projet qui l’obsédait de longue date avec ce portrait de la Comtesse Bathory. Two Days in Paris, drôle, enlevé et doux amer malgré un romantisme moins voire pas appuyé pouvait néanmoins être rapproché de Before Sunset, second volet du diptyque sentimental de Richard Linklater dont elle coécrivit le scénario qui lui valut une nomination à l’Oscar. Froid, ténébreux et hiératique, La Comtesse est un film fort différent et qui offre une vision inattendue de Bathory.
Pour rappel, la Comtesse Bathory est une noble hongroise ayant vécu au croisement du XVIe et du XVIIe siècle et passée à la postérité pour sa pratique consistant à se baigner dans le sang de jeunes vierges pour préserver sa jeunesse. Le mythe a rapidement dépassé la réalité et Bathory est depuis toujours associée aux fantasmes gothiques les plus extravagants et sanguinolents. Ce n’est pas cette vision là, trop simple, qui intéresse Julie Delpy. Si la légende est néanmoins respectée, elle s’inscrit en parallèle d’une intrigue s’intéressant plus à la femme Bathory et les raisons qui vont l’amener à devenir la meurtrière Bathory.
L'introduction parfaite narrant l'enfance de l’héroïne et l'origine de son caractère glacial pose immédiatement le cadre et les enjeux. Femme de pouvoir intraitable, Elisabeth Bathory a été élevé durement dans le but de se montrer digne de son rang et du pouvoir qu’elle sera amenée à exercer. Dans un contexte historique où cela est presque une hérésie pour une femme, elle s’avère le personnage le plus puissant du royaume, objets de rancœur et de convoitise. Elizabeth Bathory se voit pourtant assaillie sur le seul terrain où elle est vulnérable (comme le souligne un brillant dialogue prononcé par elle de en début film) sa féminité. Une passion avec un homme plus jeune (Daniel Bruhl tout en innocence juvénile, qui faisait déjà une petite apparition dans Two days in Paris) signera donc sa perte, réveillant la femme en elle à travers la vanité et la peur de la vieillesse face à cet amant en âge d'être son fils. Ses nombreux ennemis n’ont plus qu’à s’enfoncer dans la brèche et en profiter tandis qu’elle-même sombre dans la folie et commet l’irréparable.
Le récit offre ainsi d’un côté cette facette historique replaçant la Comtesse dans ce cadre archaïque noué d’intrigues, de l’autre une histoire sentimentale presque idéalisée pour mieux être broyée lorsque le dépit amoureux et la peur de la mort amènera l’héroïne à ses exactions sanglantes. Julie Delpy dépasse le récit horrifique attendu pour offrir une passionnante réflexion sur la guerre des sexes et la féminité, ce point de départ plus ancré dans la réalité n'en rendant les débordements que plus éprouvant et inattendus. Le fantastique est en retrait, l'atmosphère épurée et lumineuse à contre-courant de l’imagerie gothique (pas totalement absente mais sobre) et le caractère essentiellement psychologique du rajeunissement souligne cette approche « réaliste ».
Julie Delpy entretien néanmoins un doute et un malaise diffus en nous plongeant dans l’esprit dérangé de Bathory avec un montage entretenant la confusion entre le reflet idéalisée que se donne Bathory lorsqu'elle s'observe et l'image que le spectateur (mais aussi son amant Daniel Bruhl qui prend en main la narration en voix off) a d'elle. C'est tantôt trop appuyé pour être dupe parfois plus subtil et loin d’être un simple drame en costume, La Comtesse distille des atmosphères à la lisière du genre grâce de sublime séquence (les loups arpentant les bois pour dévorer les cadavres des jeunes filles, l’utilisation de la cage).
Malgré la modestie du budget, le film a une belle facture visuelle et le début s’avère particulièrement soigné (la scène de bal) tandis que que la tournure du récit justifie le côté plus dépouillé et austère lorsque Bathory s'isole du monde, physiquement comme mentalement. Julie Delpy est époustouflante dans le rôle-titre, parvenant à exprimer toute la froideur arrogante et la vraie cruauté hautaine du personnage tout en parvenant à émouvoir et faire comprendre (à défaut de justifier) les méfaits de cette femme. En vraie femme orchestre elle signe en plus du reste l’obsédante et très réussie musique du film. La réalisatrice élargissait là son univers avec cet œuvre brillante qui nous promet là une filmographie future pleine de surprise.
Neuf ans auparavant, Jesse et Céline se sont rencontrés par hasard à Vienne, et ont passé une nuit ensemble dans les rues désertes de la ville. En se séparant, quatorze heures plus tard, ils s'étaient promis de se revoir six mois après. Aujourd'hui, il se retrouvent à Paris alors que Jesse est venu présenter son nouveau roman. Ils passent l'après-midi ensemble dans des cafés, des parcs et sur les quais de la Seine, retrouvant instantanément leur ancienne complicité. Comme lors de leur première rencontre, ils ont énormément de choses à se raconter...
A l'occasion du tournage de l'expérimental Waking Life (2001) qui réunissait à nouveau Ethan Hawke et Julie Delpy, Richard Linklater eut l'idée avec les deux acteurs de donner une suite à leur chef d'oeuvre déjà vieux de dix ans Before Sunrise. Si le film avait fait une carrière commerciale relativement confidentielle, il avait durablement marqué tout ceux qui l'avaient vus et acquis au fil des ans un statut culte. L'idée était donc de reprendre le principe du premier film en narrant à nouveau une romance en temps réel et en dépeignant de manière spontanée et naturelle cet éveil du sentiment amoureux. Before Sunset verra une implication plus forte du duo vedette puisque Delpy et Hawke co écrivent cette fois le script avec Linklater, les échanges entre eux se nourissant désormais plus fortement de leur vécu (ce qui plus légèrement le cas dans Before Sunrise notamment lorsque Delpy évoque ces parents soixante-huitard).
La grande interrogation qui nourrissait la conclusion de Before Sunrise (vont-ils se retrouver ?) trouvent en partie son explication dès l'ouverture où on retrouve Jesse (Ethan Hawke). Celui-ci a écrit un livre sur la fameuse nuit passée neuf ans plus tôt et se trouve en pleine promotion dans une petite librairie parisienne. Comme dans un enchantement apparaît alors Céline venu à sa rencontre. Le rendez-vous fixé à l'époque fut manquée pour des raisons que nous découvrirons mais en attendant, ils viennent de se retrouver et avant que Jesse reprenne son avion, la discussion peut reprendre là où ils l'avaient laissés dans un Paris ensoleillé.
Le sentiment de narration en temps réel était plus diffus que manifeste dans Before Sunrise vu la durée du périple (toute une nuit) à retranscrire. Before Sunset s'astreint lui réellement a cette contrainte puisque la durée resserrée du film (1h17 à peine) correspond réellement au rythme de la ballade des héros sans la moindre astuce narrative (ellipse, changement de décor) ou de montage hormis quelques plan de coupe. Linklater reprend donc le principe de mise en scène effacée et fluide du premier film, tout en long plans séquences (bien plus étirés et virtuoses cette fois) accompagnant la marche du couple. Pour qui enchaînera dans la foulée les deux films, le plaisir est d'autant plus appréciable que le réalisateur fait le lien visuels entre eux de manières affichées lors des courts inserts de scènes de Before Sunrise au début et surtout en réutilisant certains motifs communs. Before Sunrise se concluait ainsi sur divers plans fixes montrant les lieux désormais déserts visités tout au long du film par les héros. Before Sunset use de la même idée de manière inversée dans son générique d'ouverture avec les même plans fixes cette fois sur les lieux qui seront traversés plus tard tout au long du récit.
Before Sunrise était une merveille de romantisme spontané, innocent et juvénile. Dix ans plus tard, les personnages ont vécus, fait d'autres rencontre et souffert, on passe de post adolescent à des trentenaires endurcis. Le ton du film s'en ressent et les personnages se livrent moins directement. La discussion part donc du plus commun à travers la situation personnelle de chacun, teinté d'un détachement et d'une distance amusée sur l'idéalisation de cette nuit passée ensemble des années plus tôt. Pourtant l'alchimie entre eux est toujours là et au fil de l'après midi et de l'urgence d'une nouvelle séparation, les sentiments intacts vont de nouveaux effleurer. Les échanges analysent avec une belle justesse les comportements que leur première rencontre et surtout les retrouvailles manquées ont provoquées en eux. Jesse s'est réfugié dans les responsabilités d'un adulte à travers un mariage malheureux tandis que Céline affiche désormais une distance constante dans ses relations avec les hommes.
Ils ont tout deux bien compris qu'ils s'étaient ouvert comme jamais depuis et ont réalisés qu'il ne retrouveraient plus jamais cette connexion avec un autre. Un forte teinte de spleen et de regret s'imprègnent donc progressivement au film tandis qu'ils réalisent ce qu'ils ont perdus. La retenue affichée jusque là s'estompe totalement alors le temps d'une bouleversante scène en voiture où chacun craque complètement en exprimant combien son existence est malheureuse.
Plus mélancolique, Before Sunset n'en est pas moins enlevé et gracieux grâce à la complicité magique et intacte entre Ethan Hawke et Julie Delpy. Toujours aussi écorché vif, Hawke exprime vraiment dans son allure le sentiment d'inachevé de Before Sunrise avec une angoisse qui se mêle au bonheur de retrouver Céline. Julie Delpy plus piquante et en retrait est absolument étincelante dans sa mise à nu progressive et émeut lorsqu'elle exprime enfin sa détresse. Preuve de son investissement, la bande son comporte d'ailleurs plusieurs chansons de son très bel album sorti avant le tournage et offre le plus beau moment du film lorsqu'elle interprète son A Waltz For A Night pour Jesse le temps d'une scène magique. On signalera aussi l'apparition de ses parents lors du final et l'immeuble et l'appartement de Céline seront réutilisés pour son propre film Two days in Paris quelques années plus tard.
Une nouvelle fois Linklater réalise un petit miracle sur le simple principe de deux personnages qui marchent et discutent et inscrit ainsi son diptyque parmi les plus beaux films romantiques jamais réalisés. La fin ouverte ravit par son intimisme caressant et laisse une nouvelle fois le choix à chacun sur les possibilités futures. Avant un 3e film ? Si c'est aussi touchant on en redemande...
Jeune américain de passage en Europe, Jesse aborde Céline, étudiante française, dans un train entre Budapest et Vienne. A Vienne, il lui demande de descendre pour l'accompagner dans une visite de la ville pendant les 14 heures qui le séparent du décollage de son avion pour les Etats-Unis. Amusée, peut-être séduite, Céline accepte.
La grâce, le charme, la simplicité et la poésie pure, c'est tout cela qui nous accompagne tout au long de ce véritable miracle filmé que constitue Before Sunrise. Grande révélation du cinéma indépendant américain du début des 90's Richard Linklater avait avec ses deux premiers films Slacker et Générations Rebelles ancré ses thèmes autour des interrogations d'une jeunesse américaine paumée, en plein doute sur son avenir. Before Sunrise, pure comédie romantique, semble marquer une rupture avec cet immédiat début de carrière mais en offre au contraire un prolongement idéal que ce soit narratif (l'unité de temps et de lieu de Slacker et Dazed and Confused est reprise et encore plus poussée), stylistique (le tournage à la dure des deux premier films a rendu possible l'exploit de mise en scène immersive de Before Sunrise au budget plus élevé) et thématique puisque ces questionnements juvéniles acquièrent une aura universelle dans un type de film tout différent.
Une ligne de train européenne entre Budapest et Vienne. Un wagon agité par la dispute d'un couple bruyant. La jolie voisine française dérangée décide de changer de place et se retrouve à côté d'un jeune touriste américain en vadrouille. La conversation s'engage, ils sympathisent, une certaine alchimie, séduction s'installe mais voici que l'on est déjà arrivé à Vienne où il doit descendre alors qu'elle poursuit sa route jusqu'à Paris. Coup de tête, coup de foudre, il décide de lui demander de passer la journée avec lui jusqu'à son départ le lendemain pour prolonger ce moment et elle accepte. La magie peut commencer... Un pitch simplissime qui n'est finalement qu'une sorte d'étirement (et jusque dans l'idée de la résolution) de la première moitié de la célèbre comédie romantique Elle et Lui. Tellement simple et tellement plus à la fois...
L'argument de la narration en temps réel donne une fougue et une liberté au récit qui se prolonge dans la mise en scène de Linklater, extraordinaire par sa justessse et surtout son invisibilité, entièrement au service des déambulations et des états d'âmes de ses personnages. Ce qui lui importe c'est de capter avec une infinie délicatesse la naissance d'un sentiment amoureux, ce dont il parvient subtilement à plusieurs reprise tel ce court moment dans le train où Jesse (Ethan Hawke) narre un anecdote triste de son enfance et que la caméra s'attarde longuement en plan fixe sur le regard de Céline soudainement attendrie, troublée et amoureuse.
Notre couple arpente donc une Vienne idéalisée et romantique, échangeant réflexions et anecdotes sur leurs vie, le monde dans lequel il vivent, les relations hommes/femmes. L'alchimie entre Ethan Hawke et Julie Delpy est fabuleuse et tout deux sont confondant de simplicité et de naturel. Lui nous touche par sa gouaille dissimulant mal un côté emprunté où se dévoile une vraie fragilité. Quant à Julie Delpy, difficile de ne pas en tomber amoureux durant le visionnage tant elle mêle espièglerie, l'assurance d'une fille de son temps et la pure candeur qui sommeille en toute jeune fille amoureuse. Linklater les accompagne par de longs plans séquences à travers une Vienne rêvée, des plans fixe où rien n'existe plus que le regard de l'un plongé dans celui de l'autre.
Si les échanges sont constamment prenants, c'est pourtant lorsqu'ils s'amenuisent (parler constamment permet finalement d'éviter d'aborder l'essentiel) que le cadre se fait plus intime tel ces aveux touchant sur un banc dans une ruelle sombre, où ce silence à l'écoute d'un disque où les deux se cherchent et se fuient du regard en même temps. Les rencontres anodines et magiques créent des souvenirs inoubliables pour ce moments unique (le poète impovisé, la voyante) et le verbe se fait plus disert au fil de l'arrivée du jour et de la séparation inéluctable. Les derniers instants du film sont un vrai déchirement tant a appréciés cette balade en amoureux et en ces temps pré portable, msn, facebook et autres Linklater ose la chute divinement romantique en forme de point d'interrogation pour la suite de leur histoire. Magnifique.
Le film malgré un Ours d'Or au festival de Berlin (et une nomination au prix du plus beau baiser au MTV Movie Award et oui) ne rencontrera guère de succès mais marquera durablement tout ceux qui le verront et deviendra culte au fil des années grâce à la vidéo. Et grâce au carton de Rock Academy, Linklater pourra en 2005 tourner une suite tardive et tout aussi belle Before Sunset avec les deux acteurs. On en reparle demain !
Sorti en dvd zone 2 français chez Warner ainsi que sa suite.