Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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lundi 28 mai 2018

Le Violent - In a Lonely Place, Nicholas Ray (1950)


Dixon Steele (Humphrey Bogart) est scénariste à Hollywood. Après une soirée en compagnie de son agent, il invite une jeune femme à son domicile pour lui faire la lecture d’un roman dont il doit signer l’adaptation. Après quelques heures de travail, elle quitte la demeure de Steele et prend un taxi pour se rendre chez elle. Le lendemain matin, elle est retrouvée assassinée au pied d’un ravin ! Le passé violent de Steele en fait un suspect idéal.

Le Violent est une des œuvres les plus personnelles de Nicholas Ray, les thèmes du film s’enchevêtrant à la tumultueuse vie intime du réalisateur. Tout comme dans La Fureur de vivre (1955) ou encore La Maison dans l’ombre (1952), Ray dépeint une personnalité instable et violente avec le scénariste Dixon Steele (Humphrey Bogart). Le scénario (adapté du roman de  Dorothy B. Hughes) dépeint d’emblée la brutalité imprévisible du personnage comme autant rattachée à un mal-être profond qu’à une insatisfaction née de ce cadre hollywoodien. La scène d’ouverture montre ainsi une altercation routière proche de déraper avant que plus tard dans un bar (après s’être fait rappeler son statut précaire dans l’industrie faute de succès récent) Steele cède à la violence face à un collègue arrogant. Le personnage est auréolé d’une présence bienveillante et menaçante qui interroge et introduit le grand thème du film : le doute.

Lorsque Steele amène chez lui une jeune femme pour la lecture d’un roman qu’il doit adapter, tout le déroulement de la scène l’innocente quant au rebondissement à venir où on retrouvera l’invitée assassinée. C’est donc le tempérament d’artiste torturé et violent qui éveille un doute qui n’a pas lieu d’être chez les policiers mais également chez Laurel Gray (Gloria Grahame), la jolie voisine qui l’a innocenté. Leur romance naissante s’amorce alors sur un malaise latent qui ira en s’accentuant. In a lonely place est contemporain d’autres grands films dépeignant l’envers du décor hollywoodien avec Sunset Boulevard (1950) et Les Ensorcelés (1950). Mais quand les films de Billy Wilder et Vincente Minnelli dépeignaient les coulisses dans le détail (lumineux comme scabreux) en gardant une forme de fascination et grandiloquence, Nicholas Ray signe un film claustrophobe et étriqué

Steele représente là une sorte de double du réalisateur réputé pour sa nature autodestructrice et insatisfaite. La moindre anicroche verbale ou situation n’allant pas dans son sens suffit à provoquer une tempête incontrôlable où il met à rude épreuve son entourage ou le moindre quidam malchanceux se posant sur sa route. Humphrey Bogart, traits tirés, tenue vestimentaire négligée, est bien loin de la virilité triomphante de ses plus fameux rôles mais magnifie les figures ambigües qu’il a pu incarner dans des œuvres plus mineures comme La Mort n’était pas au rendez-vous de Curtis Bernhardt (1945) ou La Seconde Madame Caroll de Peter Godfrey (1947).

Ray imprègne formellement le film de cette notion irrationnelle de doute grâce à la photo de Burnett Guffey, toute en nuances et éclairant la démence latente de Steele d’un halo blanc (notamment quand il reconstitue le crime chez son ami policier). L’artiste excentrique devient le criminel en puissance par ces seuls artifices et le jeu de Bogart, le film devenant de plus en plus étouffant dans l’espace du récit (presque réduit à cette résidence et ces deux appartements) que du point de vue (l'interprétation du récit pouvant s'y plier) de Laurel Gray désormais effrayée par l’homme qu’elle aime. Nicholas Ray imposa son épouse Gloria Grahame dans le premier rôle féminin et leur mariage ne survécu pas à cette promiscuité professionnelle – au terme d’une affaire de mœurs gratinée vous irez lire la fiche Wikipédia de Gloria Grahame. Les va et vient d’inspiration, le besoin d’être materné et l’enfer que Steele fait vivre à son épouse peut du coup largement être interprété comme reflet du mariage Ray/Grahame qui implosa en plein vol à ainsi rejouer ses maux domestiques.

La conclusion du film va d’ailleurs dans ce sens, Ray modifiant la pure fin de thriller du livre (où Steel s’avère être effectivement un dangereux psychopathe) pour une conclusion plus amère. L’instabilité et le doute sert de révélateur à une union impossible qui aura révélé le versant le plus noir de chacun, que ce soit la violence ou le manque de confiance. 

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Sidonis

samedi 16 décembre 2017

Le Masque arraché - Sudden Fear, David Miller (1952)

Dramaturge à succès, Myra Hudson assiste aux répétitions de sa prochaine pièce. Le comédien qui a été choisi pour le rôle ne la convainc guère, et elle décide de le remercier. Quelques semaines plus tard, et alors que la pièce est fort bien accueillie, Myra prend un train pour la ramener à San Francisco et tombe sur le jeune comédien en question, Lester Blaine. Ils discutent, et il la séduit par son charme, son humour et son humilité. Très vite, ils se marient. C'est alors qu'Irene Neves, une ancienne petite amie de Lester, resurgit de façon inattendue.

Le Masque arraché est un film noir qui participe à la réinvention de Joan Crawford de son fracassant départ de la MGM  à son arrivée dans le giron de Warner. Icône glamour des grands mélodrames et women pictures MGM, Joan Crawford saura se réinventer en acceptant sa maturité à l’écran notamment avec Le Roman de Mildred Pierce de Michael Curiz (1945) ou plus tard Johnny Guitare de Nicholas Ray (1954). Le Masque arraché sans atteindre ces hauteurs s’inscrit donc dans cette idée avec ce personnage de dramaturge riche, solitaire et vieillissante retrouvant la flamme en se sentant aimée par un séduisant acteur (Jack Palance). 

La première partie romantique tisse donc de splendides contours chatoyant à travers des vues majestueuses de San Francisco, la luxuriance des intérieurs cossus de la demeure de Joan Crawford et la photogénie avantageuse de cette dernière soulignant son épanouissement amoureux. Les quelques indices avant-coureur seront le calcul qu’on devine dans l’attitude de Jack Palance. L’acteur est cependant là à cheval entre les méchants monolithiques et intimidants où il excelle et les emplois plus intellectuels qu’il sut également incarner (Le Grand Couteau de Robert Aldrich notamment). Toute cette recherche esthétique soulignant une plénitude romantique est retournée à mi-parcours avec l’arrivée du personnage vénéneux de Gloria Grahame. A la candeur amoureuse de Joan Crawford, Grahame impose une sensualité agressive et des airs sournois que David Miller souligne par des ellipses lourdes de sens. Tout devient plus oppressant par la grâce de la photo de Charles Lang appuyant de façon inquiétante les traits anguleux de Jack Palance, travaillant les atmosphères urbaines d’une tonalité sinistre. 

La réussite est plus formelle que scénaristique, le triangle amoureux développant des rebondissements assez téléphonés et attendu (autour d’une assurance à toucher entre autre) dans le genre. Le film fonctionne donc sur des moments plus qu’un ensemble cohérent. Le surjeu de la femme amoureuse de Joan Crawford se répercute sur celui de la victime traquée où David Miller multiplie les gros plans expressionnistes sur son visage terrifié et en nage. L’effet est parfois efficace (un flashforward sur sa vengeance) mais lasse par son abus et la dernière partie est plus réussie visuellement que dramatiquement. San Francisco s’avère un sacré environnement de film noir lors de la traque finale, le jeu des hauteurs et pentes créant un effet hypnotique qui mène à une confusion mortelle. A voir donc ne serait-ce que pour le brio plastique. 

 Sorti en dvd zone 2 français chez Rimini


mardi 8 août 2017

Cirque en révolte - Man on a Tightrope, Elia Kazan (1953)


Tchécoslovaquie 1952. Le cirque Cernik n'est plus libre de ses déplacements depuis que les communistes ont pris le pouvoir. Le directeur Karel Cernik doit s'expliquer auprès du bureau politique. Il n'est pas arrêté, mais il doit modifier certains aspects du programme qui ne plaisent pas au parti. En fait, le but de la troupe est de se diriger vers la frontière allemande et de passer en zone libre. Il apparaît alors qu'un espion, qui renseigne les autorités, se trouve dans le cirque.

Cirque en révolte s’inscrit au centre d’une trilogie politique pour Elia Kazan, débutée avec Viva Zapata ! (1952) et conclue avec le célèbre Sur les quais (1954). Chacun de ces films reflète le rapport ambigu et conflictuel qu’entretient Kazan l’homme de gauche avec le parti communiste et explique certaines de ses actions les plus discutables. Les convictions de gauche du réalisateur s’opposent ainsi à la nature totalitaire que ne manque pas de toujours représenter le parti communiste à ses yeux. Dans Viva Zapata !, le révolutionnaire en accédant au pouvoir comprend qu’il cède au même autoritarisme que ceux qu’il a renversé et Sur les quais justifie presque la dénonciation controversée de Kazan avec son héros s’aliénant ses amis en dénonçant la corruption des syndicats de dockers.  

Cirque en révolte, adapté du roman éponyme de Neil Paterson (qui s’inspirait lui-même de la vraie évasion du cirque Brumbach en 1950), part d’une même réflexion et trouve sa source dans une expérience personnelle marquante d’Elia Kazan. Membre du parti communiste depuis 18 mois au milieu des années 30, il est convoqué par le bureau politique afin d’espionner ses partenaires du Group Theatre (troupe où il fit ses premiers pas d’acteur puis de metteur en scène) et les inciter à produire des œuvres de propagande. Kazan refuse et quitte le parti dans la foulée, et ce refus de l’intrusion brutale de la politique dans l’art imprègne complètement Cirque en révolte.

Karel Cernik (Fredrich March) est donc un patron de cirque entravé depuis que les communistes ont pris le pouvoir en Tchécoslovaquie. Une scène dénonce ainsi l’absurdité du dogme où tout doit être politique quand Cernik est convoqué pour modifier la teneur d’un numéro de clown. Il aura beau expliquer aux agents du bureau politique que les changements exigés enlèvent la nature première du spectacle, faire rire le public, au service de l’idéologie, ces derniers n’en ont cure. Cet instant comique révèle pourtant l’atmosphère de suspicion et paranoïa que suscite le régime, tant chez les oppresseurs que les oppressés d’ailleurs puisque la fuite finale sera facilitée par l’arrestation inopinée du plus farouche agent incarné par Adolphe Manjou - avec une tirade d’une belle ironie de ce dernier. Elia Kazan capture à merveille l’atmosphère en vase-clos de ce monde du cirque, à l’opposé de luxuriance de Sous le plus grand chapiteau du monde de Cecil B. DeMille sorti l’année précédente. 

Ici c’est plutôt le quotidien monotone, les voyages laborieux, le matériel défectueux et les conflits sous-jacents qui rythment la troupe hors de l’exaltation pure de la performance scénique. Le scénario évite le côté trop soap opera (les rapports conjugaux tumultueux entre Cernik et son épouse adultère jouée par Gloria Grahame) en liant toujours la quête des personnages à ce contexte politique. L’audacieuse évasion envisagée par Cernik est ainsi l’occasion pour lui de redorer son blason auprès de son épouse et sa troupe pour lesquels il apparaît ramolli depuis que le régime a repris son spectacle en main. C’est aussi une manière habile de croiser ces enjeux intimes avec un passé douloureux, Tereza (Terry Moore) la fille de Cernik tombant amoureuse de Vosdek dont la famille a connu les horreurs du nazisme.

Formellement on sent les bienfaits de l’expérience du grand spectacle de Viva Zapata ! dans la mise en scène de Kazan. Même si sa réalisation était loin d’être figée dans Un tramway nommé Désir (1951) et qu’il arpentait déjà l’urbanité dans Panique dans la rue (1950), on ressentait encore l’influence théâtrale dans les décors studios et environnement clos de films comme Le Lys de Brooklyn (1945) et L'Héritage de la chair (1949). Ici il dompte enfin les grands espaces dans une volonté de suspense, de compréhension topographique pour le spectateur - essentielle dans un film d’évasion réussi – mais aussi d’action avec un morceau de bravoure final haletant. 

Le climax célèbre d’ailleurs ce pouvoir du divertissement, la troupe de cirque dupant longuement les gardes de frontières et fuyant ouvertement sous leurs yeux grâce à la magie de leurs numéros qui ramènent les geôliers en enfance. Le film restera longtemps inédit en France à cause de son message ouvertement anti-communiste (et impossible à bidouiller par la vf comme Le Port de la drogue (1953) de Samuel Fuller) alors que le parti a encore à l’époque une assise électorale forte. C’est donc l’occasion de découvrir une des belles réussites méconnues de Kazan.

Sorti en dvd zone 2 français chez ESC