Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

Pages

Affichage des articles dont le libellé est Ingrid Thulin. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Ingrid Thulin. Afficher tous les articles

mercredi 12 janvier 2022

La Guerre est finie - Alain Resnais (1966)


 En 1965, Diego, un militant du Parti communiste espagnol, vit en exil à Paris. Il passe régulièrement la frontière sous des identités d'emprunt pour assurer la liaison entre les militants exilés et ceux restés en Espagne.  De retour d'une mission difficile, Diego se prend à douter du sens de son action et des moyens mis en œuvre.

La Guerre est finie est sans doute l’œuvre la plus accessible et linéaire parmi les quatre premiers long-métrages d’Alain Resnais. Sa dimension plus explicitement politique peut éventuellement surprendre après celle plus abstraite, sensorielle et hypnotique de Hiroshima mon amour (1959), L’Année dernière à Marienbad (1961) et Muriel ou le Temps d’un retour (1963). Pourtant sous l’approche expérimentale le regard engagé n’est jamais loin tout au long des différents travaux de Resnais, lui valant d’ailleurs quelques bisbilles avec la censure. Le court-métrage Les Statues meurent aussi ((1954, coréalisé avec Chris Marker et Ghislain Cloquet) osait un point de vue critique sur le colonialisme, le documentaire Nuit et brouillard (1956) évoquait frontalement la Shoah, Hiroshima mon amour traitait de la catastrophe nucléaire en sous-texte et Muriel ou le Temps d’un retour la torture durant la Guerre d’Algérie. 

La Guerre est finie s’avère donc moins incongru dans cet ensemble, et participe également à une autre démarche du réalisateur, celle de collaborer avec une figure littéraire à l’approche singulière dans l’écriture de ces films. Ce fut le cas jusqu’ici avec Marguerite Duras sur Hiroshima mon amour, Alain Robbe-Grillet chef de file du Nouveau Roman dans L’Année dernière à Marienbad ou plus tard l’auteur SF Jacques Sternberg avec Je t’aime, je t’aime (1968). La Guerre est finie voit donc Resnais s’associer cette fois avec l’auteur espagnol établit en France Jorge Semprún. Ce dernier coche tout autant les cases stylistiques qu’idéologiques évoquées plus pour Resnais. C’est la douloureuse expérience de Semprún au camp de concentration de Buchenwald où il fut prisonnier de 1943 à 1945, et qu’il dépeignit dans son livre Le Grand Voyage (publié en 1963) qui intéresse Resnais. Cependant Semprún ne souhaite pas voir adapté à l’écran ce pan de sa vie (ce ne sera que très tardivement le cas avec le téléfilm Le Temps du silence de Franck Appréderis (2011) adaptant le livre L’écriture ou la vie) et convient avec Resnais du choix d’un autre sujet.

La Guerre est finie conserve néanmoins une forte tonalité autobiographique pour Jorge Semprún. Tout comme le héros Diego (Yves Montand), Jorge Semprún fut un agent clandestin du parti communiste espagnol entre 1953 et 1962. Durant cette période, il gravit les échelons au sein du parti, sillonnant de long en large l’Espagne franquiste afin de coordonner différentes actions dans une volonté à terme de faire basculer le régime. Il a une vraie foi en cette mission, considérant notamment que les communistes l’ont sauvé et véritablement aider à survivre durant son séjour dans les camps. Il finira pourtant désabusé par quitter ses fonctions en 1962 pour se consacrer à l’écriture. Diego est donc une sorte de double de ce Jorge Semprún en fin de parcours dont Alain Resnais capture les sentiments profonds. Le réalisateur cherche dans une approche purement sensorielle à traduire la lassitude et le doute de l’activiste. La facette clandestine, répétitive et finalement hermétique de la mission se fait peu à peu ressentir au fil des pérégrinations de Diego. Nous savons qu’il effectue de fréquents vas et vient entre l’Espagne et la France sous une fausse identité, que des deux côtés de la frontière il rencontre différents agents auxquels il dicte ou note des directives. Les objectifs immédiats, les tenants et les aboutissants, la nature concrète de la menace et des risques encourus, tout cela reste nébuleux dans le parcours de Diego. 

La Guerre est finie n’est pas pour autant un film froid. Les interactions avec certains compagnons d’exils désormais bien intégrés en France offrent par exemple des moments chaleureux qui anticipe le questionnement final sur la pertinence de leur cause. Loin de la réalité d’une patrie dont ils ne connaissent plus le quotidien, ils décident d’actions d’envergure propre à bouleverser l’existence de concitoyen qu’ils ne côtoient plus. Diego en est conscient mais se heurte à la mécanique froide de l’appareil militant, et ressent un sentiment de déjà-vu permanent lors de réunions organisées dans des bourgades de banlieues interchangeables. La voix-off monocorde verbalise ce dépit, tandis que Resnais use d’images « mentales » pour traduire la répétitivité de ce cycle. Le film commence comme une sorte de course contre la montre pour aider Juan, un camarade possiblement en danger que Diego devait retrouver. Des inserts omniscients du parcours de Juan, guère différent de celui de notre héros, fait de voyage en voiture, d’entrevues nébuleuses, d’existence aux aguets, s’immiscent dans le récit. Les propres divagations de Diego sur les infimes variations des lieux, rencontres et personnalités qu’il croisera sont l’objet d’effets de montage hypnotiques. 

C’est dans ces moments-là que Resnais se montre le plus déférent à l’écriture de Jorge Semprún. Ce style tout en dérives écrite de la pensée est né pour l’auteur d’un moment où, la police franquiste s’activant davantage, il fut contraint de s’isoler dans un modeste appartement en compagnie d’un couple de communiste. Le mari lui rapporta son expérience des camps sans savoir que Semprún la partageait aussi, et ce récit sembla si différent à Semprún de ses souvenirs que cela lui redonna goût à l’écriture pour coucher sur papier ce qu’il avait vécu dans Le Grand voyage. Resnais tente donc de retrouver ce style où la peur, la lassitude et le doute passent par le cheminement libre de la pensée, mais pour parler d’un autre pan personnel de Semprún. 

Les deux échappées romantiques reflètent parfaitement l’impasse dans laquelle se situe Diego. D’un côté il y a sa compagne Marianne (Ingrid Thulin) qu’il retrouve épisodiquement à Paris, qui connaît ses activités mais avec laquelle il ne peut partager ses doutes. De l’autre il y a la jeune Nadine (Geneviève Bujold), davantage attirée par le romanesque de l’activité clandestine et le danger que par la cause. La première représente la quiétude à laquelle il aspire sans pouvoir s’y résoudre, la seconde la séduction d’antan de sa mission mais aussi son vide lorsqu’il croisera les acolytes de Nadine et leurs discours creux. L’adrénaline du sacerdoce politique vaut davantage que son bien-fondé et sa connexion au réel, Diego en est conscient sans pouvoir l’accepter. Les scènes d’amour avec les deux femmes diffèrent ainsi par le rôle qu’y joue Diego, figure héroïque et mythique pour Nadine transfigurée à son contact, et présence tendre et fragile pour Marianne heureuse de rompre sa longue solitude. Toute la paranoïa, la menace et le sentiment d’insécurité de Diego repose sur ce doute quant au sens de ses actions plutôt que sur des embûches qui reste grandement abstraites. Forcément un propos aussi désabusé ne passera pas dans une France au vote communiste encore fortement ancré, et d’autant plus dans les milieux intellectuels. Le film est tout aussi insatisfaisant pour les relations franco-espagnoles, puisqu’il sera retiré de la compétition du Festival de Cannes 1966 à la demande du ministère de l’intérieur espagnol – Resnais avait connu la même mésaventure avec les Américains pour Hiroshima mon amour.

Yves Montand trouve là un de ses grands rôles, tout en intériorité, qui lui permet de surmonter la culpabilité de ne pas s’être engagé jadis en incarnant cette figure activiste. On peut d’ailleurs considérer que se fonde là un vrai axe du cinéma politique puisque Yves Montand retrouvera Jorge Semprún au scénario de trois films majeurs qu’il tournera avec Costa-Gavras : Z (1969), L’Aveu (1970) et Section spéciales (1975). 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Gaumont

samedi 25 avril 2015

Les Fraises sauvages - Smultronstället, Ingmar Bergman (1957)

Isak Borg (Victor Sjöström) est invité à Lund pour y recevoir une distinction honorifique couronnant sa longue carrière de médecin. Bousculant ses plans à la suite d’un rêve énigmatique, il décide de s’y rendre en voiture, et sa belle-fille Marianne (Ingrid Thulin) se joint à lui à la dernière minute. Ce voyage sera l’occasion pour lui de revenir, tant géographiquement qu’émotionnellement, sur les moments qui ont marqué sa vie, et d’en retrouver les protagonistes...

Dans la filmographie d’Ingmar Bergman, Les Fraises sauvages suit Sourire d’une nuit d’été (1955) et Le Septième Sceau (1957), œuvres qui permettront d’assoir sa renommée internationale - les deux films étant respectivement récompensés du « prix de l'humour poétique » au Festival de Cannes 1956 et Prix spécial du jury également à Cannes en 1957. Les Fraises sauvages s’avère également une parfaite synthèse  de ces films, alliant les questionnements métaphysiques du Septième Sceau avec le ton espiègle d’un Sourire d’une nuit d’été bien éloigné de l’image austère que l’on se fait parfois du cinéma de Bergman. Ces deux approches serviront ainsi un portrait touchant et nostalgique d’un homme au soir de sa vie. 

Isak Borg (Victor Sjöström) est un vieillard solitaire, froid et distant qui s’apprête à recevoir une distinction honorifique célébrant ses 50 ans d’exercice en tant que médecin. Depuis quelques temps et alors que l’évènement approche, Isak est pourtant hanté par des rêves morbides qui trouble sa quiétude détachée. Il décide alors de se rendre à la cérémonie en voiture, en compagnie de sa belle-fille Marianne (Ingrid Thulin) et le voyage sera l’occasion, à travers les paysages chargés de souvenirs et les rencontres réminiscences de son passé d’une véritable introspection pour Isak. La silhouette solitaire dans son bureau ainsi que la voix-off où il nous dépeint sans passion ses petites habitudes et son entourage cerne ainsi le caractère misanthrope d’Isak. A l’image du film jamais pesant pour évoquer ces questionnements existentiels, l’indifférence du personnage au monde qui l’entoure est ainsi masquée par une certaine bonhomie. 

Ce n’est qu’à travers le regard des autres que se devinera la froideur qu’il dégage, que ce soit sa gouvernante dévouée qu’il sollicite sans égards au moment du départ ou Marianne lui rappelant certaines de ses cruelles attitudes au début du voyage. Isak n’exprimera son humanité que par l’esprit, le conscient avec les flashbacks revisitant son enfance et inconscient dans les songes oppressants où tous ses manques reviennent le hanter.

Les flashbacks seront l’occasion de séquences élégiaques somptueuses sous influence impressionniste et la photo de Gunnar Fischer baigne dans une imagerie immaculée et subtile dans ces jeux d’ombres, sa manière de capturer la lumière. Les nuances se font voir dès que les sentiments sont en jeu (la photo plus voilée lors du flirt entre Sara et Sigfrid, la pénombre des escaliers lorsque Sara culpabilise sa trahison à venir de Isak) tandis que les pures séquences nostalgiques (merveilleuse scène de repas) compose des tableaux éclatants. 

Les rêves/cauchemar d’Isak prendront un tour beaucoup plus stylisé, à l’image de son esprit bien plus tourmenté que sa placidité de façade. Le premier cauchemar s’orne d’une photo désaturée dans un décor urbain désertique et étrange où Isak va croiser son âme morte reposant dans un cercueil. Plus tard le second songe formera un dédale ténébreux en faisant un accusé et le confrontant aux conséquences de ses actes, son indifférence en couple l’amenant à revivre l’adultère de son épouse. Chaque échappée est en tout cas un reflet cruel de sa solitude du réel, les flashbacks exprimant le regret pour ce paradis perdu et les cauchemars le reproche pour le propre enfer qu’il s’est façonné par ses attitudes.

C’est par ses rencontres durant le voyage que le réel va s’avérer peu à peu plus avenant. Le passé ressurgira ainsi avec ce couple d’automobiliste détestable qui rappellera à Isak son mariage dysfonctionnel, mais aussi par ce trio de jeunes autostoppeurs dont le triangle amoureux reprend celui qu’il forma avec son frère pour sa cousine (Bibi Andersson) qui lui préfèrera ce dernier. Le réel va alors peu à peu constituer un miroir positif des errements du passé. Bibi Andersson incarne simultanément les rôles de la cousine perdue et de la voyageuse enjouée. Si le triangle amoureux constituera un souvenir douloureux pour Isak rejeté, c’est un marivaudage léger et insouciant qui anime les jeunes gens voyageant avec notre héros ragaillardi. 

Le présent devient enfin vivant et plaisant, futur qui se dessine avec la rencontre de la mère solitaire et desséchée (dans tous les sens du terme) constituant une destination fort déplaisante. Isak s’ouvrant au monde peut donc enfin être caractérisé sous un jour positif (la rencontre avec le pompiste joué par Max Von Sydow rappelant son passé dévoué de médecin), par son enjouement non feint, sa complicité avec Sara. Le rapport avec Marianne se fait subtilement plus tendre également, entre confidence et entente muette magnifiée par les jeux de regard. L’élégance et la force tranquille d’Ingrid Thulin font merveille tandis que Victor Sjöström (pionnier du cinéma suédois déjà sollicité par Bergman sur Vers la joie (1950)) excelle à exprimer la vulnérabilité et l’humanité retrouvée d’Isak.

Grand absent de ses propres flashbacks (prolongeant l’absence à son existence), Isak apaisé a enfin droit de s’y intégrer dans le poignant final tout en y conservant ses traits de vieillard. La nuit n’est plus synonyme de cauchemar tourmentés et teinté de de culpabilité. Au contraire, c’est l’occasion de ranimer une image magnifique où les êtres aimés et disparus sont aussi insaisissables qu’inoubliables. Un des plus beaux témoignages des sentiments qui nous anime au crépuscule de la vie, récompensé par l’Ours d’or au festival de Berlin 1958. 


Sorti en dvd zone 2 et en bluray somptueux chez Studiocanal