Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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Affichage des articles dont le libellé est Akio Jissoji. Afficher tous les articles
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mercredi 10 mars 2021

Marquis de Sade's Prosperities of Vice - Akutoku no sakae, Akio Jissôji (1988)


 Dans les années 1920, un aristocrate décadent se prend de passion pour l’œuvre du Marquis de Sade. Il crée donc un bien étrange théâtre où il adapte les textes sulfureux. Mais écrits, représentations et fantasmes s'entremêlent rapidement à tel point qu’il n’est rapidement plus possible de discerner le vrai du faux...

La Nikkatsu s’était relancée dans les années 70 en lançant le label « Roman Porno », des films érotiques produits à moindre coût (mais bénéficiant d’une facture technique impeccable du fait d’avoir conservé les techniciens rompus au productions classiques) et qui permirent de lancer de nombreux talents (Masaru Konuma, Tatsumi Kumashiro, Noboru Tanaka) dans des œuvres thématiquement audacieuses. A partir des années 80 la censure japonaise se renforce et le studio renfloué tente de sortir de l’ornière du Roman Porno, ou du moins de le rendre plus noble avec des œuvres plus prestigieuses, teintées d’érotisme soft. Cela pourra se faire en recrutant une actrice prestigieuse étrangère au genre comme dans Lady Karuizawa de Masaru Konuma où joue l’honorable Miwa Takada. Cela passera également par la création du label « Ropponica » qui remplace le Roman Porno et se caractérise par une aura plus sophistiquée que ce soit dans l’esthétique ou le choix des sujets. 

On retrouve cela avec Prosperities of vice où tout confère à ce raffinement dans la perversion avec un récit se déroulant dans le Japon de l’ère Taisho (1912-1926) période majeure de l’influence occidentale dans le pays, avec un récit offrant justement une variation autour des thèmes et l’œuvre du Marquis de Sade. Nous suivons un aristocrate (Kôji Shimizu) qui souhaite faire de son existence une transposition des récits du Marquis de Sade dont Justine ou les Malheurs de la vertu. Cette volonté s’exprime dans différentes strates du récit. Celle des pièces de théâtre qu’il fait jouer par de vrais criminels dans ses interprétations/adaptations du Marquis de Sade. Celle de son quotidien où ses rapports sadomasochistes avec son épouse (Seiran Li) semblent également un miroir des écrits de Sade. 

La narration complexifie le tout avec un entre-deux fait de scène que l’on ne saura jamais véritablement identifier comme fantasme/hallucination ou flashback sur le passé des personnages. On pense notamment à une scène où le couple répète une scène de la pièce et où les dialogues associés à ces séquences oniriques laisse croire que les époux entretiennent le même passé sulfureux que celui de Histoire de Juliette, ou les Prospérités du vice du Marquis de Sade. Le rapport dominant/dominée qu’entretiennent les époux s’exprime donc dans cette dimension référentielle où la femme s’identifie à Juliette et l’époux à Noirceuil, mais également dans les séquences SM stylisées.

Le réalisateur Akio Jissoji avait réalisé dans les années 70 une trilogie de film érotique arty pour la société de production ATG (La Vie éphémère (1970), Mandala (1971) et Uta (1972)) et se spécialisera ensuite dans les adaptations de romans d’Edogawa Ranpo dont le très méta Murder on D Street (1998). Il se délecte donc ici à façonner un écrin rococo, avec une photo diaphane gorgée de filtres colorée, à jeu esthétique constant entre le réel et le factice tant dans la narration que la facture des décors, et confère juste ce qu’il faut de délicatesse ouatée dans les séquences érotiques soft. On se perd avec confusion et plaisir dans les différents niveaux de lectures où le contexte politique nationaliste et militariste de l’ère Taisho finit même par rattraper ce monde d’illusions sensuelles.

C’est finalement une belle métaphore de ce héros démiurge et manipulateur rattrapé par ses sentiments quand il ressentira de la jalousie envers celle qu’il pensait être sa marionnette, cette épouse finalement bien plus libre de ses désirs. Elle est devenue cette Juliette de Sade avide d’expériences quand son époux se montrera tristement terre à terre. Pas facile d’accès par son rythme lancinant et son récit labyrinthique, Prosperties of Vice reste cependant un objet captivant dont l’outrance maintient en hypnose de bout en bout. 

Sorti en dvd zone 1 chez Mondo Macabro et doté de sous-titres anglais

mercredi 16 septembre 2020

Murder on D Street - D-Zaka no satsujin jiken , Akio Jissoji (1998)


Murder on D Street est une adaptation d'Edogawa Ranpo qui s'inscrit dans le regain d'intérêt que trouve l'écrivain au Japon dans les années 90, bénéficiant de rééditions prestigieuses, d'études universitaires et de transpositions cinématographiques nanties. Alors que les adaptations des années 60/70 (Le Lézard noir de Kinji Fukasaku (1968), La Bête aveugle de Yasuzo Masumura (1969), Horror of Malformed Men de Teruo Ishii (1969), La Maison des perversités de Noboru Tanaka (1976)) travaillent une forme de provocation notamment dans la violence et l'érotisme, celles des 90's, fortes de ce retour en grâce de l'auteur, creusent plutôt un sillon méta et référencé. C'est le cas du fascinant The Mystery of Ranpo de Rintaro Mayuzumi et Kazuyoshi Okuyama (1994), objet inclassable entre adaptation et biopic fantasmé d'Edogawa Ranpo. On retrouve de cela dans Murder on D Street qui adapte la première aventure de Kogoro Akechi, le plus célèbre personnage de Ranpo et sorte Sherlock Holmes à la japonaise.

C'est le succès de cette nouvelle qui incita Ranpo, à la demande de ses éditeurs, d'en faire un héros récurrent que l'on retrouvera tout au long de douze romans et nouvelles. Dans la version écrite de Murder on D Street, Akechi n'est donc pas encore le gentleman détective charismatique et perspicace, mais plutôt un jeune homme féru d'énigme policière qui va se trouver par hasard à une affaire criminelle qu'il va résoudre. Le film se démarque de cet aspect et entretient une connivence avec le grand public japonais connaissant le personnage, pour le montrer à la fois sous son jour le plus iconique mais aussi le déconstruire. Ainsi Akechi nous est d'abord présenté comme un reclus hirsute et désabusé, retiré des affaires policières malgré une célébrité qui demeure après ses exploits passés (l'occasion de faire dans le référentiel lorsqu'un personnage lui cite certaines anciennes affaires résolues qui firent la une des journaux, et donc autant de citations de roman).

 La mise en abime est au cœur même du récit. Tokiko Sunaga (Yumi Yoshiyuki) est une séduisante veuve qui va réclamer les services de Fukiya (Hiroyuki Sanada), peintre et faussaire de génie. Elle attend de lui qu'il peigne des copies parfaites des originaux d'un peintre controversé qu'elle a en sa possession. La première mise en abime intervient lorsque Fukiya comprend que le modèle des sulfureuses peintures bondage n'est autre que sa commanditaire au passé sulfureux sous ses airs respectables. L'égo de Fukiya va donc l'inciter à être le seul dépositaire de l'œuvre du peintre et que sa copie se substitue à l'original. Pour cela il doit tuer Tokiko, seule preuve vivante du subterfuge qu'il envisage. La mise en scène scrute les poses les plus scandaleuses des peintures en adoptant le point de vue fasciné de Fukiya, et les mets en parallèle des vrais ébats SM d'un couple adultère vivant dans la même rue.

Un montage alterné entremêlera même plus tard les étreintes passionnées des amants avec la scène de meurtre par étranglement, faisant du sexe une danse de la mort typique du style d'Edogawa Ranpo - et ce jusque dans la réaction de la victime, excitée puis apeurée en voyant que cette violence ne relève plus du seul jeu sexuel. Le traitement du décor participe également à cette mise en abime. On voit littéralement lors de la scène d'ouverture la construction de la maquette de ce pan de rue, les arrière-plans sur fond noir sont surplombés d’immenses pages blanches bardées de kanji (avec des extraits d'ouvrage de Ranpo peut-être ?) tandis que les passants sont des silhouettes cartonnées.

Tout cela travaille l'artificialité volontaire du film, qui nous plonge dans une bulle onirique dédiée à l'univers d'Edogawa Ranpo. La photo diaphane et stylisée travaille cette idée dans les scènes d'intérieurs, une forme de pastiche policier nourrit certains passages comme l'interrogatoire des suspects braqués par une lampe blanche dans le visage. C'est donc pour démonter le vrai du faux, la copie de l'original, la réalité de la mise en scène, que Akechi revient aux affaires pour résoudre le meurtre.

Dès lors sous le regard du détective, l'artifice principal arme de Fukiya, vole en éclat lors de la superbe scène du test psychologique (qui fait d'ailleurs référence à une nouvelle éponyme où Akechi en use) où le travail sur la couleur vient contredire l'assurance du meurtrier. Kyusaku Shimada incarne est excellent Akechi, froid et réfléchi qui manœuvre brillamment son adversaire par l'égo démesuré de celui-ci. C'est à la fois austère et stylisé, avec le risque de perdre le non lecteur de Ranpo par sa distance assumée quant à son récit policier. Cela n'en demeure pas moins un travail très original en termes d'adaptation.

Sorti en dvd japonais