Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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lundi 29 mai 2023

Romances et Confidences - Romanzo popolare, Mario Monicelli (1974)

Giulio Basletti est un ouvrier métallurgiste milanais, célibataire, fervent activiste syndical et supporter du Milan AC. Il revoit après dix-sept ans Vincenzina, la fille d'un de ses collègues qui a émigré depuis le sud, de la province d'Avellino en Campanie, qu'il avait tenue sur les fonts baptismaux. Après quelques mois, ils se marient et mettent au monde un enfant.

Entre les attitudes matamore entre grotesque et pathétique d’un Vittorio Gassman, le désamorçage toujours astucieux de son glamour d’un Marcello Mastroianni, la normalité géniale d’un Nino Manfredi et la fourberie malicieuse d’un Alberto Sordi, Ugo Tognazzi a su trouver sa place dans le quintet magique des acteurs emblématiques de la comédie italienne. Il arrive à installer une forme de mélancolie à l’allure élégante de ses personnages, conscient de leur attrait mais inconscients de leurs failles. Un des registres les plus intéressant pour exploiter cette facette de lui réside dans les postulats où son personnage d’homme mûr tombe sous le charme d’une femme plus jeune et s’y confronte à son déclin. Cela a donné deux comédies brillantes avec Elle est terrible de Luciano Salce (1962) où il était subjugué par une jeune Catherine Spaak, et Dernier amour de Dino Risi (1978) voyant Ornella Muti raviver la flamme d’amour, de désir et de vie en lui. La réunion d’Ugo Tognazzi et Ornella Muti dans le film de Risi découle totalement de la première association à succès du couple dans Romances et Confidences de Mario Monicelli.

Giulio (Ugo Tognazzi), ouvrier milanais, tombe amoureux de Vincenzina (Ornella Muti), la fille d’un ancien collègue originaire du sud de l’Italie, l’épouse et l’emmène avec lui dans le nord industriel et nanti milanais. A l’ascendant par l’âge de Giulio s’ajoute ainsi celui de l’expérience de la vie urbaine quand Vincenzina n’a connu que le dénuement et les mœurs étriquées du sud de l’Italie. Mario Monicelli dote Giulio de tous les atouts physiques, moraux et progressistes de l’homme moderne. Activiste syndical virulent, beau parleur, il semble aussi paradoxalement plus ouvert que sa jeune épouse. Une des premières scènes le voit vider son ancienne garçonnière avant d’investir le domicile conjugal et c’est Vincenzina qui va piquer une crise de jalousie en imaginant toutes les femmes qu’il a emmené là avant elle.

Giulio se montre d’une rare franchise (voire vantardise) pour lui répondre, et lorsqu’elle lui demande ce qu’il penserait si elle avait le même passé amoureux, il ne s’en offusque pas. Un des running gags des dialogues est «nous sommes dans les années 70 » pour affirmer son ouverture d’esprit et sa confiance, plusieurs scènes (une sortie cinéma où Giulio emmène Vincenzina voir un film érotique) témoigne de la modernité de Giulio. Les plus amusantes sont les discussions qu’il a avec son voisin père de famille et originaire du sud, et au comportement moyenâgeux avec sa fille adulte de vingt-cinq ans. Giulio le tance avec verve sur son comportement et lui conseille de devenir à son tour un « homme des années 70 », quitter ses oripeaux de paysan du sud pour s’adapter à la mentalité moderne du nord.

Le cadre milanais et ce thème du dilemme moral prolongé par le schisme régional (un thème central du cinéma et plus précisément de la comédie italienne) rappelle beaucoup mais sous l’angle de la comédie Un vrai crime d’amour de Luigi Comencini sorti la même année 1974. On retrouve le cadre milanais, l’atmosphère grisâtre propageant l’aura de cité industrielle, et le paysage urbain changeant où les anciens pauvres accèdent à la classe moyenne à travers des logements HLM flambants neufs, des week-ends et des loisirs plus prenant leur importance dans le quotidien. Comme chez Comencini, l’intrigue va mettre à l’épreuve les préceptes progressistes de cet environnement face au fardeau de l’éducation et de l’ancienne rigueur morale italienne.

La narration est inventive et ludique avec cette voix-off distanciée de Tognazzi se moquant à postériori de tous ses beaux discours d’ouverture, Monicelli appuyant cela par des ralentis, rembobinages et commentaire cinglant de son héros. La raison est qu’il va provoquer sa propre perte en rapprochant malgré lui par un concours de circonstances Vincenzina de Giovanni (Michele Placido), un jeune policier avec lequel il s’est lié d’amitié. Cet horizon plus large de la ville a fait naître des désirs inconnus et coupable chez Vincenzina envers ce vigoureux, jeune et pressant policier qu’elle repousse de sa voix tout en le désirant de son cœur et de sa chair. En bon « homme des années 70 », Giulio accepte de se retirer pour son rival, ce que Vincenzina refuse pour rester avec lui. Afin d’entériner cette confiance, elle va lui raconter en détail leur aventure et tester les limites de la tolérance de son époux. 

L’hilarant récit de cette romance est une nouvelle fois une merveille narrative de Monicelli, d’interprétation faussement candide d’Ornella Muti, et de sagesse placide de façade de Ugo Tognazzi. Chaque fois que l’histoire de Vincenzina semble s’arrêter sur une note « acceptable » pour Giuliano, celle-ci relance (« c’est pas fini » constituant un autre running gag mémorable) d’une autre anecdote scabreuse qui finit par faire exploser notre héros de jalousie. Plus que l’infidélité c’est la mise à mal de sa virilité par un rival plus jeune qui fait perdre pied à Giuliano. Il y a d’ailleurs un autre à lien à faire à Luigi Comencini puisque c’était déjà Michele Placido dans Mon dieu comment suis-je tombée si bas ? (1974) qui du haut de sa vigoureuse jeunesse déniaisait une Laura Antonelli pudibonde dans une scène d’anthologie. 

Dès lors la modernité de « l’homme des années 70 » vole en éclat pour céder au bon vieux machisme et à la jalousie pathétique d’antan. Monicelli n’accable pas son héros dont on a vu la tolérance poussée dans ses derniers retranchements, et questionne plutôt les limites de ces penchants libertaires face aux imperfections de nos sentiments humains ordinaires. Finalement la modernité trouve sa limite dans les motifs ordinaires et inchangés des maux de couples comme l’infidélité et la jalousie. La dernière partie est aussi drôle que mélancolique, rendant tout retour en arrière impossible. C’est un très beau film dont le désenchantement final est très touchant, loin de la cruauté pathétique de Dernier amour de Dino Risi. Tognazzi est fabuleux et c’est aussi une des meilleures prestations dramatiques d’Ornella Muti, existant au-delà de sa beauté ravageuse.

Vu dans le cadre de la rétrospective consacrée à Mario Monicelli à la Cinémathèque française

mardi 12 mars 2013

Arrivederci amore, ciao - Michele Soavi (2006)


Giorgio, un gauchiste idéaliste devenu terroriste, retourne en Italie après un exil en Amérique Centrale afin de mener une vie normale. Faisant chanter d'anciens militants, il obtient une peine de prison réduite. Une fois libéré, il sombre inexorablement dans une spirale infernale faite de violence et de crime.

Arrivederci amore, ciao avait signifié le grand retour au cinéma de Michele Soavi, fils prodige du cinéma de genre italien qui n'avait pu réellement réussir la carrière que son talent lui destinait. Après avoir été l'assistant à trois reprises d'un Dario Argento encore inspiré (Ténèbres, Phenomena et Opera - 82, 85 et 87) de Lamberto Bava sur son nanar culte Demons (1985) et enfin de Terry Gilliam sur le tournage épique des Aventures du baron de Münchhausen (1988), Michele Soavi faisait ses premières armes et imposait son regard singulier dans des réussites comme Bloody Bird (1987), Sanctuaire et surtout Dellamorte Dellamore (1994). Malheureusement, Soavi officie à une période où le cinéma italien (et notamment fantastique) s'étiole, formaté par la télévision. Longtemps exécutant à la télévision justement, Soavi retrouve enfin le chemin des plateaux de cinéma avec ce Arrivederci amore, ciao.
Le film solidement ancré dans le réel semble au départ bien éloigné de l'univers de Soavi et est un pur polar. C'est une adaptation du roman du roman éponyme de Massimo Carlotto, dont certains éléments reprennent des évènements de sa propre vie. Etudiant militant de la Lotta continua durant les Années de Plomb, Carlotto fut contraint à l'exil et à une longue cavale à l'étranger après que le cadavre d'une jeune fille assassinée de 59 coups de couteau fut retrouvé dans son appartement. Capturé et ramené en Italie, Carlotto ne cessa de clamer son innocence, l'opinion finissant par prendre fait et cause pour lui ce qui aboutira à sa grâce en 1993, après laquelle il entame sa carrière d'écrivain. 

Le film reprend ce principe d'ancien activiste de retour au pays et en quête de rédemption mais pour le reste part dans une direction bien plus sombre. L'intrigue s'ouvre sur une allocution radio célébrant la chute du mur de Berlin et ainsi la fin de la Guerre Froide, du clivage Est/Ouest et plus généralement droite/gauche dans le sens manichéen qui a pu exister. Pour beaucoup, cela signifie la fin du combat et une certaine forme de trahison notamment pour notre héros Giorgio (Alessio Boni) réfugié chez les guérilleros en Amérique du Sud après une condamnation à perpétuité pour attentat 15 ans plus tôt en Italie. Le meurtre de son compagnon d'arme et meilleur ami en échange d'un passeport signifie d'emblée la détermination de notre héros. Fini le militantisme, il va revenir au pays, s'enrichir et se réhabiliter grâce à une pirouette juridique possible dans le code pénal italien. 

Violence, chantage sexuel et trahisons en tous genres, rien ne sera de trop pour ce Giorgio qui s'affirme comme une des plus belles ordures vue au cinéma ces dernières années. Visage d'ange et âme de démon, Alessio Boni délivre une prestation mémorable avec ce personnage retors et ambitieux. Le plus effrayant, c'est que tous les personnages qui l’entourent sont encore pires que lui : politicien véreux, dealer et surtout le flic pourri campé avec une délectation certaine par un excellent Michele Placido. 

Le film semble réellement exprimer la dégénérescence de la société italienne et la disparition totale des idéaux. Les institutions sont gangrénées et corrompues comme elles semblent toujours l'avoir été, et les anciens opposants (même avec leur méthodes douteuses faites de violence, intimidation et terrorisme) se sont au choix embourgeoisés et retirés (la rencontre à Paris en début de film) soi aspirent à l'être par des moyens terrifiant à l'image de Giorgio. Un flashback dilaté tout au long du film révèlera d'ailleurs que l'acte criminel fondateur de Giorgio relève en partie de l'accident, l'humanisant à travers une certaine culpabilité et vraie innocence qu'il a pu avoir à l'époque. C'est précisément dans ce monde moderne, matérialiste et individualiste qu'il devient un monstre impitoyable.

Visuellement, Soavi alterne avec brio la hargne du polar et une étrangeté issue de son passif dans le surnaturel. La boite de nuit où officie Giorgio à sa sortie arbore des éclairages criards dignes des giallos les plus bariolés d'Argento tandis que la caméra arpente les lieux comme dans un cauchemar halluciné voué à la dépravation. Il y a une certaine forme de fascination dans le jusqu'auboutisme du film sur les écarts de son héros abject qui abuse et cogne les femmes, tire dans le dos de préférence, vous sourit pour mieux trahir dans la seconde, un salaud et un vrai. S'il l'on ne peut s'y attacher ni avoir de l'empathie pour lui, Soavi parvient à teinter chacun de ses dérapages d'une forme de mélancolie à travers le jeu d'Alessio Boni semblant toujours lucide (en voix off ou par un simple jeu de regard) sur ce qu'il est devenu (presque) malgré lui. 

Cela se vérifiera dans une dernière partie où presque réhabilité il semble prêt pour une vraie histoire d'amour avec la belle et innocente Robi (Alina Nedelea). La conclusion cinglante et d'une extrême noirceur nous ramène brutalement sur terre et Soavi entre thriller sadique et pures envolée oniriques (la croix tombant dans le vide en rêve faisant comprendre le funeste destin et la cause du mal de Robi) fait définitivement de Giorgio un démon dans une contre-plongée où il nous domine tout de noir vêtu et le regard glacial. Et quelle puissance mélodramatique que ce leitmotiv de la chanson interprétée par Caterina Caselli...

L'aspect politique sans être occulté par Soavi découle quand même plus du livre tant la temporalité du film semble incertaine (c'est supposé se dérouler au début des 90's, mais la bande-son évoque plutôt les 80's et 70's tandis que la technologie -portable, modèle de voiture- le rend plutôt contemporain). Dans Dellamorte Dellamore, Soavi avait su donner une humanité aux morts-vivants, avec Arrivederci amore, ciao il nous prouve que l'on peut être vivant mais totalement mort à l'intérieur. Un pur diamant noir et un grand polar.

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side

jeudi 19 avril 2012

L'Ange du Mal - Vallanzasca, Gli angeli del male, Michele Placido (2010)


Un premier crime à l’âge de 9 ans, une réputation d’envergure à 27 ans. Le gangster Renato Vallanzasca défraie la chronique en Italie. Son charme et son humour gagnent le cœur de la plupart des Italiens, malgré les violences commises par son gang. Arrêté à maintes reprises et aujourd’hui condamné à une quadruple perpétuité, celui qu’on surnomme "l’Ange du mal" s’est joué des institutions pénitentiaires et a créé sa propre légende.

En nette baisse qualitative avec le ralentissement d’activité des grands réalisateurs de son âge d’or (Risi, Comencini, Scola…) et la mainmise de la télévision sur le système de production, le cinéma italien a retrouvé des couleurs tout au long des années 2000. Cette renaissance eut cours lorsque les cinéastes italiens décidèrent de ramener la politique au centre de leurs préoccupations. Le mouvement se fit notamment en se penchant sur le passé et plus précisément sur les « années de plomb » qui virent le pays vivre au rythme des attentats, prises d’otages et revendications des extrêmes de tous bords dans les années 70. Tout comme les réalisateurs de l’époque avaient situé certains de leur film durant le fascisme mussolinien pour répondre aux maux contemporains (Le Jardin des Finzi-Contini de De Sica, Liberté mon amour de Bolognini, Un journée particulière de Scola…), ceux des années 2000 sont revenus à leur tour à ces années de plomb en réaction à la politique de Berlusconi.

Cela donna des films passionnants comme Buongiorno Note, Mon frère est fils unique ou encore la fresque Nos meilleures années. Parmi cette vague, Romanzo Criminale et Le Rêve italien de Michele Placido tiennent une place essentielle. Le premier montrait comment l’ambition de petites frappes romaines croisait les soubresauts extrémistes d’alors tandis que le second (en partie autobiographique) s’attardait sur la montée de la rébellion étudiante qui allait mener certains vers des chemins plus violents.

Le nouveau film de Placido semble donc s’inscrire dans cette veine mais pas tout à fait. L'Ange du mal est le biopic de Renato Vallanzasca, fameux gangster italien qui sema la terreur dans le pays durant quelques mois en 1976. Sorte d’équivalent transalpin à notre Mesrine, Vallanzasca était lui aussi fortement attiré par les sirènes médiatiques et devint une sorte d’icône une fois emprisonné lorsque son visage fut connu de tous. Kim Rossi Stuart (déjà dans Romanzo Criminale et ici co-scénariste) en propose une excellente interprétation exprimant bien la dualité mi-ange mi-démon qu’on lui prête, l’humour et la séduction constante qu'il dégage s'opposant à une détermination sans faille et une violence sans états d’âme dans ses entreprises criminelles. Le script n’est pas particulièrement novateur ou inventif dans sa construction mais Placido, par quelques nuances et partis pris intéressants, lui confère une identité propre.

La forme de L’Ange du Mal est ainsi totalement au service du narcissisme de son héros. Pour retranscrire la frénésie qui accompagne l'odyssée criminelle de Vallanzasca (qui s'étale sur quelque mois à peine), Placido adopte volontairement un rythme saccadé et frénétique. On se perd dans un tourbillon de braquages, d'enlèvements et de fusillades sanglantes. Les acolytes et ennemis sont en retrait sans être négligés pour autant (l’amitié avec Turatello), les policiers ne sont que des silhouettes dans la fuite en avant d’un Vallanzasca ne jetant jamais un regard en arrière, vivant dans l’instant.

Si la facette politique de Romanzo Criminale est clairement absente, cette violence décomplexée et naturelle véhiculée par Vallanzaca et sa bande se pose en parfait miroir de cette époque (l’épisode de l’enlèvement) où sévissait les Brigade rouges. La deuxième partie plus introspective avec son héros désormais emprisonné est du même ordre, l’adrénaline des braquages étant remplacée par la quête de notoriété et le jeu avec les médias. Le regret et la mélancolie pointent certes, mais c’est toujours la personnalité flamboyante de Vallanzasca qui surnage dans la vision de Placido qui interrompt judicieusement son récit au moment où celle-ci sera sans doute brisée de manière définitive par une ultime arrestation.

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side