Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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dimanche 11 septembre 2016

Innocence - Lucile Hadzihalilovic (2004)

Dans un parc coupé du monde, trente-cinq jeunes filles âgées de cinq à onze ans apprennent la danse et les sciences naturelles.

Lucile Hadzihalilovic signait avec ce premier film une des œuvres les plus singulières du cinéma français contemporain. Il s’agit de la libre adaptation de la nouvelle Mine-Haha, ou l'éducation corporelle des jeunes filles de Frank Wedekind dont il transpose le contexte de 1888 aux années 60, soit la propre enfance de Lucile Hadzihalilovic. L’intrigue est aussi simple que nébuleuse : un groupe de fillettes vit dans un étrange pensionnat rural en quasi autonomie, si ce n’est les leçons de danse et de sciences naturelles données par Mademoiselle Eva (Marion Cotillard) et Mademoiselle Edith (Hélène de Fougerolles).

Le film s’ouvre sur l’arrivée déroutante de la nouvelle élève Iris (Zoé Auclair) s’éveillant d’un cercueil et chaleureusement accueillie par ses camarades. La réalisatrice déploie une narration jouant essentiellement sur l’atmosphère, le point de vue et les sensations de la nouvelle venue Iris guidant la découverte des lieux dans un mélange de grâce et d’inquiétude. La plénitude de cette innocence enfantine se ressent ainsi par la joyeuse complicité d’un d’apprentissage de la nage, par l’harmonie collective et l’oubli ressenti dans les scènes de jeux en extérieur. L’imagerie lumineuse et ensoleillée magnifie ce cadre rural forestier et capture beauté innocente des fillettes dans de somptueuse composition de plan. 

C’est lorsque ce mouvement se ralenti, que les lumières du jour s’estompent et qu’il s’agit d’observer autour de soi que l’incertitude se ressent. Le montage alterne les plans fixes sur les différents environnements soudainement plus inquiétants, cette bascule nocturne se conjuguant aussi aux rituels mystérieux tels les expéditions quotidiennes de la douce Bianca (Bérangère Haubruge). La photo de Benoit Debie est chargée de contraste dans plénitude du jour et les nuances bienveillantes des couleurs de la forêt. A l’inverse la nuit venue la perspective se fait plus opaque, tout juste illuminée par les lampadaires longeant les sentiers semblant désormais échappé d’un conte.

La force du film est de ne jamais réellement choisir, de ne pas faire dominer la veine oppressante plus que celle apaisante et inversement. Certaines élèves aspirent à gagner le monde extérieur et d’autres absolument pas et la liberté des corps alterne avec de rigoureux codes vestimentaires (la couleur des rubans selon la catégorie d’âge, l’uniforme commun à toutes les filles), la satisfaction du présent s’oppose à l’ambition de certaines fillettes d’être « élues » par la directrice lors de ses passages annuels. De même les tentatives d’évasion sont tour à tour synonymes de séquences mortifères ou d’ouverture d’horizon possible, guidé par les éléments où la pluie précède la neige. Lucile Hadzihalilovic ne cède pas à l’orientation des deux influences qu’on associe au film. 

On n’est pas emporté dans les ténèbres démoniaques du Suspiria (1977) de Dario Argento - qu’on pense souvent comme une adaptation officieuse de la nouvelle de Frank Wedekind - et le récit ne passe pas de l’imagerie vaporeuse au drame à la manière de Pique-nique à Hanging Rock (1975) de Peter Weir. Le film dessine ainsi les contours du passage de l’enfance à l’adolescence et des émotions contradictoires de ce moment. L’énigme du film débouche à la fois sur la découverte intimidante de la transformation du corps, du regard masculin indistinct mais aussi d’un épilogue chargé d’espoir. 

L’inconséquence et la curiosité de l’enfance sont représentés par la jeune Iris, la douceur et le cheminement vers la féminité (à la fois maternelle et séductrice, voir ce moment où elle s’orne de la rose d’un spectateur lors du spectacle de danse) avec Bianca. Les autres personnages représente l’entre-deux, y compris les deux professeurs joué par Marion Cotillard et Hélène de Fougerolles que la réalisatrice se plait à filmer entre vulnérabilité et justement une féminité très prononcée. On sent le regard toujours juste d’une femme derrière la caméra, pouvant saisir l’innocence comme la sexualité en devenir des pensionnaires sans jamais susciter l’interrogation qu’aurait amené un metteur en scène masculin. Hermétique et ouvert, envoutant et inquiétant, Innocence est bouillant de tumultes intérieurs sous son approche feutrée.

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Potemkine


jeudi 11 décembre 2014

De rouille et d'os - Jacques Audiard (2012)


Ali (Matthias Schoenaerts), jeune marginal sans le sou, quitte la Belgique avec son jeune fils Sam (Armand Verdure) pour la Côte d'Azur. Il est hébergé à Antibes dans le garage du pavillon de sa sœur (Corinne Masiero), une caissière de supermarché qui compagnonne avec un chauffeur de poids lourd. Engagé comme videur dans une boîte de nuit, un soir, il sort Stéphanie (Marion Cotillard) d’une bagarre à la sortie de la boîte, la raccompagne chez elle et lui laisse son téléphone. Stéphanie est dresseuse d'orques au parc aquatique d'Antibes. Suite à un choc violent avec un des mammifères, elle est amputée des deux jambes. Désespérée de se retrouver en fauteuil roulant, elle appelle une nuit Ali qui la rejoint et décide de l'aider. Entre eux se noue une relation singulière faisant évoluer les deux protagonistes.

Jacques Audiard décevait pour la première avec De Rouilles et d’os, perdant la finesse et l’originalité qui l’aura accompagné dans une filmographie jusqu’ici remarquable. Le problème, c’est que Jacques Audiard nous a déjà racontée cette histoire en bien mieux  Sur mes lèvres. Une femme complexée (Emmanuelle Devos/Marion Cotillard) rencontre un gros rustre mal éduqué (Vincent Cassel/Matthias Schoenaerts) dont elle va tomber amoureuse, les deux vont unir leur force dans un but commun et au bout du chemin l'homme apprendra à "mériter" la femme et à l'aimer pour de bon. Alors que Sur mes lèvres s'inscrit dans le genre calibré du polar, Audiard sous la précision de son scénario laissait la place à la respiration, à l'inattendu et aux zones d'ombre dans un flou se mêlant idéalement à la rigueur de son écriture.

On perd tout cet équilibre ici, tout est lourd et surligné, gâchant une émotion pourtant bien présente (le réveil de Cotillard, la première nage avec Ali) mais l'intrigue est lâche et ne va réellement nul part (le film sportif, le film social avec la sous-intrigue des caméras de surveillance rien ne marche) et fait perdre progressivement l'intérêt malgré les beaux personnages principaux. La rigueur d’Audiard lui joue cette fois des tours car il se force à intégrer des sous-intrigues se fondant mal au seul vrai enjeu, le rapprochement entre Ali et Stéphanie. Quand le polar servait d’accélérateur et renforçait les rapports du couple, tout ce qui les entoure ici alourdit inutilement l’ensemble. 

Le summum est atteint à la fin avec rebondissement que l'on voit venir de loin et qui enfonce le film dans le pathos le plus appuyé. On entrevoit le mélodrame sensible et plus épuré attendu par la grâce des  acteurs avec une Marion Cotillard. Matthias Schoenaerts n’a pas la subtilité d’un Vincent Cassel sous la rudesse et refait à l’identique son numéro de Bullhead (2011) en brutasse au cœur gros comme ça. Une déception, la première avec le cinéma de Jacques Audiard, dommage car tout était pour un grand film.

Sorti en dvd zone 2 français chez UGC Vidéo

lundi 18 août 2014

Inception - Christopher Nolan (2010)

Dom Cobb est un voleur expérimenté – le meilleur qui soit dans l’art périlleux de l’extraction : sa spécialité consiste à s’approprier les secrets les plus précieux d’un individu, enfouis au plus profond de son subconscient, pendant qu’il rêve et que son esprit est particulièrement vulnérable. Très recherché pour ses talents dans l’univers trouble de l’espionnage industriel, Cobb est aussi devenu un fugitif traqué dans le monde entier qui a perdu tout ce qui lui est cher. Mais une ultime mission pourrait lui permettre de retrouver sa vie d’avant – à condition qu’il puisse accomplir l’impossible : l’inception. Au lieu de subtiliser un rêve, Cobb et son équipe doivent faire l’inverse : implanter une idée dans l’esprit d’un individu.

Après l’immense succès de The Dark Knight (2008), brillant deuxième volet de sa vision de Batman, Christopher Nolan voyait enfin l’opportunité de réaliser Inception. Fasciné par le monde des rêves et les possibilités narratives et visuelles qu’il offre, Nolan travaille au script du film depuis dix ans mais la Warner l’aura laissé s’aguerrir sur des productions d’envergure avant de lui donner les clés de cet ambitieux projet personnel. Cela laissera le temps au réalisateur de peaufiner son concept au final bien éloigné du film d’horreur qu’il envisageait au départ. Nolan est le cinéaste cartésien et cérébral par excellence et la fantaisie, l’étrangeté et l’imprévisibilité du monde des rêves semblent bien éloigné de son univers. Il va ainsi insérer cette thématique du rêve dans deux genres associés à des cadre plus réalistes, le film de casse et celui d’espionnage façon Mission : Impossible. Le rêve prend ainsi un tour plus concret associé à ces deux éléments où le héros Dom Cobb (Leonardo Di Caprio) est un spécialiste pour façonner une illusion à ses victimes où il peut s’immiscer dans leur subconscient durant leur sommeil pour subtiliser des secrets. 

Les dérapages onirique sont ainsi limités puisque l’objectif est de dissimuler à la cible qu’elle rêve et de donner au songe l’illusion de la réalité. L’imagerie plus étrange et inattendue ne peut surgir que si les manipulateurs se laissent submerger par leurs émotions et font vaciller l’illusion pour se faire démasquer par leur cible. L’équilibre entre ce réalisme, cette maîtrise et ce contrôle face à un dérèglement psychique bien humain, c’est justement une des grandes thématiques de Nolan. L’organisation minutieuse du héros amnésique de Memento (2000) n’est qu’un voile perpétuel masquant un deuil inconsolable. Sa vision de Batman joue justement entre l’aspect hyper technologique et réaliste de son arsenal et celui purement terrifiant et surnaturel du personnage pour ses ennemis, The Dark Knight voit le Joker détruire l'ordre rétablit par le super héros. Dans Inception, le remord et la culpabilité de Dom Cobb viendront mettre à mal l’aspect froid et technologique appliqué au principe.

La première partie est une longue introduction servant à poser toutes les règles de ce cadre du rêve pour nos voleurs onirique. La spectaculaire scène d’ouverture donne notamment une idée du potentiel possible de l’illusion où Cobb et son équipe vont carrément enchâsser deux rêves pour voler un secret industriel au magnat Saito (Ken Watanabe). Cobb va pourtant se voir proposer par sa cible un défi inédit : ne pas voler une idée mais au contraire en insérer une dans le subconscient, soit une inception. Forcé de recruter une équipe de virtuose Cobb déroule donc notamment les possibilités à la nouvelle venue et architecte du rêve Ariadne (Ellen Page). Nolan reprend les motifs narratifs du premier Matrix (1999) où le dialogue et le jeu sur l’environnement apprennent le fonctionnement de l’univers. 

Là aussi le concret se dispute à l’irrationnel avec cette vision de l’architecture parisienne littéralement pliée en deux par la force de l’esprit, avant qu’un rappel à l’ordre nous informe que ce genre de prouesses réveille l’attention de l’individu piégé et les défenses de son inconscient rendant soudainement hostile tous les figurants/projections humaines du rêve. La menace principale de la mission pointe ainsi en filigrane à savoir le fantôme de Mal (Marion Cotillard) la femme décédée qui ne cesse de hanter les profondeurs du subconscient de Cobb. Nolan parvient sous cette sophistication à donner un vrai aspect ludique (également dans des éléments comme les totem où la chanson d'Edith Piaf ingénieusement utilisée) à travers la présentation de l’équipe et de l’élaboration du plan où l’on retrouve ce fameux plaisir du caper movie à une échelle différente. 

Ellen Page nous sert de référent réfléchi et ingénu en découvrant cet univers avec le spectateur, Joseph-Gordon Levitt de maître ès science et calcul, Tom Hardy d’illusionniste de génie (Martin Landau dans Mission Impossible en gros) et d’homme d’action tandis que Leonardo Di Caprio est le chef, l’organisateur de cette somme de talent mais aussi un facteur imprévisible par son esprit perturbé. L’enjeu est plus grand encore pour Cobb puisque la réussite de la mission pourrait lui permettre de rentrer au Etats-Unis et revoir ses enfants.

Bien évidemment dès le lancement de la mission et l’incursion dans l’esprit du riche héritier Robert Fischer (Cillian Murphy), tout vole en éclat et notre fine équipe va devoir improviser dans l’urgence pour atteindre son but. Après nous avoir si longuement posé le fonctionnement du cadre de l’action, Nolan en teste les limites pour ses personnages aux abois et renforce la tension. Mourir dans un rêve n’est pas fatal et provoque simplement le réveil ? Impossible cette fois tant l’on est drogué pour s’enfoncer au plus profond du songe et où la mort provoquerait un long sommeil équivalent au coma pour la victime. De plus, aller trop loin dans le rêve rend plus forts les démons du subconscient où ils sont tapis et Mal va ainsi provoquer bien des dégâts. Nolan passe à la fois par le dialogue et par une esthétique qui se disloque pour traduire ce sentiment. On a parfois reproché à Nolan sur ce film la nature peu imaginative de ses visions de rêves.

Cela est pourtant justifié par le postulat (ne pas laisser deviner à la victime qu’elle rêve justement) et surtout ne rend que plus fort le surgissement de l’irrationnel. Si les gardes fous du subconscient façon hommes de mains surarmés manque de folie, ce train surgissant soudainement en pleine ville, ce corridor oubliant toute les règles de gravité ou dans un registre plus léger Tom Hardy imaginant une arme plus destructrice que Joseph Gordon Levitt, tout cela montre le dérèglement d’un monde en apparence maitrisé. Plus l’on va loin dans le songe, plus l’imagerie se fait décomplexée, Nolan faisant jouer sa fibre cinéphile. 

La bagarre en apesanteur rappelle évidemment Matrix, la forteresse enneigée et les poursuites à ski lorgne vers le James Bond de Au Service Secret de sa Majesté (1969) et l’intérieur du coffre-fort contenant la catharsis de Robert Fischer évoque la chambre du final de 2001, l’Odyssée de l’espace (968). On sent une vraie jubilation et un plaisir de narrateur communicatif dans la façon dont Nolan fait déraper le récit et laisse éclater son imaginaire.

Dès que l’on aborde le thème du rêve dans la fiction, le principal questionnement repose sur la différence possible ou impossible à faire entre réel et illusion. C’est un thème central dans les œuvres ayant influencées Nolan comme Matrix donc, Dark City (1998) ou Paprika (2007 et dont des pans entier sont évoqués par Inception). Nolan trouve sa force et originalité en se délestant de toute vertu philosophique et pompeuse pour essentiellement jouer sur le facteur émotionnel. Di Caprio, à fleur de peau et torturé est parfait pour véhiculer cela. 

Cobb n’est pas seulement rongé par le spectre de sa femme disparue, mais par la responsabilité qu’il a dans cette mort et c’est cette culpabilité qui rend ses interférences si dévastatrices. Marion Cotillard dégage à merveille cette folie et séduction, sorte de femme fatale obsédante dont la passion pourtant sincère est synonyme de chaos. Elle est l’incarnation concrète et le fil conducteur de l’expression d’un esprit torturé et on s’étonne de la cohérence de Leonardo Di Caprio qui incarnera la même année un personnage souffrant de la même problématique dans le formidable Shutter Island de Martin Scorsese.

En dépit des frontières en apparence bien établies, Nolan perturbe notre perception bien plus en amont tout au long du film. Dès la première expérience, il nous est rappelé qu’un rêve n’a pas forcément de début ou de fin, que le temps qui s’y écoule est totalement différent de celui de la réalité. C’est du coup l’exact principe d’un film et de ses ellipses nous emmenant d’un lieu/moment à un autre et qui rendra chaque transition suspecte. Quelle différence entre les agents protecteurs du subconscient et les hommes de mains d’entreprise nébuleuse qui traque Cobb dans la réalité ? 

Certains dialogues pourtant imprimé dans le trauma de Cobb s’avère initialement prononcés par d’autres l’ignorant dans le film (« Don't you want to take a leap of faith? » lancé par Saito précédent le « I'm asking you to take a leap of faith » prononcé par Mal lors de son traumatisant suicide), la géographie incertaine du récit et de certain personnage (Michael Caine à la fois à Paris et aux USA et enjoignant mystérieusement à Cobb de revenir à la réalité…). 

Deux perceptions et interprétations courent ainsi tout au long du film, chacune résolue par la catharsis de Cobb lorsqu’il s’enfoncera dans les limbes de son esprit (seul déception du film d’ailleurs on imagine mal un monde aussi commun créé à sa guise et sans entrave par un esprit humain) enfin affronter Mal et surmonter sa douleur. Tout d’abord la trame principale et ce happy-end idéal qui se suffit à lui-même. Et puis l’idée que l’ensemble du film était un rêve et que l’inception consistait à résoudre le traumatisme de Cobb et le faire sortir du monde des rêves. Dans les deux cas, Nolan nous laisse dans une merveilleuse expectative avec cette toupie qui tourne, tourne, prête à tomber, ou pas… Vertigineux mais jamais prétentieux car profondément intimiste sous sa grande machinerie, Inception est une œuvre passionnante et la plus grande réussite de Christopher Nolan. 

Sorti en dvd zone 2 français et blu ray chez Warner

jeudi 28 novembre 2013

The Immigrant - James Gray (2013)


1921. Ewa et sa sœur Magda quittent leur Pologne natale pour la terre promise, New York. Arrivées à Ellis Island, Magda, atteinte de tuberculose, est placée en quarantaine. Ewa, seule et désemparée, tombe dans les filets de Bruno, un souteneur sans scrupules. Pour sauver sa sœur, elle est prête à tous les sacrifices et se livre, résignée, à la prostitution. L’arrivée d’Orlando, illusionniste et cousin de Bruno, lui redonne confiance et l'espoir de jours meilleurs. Mais c'est sans compter sur la jalousie de Bruno...

James Gray se sera avéré tout au long d’une courte mais précieuse filmographie un des cinéastes américain les plus passionnant des 20 dernières années. Au fil des films et en particulier sa trilogie inaugurale de polars (Little Odessa (1994), The Yards (2000) et La Nuit nous appartient (2007)) le réalisme urbain se confrontait à la grande tragédie dans des récits plaçant la famille au centre des enjeux.  Cette famille s’avérait tout à la fois un refuge et une prison pour le héros destiné à constamment renoncer à son individualité. C’est la touchante relation fraternelle de Little Odessa mise à mal par l’activité de tueur de l’aîné (Tim Roth), le repris de justice Mark Wahlberg confrontés aux activités douteuses de sa propre famille dans The Yards et Joachin Phoenix forcé par les circonstances de poursuivre la dynastie policière des siens dans La Nuit nous appartient (2007). 

Ce dernier film avait montré les limites qui se posaient désormais entre la rigueur exigée par le polar et les écarts que pouvait se permettre le grand mélodrame (Joachin Phoenix s’engageant comme flic et sur le terrain pour venger son père en un laps de temps irréaliste…), il était temps de changer de registre. Ce serait le cas avec le flamboyant Two Lovers (2008), porté par un ton plus feutré et intimiste redonnant force à ses thèmes de prédilections.  Dans cette transposition moderne des Nuits Blanches de Dostoïevski, James Gray narrait les amours contrariés d’un Joachin Phoenix à nouveau confronté au choix à cruel entre son aimée (Gwyneth Paltrow) et l’élue de sa famille. Ce contexte réaliste rendait le drame plus sobre, moins forcé et d’autant poignant dans ses envolées (la scène d’amour sur le toit demeure un sommet) dont un final résigné marquant durablement.

Comme souvent avec Gray, un long hiatus devait suivre ce tour de force pour ne revenir que cinq ans plus tard avec The Immigrant. Le mélodrame se mêle à la fresque historique pour accompagner le destin d’Ewa (Marion Cotillard), jeune émigrante polonaise devant subsister dans le New York (même en plongeant dans le passé Gray ne quitte pas sa ville fétiche) des années 20. A peine descendue du bateau après un voyage pénible, Ewa est séparée de sa sœur atteinte de tuberculose et placée en quarantaine. Sans ressources elle doit pourtant gagner sa vie pour soudoyer l’immigration. Le « salut » viendra de Bruno (Joachin Phoenix), bienfaiteur ambigu qui va la contraindre à se prostituer. Comme souvent chez Gray, la famille devient source de sacrifice mais le réalisateur donne à cet adage un tour plus inédit. La sœur à sauver devient un objectif plus abstrait du fait de sa présence limitée au début et à la fin du film et la représentation de la famille se fera étonnement par le personnage de souteneur incarné par Joachin Phoenix. 

Tout le sentiment oppressant représentée par les liens du sang se trouve incarné à travers ce Bruno : il aura beau la livrer à la fange et l’exploiter, il n’en reste pas moins son sauveur/père dans ce pays étranger puisqu’il la sauve de l’expulsion, lui apprend à marcher/donne un travail et l’aide à grandir/gagner sa vie. Tout le cycle de l’éducation et apprentissage parental y passe dans une veine sordide et comme tout enfant, Ewa se sent redevable et reconnaissante envers son « père ». Le message se fait d’autant plus trouble que Bruno (fabuleux Joachin Phoenix sincère dans son ignominie) aime réellement Ewa et paraitrait presque contraint à la plonger à chaque fois plus profondément dans cette situation sordide. 

La dépendance des autres prostituées exprime bien cette dimension paternelle et même si elle s’y refuse et hait Bruno, Ewa a pour Bruno la même soumission et respect innés que les autres héros de Gray pour leurs familles castratrice et étouffante. Les occasions seront ainsi nombreuses d’échapper à sa condition mais entre trahison de sa vraie famille et fuite de l’amour plus sincère d’Orlando (Jeremy Renner) Ewa reviendra toujours dans le giron de Bruno. Là encore la frontière se fait plus trouble lorsque l’héroïne accepte finalement son sort (sans violence ni être forcée) par nécessité et que comme un père, Bruno l’aime sans condition malgré son métier avilissant (où il l’a plongé bien sûr) puisque bien évidemment dans l’idéal l’amour d’un parent est sans condition envers ses enfants.

Formellement c’est peut-être le plus beau film de James Gray avec cette reconstitution somptueuse où plane l’ombre du Parrain II (saga portée sur la famille s’il en est) et Il était une fois en Amérique (1984), portée par la magnifique photo automnale de Darius Khondji et des compositions de plans (celui qui concluant le film est une merveille) grandement inspirées de l’impressionnisme américain et des peintures de New York du début du siècle (George Bellows et Everett Shinn notamment).  L’interprétation est parfaite (une fois de plus très grande Marion Cotillard fragile et déterminée à la fois) et la façon de revisiter ses thèmes par Gray est passionnante. Malgré toutes ces qualités, on ne peut toutefois s’empêcher d’être déçu par ce nouvel opus. Même s’il y pêchait par excès d’emphase, La Nuit nous appartient était un film ardent et vivant, Two Lovers reproduisant cette dimension vibrante dans un contexte plus réaliste mais cédant toujours à de vrai envolées d’émotionnelles. 

Rien de tout cela dans The Immigrant qui malgré d’indéniables moment forts (l’aveu final de Bruno) est  un peu trop mécanique dans son déroulement, artificiel dans ses situations (le triangle amoureux maladroitement exploité) et dont la corde sensible repose plus sur les acteurs que la construction dramatique pourtant le vrai point fort de James Gray. On ne s’ennuie mais l’on n’est jamais transporté non plus comme dans ses œuvres antérieures. Par volonté de sobriété, Gray a finalement pêché par excès de retenue (le défaut inverse de La Nuit nous appartient tout feu tout flamme) avec un film trop austère, pour ne pas dire froid. C’est d’ailleurs assez paradoxal au vu d’une de ses rares conclusions qu’on pourrait qualifier de « positive » pour les protagonistes même si au fond le schéma est le même. L’Amérique est une mère à laquelle l’appartenance et l’amour est tout autant source d’oubli de soi et de sacrifice. 

En salle en ce moment


mercredi 13 novembre 2013

Minuit à Paris - Midnight in Paris, Woody Allen (2011)


Un jeune couple d’américains dont le mariage est prévu à l’automne se rend pour quelques jours à Paris. La magie de la capitale ne tarde pas à opérer, tout particulièrement sur le jeune homme amoureux de la Ville-lumière et qui aspire à une autre vie que la sienne.

L’échappée européenne de Woody Allen aura permit au réalisateur de magnifiquement se réinventer, mêlant ses thèmes à la culture et l’atmosphère des villes visitées.  La lutte des classes au cœur de la société anglaise imprègnera le Londres de Match Point (2005) et Le Rêve de Cassandre (2007), tout comme la langueur latine et le libertinage estival de Vicky Cristina Barcelona (2008) pour la cité catalane. Lorsqu’il poursuivra le cycle dans la ville des lumières (déjà visitée en 1996 pour Tout le monde dit I love you), Woody Allen revisitera à sa manière l’imagerie romantique associée à Paris.

Woody Allen était tombé sous le charme de Paris lors de sa première visite durant le tournage de Quoi de neuf, Pussycat ? (1965) dont il était interprète et scénariste. Il nourrit depuis un regret de ne pas s’être installé dans la ville à l’époque et être retourné poursuivre son ascension dans sa New York natale. C’est de ce même regret qu’il caractérise son héros et double à l’écran Gil Pender (Owen Wilson) venu dans sa jeunesse à Paris mais qui retourna également aux Etats-Unis pour devenir scénariste hollywoodien. Il y est aujourd’hui de retour en compagnie de sa fiancée Inez (Rachel McAdams) et de ses beaux-parents, les souvenirs et la beauté des lieux  l’hypnotisant tout en réveillant ses angoisses d’aspirant écrivain. 

Owen est le prolongement idéal des personnages rêveurs et anxieux de Woody Allen dont l’insatisfaction s’exprime dans des névroses diverses. L’échappée à ce mal-être peut se faire par l’irrationnel à l’image du héros caméléon de Zelig (1983) ou de l’épouse esseulée de La Rose Pourpre du Caire (1985). C’est donc ce même irrationnel qui viendra trouver un Gil flânant au hasard dans la nuit parisienne. Une rutilante Peugeot des années 20 et une invitation joyeuse de ses passagers qu’il acceptera va faire passer Gil « de l’autre côté ». Cela il ne s’en rendra compte que dans un bar rétro où un couple avenant l’apostrophe amicalement en se présentant  comme Scott et Zelda Fitzgerald. 

Lui si mal à l’aise dans son époque à fait un saut dans le temps pour se trouver dans son époque rêvée, l’Age d’or artistique que constitue pour lui le Paris des années 20. Il va ainsi se confondre et s’identifier à ses idoles de la « Génération Perdue » soit ce groupe d’écrivains américains (Fitzgerald,  Hemingway) venu chercher l’inspiration dans la capitale française durant l’entre-deux guerre. Chaque soir aux douze coups de minuit, Gil ira donc se ressourcer comme par magie dans ce passé rêvé et enchanteur tandis que sa réalité lui semble de plus en plus compliquée. L’esprit libre et insouciant du passé trouve sa terrible réponse dans la superficialité présente de sa fiancée.

Woody Allen alterne des visions du présent avec un Paris à l’imagerie touristique terne dont toute l’aura se trouve réduite à l’érudition ennuyeuse d’orateurs pédants (Michael Sheen tout en condescendance odieuse lors des scènes à Versailles ou au Louvre) et des visions merveilleuses dès que l’on plonge dans les Années Folles. La photo de Darius Khondji s’imprègne alors d’un halo féérique dans les magnifiques scènes d’intérieurs où donne une aura de mystère envoutante aux séquences nocturnes tandis que la mise en scène étriquée d’Allen au présent se fait ample et confère enfin toute leur majesté à ses rues et lieux de fêtes parisiens.

Les rencontres illustres sont idéalisées, fidèles à leur légende tout faisant preuve d’une proximité chaleureuse avec entre autre Picasso, Dali ou Buñuel mais aussi Gertrude Stein (jouée ici par la grande Kathy Bates) qui corrigera même les premiers essais écrits de Gil. La plus belle rencontre sera pourtant celle d’une inconnue avec la séduisante muse Adriana (magnifique Marion Cotillard) dont la sensibilité et le gout du passé se confond avec la sienne. 

Il serait ainsi facile de s’oublier dans ce passé mais tout comme un Alvy Singer (Manhattan (1979) doit se libérer sa peur de s’engager ou un Zelig de retrouver on identité, c’est dans le présent que Gil doit reprendre son destin en main. Tous le film distille les éléments à cet équilibre à retrouver, que ce soit la définition du complexe de l’âge d’or, la rencontre furtive avec une jeune femme de son temps partageant son attrait de la culture d’antan (à savoir l’amour de la musique de Cole Porter) et bien sûr le final nous plongeant plus loin encore à la Belle Epoque. 

Cette frustration et médiocrité du présent apparaît alors comme un phénomène cyclique n’existant que dans le l’esprit des insatisfaits qui le décrètent. A nous de créer notre Age d’Or semble nous dire un Woody Allen dans un état d’esprit remarquable, sa production et sa qualité quasi inchangée depuis tant d’années étant une belle réponse implicite aux grincheux nostalgiques. Owen Wilson, candide à la mélancolie si attachante trouve un de ses plus beaux rôles et la rencontre pluvieuse finale allie merveilleusement beauté passée et présente dans cette traversée du Pont des Arts. 

Sorti en dvd zone 2 français et dans un beau bluray chez TF1 Vidéo