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jeudi 28 novembre 2013

The Immigrant - James Gray (2013)


1921. Ewa et sa sœur Magda quittent leur Pologne natale pour la terre promise, New York. Arrivées à Ellis Island, Magda, atteinte de tuberculose, est placée en quarantaine. Ewa, seule et désemparée, tombe dans les filets de Bruno, un souteneur sans scrupules. Pour sauver sa sœur, elle est prête à tous les sacrifices et se livre, résignée, à la prostitution. L’arrivée d’Orlando, illusionniste et cousin de Bruno, lui redonne confiance et l'espoir de jours meilleurs. Mais c'est sans compter sur la jalousie de Bruno...

James Gray se sera avéré tout au long d’une courte mais précieuse filmographie un des cinéastes américain les plus passionnant des 20 dernières années. Au fil des films et en particulier sa trilogie inaugurale de polars (Little Odessa (1994), The Yards (2000) et La Nuit nous appartient (2007)) le réalisme urbain se confrontait à la grande tragédie dans des récits plaçant la famille au centre des enjeux.  Cette famille s’avérait tout à la fois un refuge et une prison pour le héros destiné à constamment renoncer à son individualité. C’est la touchante relation fraternelle de Little Odessa mise à mal par l’activité de tueur de l’aîné (Tim Roth), le repris de justice Mark Wahlberg confrontés aux activités douteuses de sa propre famille dans The Yards et Joachin Phoenix forcé par les circonstances de poursuivre la dynastie policière des siens dans La Nuit nous appartient (2007). 

Ce dernier film avait montré les limites qui se posaient désormais entre la rigueur exigée par le polar et les écarts que pouvait se permettre le grand mélodrame (Joachin Phoenix s’engageant comme flic et sur le terrain pour venger son père en un laps de temps irréaliste…), il était temps de changer de registre. Ce serait le cas avec le flamboyant Two Lovers (2008), porté par un ton plus feutré et intimiste redonnant force à ses thèmes de prédilections.  Dans cette transposition moderne des Nuits Blanches de Dostoïevski, James Gray narrait les amours contrariés d’un Joachin Phoenix à nouveau confronté au choix à cruel entre son aimée (Gwyneth Paltrow) et l’élue de sa famille. Ce contexte réaliste rendait le drame plus sobre, moins forcé et d’autant poignant dans ses envolées (la scène d’amour sur le toit demeure un sommet) dont un final résigné marquant durablement.

Comme souvent avec Gray, un long hiatus devait suivre ce tour de force pour ne revenir que cinq ans plus tard avec The Immigrant. Le mélodrame se mêle à la fresque historique pour accompagner le destin d’Ewa (Marion Cotillard), jeune émigrante polonaise devant subsister dans le New York (même en plongeant dans le passé Gray ne quitte pas sa ville fétiche) des années 20. A peine descendue du bateau après un voyage pénible, Ewa est séparée de sa sœur atteinte de tuberculose et placée en quarantaine. Sans ressources elle doit pourtant gagner sa vie pour soudoyer l’immigration. Le « salut » viendra de Bruno (Joachin Phoenix), bienfaiteur ambigu qui va la contraindre à se prostituer. Comme souvent chez Gray, la famille devient source de sacrifice mais le réalisateur donne à cet adage un tour plus inédit. La sœur à sauver devient un objectif plus abstrait du fait de sa présence limitée au début et à la fin du film et la représentation de la famille se fera étonnement par le personnage de souteneur incarné par Joachin Phoenix. 

Tout le sentiment oppressant représentée par les liens du sang se trouve incarné à travers ce Bruno : il aura beau la livrer à la fange et l’exploiter, il n’en reste pas moins son sauveur/père dans ce pays étranger puisqu’il la sauve de l’expulsion, lui apprend à marcher/donne un travail et l’aide à grandir/gagner sa vie. Tout le cycle de l’éducation et apprentissage parental y passe dans une veine sordide et comme tout enfant, Ewa se sent redevable et reconnaissante envers son « père ». Le message se fait d’autant plus trouble que Bruno (fabuleux Joachin Phoenix sincère dans son ignominie) aime réellement Ewa et paraitrait presque contraint à la plonger à chaque fois plus profondément dans cette situation sordide. 

La dépendance des autres prostituées exprime bien cette dimension paternelle et même si elle s’y refuse et hait Bruno, Ewa a pour Bruno la même soumission et respect innés que les autres héros de Gray pour leurs familles castratrice et étouffante. Les occasions seront ainsi nombreuses d’échapper à sa condition mais entre trahison de sa vraie famille et fuite de l’amour plus sincère d’Orlando (Jeremy Renner) Ewa reviendra toujours dans le giron de Bruno. Là encore la frontière se fait plus trouble lorsque l’héroïne accepte finalement son sort (sans violence ni être forcée) par nécessité et que comme un père, Bruno l’aime sans condition malgré son métier avilissant (où il l’a plongé bien sûr) puisque bien évidemment dans l’idéal l’amour d’un parent est sans condition envers ses enfants.

Formellement c’est peut-être le plus beau film de James Gray avec cette reconstitution somptueuse où plane l’ombre du Parrain II (saga portée sur la famille s’il en est) et Il était une fois en Amérique (1984), portée par la magnifique photo automnale de Darius Khondji et des compositions de plans (celui qui concluant le film est une merveille) grandement inspirées de l’impressionnisme américain et des peintures de New York du début du siècle (George Bellows et Everett Shinn notamment).  L’interprétation est parfaite (une fois de plus très grande Marion Cotillard fragile et déterminée à la fois) et la façon de revisiter ses thèmes par Gray est passionnante. Malgré toutes ces qualités, on ne peut toutefois s’empêcher d’être déçu par ce nouvel opus. Même s’il y pêchait par excès d’emphase, La Nuit nous appartient était un film ardent et vivant, Two Lovers reproduisant cette dimension vibrante dans un contexte plus réaliste mais cédant toujours à de vrai envolées d’émotionnelles. 

Rien de tout cela dans The Immigrant qui malgré d’indéniables moment forts (l’aveu final de Bruno) est  un peu trop mécanique dans son déroulement, artificiel dans ses situations (le triangle amoureux maladroitement exploité) et dont la corde sensible repose plus sur les acteurs que la construction dramatique pourtant le vrai point fort de James Gray. On ne s’ennuie mais l’on n’est jamais transporté non plus comme dans ses œuvres antérieures. Par volonté de sobriété, Gray a finalement pêché par excès de retenue (le défaut inverse de La Nuit nous appartient tout feu tout flamme) avec un film trop austère, pour ne pas dire froid. C’est d’ailleurs assez paradoxal au vu d’une de ses rares conclusions qu’on pourrait qualifier de « positive » pour les protagonistes même si au fond le schéma est le même. L’Amérique est une mère à laquelle l’appartenance et l’amour est tout autant source d’oubli de soi et de sacrifice. 

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