Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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samedi 1 octobre 2016

Showgirls - Paul Verhoeven (1995)

Nomi (Elizabeth Berkeley) arrive fauchée, de nuit, à Las Vegas où elle entend faire carrière comme danseuse. Elle est prise sous l’aile de Molly (Gina Ravera), couturière qui l’accueille dans sa caravane. D’un strip-club miteux, elle gravit les échelons jusqu’au premier rôle du Stardust, évinçant au passage Cristal Connors (Gina Gershon), celle qui protège sa place en couverture depuis leur rencontre, sous les yeux de Zack Carey (Kyle MacLachlan), amant et employeur commun.

Showgirls est sans doute le film de Paul Verhoeven qui se rapproche le plus de la veine provocatrice de sa période hollandaise. Il y offre à la fois une relecture de son Katie Tippel (1983, où une prostituée s’élevait dans les hautes sphères de l’aristocratie hollandaise du 19e siècle), le propos féministe de La Chair et le sang (1985) tout en réinterprétant un mythe cinématographique de sa terre d’adoption américaine à savoir le All About Eve (1950) de Joseph L. Mankiewicz. Verhoeven retrouve Joe Eszterhas, son scénariste de Basic Instinct (1992) et va choisir Las Vegas, cité de tous les excès, comme cadre de son brûlot. C’est là qu’arrive Nomi (Elizabeth Berkley) aspirante danseuse fauchée et bien décidée à réussir. Dès l’introduction, Verhoeven impose à la fois la volonté farouche de son héroïne et le monde de prédateurs qui l’entoure. 

Prise en stop et lourdement draguée par son chauffeur, Nomi calme d’emblée ses ardeurs en lui exhibant son cran d’arrêt. On devine par cette seule attitude toute la jeunesse white-trash difficile de l’héroïne, même si cet instinct de survie ne suffira dans la ville du péché où elle perd son argent aux machines à sous et est dépouillée de ses rares bagages dès son arrivée. C’est dans la solidarité et la complicité féminine que naîtront les seuls refuges et possibilité d’ascension, par l’amitié sincère de Molly (Gina Ravera), par amusement et probable attirance lesbienne pour la danseuse vedette du Stardust Cristal Connors (Gina Gershon). Nomi va lutter contre l’avilissement et la soumission qui régissent toute possibilité de réussite féminine.

Comme souvent chez Verhoeven, le corps est l’arme la plus précieuse pour la femme qui après avoir été humiliée va apprendre à l’utiliser. Les premières scènes où Nomi officie dans des strips sordides font de son corps nu un pur objet, un morceau de chair à la merci des regards libidineux et des remarques désobligeantes des mâles en rut peuplant les lieux. Chaque victoire de Nomi la verra ainsi surmonter cette jungle machiste en jouant de sa volonté de fer. Sa trajectoire est lancée lorsqu’elle inversera le rapport de force quand elle devra faire une danse privée à Zack Carrey (Kyle MacLachlan) directeur du Stardust. Par sa gestuelle aussi guerrière que langoureuse et sa sexualité agressive, elle profite de l’immobilité forcée du client pour guider la montée du désir et dans une posture finalement masculine « baiser » et faire jouir Zack. 

L’effet sera encore plus saisissant lorsque les deux coucheront réellement ensemble lors de la scène de la piscine. Les retrouvailles dans la villa de Zack se font à l’initiative de Nomi, tout comme le choix de la piscine pour leur ébats et cette fois pourtant libre de ses gestes il est plaqué contre le rebord et à nouveau littéralement « baisé » par Nomi arborant une un mouvement de va et vient ainsi qu’une expression du plaisir subite et égoïste toute masculine. La scène est une pure redite des amours de bain entre Jennifer Jason Leigh et Rutger Hauer dans La Chair et le sang où celle-ci « possédait » également son amant et reprenait le pouvoir après avoir été humiliée précédemment par un viol – schéma du récent Elle également.

Toute la réussite de Nomi reposera sur cette défiance constante par laquelle elle s’accroche à son rêve par le chemin qu’elle a décidé. Traitée comme du bétail lors d’une audition cruciale, elle jouera le jeu jusqu’à l’humiliation de trop et tournera le dos, y gagnant sa place et le respect en prime. Le propos de Verhoeven est plus féministe que moralisateur et il parvient par des choix habiles à éviter le manichéisme. Ainsi sous leur aspect suintant et leur répugnant public, les premiers clubs de strip-tease où officie Nomi révèle des une faune pittoresque, une vraie camaraderie entre les danseuses et une forme de figure paternelle bougonne avec le patron joué par Robert Davi. A l’inverse le prestigieux Stardust déploie une scénographie glamour kitsch et au queer tape l’œil où, comme le soulignera un dialogue, les danseuses se vendent tout autant mais à une clientèle plus nantie. Dans la coulisse point d’amitié mais des rivalités et des sentiments à vifs d’une violence physique et psychologique glaçante avec la relation amour/haine de Nomi et Cristal en point d’orgue.

L’étalage de mauvais gout, de détail scabreux (Nomi laissant James Smith « vérifier » qu’elle a ses règles et ne peut coucher avec lui) et de sexualité frontale - mais jamais excitante - façonne un monde-film où l’artificialité grotesque de la ville se reflète constamment dans la monstruosité et le vide des protagonistes. Verhoeven gère l'espace selon trois approches, soit en plaçant ses personnages dans un trop-plein de tout (décors, couleurs, costumes), soit à l'inverse en vidant l'arrière-plan pour les laisser isoler, questionner leur sincérité et oser parfois une certaine émotion suspendue et solitaire où l'on prend de la hauteur, observe le tumulte à distance - Nomi méditant sur les toits ou regardant avec envie la scène en ébullition du Stardust.

Nomi est la seule – avec Molly et ses études de couture - à poursuivre son rêve jusqu’au bout malgré les chemins de traverse figurant ainsi la volonté féminine. Verhoeven en donne certes l’envers néfaste dans les rivalités entre danseuses – et ailleurs avec les instincts meurtriers d’une Catherine Trammel dans Basic Instinct ou par le jeu dangereux que mène Jennifer Jason Leigh dans La Chair et sang – mais l’on est loin de la vacuité de tous les personnages masculins, guidé par leur seule libido et si apte à renoncer, l’ultime et pathétique entrevue avec le chorégraphe James Smith (Glenn Plummer) achevant les illusions de Nomi. 

 C’est là qu’elle vacillera presque, cédant réellement à la facilité et la malveillance pour toucher au but mais un rebondissement traumatisant viendra placer l’amitié plus haut que l’ambition. La vengeance finale fait de ce corps séducteur et trompeur une arme de soumission non plus par le seul sexe mais par la vraie humiliation physique où la femme domine définitivement l’homme. Toujours aussi vaillante, Nomi quitte la cité du péché celle des rêves, Los Angeles, avec un épilogue qui boucle la boucle. Assez paradoxalement par rapport à un Basic Instinct où les accusations de machisme étaient relativement plus justifiable, Showgirls recevra un accueil catastrophique de la part d’une critique n’ayant pas dépassé la première couche de stupre vulgaire pour y voir le propos de Verhoeven (l’erreur serait pire encore avec Starship Troopers (1997)). Plein d’humour, le réalisateur ira fièrement chercher ses Razzie Awards et doit savourer aujourd’hui la réhabilitation du film. Seule la carrière d’une fabuleuse Elizabeth Berkley ne s’en remettra pas.

 Ressorti en salle depuis peu et sinon sorti en dvd et bluray chez Pathé

lundi 24 septembre 2012

Blue Velvet - David Lynch (1986)


Dans la belle petite ville américaine de Lumberton, en Caroline du Nord, M. Beaumont est victime d'une crise cardiaque en arrosant son gazon. Son fils Jeffrey, rentrant chez lui après une visite à son père malade, découvre une oreille humaine dans un champ. Cette oreille, en décomposition, est couverte d'insectes. Jeffrey amène immédiatement sa trouvaille à l’inspecteur Williams et fait ainsi la connaissance de sa fille, la jolie Sandy.
Poussé par la curiosité et un certain goût pour le mystère, Jeffrey va mener l'enquête avec elle pour découvrir à qui appartient cette oreille et ce que cache cette histoire macabre, derrière la façade apparemment innocente de Lumberton. Cette investigation va le plonger dans le monde étrange et sordide où évoluent, entre autres, Dorothy Vallens, une chanteuse de cabaret psychologiquement fragile, et Frank Booth, un dangereux psychopathe pervers.


Quatrième film de David Lynch, Blue Velvet est l'œuvre qui établit les canons de son style tel qu'on l'identifie aujourd'hui et surtout celle où le réalisateur se trouve enfin. Le cauchemardesque Eraserhead (1976) avait inauguré la veine étrange et surréaliste de Lynch, celle-ci s'estompant (sorti de quelques scènes et du physique de son héros) dans le plus classique Elephant Man. Cette belle ode humaniste semblait avoir noyé toute la bizarrerie de Lynch, les fans de la première heure et certains critiques hurlant à la trahison malgré l'accueil globalement positif et les nominations aux Oscars. Le malentendu se poursuivrait avec Dune (et son refus de diriger Le Retour du Jedi) avec un déséquilibre constant entre la fresque épique spatiale attendue et les aspérités surprenante qu'y apporterait le réalisateur et qui déconcerterait le public venu voir le nouveau Star Wars.

Après cet échec retentissant, Lynch se recentre et surtout décide d'arrêter de choisir. La dichotomie entre expérimental (Eraserhead) et classicisme (Elephant Man) n'a plus lieu d'être, Lynch réalisant désormais des films schizophrènes croisant les constamment. Toutes les œuvres à suivre iraient ainsi par deux : tonalité trash et histoire d'amour naïve et tout en candeur (Sailor et Lula), différents niveau de réalité schizophrènes (Lost Highway) ou fantasmé (Mulholland Drive) dans une esthétique mêlant élégance et fulgurances inédites. Fort de cette maîtrise, il se montrerait bien plus convaincant en penchant ouvertement vers la simplicité (Une histoire vraie) que vers l'expérimentation pénible (Inland Empire de sinistre mémoire et son seul vrai mauvais film à ce jour).

 Tout cela prend racine avec Blue Velvet, projet voulu plus modeste et personnel par Lynch. Le film est produit par Dino de Laurentiis qui lui mena pourtant la vie dure sur Dune mais ce dernier toujours partant pour les tentatives aventureuses sera le seul à accepter de financer le script dont les excès effrayèrent tous les autres producteurs. Lynch instaure dès l'ouverture cette notion de dualité qui courra tout au long du film. La bande son lance le suave Blue Velvet de Bobby Vinton tandis que défilent des chromos d'une Amérique provinciale idéalisée, la photo immaculée de Frederick Elmes et l'usage du ralenti donnant une tonalité rêvée onirique mais aussi de spot publicitaire à l'ensemble.

 Un incident domestique va pourtant ternir ce beau tableau avec un Lynch quittant la réalité de la scène pour enfoncer sa caméra dans le sous-sol où fourmillent les insectes. Du scintillement de ce cadre trop parfait il visitera les profondeurs plus désagréables semble-t-il nous dire. C'est dans ce même sol que Jeffrey (Kyle MacLachlan) va trouver une oreille coupée qui, il ne le sait pas encore, sera sa porte d'entrée à un monde de cauchemar.

 L'intrigue de film noir est assez classique et attendue et seuls les archétypes hypertrophiés qui en surgissent qui font l'intérêt de l'ensemble. A nouveau tout es affaire de dualité. La jeune et blonde Sandy (Laura Dern) qui va aider Jeffrey dans son enquête et nouer une touchante et innocente romance avec lui, la chanteuse brune Dorothy (Isabella Rossellini) entouré d'un parfum de stupre et mêlée au crime qu'essaie d'élucider notre héros.

Sandy reflète la part lumineuse de Jeffrey à travers la candeur dont se noue progressivement leur lien, Lynch touchant à la pure grâce à deux reprises lors d'un dialogue sur les rouge gorges puis plus tard lors d'une danse muette où à chaque fois se fait entendre la mélopée instrumentale puis chantée (par Julee Cruise) de Mysteries of Love sur le magnifique score d'Angelo Badalamenti (pour sa première collaboration avec Lynch).

 Dorothy réveille quant à elle les bas-instinct de Jeffrey qui prétextant son enquête révèle sa nature de voyeur, son attrait pour le sadomasochisme. Voguant ainsi entre l'envers et l'endroit, l'ombre et la lumière, Jeffrey descendu suffisamment loin dans les ténèbres va y croiser la route de vrais monstres.

Dennis Hopper relançait sa carrière et créait un incroyable personnage de méchant avec Frank Booth. Toute la folie et cette fameuse dualité de Blue Velvet s'exprime à travers ses excès. Violemment dominateur mais en quête d'affection maternelle, d’une brutalité physique et verbale inouïe mais capable de révéler une étonnante fragilité (l'incroyable séquence où Dean Stockwell mime le In Dreams de Roy Orbison), la virilité exacerbée dissimulant une possible homosexualité (le rapport étrange à Dean Stockwell qu'il ne rudoie pas, la scène où il se met du rouge à lèvres) Frank traverse le film de manière imprévisible, à coups de poings et shoot d'oxygène.

C'est lors de la cauchemardesque odyssée nocturne avec lui que Jeffrey comprendra que ce monde n'est pas pour lui. Si la résolution s'avère un poil décevante après tout ce qui a précédé, le résultat est là. Lynch a inventé un monde sans âge, contemporain et rétro (les voitures des années 50 côtoyant les modèles récents, la photo de Montgomery Clift dans la chambre de Laura Dern, les coiffures typiquement 50's des personnages féminins) où la fascination pour le passé s'accompagne de l'anxiété et la menace du présent dans un mélange unique. Il trouve ici la formule magique qu'il triturera jusqu'à l'aboutissement de Mulholland Drive en forme de quasi chant du cygne (?).


Sorti en dvd zone 2 chez MGM et récemment en blu-ray

vendredi 6 mai 2011

Dune - David Lynch (1984)


En l’an 10191 AG (Après la Guilde), une seule substance permet de voyager dans l’espace : l’Épice. Cette substance, la plus convoitée de l’univers, ne se trouve que sur la seule planète Arrakis, aussi appelée Dune, planète aride et hostile, couverte de sable. Le Duc Leto Atréides remplace ses ennemis, les Harkonnens, à la tête du fief d’Arrakis, et part s’y installer avec sa concubine Jessica et son fils Paul. Les membres de la Maison Atréides pressentent un piège, tendu par le baron Harkonnen, mais ils doivent obéir à la volonté de l’Empereur. Les Fremen, peuple indigène d’Arrakis et véritable maîtres du désert attendent la venue d’un Messie qui les délivrera. Se pourrait-il que ce soit Paul ?

Dune est sans doute l'un des films de David Lynch les moins considérés, y compris par l'intéressé qui s'est réellement trouvé avec son film suivant le magistral Blue Velvet. La méfiance envers Dune vient également du fait qu'il porte en son germe un des projets avortés parmi les plus influent du cinéma (on peut même étendre à la bd) de science fiction. En 1975, le réalisateur Alejandro Jodorowski avait en effet déjà envisagé une première adaptation. Lui-même artiste aux multiple compétences, il convoque pour ce faire des talents venus des horizons les plus divers d'une certaine culture underground. Un script adaptant de manière toute personnelle le livre est écrit tandis que rien moins que Moebius, HR Giger (futur créateur de la créature terrifiante de Alien), Dan O'Bannon sont conviés pour la création visuelle de l'univers ainsi que Salvadore Dali qui devait tenir le rôle de l'Empereur.

A la musique Pink Floyd et Magma son envisagés. Faute de financement le projet n'aboutira pas mais n'en est pas mort pour autant. L'ensemble de l'équipe artistique est recrutée quelques mois plus tard par Ridley Scott pour Alien avec la réussite que l'on sait grâce à l'apport de ces génies. Jodorowski quand à lui recyclera nombre d'idées dans ses bd notamment le cycle de L'Incal et surtout dans La Caste de Méta Barons où le passage où le Méta baron stérile use d'une goutte de son sang pour féconder son épouse reprend l'idée d'une séquence similaire entre le Duc Leto et Jessica pour enfanter Paul Atreides.

Il faudra donc le succès massif de Star Wars puis du premier film Star Trek pour que naisse une mode du space opera aboutissant à un nouveau projet de film Dune. On doit cette folie au producteur Dino De Laurentis qui entre le superbe Conan le barbare de John Milius et le décalé Flash Gordon de Mike Hodges était très porté les projets fantastiques risqués à l'époque. Le choix de David Lynch peut surprendre aujourd'hui mais après Elephant Man (nominé 8 fois aux Oscars) il était plutôt perçu comme un réalisateur grand public malgré le très inquiétant Eraserhead. Pour preuve il refuse même de mettre en scène Le Retour du Jedi que lui proposait George Lucas après s'être pris de passion pour le livre.

Mais que raconte donc ce Dune de Frank Herbert qui suscite tant de convoitise ? Le livre est en quelque sorte (même si le Seigneur des Anneaux plus orienté fantasy lui a ouvert la voie) le fondateur de la conception de livre univers dans la littérature de science fiction. Sorti en 1965, Herbert y développait à un niveau jamais vu un monde en son entier avec son histoire, ses conceptions et sa véracité tangible dans un cadre purement imaginaire avec force de détails. Mélangeant space opera, mysticisme, concepts religieux et grande aventure, Dune trouva son public grâce à des thématiques dans l'air du temps tel l'absorption de l'eau de la vie par Paul changeant sa perception de l'univers et qu'on peut bien sûr associer au consommation opiacées des hippies à ce moment là.

L'adaptation de Lynch sera un échec massif à sa sortie en salle mais malgré ses défauts reste un beau film. Le principal problème viendra du fait que le script (signé David Lynch himself) ne trouve jamais le juste équilibre entre le novice et le connaisseur de Dune. Malgré quelques options explicatives (la narration en ouverture avec Virginia Madsen plutôt réussie mais qui deviendra l'exemple de ce qu'il ne faut pas faire pour tout les futurs réalisateurs s'attaquant à ce type de projets, Proyas s'en mord encore les doigts pour le début de Dark City) le non lecteur est rapidement perdu dans le flot de noms farfelus et l'atmosphère étrange et lente portée par de grand conflits shakespearien ne comporte pas assez d'action pour s'y raccrocher.

Le fan de Dune quant à lui peut être assez décontenancé par certains choix bien que l'adaptation soit vraiment très fidèle. La fameuse ouverture sur Virginia Madsen est très bien vue puisque dans le livre son personnage la princesse Irulan ouvre tout les chapitres par des appendices sur ces mémoires apportant complément d'informations, il est donc judicieux d'en faire notre guide au départ. Herbert usait grandement du dialogue intérieur pour ses héros afin de faire ressentir leur émotion et un second degré de perception des situations. Lynch reprend cette idée qui a bien du mal à fonctionner à l'image et amène une lourdeur certaine. Le format de deux heures sacrifie des personnages essentiel du livre comme le professeur Kynes (joué par le grand Max Von Sydow) et si la première heure est plutôt bien équilibrée, dès l'arrivée chez les fremens on a l'impression que la découverte de leur moeurs par Paul, sa transformation en guide la rébellion se fait en un clin d'oeil.

La réussite de Dune tient donc grandement dans la direction artistique, les personnages extravagants et l'atmosphère mystique que parvient à instaurer Lynch. L'aspect film-univers se ressent parfaitement dans les trois cadres que parcours l'histoire, la planète Caladan berceau des Atreides paisible et baignant dans une douce nature, l'oppressant monde industriel des Harkonnens et bien sûr Arrakis (autre nom de Dune) lieux de toutes les convoitises. Kenneth McMillan obèse et purulent Baron Harkonnen est un extraordinaire méchant tandis que le débutant Kyle MachLachlan (futur acteur fétiche de Lynch) lui oppose grâce et pureté juvénile tout en détermination. Le casting est d'ailleurs assez prestigieux dans l'ensemble (dont un superbe Jurgen Prochnow en Duc Leto, Sting débutant en Feyd Rauta) de Laurentis plaçant même son épouse Silvana Mangano en pretresse Bene Gesserit.

Si Lynch est peu à l'aise dans l'action et que certains effets spéciaux supportent mal l'épreuve du temps, l'ambiance de Dune est unique en son genre. Le réalisateur offre des tableaux envoutant et hypnotique totalement intégré à la dramaturgie du récit et capte au plus près le ton onirique et mystique du livre. On retiendra cet incroyable voyage stellaire aux images fabuleuses et bien sûr Paul prenant l'eau de la vie par laquelle il va achever son cheminement spirituel annoncé dès le départ par le leitmotiv Le dormeur doit se réveiller.

Idées saugrenue sur le papier, la musique du groupe de rock FM Toto est une grande réussite (ils n'auraient vraiment dû faire que ça) tout à la fois électrique, symphonique et synthétique, exprimant tout le mystère et le souffle épique dégagé par les images. En prime Brian Eno signe le sublime morceau Prophecy accompagnant l'expérience de Paul dans ce qui est la meilleur scène du film.

Le final épique est des plus réussis avec l'assaut des vers (à l'esthétique discutable de Carlo Rambaldi) décimant les armées de Sardaukars impériales dans des cadrages impressionnant. Le meilleur est cependant pour la fin avec cette génial trahison du livre (à nouveau on peut imaginer que Proyas s'en est inspiré pour la fin de Dark City qui relève d'une idée proche) ou Paul définitivement devenu le Kwisat Haderach divinité omnisciente réalise l'impossible et fait tomber la pluie sur Dune. On peut se demander comment ils comptaient lancer les suites envisagées avant le bide avec pareille séquence, mais à l'écran cela donne une conclusion magistrale.

Dune connaîtra une seconde adaptation télévisée dans les années 2000, plus fidèle mais visuellement hideuses et sacrifiant au tout numérique. Une nouvelle version était envisagée jusqu'à il y apeu mais il semble que le projet soit tombé à l'eau. En attendant une autre vision, la magie du film de David Lynch nous suffit amplement...


Sorti en dvd zone 2 français dans une belle édition chez Opening