Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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samedi 30 juin 2018

Échec à Borgia - Prince of Foxes, Henry King (1949)


1500. Ayant des vues de conquête sur toute l'Italie, le duc César Borgia ordonne à son serviteur Andréa Orsini d'aller espionner le comte Varano qui règne, avec son épouse Camilla, sur la ville de Citta Del Monte. Mais arrivé sur place, Orsini, qui devait séduire la femme du comte pour mieux assassiner Varano par la suite, se range aux côtés des ennemis de Borgia...

Échec à Borgia poursuit la fructueuse collaboration entre Henry King et Tyrone Power, et plus précisément les prestigieux films historiques et d’aventures initiés par la Fox durant les années 40 comme Le Cygne Noir (1942) et Capitaine de Castille (1947). Ce registre du film historique est particulièrement présent dans la filmographie de Tyrone Power, que ce soit dans un emploi d’héros bondissant où il s’avère un rival d’Errol Flynn (Le Signe de Zorro de Rouben Mamoulian (1940)) ou plus sobre dans lequel il peut montrer la subtilité et la sensibilité de son jeu comme Suez d’Allan Dwan (1938), Marie-Antoinette de W. S. Van Dyke (1938), Arènes sanglantes de Rouben Mamoulian (1941).

 Échec à Borgia va lui permettre d’exploiter toutes ses aptitudes dans une œuvre assez différente de ses précédents travaux avec Henry King. Le Cygne Noir et Capitaine de Castille étaient de purs produits hollywoodiens de leur temps avec une reconstitution studio luxueuse et un technicolor flamboyant. Échec à Borgia anticipe à l’inverse les tendances de production à venir pour les studios. Le film prolonge ainsi dans la production à grand spectacle les velléités réalistes de la Fox dans ses films noirs (avec des tournages se faisant de plus en plus en extérieurs) puisque Darryl Zanuck fera le choix de tourner le film en Italie et à Saint-Marin dans des lieux prestigieux ayant pour certains été le vrai cadre de certains évènements historiques évoqués. C’est également une anticipation du modèle économique des années 50 qui délocalisera de plus en plus de tournages en Italie ou en Angleterre pour des raisons financières. Le seul écueil ici (en tout cas pour la carrière commerciale du film) sera le choix du noir et blanc puisque Zanuck juge la logistique d’un tournage en couleur trop couteux avec les lourdes caméras Technicolor.

Échec à Borgia constitue vraiment plus un film historique introspectif où le « grand spectacle » naît du faste de la reconstitution et de la splendeur de l’environnement plutôt que  des grands morceaux de bravoures. On plonge ainsi dans les intrigues de la cour des Borgia où la duplicité et le calcul sont le meilleur moyen de s’élever. Cela s’incarne tout d’abord dans la figure de Cesare Borgia interprété par un Orson Welles charismatique et sournois. Les éléments sous-entendus (la mort de l’époux de Lucrece Borgia étant sans doute la conséquence d’un assassinat) comme explicites (la description que fera Cesare de l’agent sans scrupules qu’il compte envoyer en mission pour lui) soulignent cette corruption indispensable pour gravir les échelons. Lorsque la caméra arpente les visages fébriles des hommes espérant être choisis par Cesare pour accomplir ses desseins de conquête, on peut voir comme cette corruption s’étend comme un virus chez les ambitieux. C’est pourtant le plus insouciant d’entre eux Andrea Orsini (Tyrone Power) qui sera choisi. La première partie sert donc le sens du verbe, du mensonge et de la manipulation d’Orsini qui gagnera un royaume pour Cesare par sa seule intelligence.

Tyrone Power en impose tout en élégance et bagout, sachant charmer hommes et femmes par la flatterie ou savant marché de dupe (la manière dont il retourne Mario Belli (Everett Sloane initialement venus l’assassiner). Les intérieurs raffinés, le port altier des costumes, la majesté des décors, tout cela est l’envers clinquant d’un jeu de domination impitoyable où Orsini excelle. Le personnage pourrait être détestable sans la manière très ludique dont Henry King met en place ses manigances, avant qu’une révélation sur ses vraies origines ne nous le rende plus vulnérable. La seconde partie du film place d’ailleurs le personnage face à ses failles lorsqu’il devra séduire Camilla (Wanda Hendrix), femme  du comte Verano (Felix Aylmer) et maître de la Città del Monte que Cesare Borgia convoite. 

En déplaçant l’intrigue des intérieurs aux sentiments factice pour les hauteurs grandioses de Città del Monte – qui n’existe pas mais qui est une citadelle de Saint-Marin restaurée par la Fox et réelle conquête de Cesare Borgia – l’âme d’Orsini semble également s’élever. La noblesse d’âme du paisible comte Verano éveille les scrupules de notre héros tombé amoureux de Camilla. Henry King parvient à traduire cette bascule grâce à l’interprétation d’ensemble remarquable mais surtout en l’exprimant par de pures idées formelles. Une image résume ainsi magistralement tout le dilemme d’Orsini : ce plan d’ensemble où il peint Camilla sur un rempart tandis que la citadelle se dresse magnifiquement en arrière-plan dans une composition de toute beauté. La passion inavouable chaste et inavouable ainsi que la force apaisante et purificatrice des lieux passe ainsi visuellement, faisant ressentir le temps qui passe et l’évolution d’Orsini sans donner l’impression de facilité narrative.

Ce sont là les moments les plus captivants du film qui raccroche sur la fin les wagons du spectaculaire. La maestria de King nous offre ainsi notamment un mémorable assaut de château avec tous les éléments exaltants d’une bataille médiévale (ascension de rempart stoppé par des litres d’huile bouillante) mais le film perd un peu de vue son intérêt émotionnel prédominant. Alors que s’esquisse une conclusion en forme de poignante rédemption tragique,  les dix dernières minutes enchaînent les raccourcis hasardeux pour un happy-end un peu forcé. Dommage car l’on n’était pas loin du meilleur film du duo Tyrone Power/Henry King, ce titre demeurant donc à Capitaine de Castille. Échec à Borgia n’en reste pas moins une production très réussie.

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez ESC

vendredi 29 juin 2018

Le Roman de Genji - Murasaki Shikibu Genji Monogatari, Gisaburō Sugii (1987)


Le film relate l’histoire du prince Genji à la cour impériale du Japon pendant l’époque de Heian. Sa mère étant morte alors qu’il était encore jeune, le Genji ne peut prétendre au trône et par conséquent, l’Empereur l’engage à fonder une nouvelle branche impériale. Au fil de l’œuvre, la vie du Genji oscille entre ses amours et ses ambitions politiques, la passion et la solitude. Charmeur et raffiné, il n’aura de cesse de façonner son idéal féminin.

Les années 80 constituent une sorte d’âge d’or de l’animation japonaise cinématographique qui produira nombre de films ambitieux et plus adultes. Dans un premier temps cela se fera dans le sillage de Star Wars avec des adaptations SF de Space Cruiser Yamato (1979 et 1980), Gundam (1981) Cobra (1982) ou Macross, Do your remember love (1984) sans compter l’émergence du studio Ghibli. Cet élan conduira également à l’adaptation de classiques de la littérature japonaise dont Train de nuit dans la voie lactée de Gisaburō Sugii (1985) d’après Kenji Miyazawa. Le succès critique et public du film amènera Gisaburō Sugii à s’attaquer à un autre monument littéraire lorsqu’il adaptera Le Dit du Genji d’après Murasaki Shikibu. Ecrit au XIe siècle, le texte figure parmi les plus anciens et connus de la culture japonaise, que ce soit à l’école, les différentes études universitaires qui y ont été consacrées mais aussi des transpositions plus accessibles. 

On compte notamment un film réalisé par Kōzaburō Yoshimura en 1951 et un manga de Waki Yamato dans les années 80 et plus récemment une série animée en 2009. Murasaki Shikibu était une suivante de la cour impériale à l'époque de Heian (Xe-XIe siècle). Dans Le Dit du Genji, les aventures du héros éponyme servent vision virulente de l’envers du décor de cette cour entre trahison et ambition, récit romanesque dans les amours tumultueuses de Genji mais aussi une démonstration de la haute tenue des arts de l’époque à travers les nombreux poèmes qui parcourent l’ouvrage. Les rééditions du livre prolongeront d’ailleurs cette notion avec des illustrations reflétant autant les mœurs que l’inspiration picturale de cette période. 

C’est une même ambition qui guide Sugii dans cette version animée. Le Dit du Genji par ses personnages complexes et torturés est considéré comme le premier roman « psychologique » de la littérature japonaise où les protagonistes y dépassant le seul statut de symbole/métaphore associé au conte traditionnel. Sugii creuse cette facette en la conjuguant à une recherche esthétique somptueuse. Il s’inspire de la peinture de cette période Heian pour imprégner ses images du mysticisme du bouddhisme alors prégnant, le croisement d’épure des arrière-plans et de détail du décor se fond dans une horizontalité inspirée des emakino (long rouleau portatif illustré) qui s’inscrivent dans une volonté illustrative et narrative. Cela donne un singulier mélange d’abstraction et de réalisme qui font du cadre du récit un véritable espace mental servant les élans du cœur de Genji. Toutes les intrigues de palais ne sont en effet là que pour constituer des causes et conséquences aux amours du héros. Les rapports de force se définissent par la désinvolture avec laquelle il passe d’une amante à une autre, son désir et sa nature d’homme « parfait » dépassant les réticences de ses conquêtes mais aussi les risques encourus. 

Les amantes sont en effet sa belle-mère et femme de l’empereur, la veuve de son oncle, sa propre épouse délaissée mais aussi sa belle jeune nièce qu’il élèvera dans la volonté de la posséder à l’âge adulte. La sentimentalité à fleur de peau et la grande beauté de Genji surmonte toute les réticences dans un trouble que Sugii traduit avec une sensualité magnifiée par un art certain de la retenue. Une épaule ou une jambe pâle et dénudée dépassant d’un kimono, une longue chevelure en cascade recouvrant dos ou attribut féminin, tout concours à un érotisme latent et brûlant alors que les scènes d’étreinte en restent à l’ellipse ou au fondu enchaîné discret. Tout le jeu sur les clair-obscur, le visible et le caché par les éléments de décor comme les paravents ou les portes coulissantes expriment cette sensualité feutrée, tout en prologeant le propos du livre qui dénonçait la décadence et l’hypocrisie des mœurs de la cour.

La vulnérabilité du héros, traduite par son statut précaire à la cour (fils d’une courtisanne, il est exclu de la succession tout en restant une menace car il est le fils préféré de l’empereur), s’inscrit aussi paradoxalement dans son rapport aux femmes où ne se ressent jamais une volonté de domination machiste – malgré ses actes discutables. Cela se devine au fil d’un récit qui exprime toutes les facettes du dépit amoureux comme l’éloignement, l’adultère, la mort… Que ou qui recherche réellement Genji à travers toutes ses conquêtes ? Un indice concret nous est donné avec la ressemblance physique de la belle-mère et de la nièce, mais aussi symbolique lorsque les pétales de fleur de cerisiers viennent tomber avant chaque séparation douloureuse. Sugiro Sugii fait ainsi s’exprimer cette dimension psychologique voire psychanalytique par ses seuls choix formels, dans un récit exigeant, à la lenteur hiératique et aux envolées oniriques envoutantes.  Une nouvelle grande réussite pour le réalisateur qui sait si bien adapter son approche au matériau monumental auquel il s’attaque. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Rimini

mardi 26 juin 2018

They Came to a City - Basil Dearden (1944)

La politique du ministère de l'information dans sa volonté de galvaniser le peuple anglais durant la Deuxième Guerre Mondiale fit le plus souvent opter la production cinématographique dans une veine réaliste. On oscille ainsi entre le style documentaire de films de guerre comme Ceux qui servent en mer de David Lean (1942) ou L'Héroïque parade de Carol Reed (1944) et la veine réaliste de mélodrames capturant la vaillance du peuple anglais durant le conflit tel que Ceux de chez nous de Sidney Gilliat (1943). Il existe pourtant quelques films empruntant une voie différente pour ce cinéma de propagande à travers un cinéma fantastique où l'argument surnaturelle sert le message par la métaphore. Cela donnera quelques beaux ovnis comme Thunder Rock des frères Boulting (1942) - où des fantômes inciteront un reclus à s'engager dans le conflit - et donc ce They came to a City produit par le studio Ealing encore aventureux et pas formaté à la comédie.

Le film adapte la pièce éponyme de J. B. Priestley qui apparait d'ailleurs en personne dans le prologue et l'épilogue et hormis les stars John Clements et Googie Withers conservent l'ensemble du casting scénique. L'intrigue voit un groupe de neuf personnages d'horizon différents transposés sans explication dans une cité mystérieuse. Les protagonistes constituent à la fois des archétypes sociaux et idéologiques dont l'introduction et le récit maintient ou fait transcender ce cliché initial. On trouve donc là un l'ouvrier John Dinmore (John Clements), l'hôtesse de bar Alice Foster (Googie Withers), les époux Malcolm et Dorothy Stritton (Raymond Huntley et Renee Gadd), l'homme d'affaire Cudworth (Norman Shelley), la vieille fille Philippa et sa mère (Frances Rowe et Mabel Thery), le bourgeois joueur de golf George Gedney (A. E. Matthews) et enfin la femme de ménage usée Mrs Batley (Ada Reeve).

La mise en place mystérieuse introduit donc dans des situations ironisant, questionnant ou suscitant l'émotion quand à leur situation avant que des ténèbres étouffante les happent vers ce lieu étrange. La direction artistique de Michael Relph (futur collaborateur essentiel de Basil Dearden) offre une sorte de continuité au matériau théâtral avec cet immense rempart dépouillé où échouent les personnages. L'austérité sert ainsi une disposition scénique qui sert les joutes verbales mais la photo vaporeuse de Stanley Pavey et les fulgurances grandiloquente de Dearden donne à l'ensemble la dimension stylisée d'un véritable espace mental.

L'épure du cadre fait d'autant plus ressortir le caractère des personnages et les sentiments que leur inspirent les lieux. Pour la vieille fille Philippa et l'hôtesse Alice, c'est l'endroit de tous les possibles leur faisant échapper à leur morne quotidien : celui des jobs et ville interchangeables d'un labeur sans but pour Alice, et d'une mort lente dans l'ennui de la vie recluse que lui impose sa mère pour Philippa. L'égoïsme des nantis traduit un capitalisme aveugle chez Cudworth ou la si importante notion de lutte des classes de la société anglaise pour le jouer de golf et la mère de Philippa. Enfin la dépression et le dégout ordinaire de l'autre se ressent dans l'anxiété de Dorothy Stritton quand c'est un vrai bol d'air pour son époux.

Les personnages se trouvent en fait dans l'antichambre d'une cité qui sera le reflet de leur psyché telle qu'on nous l'a présenté. John Dinmore, ouvrier enragé contre les nantis y voit un espace d'entraide et d'égalité. La femme de ménage à bout de force y trouve elle lieu où elle pourra enfin se reposer et Alice ce foyer qu'elle n'a jamais pu trouver dans le monde réel. D'autres rejetteront cette cité jurant avec leur vision étriquée dans l'individualisme social, capitaliste et hédoniste mais ciblant spécifiquement les mœurs anglaises. La question initiale de l'introduction du film était de savoir si durant l'après-guerre le peuple serait enclin à tout changer en tirant parti des erreurs passé ou de poursuivre l'ancien monde. Le patchwork de personnages donne différentes réponses à cette interrogation.

La fameuse cité provoquant l'épiphanie ou le dégout des uns et des autres restera invisible, l'opinion du spectateur se faisant à travers la réaction des personnages. C'est la grande idée du film qui laisse la représentation et l'idéologie possible à la seule interprétation du spectateur. Plus que le communisme auquel on pourrait penser c'est surtout l'humanisme qui prédomine (y compris chez certains qui choisiront de ne pas rester dans la cité) dans une volonté de s'imprégner, de diffuser ou de fuir cette bienveillance utopique. Le film devient ainsi plus proche de certaines fable de Michael Powell et Emeric Pressburger comme Une question de vie et de mort (1946), ou de certaines tentatives américaines mystiques comme Horizon perdus de Frank Capra, Le Fil du rasoir d'Edmund Goulding ou Le Secret Magnifique de Douglas Sirk (1954). Un vrai ovni et certainement le film le plus étrange de Basil Dearden.

Sorti en bluray et dvd zone 2 anglais chez BFI et doté de sous-titres anglais