Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

Pages

Affichage des articles dont le libellé est Josephine Koo. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Josephine Koo. Afficher tous les articles

jeudi 11 mai 2023

Queen of Temple Street - Miao jie huang hou, Lawrence Ah Mon (1990)

Avant de s'orienter vers des productions plus nanties et commerciales, Lawrence Ah Mon fut le temps de ses deux premiers films un réalisateur dans la continuité des ténors de la Nouvelle Vague hongkongaise. Gangs (1986) est un récit urbain à l'approche documentaire qui prolonge les travaux télévisés de Lawrence Ah Mon. Durant son travail de repérages pour ce film avec son scénariste Chan Man Keung, Lawrence Ah Mon va rencontrer une tenancière de maison close dont les confessions vont le marquer au point d'y consacrer son œuvre suivante, Queen of Temple Street. Temple Street est le cadre d'un marché nocturne à Hong Kong et aussi le terreau d'une faune criminelle dont le cinéma et la télévision s'empareront plusieurs fois, comme Lawrence Ah Mon qui y retournera pour Prince of Temple Street (1992) avec Andy Lau, ou encore The God of Cookery de Stephen Chow (1996) et C'est la vie mon chérie de Derek Yee (1993). Nous y suivons Wah (Sylvia Chang) qui y dirige une maison close tout en menant de front une vie personnelle tumultueuse. Elle tente d'élever ses deux jeunes garçons, tout en observant désespérée sa fille Yan (Rain Lau) embrasser le même destin dans le milieu des plaisirs tarifés.

Lawrence Ah Mon use d'un style sur le vif avec une caméra à l'épaule arpentant le quartier grouillant et interlope de Temple Street et scrutant ses petits trafics plus ou moins légaux, dont une Wah rabattant les passants vers son "commerce". Le film ne verse pas dans le sordide et le misérabilisme, mais se veut une étude de caractères des femmes vivotant dans ce milieu. La trame principale et le fil rouge repose sur la relation tumultueuse de Wah et de sa fille Yan, symbole d'un inéluctable déterminisme social puisque Wah elle-même fut la fille d'une prostituée avant de devenir hôtesse de bar puis mère maquerelle. Yan nourrit un profond ressentiment envers Wah du fait d'avoir grandie dans pareil environnement et de ne pas connaître son père, et semble céder à tous les pièges d'un milieu dont elle connaît les dangers dans une pure démarche rebelle et d'autodestruction. Au fil du récit, mère et fille exprimeront avec férocité leur griefs et encaisseront ce qui dans leur comportement a pu heurter l'autre. La faillite des hommes a obligé Wah à s'endurcir après l'expérience d'un premier amour volage et peu fiable (Lo Lieh excellent) et d’un second en apparence respectable car policier mais avili dans son addiction aux jeux d'argent. Ce cadre familial instable nourrit la défiance de Yan qui ne saura voir les sacrifices de sa mère, et cette dernière ne voyant en sa fille qu'une ingrate. Les scènes les opposant sont très justes dans leurs dialogues heurtés et un langage corporel agité où dans la violence exprimée on devine l'amour qu'elles ne savent communiquer l'une pour l'autre.

La sororité semble être le ciment des héroïnes dans un monde où les hommes semblent tout sauf fiables. Les figures féminines semblent pourtant comme conditionnées à se soumettre à eux, du fait de leur métier mais aussi leur choix peu scrupuleux de compagnon telle cette prostituée payant les courses du foyer officiel de son amant avec l'argent de ses passes. Lawrence Ah Mon même sous un jour parfois trivial ne néglige aucun détail sordide du quotidien de ses travailleuses du sexe, que ce soit le gel dont elles s'enduisent les parties intimes pour supporter le défilé de clients, ou les bains de fin de journée dans lesquels elles trempent leur corps meurtris. On pourra tout juste pointer le fait de peut-être idéaliser le personnage de Sylvia Chang bienveillante et mère de substitution pour ses filles. 

Cela amène néanmoins une respiration et havre de paix à une société dont tous les pans semblent voués à l'exploitation du corps des femmes, ce qu'on comprendra dans le parcours sinueux de Yan exposée à une carrière dans les photos de charme, puis hôtesse de bar pouvant céder au client. La fange explicite dont pense s'extraire les personnages les guides vers une fange implicite où sous le verni respectable, la finalité est la même. Sous cette esthétique rugueuse, Lawrence Ah Mon met en place une approche très pensée dans sa progression, les lumières criardes du monde de la nuit laissant progressivement place (avec le rapprochement des personnages) à un éclairage plus épuré, blanc et immaculé à l'image de leur coeur à ne pas confondre avec le milieu dans lequel elles évoluent. Sylvia Chang livre une prestation énergique et très touchante, tandis que Rain Lau est une vraie révélation en jeune femme écorchée vive, leur alchimie et palpable et constitue le ciment émotionnel de ce beau film.

Sorti en dvd hongkongais

mercredi 5 avril 2023

Homecoming - Si shui liu nian, Yim Ho (1984)

Coral, jeune hongkongaise dépassée par la vie de citadine, décide de retourner dans sa ville natale de Chine continentale lorsqu'elle apprend le décès de sa grand-mère. En se rendant dans le village, elle espère échapper aux troubles de la ville mais aussi renouer les liens avec ses deux amies d'enfance. Si elle redécouvre la douceur de la vie à la campagne, Coral réalise aussi que certaines choses précieuses dans la vie sont irrécupérables.

On considère souvent le The Extra (1978) de Yim Ho comme le film fondateur de la Nouvelle Vague hongkongaise qui allait profondément bousculer le cinéma local, avec les brûlots de Tsui Hark, Ann Hui ou encore Patrick Tam. En 1984 le mouvement touche à sa fin lorsque les réalisateurs décident d'embrayer vers des productions plus grand public à l'image de Tsui Hark lorsqu'il monte sa compagnie Film Workshop. C'est néanmoins le moment où émerge une seconde Nouvelle vague avec des artistes comme Stanley Kwan, Mabel Cheung, Wong Kar Wai, Clara Law à l'approche thématique et esthétique très différentes de leurs prédécesseurs. Loin des ruades provocatrices de la première Nouvelle Vague, la seconde donne dans des thématiques plus introspectives et intimistes, notamment à travers le thème de l'exil et du rapport ambivalent à la Chine. Wong Kar Wai l'exploite par le filtre nostalgique (Nos années sauvages (1990), In the Mood for love (2000)), Stanley Kwan creuse ce sillon dans Full Moon in New York (1989) et Mabel Cheung signe une brillante trilogie de l'exil avec Illegal Migrant (1985), An Autumn Tales (1987) et Eight tales of gold (1989). Yim Ho fait le pont entre ces deux générations, puisque étant un membre fondateur de la Nouvelle vague hongkongaise tout en signant avec Homecoming un film qui anticipe les préoccupations de la seconde Nouvelle Vague.

Coral (Josephine Koo) est une jeune femme vivant à Hong Kong amenée à revenir dans le village de sa Chine natale au décès de sa grand-mère. Elle va y renouer contact avec deux amis d'enfance, Tsong (Xie Wei Xiong) et Pearl (Siqin Gaowa) qui sont désormais mariés et ont une petite fille. De manière insidieuse et feutrée, Yim Ho va tout au long du récit souligner le fossé existant entre les trois amis, ce que chacun envie à l'autre, ce qui a été perdu ou gagné pour ceux qui sont resté, pour celle qui est partie. Dès le départ on devine qu'un triangle amoureux qui ne dit pas son nom se joue là, au vu du trouble de Tsong, de l'anxiété latente de Pearl et de Coral partagée entre envie et satisfaction de son indépendance à Hong Kong quand elle observe la vie de famille de ses amis. La différence se ressent d'abord de façon trivialement économique avec une Coral qui intimide sans le savoir ses amis par son rapport différent à l'argent lorsqu'elle offre une friandise (pour eux) hors de prix à leur fille durant un repas. Son allure distinguée, la sophistication de son port même dans des tenues plus décontractées de campagne complexe une Pearl plus rustique, la bienveillance de Coral pour l'embellir (en la maquillant, lui offrant une chemise de nuit attrayante) ne faisant que renforcer cette gêne et entretenir une rivalité sous-jacente.

Pourtant au fil des confidences, le quotidien de Coral à Hong Kong apparait bien moins idyllique qu'on ne le pense. L'urgence de la vie urbaine et son culte de l'argent ont disloqué sa famille puisqu'elle se trouve en conflit financier avec sa sœur, pourtant sa dernière parente. Elle est en apparence fier de son célibat et de ses nombreuses aventures sexuelles face à une Pearl qui n'a connu qu'un seul homme, mais finit par avouer la larme à l'œil qu'elle a dû faire deux avortement. Tout le film oscille entre ce rapport amour/haine, ce schisme Hong Kong/Chine continentale ou tout simple ville/campagne, que ce soit entre les héros mais aussi à l'échelle du village où le passage de Coral exerce une certaine influence. Elle ouvre ainsi les horizons d'un petit garçon fils de fermier mais ayant le potentiel d'aller plus haut (on apprend au début du film qu'il a remporté un prix de mathématique), ce qui suscite d'abord la méfiance de son père n'ayant pas ces vues et ambitions. Yim Ho entremêle ce rapport intime complexe aux racines, ce pays natal que l'on pense ne pas regretter d'avoir quitté mais au sein duquel l'esprit s'avère bien plus apaisé, loin du tumulte et de l'hypocrisie citadine (Coral avouant n'avoir aucun ami proche à Hong Kong). 

Le réalisateur capture les paysages ruraux avec une beauté et emphase ambiguë tout au long du film. Les superbes plans d'ensemble sur les panoramas de campagne, les scènes quasi documentaires de travaux fermiers, la connivence entre tous les voisins se connaissant (les vieillards jumeaux adepte du tai-chi, truculents second rôles) , tout cela recèle un indéniable parfum de chaleur humaine. Cependant l'imagerie grise, aride et janséniste (le récit se déroulant durant la saison des pluies) laisse clairement comprendre la logique envie d'ailleurs de quelqu'un n'ayant connu que cet environnement, et cette proximité trop grande cultive le non-dit et la frustration. Ce qui hante les protagonistes, c'est la peur de la solitude, celle urbaine qui nous laisse anonyme parmi la foule et l'autre rurale qui nous condamne à être le dernier quand époux, parent ou enfant seront décédés ou auront quitté le nid pour faire leur vie ailleurs. 

C'est un élément que saisit brillamment Yim Ho par ses compositions de plan où il filme la silhouette des personnages isolée face à un paysage, de campagne le plus souvent mais aussi de la ville dans la dernière partie où Coral emmène les enfants du village en expédition dans la ville voisine de Guangzhou. Yim Ho a l'art de traduire tout cela sans conflit ni rebondissement marquant, laissant toujours une tension implicite sous les sourires et la langueur pastorale, le ton s'élevant uniquement sur la toute fin. Un très beau film (récompensé de cinq Hong Kong Awards sur onze nominations, Meilleur film, Meilleure actrice pour Siqin Gaowa, Meilleur espoir pour Josephine Koo, Meilleur scénario et Meilleure direction artistique) dont on peut supposer qu'il a influencé l'autre chef d'œuvre du "retour au pays natal" qu'est Eight tales of gold de Mabel Cheung (1989).

Une copie du film sous-titrée anglais traîne actuellement sur youtube dans une bonne copie ci-dessous profitez en tant qu'il est disponible !

mardi 21 janvier 2020

A Fishy Story - Bu tuo wa de ren, Anthony Chan (1989)


Si les premières et mythiques collaborations avec Wong Kar Wai (As Tears go by (1988) et surtout Nos années sauvages (1990)) et les prestations remarquées dans le cinéma d’auteur hongkongais (Song of Exile de Ann Hui (1989), Full moon in New York et Center Stage de Stanley Kwan (1991)) placent Maggie Cheung sous les radars cinéphiles locaux et internationaux, c’est véritablement avec A Fishy Story qu’elle va gagner une immense popularité à Hong Kong avec ce qui est un de ses plus beaux rôles. Peut-être influencé par son enfance entre Hong Kong et l’Angleterre, Maggie Cheung aura souvent choisit des personnages hésitant entre deux mondes, aspirant à l’ailleurs puis s’y morfondant de la patrie une fois atteint. C’est tout le questionnement des héroïnes de Full Moon in New York, Farewell, China (1990) ou encore Comrades, almost a love story (1996).  

A Fishy Story reprend cette idée mais en inverse la dynamique, avec cette fois Huang (Maggie Cheung) aspirante starlette de cinéma coincée à Hong Kong mais qui ne rêve que de gloire aux Etats-Unis. Cette chimère dépend pourtant bien plus du bon vouloir de « bienfaiteurs » intéressés que de son possible talent. On le comprend bien au début du film où elle est installée dans un appartement cossu par un réalisateur et protecteur libidineux. A l’étage au-dessus vit Kung (Kenny Bee), taxi sans licence qui lutte pour joindre les deux bouts. Les deux personnages vont se lier et s’entraider, Kung faisant office de chauffeur pour Huang qui en profite pour faire des arrivées pétaradantes de star glamour dans les studios de tournage.

Le début du film est trépidant, fonctionnant dans une pure veine de screwball comedy où la délurée Huang mène par le but du nez un Kung dépassé. Le réel va pourtant malmener plus d’une fois nos héros. Le réalisateur Anthony Chan l’exprime en oppressant les personnages à travers différents éléments formels et dramatiques. En ne cédant pas aux avances du réalisateur, Huang est ainsi métaphoriquement écrasée dans une scène de « film dans le film » avec une séquence de comédie musicale où des prostituées (et rivales de casting dans l’envers du décor)  la tabassent pour avoir empiété sur leur territoire. La réalité de ce Hong Kong agité par les soubresauts économiques et sociaux vient également briser le rêve quand Huang et Kung se retrouvent happés dans une manifestation communiste. La face sombre du glamour et l’obscurantisme idéologique dépassent les personnages qui n’aspirent qu’à une existence plus douce et le réalisateur use habilement d’une grandiloquence bariolée ou cauchemardesque pour montrer l’impasse de ces deux directions.

Huang et Kung voient d’ailleurs chez l’autre le miroir de l’avilissement qui les guette. Kung est entretenu par une ancienne fiancée (Josephine Koo) qui a quitté sa misère en devenant la maîtresse d’un nanti. Huang subit quant à elle la cour assidue d’un producteur hongkongais installé aux Etats-Unis et qui l’incite à le rejoindre. Un rebondissement à mi-film humanise alors magnifiquement la frivole Huang, lui faisant comprendre la vacuité de son ambition et ce qu’elle lui a sacrifiée. La métamorphose de Maggie Cheung de la joyeuse écervelée à la femme torturée et rongée de remords est absolument bouleversante. Toute l’outrance première de sa prestation ne servait qu’à rendre plus intense encore la bascule, notamment un magnifique moment trempée par la pluie elle recherche enfin le réconfort de Kung, le seul homme droit et aimant qu’elle connaisse.

Dès lors le contour sophistiqué et clinquant du film s’estompe volontairement, les aspirations au jour le jour et la vie plus modeste façonnant un écrin de bonheur enfin authentique pour les personnages. Mais c’est un répit que n’est pas prêt à leur accorder le monde qui les entoure, le leitmotiv des paillettes et de l’aveuglement sociaux politiques revenant les hanter de façon plus sinistre encore. Cet équilibre entre le conte (et l’hommage hollywoodien assumé) et la fange hongkongaise est remarquablement tenu, la bande-son pleine d’emphase Richard Yuen, les compositions de plan de Anthony Chan et la photo Peter Pau (toutes les scènes sur le toit avec les arrière-plans de ciel où les avions décollent) façonnant un brillant écrin où le mélo peut tutoyer des cimes d’émotions. 

C’est tout le délicat enjeu de la dernière scène, où l’inéluctable violence d’une situation débouche sur un pur final de conte, où le réel du cadre cède à la facticité et laisse couple s’échapper des ténèbres vers une lumière pleine d’espoir. Une superbe réussite qui vaudra à Maggie Cheung une première grande reconnaissance avec le Prix de la Meilleure actrice lors des Hong Kong Film Awards. 

Disponible en dvd hongkongais 

mardi 29 octobre 2019

Full Moon in New York - Ren zai Niu Yue, Stanley Kwan (1989)

Stanley Kwan est souvent qualifié de George Cukor hongkongais pour sa prédilection du portrait de femme sensible et subtil dans ses meilleurs films. Cette facette s'exprime toujours par un équilibre habile entre questionnement intime et une réflexion plus vaste sur la culture et l'identité chinoise. Ce féminisme s'inscrira ainsi dans un voyage historique, sensible et nostalgique dans le biopic Center Stage (1990). La dimension sociale se croise à la romance et au surnaturel dans le superbe Rouge (1986) et cela s'inscrit en filigrane dans les récits feutrés et contemporains de Women (1985) ou Love unto waste (1986). Full Moon in New York creuse cette dernière veine et l'argument qui permet de dresser les différents portraits féminins reposera sur le déracinement.

On suit trois protagonistes asiatiques exilées à New York avec les hongkongaises Jiau (Maggie Cheung), Chao Hong (Siqin Gaowa) et la taiwanaise Wang (Sylvia Chiang). Chacune d'elle vit donc un déchirement à la foi intime et culturel dans leur identité profonde, partagée entre la tradition chinoise et la culture de leur terre d'accueil. Stanley Kwan illustre cela progressivement, des situations grossières révélant peu à peu un mal être plus complexe. Jiau exprime ainsi une volonté de réussite ardente, une self-made woman intransigeante dont le caractère bien trempé d'origine peut ressurgir à tout moment (hilarante scène où elle enlève en pleine rue sa chaussure pour corriger un passant trop désinvolte, une autre où l'on voit les superstition locale encore vivaces chez elle). Chao Hong est une migrante ayant épousé un hongkongais assimilé américain, et Stanley Kwan appuie la méconnaissance de ce nouveau monde qui l'entoure par sa gaucherie décalée (là aussi l'introduction l'amène de façon amusée avec cette cérémonie de mariage où elle ne sait comment découper un gâteau). Enfin Wang fille d'un farouche militant anticommuniste exilé, semble avoir totalement rejetée sa culture pour se fondre dans une vie bohème tant dans sa carrière d'actrice que sa vie sentimentale agitée.

La remarquable séquence du restaurant réunit les trois héroïnes et c'est bien ces contradictions entre tradition et modernité (interrogation entre ce que l'on est et ce que l'on pourrait devenir) qui amène une dispute puis une complicité rieuse (on passe d'un débat sur la cuisine chinoise à un fou rire sur l'expression "un ange passe" incompréhensible pour Chao Hong à l'anglais encore rudimentaire). La culture américaine peut constituer une ouverture ou un dangereux déni de soi pour Chao Hong dans son couple où elle est rabaissée dans une forme de tradition patriarcale chinoise, mais aussi dans une forme de mépris et d'arrogance typiquement américain. Son désir d'amener sa mère aux Etats-Unis vivre avec elle s'oppose ainsi au mode de vie moderne voulut par son mari où ces traditions de coexistence générationnelles n'ont plus court - le rejet de la plaque familiale traditionnelle chinoise de 'époux étant un moment de bascule.

La réussite matérielle est une façon de fuir sa sexualité lesbienne pour Jiau, l'ouverture de sa terre d'accueil sur le sujet jurant avec les attentes traditionnelles de son entourage lui proposant des prétendants masculin. Stanley Kwan semble d'ailleurs avoir à cœur de souligner que ce sont les gens plus que la culture qui suscite cette dichotomie pour les personnages, notamment au détour d'un dialogue où l'on évoque les éléments ayant trait à l'homosexualité qui traverse l'histoire chinoise (tout cela se trouvant plus profondément développé plus tard dans le documentaire Yang ± Yin: Gender in Chinese Cinema (1995) et le film Lan Yu (2001). Enfin Wang tout en semblant renier ses origines y est constamment ramenée notamment dans sa volonté contrariée de devenir actrice (un metteur en scène osant lui demander comment une taïwanaise peut penser jouer Lady Macbeth).

Les obstacles se posent quand les héroïnes essaient de se fondre dans un ensemble, de fuir ce qu'elles sont pour s'inscrire dans une norme, celle de leur asile américain ou leur foyer chinois. Cela donnera quelques scènes poignantes notamment celle où Jiau se force à entreprendre un prétendant masculin face à sa maitresse, un élan factice qui exprime une profonde détresse magnifiquement exprimée par Maggie Cheung. A l'inverse la promiscuité libère et cette tradition ravive la solidarité plutôt que les carcans de la culture profonde des personnages lorsque, venues dîner dans le restaurant de Jiau, Chao Hong et Wang s'exilent dans les cuisines pour partager un moment chaleureux et fraternel.

Tout le film avance ainsi entre un spleen urbain et existentiel profond oscillant avec des élans volontaires, rieurs et un peu désespérés. Cette impasse se ressent parfaitement dans la belle conclusion sur les toits ou notre trio cède à la beuverie, le bonheur se disputant à l'anxiété quant à l'avenir. Un panoramique final sur l'urbanité new yorkaise vue des hauteurs au petit matin exprime alors bien cet horizon aussi prometteur qu'incertain.

Sorti en dvd hongkongais 

mardi 20 avril 2010

Red Dust - Gun Gun Hong Chen, Yim Ho (1990)


Entre le milieu des années 30 et 1949, l’histoire de Shen Shao-Hua, une jeune chinoise passionnée par l’écriture qui tombera amoureuse d’un intellectuel chinois collaborant avec l’occupant japon.

Un magnifique drame qui de l'occupation japonaise aux troubles politiques post deuxième guerre mondiale, mêle la fresque historique et le récit intimiste poignant à travers les tourments d'un superbe personnage féminin incarné par Ling Ching Hsia (Son meilleur rôle avec Peking opera Blues) étonnante de fragilité, on est loin des guerrières androgyne de Tsui Hark.

Très belle chronique du quotidien d'un pays occupé où à la manière de Verhoeven dans son Black Book, Yim Ho évite tout manichéisme quelque soit les clans représentés. Le collabo chinois amoureux de Ling Ching Hsia est à ce titre constamment déchiré et montre une vraie humanité même quand il manifeste son égoïsme (lors des deux scènes de retrouvailles avec Ling Chin Hsia) tandis que les chinois font preuve d'une vengeance cruelle et gratuite (une scène où il abusent de leur statut après la reddition l'appartement après la reddition) voire de vrai mesquinerie sadique (Han Chin vilipendé en public par une veuve dont il ne s'est pas occupé). On pense aussi beaucoup au David Lean de Docteur Jivago (notamment que lors de la poignante scène finale identique) où les changements politiques ne généraient que plus de cruauté revancharde chez les nouveaux venus au pouvoir, et aussi pour son héros artiste apolitique rattrapé par les évènements.

Belles idées narratives avec le roman de Ling Ching Hsia qui s'intègre au récit et dont le déroulement varie selon les évènements de la vie de son auteur (avec de belle scène de transition entre les deux) ainsi que la volonté de tempérer chaque moment heureux par un autre bien sombres qui nous renvoie durement à la réalité (la promenade entre Ling Ching Hsia, Han Chin et Maggie Cheung avant que cette dernière se refroidisse en découvrant les vrais fonctions du fiancé de son ami), les retrouvailles entre Ling Ching Hsia et Maggie Cheung qui précède la disparition tragique de celle ci...

Une très belle reconstitution, une réalisation vraiment inspirée (la scène de danse sur le balcon, la scène de rêve de Ling Ching Hsia avant la disparition de Maggie Cheung) portée par une très belle photo immaculée et une superbe musique (pour un film de Hong Kong ça mérite dêtre souligné). Très bon et étonnant Richard Ng qui tout en gardant une dimension comique compose un personnage vraiment émouvant dans son amour unilatéral. Un des très grand film de la grande période du cinéma de Hong Kong, injustement méconnu.


Trouvable en dvd import HK doté de sous titres anglais, espérons qu'un éditeur français se penche dessus un jour.