Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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dimanche 25 avril 2021

Vivement dimanche ! - François Truffaut (1983)


 Julien Vercel, qui dirige une agence immobilière, est soupçonné du meurtre de Massoulier, l'amant de sa femme. Les faits sont contre lui, d'autant que sa femme meurt assassinée à son domicile. Caché dans son agence, Julien Vercel laisse sa secrétaire, la brune Barbara Becker, mener l'enquête. De péripétie en péripétie, de rebondissement en rebondissement, Barbara finira par découvrir l'identité du vrai coupable.

Vivement dimanche est l’occasion pour François Truffaut d’enchaîner sur une œuvre plus légère après la noirceur de La Femme d’à côté (1981). C’est cependant durant la production de ce dernier que naît l’idée de Vivement dimanche. Lors de la projection des rushes de la scène finale où Fanny Ardant arpente une maison dans l’obscurité vêtue d’un imperméable, un collaborateur fait remarque que cela évoque une atmosphère de film noir. Cela va stimuler l’imagination de Truffaut qui décide de faire une série noire avec son film suivant en adaptant le roman The Long Saturday Night de Charles Williams. C’est la quatrième incursion de Truffaut dans le genre après Tirez sur le pianiste (1960), La mariée était en noir (1968), La Sirène du Mississipi (1969) et Une belle fille comme moi (1972). Un des intérêts du réalisateur est que dans le roman l’enquête est menée par une femme, ce qui va lui permettre d’offrir un écrin sur mesure à sa compagne Fanny Ardant dans un registre plus léger que La Femme d’à côté

L’objectif est de trouver un équilibre idéal entre tonalité de série B policière et de comédie enlevée. Le choix du noir et blanc, que Truffaut n’imposera difficilement que grâce au succès de Le Dernier métro (1980), va dans ce sens pour conférer l’atmosphère souhaitée au film. Hormis quelques exceptions (le meurtre au fusil d’ouverture, Jean-Louis Trintignant s’introduisant de nuit dans un appartement), la tension et le suspense pur ne fonctionnent pas réellement et c’est plutôt sur le mystère et la dimension ludique de l’enquête que repose la réussite du film. Le duo mal assorti et chamailleur entre Jean-Louis Trintignant et Fanny Ardant fait planer l’esprit de des Thin Man (série de six films réalisés entre 1934 et 1947 où William Powell et Myrna Loy formaient un couple de détectives amateurs) ou de ses brillants décalques comme la screwball comedy policière Une nuit oubliable de Richard Wallace (1942). Truffaut inscrit ces références dans un contexte français, que ce soit l’interaction des personnages ou l’environnement même de l’histoire.  Le caractère bourgeois étriqué et colérique de Jean-Louis Trintignant semble typiquement français et se complète avec l’espièglerie et l’élégance tout anglo-saxonne de Fanny Ardant. Le contraste entre le Trintignant fulminant et bloqué dans l’agence immobilière et Ardant changeant d’environnement, d’identité et de tenue avec aisance au fil de l’enquête est particulièrement réjouissant. 

Truffaut confère également cet aspect à la fois stylisé et plus spécifiquement français à cette ville de Hyères, jamais nommée volontairement pour entretenir ce sentiment. Il y a un côté emblématique de la ville provinciale française et de ses particularismes, notamment lorsque Truffaut tourne dans le centre-ville avec son cinéma. Il capture une forme d’authenticité qui ancre le récit dans un réalisme contredit par l’esthétique plus fantaisiste des quartiers de plaisirs, sous-couche honteuse et criardes montrant un envers qui correspond aussi à la face cachée de personnages proprets et bourgeois. C’est une province du secret avec ses travers humains malveillants tels les appels anonymes ou les dénonciations calomnieuses. Truffaut joue de cela dans la caractérisation des personnages, l’exploration de la ville et même carrément dans le décor comme cette pièce cachée du bureau d’un protagoniste respectable qui donne sur le monde de ses fantasmes et révèle sa culpabilité. 

Ainsi le moment où le coupable est démasqué l’isole en plongée au centre d’un décor urbain dépouillé, tandis que la ville retrouve de sa beauté en prenant de la hauteur. Ce sera la très belle scène où Fanny Ardant et Jean-Louis Trintignant observe depuis une colline les lumières de la ville. Détachés des mesquineries et des codes sociaux qui divisent, ils peuvent s’affranchir des répliques mordantes qui prévalaient jusque-là et s’écouter, se confier l’un à l’autre. C’est par ces quelques éléments introspectifs que la veine « sérieuse » du film fonctionne plutôt que par la recherche de suspense, les personnages sont les moteurs du récit tant dans le premier degré que dans le côté plus pétillant – Fanny Ardant repassant devant le soupirail où Trintignant observe les jambes des passantes dans un bel hommage à L’Homme qui aimait les femmes (1977). Vivement dimanche est donc un Truffaut certes mineur, mais fort attachant auquel le réalisateur, tombé malade au moment de la sortie ne donnera malheureusement jamais suite. 


 Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Mk2

 

dimanche 14 mars 2021

La Femme d'à côté - François Truffaut (1981)


 Dans le passé, Bernard et Mathilde se sont aimés avec passion, puis séparés violemment. Sept ans plus tard, Mathilde et son mari viennent s'installer dans leur nouvelle maison, voisine de celle où habite Bernard, sa femme Arlette et leur petit garçon. Tout le monde se retrouve au club de tennis tenu par Madame Jouve, celle par qui cette histoire nous est contée. Mathilde et Bernard n'ont pas assez de sagesse pour devenir amis. Entre elle et lui, ce sera, comme le dit Madame Jouve, "ni avec toi ni sans toi".

François Truffaut a tout au long de son œuvre filmé toutes sortes d’amours. Celles juvéniles et inconsistantes de son alter-ego Antoine Doinel, les scandaleux et/ou retenus triangles amoureux de Jules et Jim (1962) et Les Deux anglaises et le continent (1970) ou encore celles torturée et obsessionnelles de La Sirène du Mississipi (1969) et L’Histoire d’Adèle H (1975). La Femme d’à côté apparait cependant surtout comme le miroir inversé et passionné de La Peau douce (1964), film froid et feutré sur l’adultère. Eternel amoureux dans la vie, Truffaut tire ainsi souvent ses récits sentimentaux de ses réelles déconvenues avec les femmes. La Peau douce était en partie inspiré de ses romances coupables avec Marie-France Pisier et Liliane David et alors qu’il était marié et attends un enfant avec Madeleine Morgenstern. La Femme d’à côté s’inspirera quant à lui de la relation passionnelle qu’entretint Truffaut avec Catherine Deneuve durant deux ans, et dont la rupture le plongea dans une profonde dépression. 

Au moment de tourner le film, Truffaut nourrit un certain recul sur le désordre émotionnel que pu lui causer cette relation (recul symbolisé à l’écran par le personnage bienveillant de Madame Jouve incarné par Véronique Silver) et souhaite filmer l’histoire de retrouvailles amoureuses après une longue et douloureuse séparation. Le déclic viendra avec la découverte de Fanny Ardant qu’il découvre à la télévision (comme Isabelle Adjani quelques années plus tôt) dans le feuilleton Les Dames de la côte. Tombé sous le charme il contacte la jeune actrice (qui deviendra sa compagne) dont il distingue le potentiel de couple de cinéma avec Gérard Depardieu durant la triomphale cérémonie des Césars 1980 qui verra Le Dernier Métro remporter 10 récompenses. C’est justement en réaction à la lourde logistique de ce précédent film que Truffaut souhaite faire de La Femme d’à côté une œuvre plus intimiste, dont le cadre provincial ordinaire et le vis-à-vis minimaliste de voisinage offre un contrepoint sobre à l’urgence de sentiments à vifs. 

C’est cette normalité que cherche à traduire dans les premières images, par la sobriété de l’environnement et de ses protagonistes. Un long plan fixe montre Bernard (Gérard Depardieu) pénétrer dans le cadre où l’on voit jouer son fils et arriver chez lui. L’élément perturbateur vient de la maison d’en face bientôt dotée de nouveau habitants, qui se révèleront en contrechamps ou en panoramique tout au long du film. Cette maison voisine représente à la fois une proximité ordinaire et une réminiscence plus douloureuse et supposément oubliée du passé. C’est de cette façon que se font les retrouvailles de Bernard et Mathilde (Fanny Ardant), cette dernière se révélant en amorce lorsqu’elle descend des escaliers et s’imposant à la vue de son ancien amant. Truffaut parvient à traduire explicitement et implicitement la gêne et la surprise de ces retrouvailles, l’embarras souriant de Mathilde s’imposant plein cadre à travers le regard subjectif de Bernard dont la réaction sans mot s’impose par le fondu au noir. Trois sentiments agitent les deux amants tout au long du récit. La fébrilité face à la proximité de cet amour passé et un refus d’y céder qui perturbe le quotidien reconstruit. Ou bien l’attente trouble du rapprochement que l’on cherche à provoquer presque malgré nous malgré ce que l’on y risque. Et enfin l’union salvatrice et destructrice qui ravive une passion tumultueuse et maladive. Bernard Et Mathilde alterne ainsi les rôles de poursuivant et de poursuivi, le mal-être de l’amour espéré ou la vulnérabilité de celui obtenu que l’on craint de perdre à nouveau.

Toute la force romanesque du récit repose sur l’usage du trivial, du quotidien pour exprimer la fièvre qui agite les personnages. Un appel téléphonique simultané, la simple observation depuis sa fenêtre de l’activité dans la maison d’en face, tout cela constitue des petits rien qui révèle la dépendance mutuelle de chacun, implicite et retenue avant de devenir intenable et exploser aux yeux de tous. Le contraste entre l’environnement terre à terre et les réactions emportées des personnages touche du doigt cette normalité trop étriquée pour la passion qui agite le couple. Chaque tentative de nouer un rapport amical et apaisé débouche donc sur ce déséquilibre entre arrière-plan quelconque et avant-plan tourmenté. La réaction de Mathilde qui s’effondre dans le parking après un baiser autant craint qu’espéré est presque l’analogie d’un junkie qui replonge après avoir été longtemps sevrée. Il en va de même pour Bernard lors de son explosion envers Mathilde lors de la réunion de voisin. Truffaut conclut même la scène en posant un regard distant pour signifier ce décalage avec le tableau de convivialité vu à travers une baie vitrée, perturbé par la violence de Bernard envers Mathilde. L’amour de la souffrance de l’autre est un feu donc ils se nourrissent mutuellement, et chacun ne sera jamais autant plus perturbé que quand l’autre semble capable de se remettre de notre absence. 

Pour rompre le sortilège, il n’y a que la mort. La petite mort pour momentanément reprendre son souffle, la vraie mort qui guérit si l’on en revient comme la bienveillante Madame Jouve, où alors nous emporte et apaise définitivement. François Truffant offre avec La Femme d’à côté une de ses œuvres les plus accomplies, exprimant avec une force rare la dimension déraisonnable et volcanique de la passion amoureuse.

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Mk2

mardi 10 janvier 2017

L'Amour à mort - Alain Resnais (1984)


Un homme meurt. La mort est constatée par un médecin. La femme qui l'aime et qu'il a aimée est encore sous le choc quand, soudain, il revient à la vie. Que va-t-il faire, que vont-ils faire tous deux de ce sursis, de cette vie "en plus" qui leur est accordée ?

Dans de nombreux films d’Alain Resnais, il est question pour les personnages de se soumettre ou s’affranchir d’un courant qui peut endosser plusieurs formes à laquelle se plie le concept du film. L’héroïne d’Hiroshima mon amour (1959) doit s’affranchir du courant du souvenir nourrit de ses regrets, ces mêmes souvenirs emportant Claude Rich dans les méandres de l’expérience scientifique à laquelle il participe dans Je t’aime, je t’aime (1968). A l’inverse c'est à un courant de l’oubli que résistera Delphine Seyrig dans le labyrinthe de L’Année dernière à Marienbad (1961). Et parfois il s’agit de ne pas céder à une puissance supérieure comme le narrateur omniscient de Providence (1977), tout comme les élans romanesques du trio de Mon oncle d’Amérique (1980) échappent aux préceptes anthropologiques qu’ils sont supposés illustrer. Pour cette troisième et dernière collaboration avec le scénariste Jean Gruault (après Mon oncle d’Amérique et La vie est un roman (1983)), Alain Resnais scrutera l’abandon ou la résistance à une pulsion de mort.

Le film s’ouvre sur la crise qui va provoquer la mort de Simon (Pierre Arditi) sous le regard en détresse de sa compagne Elisabeth (Sabine Azéma). Alors que le médecin le déclare cliniquement mort, Simon se relève pourtant quelques instants plus tard, miraculeusement revenu à la vie. Cet évènement semble provoquer une forme d’exaltation chez lui l’amenant à se détacher de toute entrave, de tout entourage dont il n’aurait eu que faire et inversement en donnant son dernier souffle. Sa passion pour Elisabeth n’en devient que plus intense le temps d’étreintes fiévreuses et d’un lien quotidien de plus en plus fusionnel. Ce que l’on pourrait prendre pour un sursaut de vie dissimule en fait une angoisse morbide. Alain Resnais fait de la musique de Hans Werner Henze le guide de ces idées noires. 

La forme ne ressemble une fois de plus à rien d’autre dans cet usage de la musique totalement séparée de l’image, moteur des émotions plutôt que ponctuation ou accompagnement. Les abimes de la mort dont Simon a arpenté les rebords se manifestent ainsi par des courts interludes/inserts en écran noir ou ténèbres enneigées sur lesquels tonne la partition tourmentée de Henze. Cela se fait de manière insidieuse par l’expérimentation sonore qu’exige Resnais, la hauteur des mesures devant s’accorder à la tessiture de la voix des acteurs (et inversement) dans l’enchaînement des séquences ce qui nécessitera une préparation méticuleuse (d’autant que la bande-originale sera composée après le tournage selon les directives contraignantes de Resnais) et un travail aussi brillant qu’invisible d’Albert Jurgenson au montage.

 A l’image cette tonalité funèbre s’exprimera à la fois par l’austérité (ce quasi décor unique dont on s’échappe si peu) et une stylisation appuyée lors des étreintes du couple baignée de lumière rouge - où la notion de « petite mort «  de la jouissance n’aura jamais mieux portée son nom. Une fois cette atmosphère délétère installée, la mort isole les personnages telle cette scène où l’arrière-plan se fait sombre et opaque alors que Simon et Elisabeth se réconfortent, seuls leurs visages en gros plan étant éclairés. 

Les personnages au départ plein d’allant et de désir semblent donc comme affectés physiquement avant de l’être moralement, Pierre Arditti se désagrégeant pour ne plus faire qu’un avec ce cadre sinistre tandis que seule l’énergie du désespoir semble animer Sabine Azéma impuissante face à la déchéance de l’homme qu’elle aime. La dernière partie questionne cette forme d’idéal romantique mortifère où l’union ultime doit se faire par la mort. Le couple d’amis Fanny Ardant/André Dussolier constitue donc un pendant lumineux par son vécu où l’amour s’épanouit dans la vie, même si une impasse philosophique se posera lorsque la seule réponse à ces pulsions de mort s’exprimera par la religion. 

C’est passionnant d’autant qu’Alain Resnais ne tranche pas, cet attrait des abimes étant tout à la fois l’expression d’une souffrance mentale (on apprendra que Simon a déjà voulu marquer un ancien amour par cet élan suicidaire) que celle d’un amour pur, inconditionnel et indélébile comme le soulignera le personnage ambigu de Fanny Ardant. Le dialogue évoquant les deux traductions de l’amour de Dieu, Eros et Agapé devenant possessif ou apaisé selon l’usage du grec ou du latin expriment toute la dualité possible de ce sentiment amoureux. Alain Resnais signe un film hanté et austère qui captivera ou laissera de côté même les plus férus de son art (l’accueil public et critique sera très mitigé malgré cinq nomination aux Césars) mais l’originalité et la radicalité de l’ensemble en font une de ses œuvres les plus marquantes. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Mk2