Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

Pages

Affichage des articles dont le libellé est Teen Movie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Teen Movie. Afficher tous les articles

vendredi 12 décembre 2025

Totally F***ed Up - Gregg Araki (1993)

Le quotidien d'un groupe d'adolescents homosexuels à Los Angeles, entre ennui, rage, expérimentations sexuelles et peur du sida.

Totally Fucked Up est le film qui inaugure la célèbre trilogie de l’apocalypse de Gregg Araki, pièce maîtresse de son œuvre avec Mysterious Skin (2004). Il s’agit déjà du quatrième long-métrage du réalisateur, dont les précédentes œuvres (Three Bewildered People in the Night (1987), The Long Weekend (O'Despair) (1989) et The Living End (1992)) furent produites et exploitées dans l’économie de moyen du film de fin d’étude et du cinéma indépendant. Totally Fucked up fait donc le pont entre le Araki première manière et celui de la trilogie. Cette transition s’exprime à plusieurs niveaux, le plus évident étant esthétique. 

Dans The Doom Generation (1995) et Nowhere (1997), Araki vampirisait la pop culture de son temps en revisitant en mode punk et trash l’esthétique flashy de MTV, ainsi qu’en embauchant les jeunes stars teenage du moment qu’il entraînait dans des dérapages sexuels et langagiers bien loin des fictions proprettes qui les avait révélés. La principale rupture repose néanmoins sur le ton. Le désespoir et le nihilisme exprimé dans The Doom Generation (1995) et Nowhere (1997) s’exprimaient dans la provocation et la rupture de ton surréaliste (la conclusion hallucinée de The Doom Generation en tête) se fondant dans l’imagerie pop.

Cet enrobage pop est absent, ou du moins tout juste naissant dans Totally Fucked Up. Le film est l’expression sans artifices de la colère et l’amertume qui agitaient Gregg Araki au début des années 90, période encore baignée d’homophobie et marquée par les ravages de l’épidémie du sida. Ce sont ces peurs qui rongent le groupe d’adolescent au centre du récit. La structure emprunte en partie celle du Masculin Féminin de Jean-Luc Godard (1961), avec les témoignages face caméra des personnages filmés par Steven (Gilbert Luna), l’un d’entre eux étudiant en cinéma. 

Entre authenticité, posture et distance amusée, le procédé anticipe tout le dispositif de confessionnal qui constituera le pivot de la télé-réalité naissante et qui prendra le pas sur les programmes musicaux de MTV. Dans ces instantanés vidéos, certains revendiquent leur hédonisme comme Tommy (Roko Belic), à l’inverse leur nihilisme adolescent pour Andy (James Duval), leur aspiration à un bonheur familial encore réservé aux hétéros tel les lesbiennes Michele (Susan Behshid) et Patricia (Jenee Gill), où exposent les fragilités de leur couple supposé idéal avec Deric (Lance May) et Steven. Les doutes ou certitudes exprimés face caméra se confronte à la réalité dans le régime d’image plus classique du reste de la narration.

Andy entrevoit l’espoir d’une romance sincère avant d’être trahi, Tommy se heurte à l’intolérance de ses parents quand ils découvrent son homosexualité, la tentation de l’infidélité fragilise le couple Deric/Steven… La fragilité de leurs situations intimes se répercute dans un environnement socio-médiatique hostile par le choix d’Araki d’entrecouper le récit d’extraits télévisés de campagne de prévention contre le sida, ou encore de diatribes télévisées homophobes de personnalités politiques conservatrices. Une grande partie du film choisit néanmoins de montrer un quotidien solidaire et joyeux de ce groupe de marginaux, refusant de les réduire à une facette uniforme de victimes. C’est dans ces instants que les prémices du Araki pop se dévoile, dans des compositions de plan capturant le collectif dans son indolence tranquille, par cette bande-son prolongeant leur énergie et caractère rêveur telle cette belle scène d’amour sur le Vapor Trail du groupe shoegaze anglais Ride. 

L’aspect iconique et fantasmatique de la ville de Los Angeles, prégnant dans les films suivants, se ressent déjà ici lors des déambulations urbaines durant lesquels les logos et enseignes emblématiques dominent l’image au détriment des personnages réduits à des silhouettes ou des voix-off. Cette veine plus brute, née en partie du budget modeste, est une expression à vif d’une émotion que Gregg Araki dévoilera dans un vernis plus chatoyant et explosif dans les volets suivants de la trilogie. Loin d’être un brouillon, Totally Fucked Up une poignante mise à nu où Araki se dévoile sous son jour le plus authentique.

Sorti en bluray français chez Capricci 

vendredi 11 avril 2025

The Cherry Orchard - Sakura no Sono, Shun Nakahara (1990)


 Chaque année, un lycée pour fille a pour tradition la tradition de célébrer l’anniversaire de la fondation en faisant interpréter par les membres du club de théâtre la pièce La Cerisaie d’Anton Tchekhov. La représentation annuelle va rencontrer quelques obstacles menaçant sa réalisation.

The Cherry Orchard est un beau récit d'apprentissage dont le charme réside dans sa narration très originale. Le film est adapté d'un manga (publié entre 1985 et 1986 au Japon) de Akimi Yoshida dont il parvient à resserrer l'approche de manière très intéressante. Le film déploie dans une temporalité plus restreinte, soit une ou deux journée, l'intrigue du manga qui choisissait de mettre l'accent dans chaque chapitre sur une des héroïnes et de sa vie quotidienne. Shun Nakahara fait de son adaptation un vrai récit choral où, dans l'imminence et l'urgence de la représentation de la pièce, les émotions ainsi que les questionnements des lycéennes se trouvent exacerbés.

Le dispositif filmique adopte également une sorte construction théâtrale avec des actes marqués par une vraie unité de temps et de lieu. Toute la première partie voit le défilement des adolescentes dans la salle de costumes. Le lieu est vide durant la scène d'ouverture si ce n'est Kaori (Miho Miyazawa) et son petit ami, dans un moment amoureux naïf et spontané. Le remplissage de la pièce par la nuée de lycéennes membre du club de théâtre fait ressurgir les codes du collectif et amènent à refouler les émotions trop sincères. Kaori n'assume pas flirter avec un garçon devant ses camarades, les petites médisances sur les absentes traversent les discussions, les interactions deviennent plus superficielles. Il faut dire que la singularité, le fait de sortir du lot, est bien mal vue dans le cadre strict du lycée et par extension dans la société japonaise, chose à laquelle ce lieu éducatif prépare. Ainsi la représentation de la pièce se voit soudain menacée car la veille, l'élève Sugiyama (Miho Tsumiki) a été surprise en train de fumer en dehors du lycée.

Le collectif est source d'unité et d'anxiété pour les héroïnes, ce que le réalisateur souligne en restant longuement dans cette salle de club. Les entrées et sorties des personnages en font un lieu de refuge face aux règles de l'extérieur duquel proviennent toutes les mauvaises nouvelles, mais aussi une forme différente des codes de ce monde extérieur. Plus la pièce se remplit, plus Nakahara n'autorise les réactions personnelles qu'à la dérobée d'un geste ou d'un regard, et plus elle se vide, plus la sincérité et les confidences s'autorisent.

Cela se ressent dans l'approfondissement des informations révélées au départ, lorsque certains personnages quittent ce lieu. "L'infamie" de Sugiyama s'avère avoir été largement amplifiée par la rumeur, Chiyoko si sûre d'elle en apparence est en fait rongée par le trac avant sa prestation, et Yuko avoue à demi-mot ses sentiments pour cette dernière. Le triangle amoureux tout en non-dits des trois lycéennes est captivant et très touchant, trouvant une connexion idéale avec les thèmes de La Cerisaie et les questionnements de la société japonaise. L'histoire se déroule en fin d'année scolaire, soit une période de début de printemps au Japon et plus précisément le fameux "printemps des cerisiers" offrant de si belles images du pays à ce moment là - et dont le film ne se gêne pas pour offrir de somptueux panoramas.

Certaines élèves de dernière année s'apprêtent à quitter le lycée et sont donc, dans ces derniers moments en ces lieux, et pour leur avenir, en pleine interrogations sur l'audace de travailler une différence ou la sécurité de se fondre dans la norme. La Cerisaie est aussi en toile de fond une pièce évoquant l'acceptation ou le refus des mues sociétales d'une famille d'aristocrates russes confrontés aux conséquences de l'abolition du servage de 1861. Dans le film cela se joue dans les confrontations au monde des adultes. Ceux-ci sont majoritairement absents, hors-champs ou ridiculisés lorsqu'ils apparaissent, représentant avant tout un obstacle à la liberté d'être des adolescentes. La seule échappant à cette description est Madame Satomi (Mai Okamoto), professeur protégeant le club de théâtre mais qui, en tant que femme et ancienne élève du lycée, se trouve infantilisée par ses supérieurs ce qui introduit aussi une notion de machisme systémique.

La mangaka Akimi Yoshida s'est notamment fait connaître pour Banana Fish, shojo policier au sous-texte largement homoérotique et The Cherry Orchard antérieur à ce titre phare anticipe largement cet aspect, mais en scrutant cette fois les amours lesbiennes adolescentes - dans une tonalité chaste s'inscrivant dans le sous-genre du yuri.Cela donne certains des moments les plus sensibles du film, notamment la déclaration timide de Yuko à Chiyoko, et la manière dont la réciprocité des sentiments s'exprime formellement par les photos communes qu'elles prennent sur le polaroïd de Yuko. 

La déclaration se fait en plan large au moment de la photo, et plus la connexion et l'attirance commune entre les deux jeunes filles se confirment, plus elles prennent d'autres photos ensemble en se rapprochant de l'appareil jusqu'à une ultime prise joues contre joues et partageant un regard complice. L'idée est aussi romantique qu'efficace et inventive. Le film sera un grand succès qui engendrera trois adaptations scéniques (le matériau s'y prêtant particulièrement) en 1994, 2007 et 2009 et Shun Nakahara signera même un remake en 2008 - qui peut potentiellement être très intéressant et pertinente aussi par le prisme d'une adolescence nourrie aux réseaux sociaux.


mercredi 28 juillet 2021

Fear Street Part Three : 1666 - Leigh Janiak (2021)

Renvoyée en l'an 1666, Deena apprend la vérité sur Sarah Fier. De retour en 1994, les amis luttent pour leur vie et le futur de Shadyside.

Fear Street : 1666 vient conclure la trilogie d'adaptations de la série de roman de R.L. Stine après Fear Street : 1994 et Fear Street : 1978. Le second film se terminait sur un rebondissement prometteur, voyant l'héroïne Deena enterrant les restes de la sorcière Sarah Fier et ainsi projetée en 1666 lorsque se mis en place sa malédiction. Cette partie "historique" occupe toute la première moitié du film où l'on retrouve tout le casting des deux premiers volets pour accentuer le côté ancestral de la malédiction en retrouvant des visages communs. Deena incarne quant à elle Sarah Fier et les réminiscences de paria de l'héroïne contemporaine et de la sorcière contribuent à semer le trouble quant à la vérité de cette malédiction. 

La reconstitution est relativement soignée pour marquer tout d'abord l'atmosphère bucolique de cette petite ville de pionnier, puis la bascule oppressante où le plus effrayant ne sera pas les irruptions du surnaturel mais bien la folie collective, obscurantiste et violente qui s'emparera des habitants. Forcément il faut trouver un bouc-émissaire aux maux étranges qui s'abattent sur la communauté et les personnes différentes seront naturellement les proies idéales. La romance lesbienne du premier film se rejoue ici avec des conséquences plus dramatiques puisque le "péché" est désigné comme la cause de la folie meurtrière et des phénomènes inquiétants se déclarant en ville. En adoptant le point de vue de Deena/Sarah Fier on comprend que celle-ci est plus victime que responsable des malheurs qui se propageront au fil des siècles en ces lieux. 

Cette fois l'influence principale semble être The Witch de Robert Eggers (2015) et le courant folk-horror dont on retrouve l'imagerie, les éléments de magie noires et la folie latente. Sans égaler le ton halluciné et inquiétant du film de Robert Eggers, Leigh Janiak offre quelques visions cauchemardesques marquantes comme le crime du premier "possédé" de la malédiction avec comme victime des enfants. Le côté pesant et fanatique introduit bien le moment dans la frénésie avant que se révèle le crime dans toute son horreur. Le récit poursuit la ligne progressiste entamée dans le premier film à la fois par l'échappée et la prison que constitue l'histoire d'amour contre-nature, mais aussi par le côté social à travers le schisme des deux villes de Shadyside et Sunnyvale finalement expliqué. La malédiction s'explique par une quête de pouvoir et d'élévation sociale justifiant le pacte avec le diable, et faisant des faibles et des différents une denrée sacrifiables à travers les siècles pour y parvenir. La révélation est plutôt bien amenée, éclaire certains évènements et comportements inexpliqués des précédents films et surtout amène une chute dramatique réellement intense. 

Le problème c'est qu'après tout cela il faut revenir à l'intrigue au présent et que l'horreur bariolée et ludique du premier film jure un peu avec la proposition de fantastique plus sèche que l'on vient de voir. Le bon point des deux parties est de bien jouer des connaissances acquises dans les deux précédents films, tant en termes de décors et de topographie (pas de surprise à voir certains souterrains mener à des lieux inattendus) que de certains codes établis pour affronter le mal ce qui amène une efficacité et tension bienvenue. 

Néanmoins la rupture de ton ne fonctionne pas complètement, notamment dans la caractérisation des personnages, celui s'avérant le vrai méchant se voyant ajouter des tics de jeu grossier et une présence maléfique trop appuyée (entre autres par la photo) pour bien nous le signifier. Garder sa nature effacée initiale aurait paradoxalement pu le rendre plus inquiétant, tout comme le fait d'éventuellement ainsi en faire aussi la victime d'un héritage ancestral (ce que le 2e film laissait entrevoir) alors que là il est juste méchant et démoniaque. La nuance intéressante mise en place pour la supposée menace de Sarah Fier aurait été pertinente aussi à mettre en place pour le vrai méchant. Conclusion néanmoins honnête pour une trilogie réussie qui aura su piocher dans différents motifs du cinéma d'horreur contemporain pour livrer un récit ludique et prenant.

Disponible sur Netflix

dimanche 25 juillet 2021

Fear Street Part Two : 1978 - Leigh Janiak (2021)


 Afin de trouver un moyen de sauver Samantha, possédée par la malédiction de Shadyside, Deena et Josh Johnson se rendent chez C. Berman par effraction, seule survivante du massacre du camp de vacances Nightwing en 1978. C. Berman décide de leur raconter cette nuit durant laquelle sa sœur est morte, ainsi que les jeunes de Sunnyvale et Shadyside présents à Nightwing et qui ont été victimes d'horreurs issues du passé des deux villes.

Ce deuxième volet de la trilogie adaptée des romans de R.L. Stine embraye directement sur la fin du premier épisode. Dans ce dernier on comprenait la réalité de la légende urbaine maudissant la ville de Shadyside et provoquant toutes ces tueries inexpliquées, la vengeance de la sorcière Sarah Fier lynchée par les ancêtres de la ville. Les personnages ayant échoués à rompre la malédiction, ils vont consulter la seule survivante du précédent massacre de 1978, C. Berman. Le flashback est donc l'occasion de creuser la mythologie de l'histoire tout en jouant de nouveau de la dimension référentielle déjà présente dans le premier film. C'est cette fois l'ombre des slashers estivaux façon Vendredi 13 ou Massacre au camp d'été qui plane ici avec ces adolescents amenés à être froidement décimés par un tueur à l'arme blanche. Comme le premier film, on évite le côté chair à canon inhérent aux slashers des 80's grâce à la caractérisation des personnages.

La dimension sociale et fantastique se rejoignent dans les enjeux où l'antagonisme entre les personnages et face à la menace surnaturelle se jouent dans la damnation des habitants de Shadyside, et le complexe qu'ils font face à leur voisin nantis de Sunnyvale. Les conflits adolescents habituels et le harcèlement revêtent ainsi cette thématique à la fois dans la résignation de Ziggy (Sadie Sink), paria désabusée qui pense que son futur est joué à cause de ses origines, et à l'inverse par la malléabilité de sa sœur Cindy (Emily Rudd) prête à renier ce passif dans l'espoir de s'en sortir. Les interactions les plus futiles (le jeu de chasse à courre nocturne dans le camp) comme les plus touchantes reposent sur ce questionnement, notamment l'amitié rompue entre Cindy et Alice (Ryan Simpkins) ou la romance naissante entre Ziggy et Nick (Ted Sutherland).

Le scénario joue bien de la connaissance acquise du mode opératoire de Sarah Pier dans le premier film, en joue dans le suspense et la manière de compléter les zones d'ombres. Ainsi la quête finale du véritable corps de la sorcière est vouée à l'échec (le véritable emplacement étant connu du film précédent) et accentue l'idée de fatalité et de malédiction dans ce que l'on sait de la tournure des évènements. On perd l'aspect mystère et découverte du précédent mais l'on gagne vraiment en efficacité avec une intrigue qui file bien plus droit et sans longueur. Pas de rebondissements superflus mais des intrigues parallèles bien menées, d'autant qu'une fois de plus les meurtres ne lésinent pas sur les exécutions brutales et sanglantes (avec des enfants en dommage collatéraux, plutôt osé même si cela reste hors-champs) qui paient leur tribut à Vendredi 13 et osant même une scène de sexe et de nudité étonnante au vu du virage plutôt pudibond du slasher actuel. 

Leigh Janiak sans réussir une fois de plus à nous proposer un séquence horrifique mémorable gère cependant bien mieux la tension et ses environnements, notamment le final où tous les anciens tueurs possédés par la sorcière arrivent menaçants vers les héroïnes (avec une jolie manière de montrer la création du look d'un des plus mémorables du premier film, et une profondeur supplémentaire pour d'autres protagonistes comme Nick Goode et sa soumission la norme qui l'empêche déjà de croire comme ce sera le cas ensuite en shérif adulte). L'émotion fonctionne bien (avec une surprise quant aux survivants que l'on pensait pouvoir anticiper) et ouvre sur un joli twist pour le troisième volet qui promet une ambiance à la The Witch (2015) pour revenir aux origines du mal en 1666.

Disponible sur Netflix

jeudi 22 juillet 2021

Fear Street Part One: 1994 - Leigh Janiak (2021)


 À la suite d'une tragédie brutale à Shadyside, dans l'Ohio, un groupe d'adolescents rencontre accidentellement le mal ancien responsable d'une série de meurtres brutaux qui sévissent dans leur ville depuis plus de 300 ans.

Fear Street est le premier volet d'une trilogie adaptant la série de romans éponyme de R. L. Stine, auteur spécialisé dans l'épouvante pour adolescent et notamment la série des Chair de poule. Ce premier film offre un très habile digest de slasher dont il exploite toutes les possibilités et revisite plutôt bien les figures du genre. La scène d'ouverture avec son tueur masqué, brutal et véloce évoque ainsi le Scream de Wes Craven (1996), y compris dans le choix de faire passer de vie à trépas une actrice plutôt connue (Maya Hawke) et créer ainsi la surprise - sans parler de la présence de Marco Beltrami, compositeur emblématique de la saga Scream à la bande-originale. 

Le film joue la carte rétro de la nostalgie actuelle pour les années 90, notamment dans sa bande-son (avec un sens de la chronologie incertain, on entend la chanson Only happy when it rain de Garbage pourtant sortie en 1995...), tout en y incluant des problématiques plus actuelles du teen movie. On ressent quand même une forme d'opportunisme dans un premier temps avec cette romance lesbienne contrariée entre les héroïnes Deena (Kiana Madeira) et Sam (Olivia Scott Welch), notamment dans la façon de faire un coup de théâtre sur l'identité féminine de Sam. La série Euphoria est passée par là et l'on y pense forcément, mais l'interprétation sincère et le vrai développement amené dans le récit efface rapidement tout à priori.

C'est d'ailleurs cette façon de vraiment creuser les personnalités de son casting et de ne pas en faire de la chair à canon interchangeable qui rend l'ensemble prenant. La galerie de personnages constitue certes des archétypes mais suffisamment attachants et incarnés pour réellement craindre pour eux et offrir de jolis moments de romance adolescente (le rapprochement inattendu entre le nerd Josh et la cheerleader Kate). Il en va de même pour la menace qui jongle intelligemment entre boogeyman brutal adepte de l'arme blanche et suspense à origine plus surnaturelle, une malédiction rattachée à une longue tradition de meurtres inexpliquée dans cette ville de Shadyside. Cela relance l'intrigue et crée une aura de mystère même si là aussi les influences sont identifiables. 

Le boogeyman immortel aux pouvoirs magiques lorgne sur Freddy Krueger, tout comme l'aspect légende urbaine qui s'y rattache. Le Mal profondément ancré en un lieu où il traverse les siècles en semant la mort doit bien sûr beaucoup à Stephen King et notamment Ça. Plus proche de nous la dimension de menace indicible et inarrêtable rappellera aussi le brillant It Follows de David Robert Mitchell (2015). Cependant à aucun moment Leigh Janiak ne se rapproche de l'originalité des mises à mort, de l'ambiance dérangeante et de la mise en scène inventive de ses modèles même si on lui reconnaîtra de ne pas lésiner sur l'hémoglobine. L'ensemble est nettement plus corsé que ce que l'on a pu voir dans d'autres adaptations de R.L. Stine comme les séries tv ou les films Chair de poule.

Les situations sont là, la photo de Caleb Heymann pose une vraie atmosphère à l'ensemble et les souvenirs de Buffy contre les vampires ressurgissent dans la dynamique des personnages, mais il manque la vraie belle scène de frayeur marquante qui imprimerait la rétine. Le film finit par être un peu trop gourmand en termes de rebondissement et cède au péché mignon des productions Netflix en ayant bien 20 minutes de trop. Néanmoins le cadre est posé et la fin ouverte relance bien l'intérêt (tous les tueurs évoqués ne sont pas entrés en action sur ce premier film) pour les deux autres volets de la trilogie. 

Disponible sur Netflix ainsi que les deux autres volets, chroniques à venir !

mercredi 24 mars 2021

Teen Spirit - Max Minghella (2018)

Violet, une adolescente passionnée par le chant, rêve de quitter sa petite ville et de devenir pop star.
Affublée d'un mentor improbable, elle participe aux auditions de TEEN SPIRIT, un télé crochet musical national, une expérience qui mettra à l'épreuve son intégrité, son talent et son ambition…


Teen Spirit est le premier film de Max Minghella (également auteur du script), fils du réalisateur Anthony Minghella et jusqu'ici plus connu pour sa carrière d'acteur plutôt intéressante (Agora (2009), The Social Network (2010), la série The Handmaid's Tale). Sur le papier le film est une success story classique dans le monde de la chanson au déroulé relativement cousu de fil blanc. La différence va donc se dans le traitement où l'on va suivre l'ascension de l'adolescente Violet (Elle Fanning) dans le monde de la pop music. Cela va se faire via les canaux modernes faisant émerger les nouvelles vedettes de la chanson, un télécrochet avec le Teen Spirit en titre qui est un décalque de l'émission Pop Idol ou de son équivalent Nouvelle Star en France. Donc là aussi la dramaturgie archétypale ascension/doute/triomphe finale se fait à l'aune de cette modernité dans le contexte de l'émission, le choix des chansons et leur sonorité électro-pop contemporaine. Le charme opère pourtant grâce à l'approche de Minghella qui signe là une sorte d'anti Flashdance. Le traitement est totalement naturaliste tout étant stylisé, avec le parti pris de s'accrocher le plus souvent au point de vue et aux états d'âmes de son héroïne adolescente.

On est frappé par la sécheresse narrative des premières minutes qui nous font accompagner le quotidien morne de Violet, faisant difficilement tourner la ferme familiale avec sa mère (Agnieszka Grochowska), enchaînant les petits boulots et suivant tant bien que mal les cours au lycée. L'éclaircie horizon terne repose sur la musique, les écouteurs et l''ipod qui ne quittent jamais Violet et qui rythme l'alternance entre tous ces moments anodins. Chaque élément social et intime s'inscrit en creux, sans jamais être appuyé dramatiquement tout en faisant fonctionner l'émotion. Les origines polonaises de Violet et sa mère, l'isolation provinciale et insulaire ressentie sur l'île de Wight où elle vivent (et explique l'appel de l'ailleurs avec cette possible vie de pop star), et même certains clichés (le mentor au passé de chanteur d'opéra déchu trouvant là une deuxième chance) s'inscrivent dans une vibe moderne par la mise en scène et le montage qui font exister le tout malgré les ressorts attendus - auxquels on ajoutera les agents artistiques véreux (Rebecca Hall carnassière), la pop star masculine installée séductrice et corruptrice.

En s'agrippant à son actrice, Minghella trouve la tonalité juste puisque Elle Fanning comme souvent est excellente. Talent brut à polir tout au long du récit, son évolution se fait à travers les prestations musicales finalement peu nombreuses mais à chaque fois cruciales. La première audition montre Violet ayant pris son courage à deux mains mais encore taciturne et repliée sur elle-même. C'est ce que cherche à retranscrire Minghella en focalisant sa caméra sur son visage, plongeant le jury dans l'ombre et accompagnant sa prestation d'un kaléidoscope d'image de son quotidien frustrant, de son monde intérieur. Et le choix du titre ne doit rien au hasard avec le bien nommé Dancing on my own, tube électro-pop de Robyn. Le jury reconnaîtra son talent vocal mais lui reprochera sa présence scénique inexistante en réponse à cet enferment de l'héroïne. La seconde scène chantée est sur le Light d'Ellie Goulding, là aussi titre de circonstance et Max Minghella fait de Elle Fanning l'inverse de l'approche de Nicolas Windig Refn dans The Neon Demon (2016). 

Dans ce dernier l'éclat syncopé des néons happait l'actrice pour signifier sa dévitalisation, son absorption par le système qu'elle intégrait alors qu'ici l'emphase son et lumière marque la première éclosion de Violet qui s'épanouit sur scène et prend confiance. Enfin le dernier titre vient après divers atermoiements, doutes et errements de Violet et vient illustrer son accomplissement intime et artistique. Cette fois l'espace scénique s'expose dans son entier, que Violet arpente rageuse et confiante, scrutant ses musiciens et toisant le public que l'on voit enfin aussi. Minghella reprend les codes filmiques des grand shows pop musicaux tout en saisissant quelque chose de l'intime de son héroïne qui fond en larmes à la fin de sa prestation, choquée de sa propre audace. 

Le risque d'artificialité est estompé par l'implication d'une Elle Fanning totalement habitée et qui interprète elle-même et de façon fort convaincante toutes les chansons, dont le magistral Don't Kill My Vibe final repris de la chanteuse pop norvégienne Sigrid. La victoire finale est anecdotique et expédiée en ellipse au générique, la vraie victoire nous l'avons déjà vue avec cette cet ultime tour de chant signifiant le chemin parcouru par Violet. Un beau teen movie donc à l'approche surmontant le cliché grâce à l'interprétation d'ensemble (Zlatko Burić étonnant en gros ours gentil, cela surprend après l'avoir vu en terrible mafieux dans les Pusher de Nicolas Winding Refn) et une bande-son qui dépote. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Metropolitan

dimanche 31 mai 2020

69 - Sang-il Lee (2004)

Nagasaki, en 1969. Ken est la forte tête du lycée, chef d'une petite bande. Pour séduire la belle Kazuko, il a compris la technique : se mettre à la mode soixante-huitarde qui se répand dans le monde entier, même s'il n'y comprend pas grand chose. Le tout est de se la jouer rebelle. . Alors Ken et ses potes préparent un festival évidemment expérimental.

L'œuvre littéraire de Ryu Murakami est peuplée de personnages torturés et autodestructeurs s'enfonçant dans des situations aussi glauques que surréalistes, le tout baignés dans un humour noir à éviter pour les âmes sensibles. Il existe pourtant une exception dans ce tableau avec le roman 69, désopilante chronique autobiographique où l'auteur revenait sur sa jeunesse tumultueuse lors de sa dernière année de lycée en 1969. Sang-il Lee en signe donc en 2004 cette adaptation plutôt réussie. L'attrait du roman reposait sur l'écho constant entre les émois adolescents et l'agitation socio-politique d'alors (Mai 68, Guerre du Vietnam), qu'elle soit mondiale ou plus spécifiquement japonaise.

Nous suivons donc Ken (Satoshi Tsumabuki), lycéen féru de culture occidentale qui va avec ses camarades concrétiser ses marottes politiques et artistiques en deux gestes très différents. Ce sera d'abord la vandalisation du lycée par des barricades, tags et bannières aux messages engagés puis, plus tard, l'organisation d'un festival culturel avec concert et projection de films. Ces deux hauts faits n'empêchent pas nos héros d'être de vrais adolescents avec toute la joyeuse futilité qui en découle. La plupart des grandes causes de Ken naissent ainsi de la volonté d'épater la belle Kazuko "Lady Jane" Matsui (Rina Ohta) et le réalisateur joue habilement des scènes de fantasmes haut en couleur pour illustrer les "motivations de Ken, tout en mine ahurie et attitude frimeuse. Sang-il Lee caractérise d'ailleurs brillamment chaque personnage par un gimmick visuel, un gag récurrent, qui fait toujours mouche car prolongé par la prestation de l'excellent casting.

Par ce décalage dynamique se rejouent par l'image les tordantes montées de mythomanie du personnage, que Murakami désamorçait en une phrase laconique à l'écrit après être parti dans des descriptions délirantes et qui passe ici à travers le timing comique du montage. Le placide et séduisant Adama, (Masanobu Andō) surnommé ainsi pour sa ressemblance avec Salvatore Adamo, fait au contraire naître l'humour par son stoïcisme face à l'agitation ambiante, la logorrhée et les élucubrations de Ken se dégonflant justement par un retour sur la mine impassible d'Adama. Cela fonctionne aussi dans une dimension plus dramatique avec Iwase (Yuta Kanai) complexé par le charisme et le savoir de ses deux amis. Là aussi un simple gag traduit cette relation inégale lorsqu'il ramène trois boissons chaque fois qu'ils se retrouvent tous, et qu'un micro-évènement fait systématiquement qu'il n'aura pas la sienne.

La fascination de la jeunesse japonaise (et qui trouvait son équivalent en France aussi à l'époque d'ailleurs) pour la culture occidentale est bien capturée, servant une facette poseuse où l'on recrache son discours marxiste pour épater la galerie sans comprendre tout le sens de ce que l'on dit, où l'on cite Rimbaud et se délecte des films de Godard que qu'on a probablement pas vu. Là encore la petite pointe d'exagération dans le discours, la légère moue trop fière vient désamorcer par l'image ce que Murakami moquait avec causticité et autodérision (puisque Ken est bien le double de l'auteur). Même un élément impossible à faire passer pour le lecteur occidental (le gag récurrent qui voit Ken passer du patois japonais local à l'accent tokyoïte snob quand il veut convaincre d'un projet farfelu quelconque) se ressent mieux dans le film pour le spectateur attentif où la sonorité japonaise traînante et gouailleuse du cru passe à un ton plus grave, pédant et mesuré. L'humour fonctionne donc très bien notamment lors de la fameuse scène de vandalisation nocturne du lycée.

Le seul point où le film rate le coche est la facette sociale. Dans le roman l'aspect amour/haine pour l'imagerie américaine fonctionnait mieux avec cette ville portuaire de Sasebo où s'érigeait une base américaine. Tout creux qu'il soit, le discours politique des personnages trouvait un vrai arrière-plan qui n'existe pas vraiment ici où l'on croise un GI noir caricatural. L'autre élément fondamental était l'opposition entre l'éducation castratrice et la volonté si japonaise de (faire) rentrer dans le rang. Les professeurs (pour nombre d'entre eux ayant connus la guerre) s'y montraient violents et intolérants, stimulant les facéties des héros.

La brutalité du professeur de sport est dans le film uniquement source de gags et du coup le mini "Mai 68" du lycée pur soutenir Ken brimé ne fonctionne pas faute d'une implication suffisante dans ce qui précède. De même la préparation du festival, vrai fil rouge plein de rebondissements, est bien trop elliptique et frustrante et la béatitude de l'évènement se savoure moins bien sans le labeur qui l'a précédé. Le rythme est un peu plus flottant dans la dernière partie alors que Sang-il Lee avait si bien capté l'énergie du court roman dans un premier temps. Un très bon moment donc qui rend bien justice au livre malgré quelques imperfections.

 Sorti en dvd japonais