Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mercredi 4 janvier 2023

Eros - Michelangelo Antonioni, Steven Soderbergh et Wong Kar-wai (2004)

Le Périlleux enchaînement des choses de Michelangelo Antonioni

Christopher et Cloe, un couple qui s'ennuie, passent leurs vacances près d'un lac en Toscane. Dans un restaurant sur la plage, ils rencontrent un très belle jeune femme, Linda. Cette dernière leur explique où elle vit : dans une tour médiévale. Elle invite le couple à s'y rendre.

Équilibre de Steven Soderbergh

En 1955, Nick Penrose travaille dans la publicité. Il subit une énorme pression au travail. Il raconte à son psychiatre, le Dr. Pearl, qu'il fait un rêve récurrent dans lequel il voit une belle femme nue dans son appartement.

La Main de Wong Kar Wai

À Hong Kong, dans les années 1960, un long flashforward montre la relation liant une prostituée et son tailleur, ainsi que la cruelle descente de la prostituée vers une mort certaine.

Eros est un film à sketches ayant pour thème central l’érotisme. C’est un projet à l’initiative du producteur français Stéphane Tchalgadjieff souhaitant réunir autour de Michelangelo Antonioni des réalisateurs contemporain familiers et admirateurs de son œuvre. Choix initial de la production, Pedro Almodovar pris sur le tournage de La Mauvaise éducation devra finalement se désister au profit de Steven Soderbergh qui avait clamé que Le Désert rouge d’Antonioni était un de ses films favoris. Antonioni est vraiment le fil rouge des trois récits puisque tous sont plus ou moins inspiré du recueil de nouvelle Ce bowling sur le Tibre publié en 1985, et duquel était déjà tiré Par-delà les nuages (1995), dernier long-métrage du cinéaste.

L’esthétique et les thèmes des trois réalisateurs se retrouve de manière marquée sur les trois sketches, mais pas forcément pour une grande réussite. Le Périlleux enchaînement des choses, segment d’Antonioni, reprend ainsi le principe d’incommunicabilité dans le couple sur fond d’errance physique et existentielle au cœur de certains de ses chefs d’œuvres comme La Nuit (1961), L’éclipse (1962) ou Le Désert rouge (1964). Mais alors que le réalisateur avait si bien su faire évoluer son style et fondre ses obsessions aux mouvements artistiques et soubresauts socio-politique de son époque dans Blow-up (1966), Zabriskie Point (1970) et Profession : reporter (1975), l’ensemble tourne à vide ici. Les protagonistes sont creux et sans charisme, leurs tourments sonnent faux et l’érotisme, certes appuyé, sert plus de cache-misère que de véritable moteur à l’intrigue. On pardonnera volontiers à un Antonioni ayant alors dépassé les 90 ans et qui s’offre un dernier tour de piste pas à la hauteur de ses chefs d’œuvre mais pas déshonorant non plus.

Équilibre, le segment de Steven Soderbergh, se situe à un moment clé de la carrière du cinéaste américain. Longtemps un électron libre incompris du paysage hollywoodien, Soderbergh sort alors d’un carré d’as qui l’a vu mettre dans sa poche le public, la critique et Oscars : Hors d’atteinte (1998), Erin Brockovich (2000), Traffic (2000) et Ocean’s Eleven (2001). Ce confort ne sied pas à l’expérimentateur qu’est Soderbergh qui va détricoter ce statut dans des films inclassables comme la satire Full Frontal (2002) et Solaris (2003), nouvelle adaptation du roman de Stanislaw Lem après le classique d’Andrei Tarkovski.

Autant dire qu’il ne s’acquitte pas docilement à l’argument érotique, posant ici ses velléités chichiteuse (la bascule du noir et blanc à la couleur), son plaisir du sabordage ironique (le psychanalyste joué par Alan Arkin vivant sa propre expérience érotique amusée en contrepoint de celle torturée de son patient Robert Downey jr) mais non dénué d’un vrai pouvoir de fascination. Les scènes de rêves et la perte de repère dans les niveaux de réalité, la gamme chromatique bleue et cette figure féminine évanescente offrent de courts instants de suspension intéressant. Cependant si Soderbergh à son meilleur est tout à fait capable de mêler vertige des sens et questionnement intime comme dans Sexe, mensonge et vidéo (1989), on est plus proche de l’exercice de style un peu vain ici.

Le chef d’œuvre a été gardé pour la fin avec le sketch La Main de Wong Kar Wai. Dans le Hong Kong des années 60, le jeune tailleur Zhang (Chang Chen) vit un amour chaste et silencieux pour une de ses clientes, la prostituée Mademoiselle Hua (Gong Li). Le film fut tourné en parallèle du marathon que fut le tournage de 2046 (2004) et il n’est pas étonnant d’en retrouver une partie du casting avec Gong Li et Chang Chen. L’ensemble apparaît d’ailleurs comme un véritable appendice de In the Mood for Love (2000) et 2046 avec ce cadre des années 60, cette ambiance faite de désirs étouffés et de non-dit. L’érotisme y est tout d’abord une affaire de pouvoir lorsque Mademoiselle Hua au sommet de sa beauté et de son pouvoir soumet le jeune et inexpérimenté (en femme comme en confection de robe) Zhang d’un touché rectal. 

L’expérience scelle la passion de ce dernier pour sa cliente dont il observe et écoute les amours à distance à chacune de ses visites, et se fait le témoin de sa déchéance sociale. Gong Li est absolument sublime de beauté hautaine d’abord, puis de vulnérabilité en ayant joué avec le feu entre son gigolo et son bienfaiteur nanti pour finalement tout perdre. Les différentes ellipses marquant sa chute la voient regarder progressivement d’un œil différent ce tailleur bienveillant venu prendre les mesures de robes qu’elle ne peut plus se payer. La mélancolie, les regrets de ce qui aurait pu être et la retenue de l’ensemble en font une sorte de quintessence du Wong Kar Wai première manière, mais annonce aussi le spleen de The Grandmaster (2013). Lorsque l’attrait entre Zhang et Mademoiselle Hua est enfin « consommé », ce sont les ultimes feux d’une passion avorté plus que l’érotisme en soit qui domine, et le mélo plutôt que l’excitation qui étreint le spectateur. La Main est un véritable trésor presque caché au sein de la filmographie de Wong kar Wai, et qui justifie à lui seul la vision d’Eros.

Sorti en bluray français chez Spectrum

 
 

jeudi 10 août 2017

2046 - Wong Kar Wai (2004)

Hong Kong, 1966. Dans sa petite chambre d'hôtel, Chow Mo Wan, écrivain en mal d'inspiration, tente de finir un livre de science-fiction situé en 2046. A travers l'écriture, Chow se souvient des femmes qui ont traversé son existence solitaire. Passionnées, cérébrales ou romantiques, elles ont chacune laissé une trace indélébile dans sa mémoire et nourri son imaginaire. L'une d'entre elles revient constamment hanter son souvenir : Su Li Zhen, la seule qu'il ait sans doute aimée. Elle occupait une chambre voisine de la sienne - la 2046…

Chez Wong Kar Wai l’amour n’est pas un sentiment qui se vit dans la frénésie de l'instant, mais un vestige du passé à entretenir avec mélancolie à travers le souvenir. Lorsque l’amour se confronte au présent, le désir se fige dans l’attente et les entraves sociales de In the Mood for Love (2000) ou se déchaîne dans les amours tumultueuse de Happy Together (1997). Wong Kar Wai ne laisse la romance s’épanouir que dans un spleen nostalgique et doucereux, qu’il soit rattaché à une époque (le Hong Kong 60’s de Nos Années sauvages (1990) et plusieurs autres de ces films), à un genre qu’il déconstruit (le wu xia pian de Les Cendres du temps (1994)) ou à un biopic qu’il détourne (le formidable The Grandmaster (2013)). Même quand il rend son romantisme immédiat et lumineux dans le merveilleux Chungking Express (1994), c’est dans un équilibre avec deux parties jouant de la triste introspection puis de la fougue juvénile.

2046 apparait donc comme une sorte de synthèse idéale, la thématique entière du film reposant sur le regret et le souvenir. Cela s’applique au récit mais aussi à Wong Kar Wai lui-même qui fait du film un véritable kaléidoscope de son imaginaire avec de nombreuse réminiscence de scènes, lieux et personnages entrevus dans ses œuvres précédentes. Ainsi le titre 2046 est le numéro de chambre d’hôtel où se retrouvent le couple adultère de In the Mood for Love et le personnage de Tony Leung Chiu-wai se nomme Chow Mo-wan dans les deux films. De plus chronologiquement l’amour perdu évoqué par le personnage dans 2046 correspond à la Maggie Cheung de In the Mood for Love (renommée ce qui aurait pu semer le doute sauf que Maggie Cheung fait une furtive apparition en flashback), tout comme sa présence à Phnom Penh dont il parle dans 2046 et qui constitue l’épilogue de In the Mood for Love. Pour fuir le dépit de cette romance avortée, Chow Mo-wan se réfugie donc dans des amours qu’il rattache à un lieu (la chambre 2046), à ses souvenirs mais également à son imaginaire avec le roman de science-fiction 2047 où il livre une version cryptiques de ses expériences sentimentales.

Le début du film nous perd volontairement entre ces différentes temporalités et niveaux de lecture, ses va et vient temporels et ses visions de SF assez criardes. C’est une manière pour Wong Kar Wai de disséminer les indices et interprétations possibles qui trouveront tout leur sens au fil du récit. Le côté « synthèse » de 2046 correspond aux différents visages que donne le réalisateur de la romance, la candeur, cruauté, veulerie, incompréhension et les silences de tous ses films passés semblant se retrouver ici à des degré divers. C’est notamment le cas dans le tempérament de Tony Leung, amant séducteur et indifférent avec l’ardente Bai Ling (Zhang Ziyi), éconduit mais bienveillant envers Wang Jing-wen (Faye Wong) qui en aime un autre, et qui se ment à lui-même avec Su Li-zhen (Gong Li) dans laquelle il recherche une autre. 

La nature des émotions reposera à chaque fois sur le tempérament de l’héroïne qui fera face à Tony Leung. Zhang Ziyi en voisine de chambre et maîtresse ponctuelle bouleverse sa vaine attente d’affection, celle-ci se devinant malgré une sophistication et un glamour qui aurait pu rappeler Maggie Cheung. Mais à la retenue et au masque de son aînée Zhang Ziyi troque un don de soi, une émotivité à fleur de peau joyeuse dans les scènes charnelles, poignante dans l’abandon impudique (quand elle inverse le marché sexuel avec Tony Leung et se heurte à son indifférence) puis pathétique dans le désespoir.

Faye Wong retrouve la maturité en plus la grâce de son personnage de Chungking Express. Cette fois son obsession amoureuse et quête d’ailleurs par ce fiancé japonais s’observe avec dureté, mais aussi par la distance et la retenue de l’observateur qu’est Tony Leung sous le charme (mais plus l’objet de cette affection comme dans Chungking Express). On ressent la tristesse du héros de ne pouvoir diriger cette grâce vers lui-même et Wong Kar Wai sait magnifiquement mettre en valeur l’alchimie et la complicité naturelle liant Tony Leung à Faye Wong ; les dialogues semblent inutiles pour laisser les vignettes iconique (leurs échanges sur le toit de l’hôtel) parler. Enfin Gong Li incarne l’aventurière revenue de tout, celle qui voit avant les autres (le report que fait Tony Leung sur elle de son amour perdu) et est résignée. 

Wong Kar Wai les caractérise avec brio par la gestuelle (les postures séduisantes mais anxieuse de Zhang Ziyi, les moues rêveuses de Faye Wong - à croquer quand elle s’exerce au japonais -, la raideur de mannequin de Gong Li), les tenues (glamour et traditionnelles pour Zhang Ziyi, ordinaire à l’image de la simplicité de son personnage pour Faye Wong et sombre comme sa volonté de disparaître dans la nuit pour Gong Li) et comme souvent un leitmotiv musical pour chacune d’elle. Ce sera le cha-cha-cha et les mélodies de Dean Martin pour celui qu'incarne Zhang Ziyi, l'opéra pour Faye Wong et la musique de film pour Gong Li ; puisqu’elle est celle sur laquelle on projette une autre, au point de reprendre  l’identique des scènes et cadrage de In the Mood for Love comme quand elle attend lascive contre un mur dans l’obscurité d’une ruelle.

Les passages SF correspondant au livre de Tony Leung apportent une nature métaphorique à la douleur et fuite du personnage. Le kitsch de ces passages et le côté surligné du propos aurait pu gâcher l’ensemble mais Wong Kar Wai glisse à nouveau ces moments de beauté suspendue dont il a le secret. La romance entre le héros et un androïde (illustration de la relation non réciproque avec Faye Wong) offre un rapprochement tendre et irrésistible par la seule gestuelle quand il cherchera à lui confier un secret. Wong Kar Wai joue brillamment de ses multiples niveaux de lectures, passionnant à l’aune des différents entrelacs narratifs mais aussi de la connaissance de sa filmographie par le spectateur (les références, les interactions entre les acteurs/personnages qu’on associe et compare aux films précédents) ce qui fait de 2046 le pire film pour découvrir ce réalisateur mais un objet fascinant pour l’afficionado. 

La nostalgie évoquée en préambule est donc celle d’un sentiment, d’une rencontre et d’une époque (2046 correspond aussi au futur anniversaire des 50 ans de la rétrocession de Hong Kong à la Chine, Wong Kar Wai ayant eu l’idée du film en 1997) avec ce Hong Kong passé qui s’évapore avec les émois qu’on y a vécu. Dès lors on ne s’étonne pas du poussif My Blueberry Nights (2007) qui suivit et du hiatus avant le grand retour de The Grandmaster. Wong Kar Wai avait livré là un objet fétichiste et en circuit fermé qui demanderai un long processus de réinvention. 

Sorti en dvd zone 2 français chez TF1 Vidéo

samedi 4 janvier 2014

Happy Together - Cheun gwong tsa sit, Wong Kar Wai (1997)


Ho Po-wing et Lai Yiu-fai sont originaires de Hong Kong. Un jour, ils décident de partir quelque peu à l'aventure, très loin, là-bas, en Amérique du Sud. Presque à l'autre bout du monde. Ils s'aiment parfois, se querellent souvent et se quittent, irrémédiablement. Pour mieux se retrouver, et repartir à zéro, comme ils tiennent tant à se le rappeler.

Avant Happy Together, Wong Kar Wai se sera souvent plu à filmer la mélancolie de la fin d’une rupture ou l’exaltation d’un sentiment amoureux naissant, condensant même les deux de manières conceptuelle dans son film le plus magique, Chungking Express (1994). Par contre pour de ce qui se situe entre les deux à savoir l’histoire d’amour en elle-même, le cinéaste se montrait d’une étonnante pudeur. La fin et le début d’un amour figurent des ambiances bien précises se prêtant bien au à l’imagerie stylisée et au ton introspectif si cher à Wong Kar Wai quand l’illustration d’un amour bien vivant, concret et dévorant réclamait une mise à nu à laquelle il se refusait jusqu’alors. La vraie passion Wong Kar Wai la filmerait avec Happy Together et, bien conscient des artifices derrière lesquels il se cachait auparavant il prendrait de nombreux risques dans sa vision.

S’abandonner à la passion c’est souvent s’aventurer en terre inconnue et prenant pour base le roman The Buenos Aires Affair de Manuel Puig, Wong Kar Wai quitte l’urbanité de Hong Kong qu’il connaît si bien pour un tournage en Argentine. Autre risque, faire de son histoire d’amour une relation homosexuelle, cette facette restant un grand tabou de la société et du cinéma de Hong Kong. A la même époque ce tabou était d’ailleurs questionné par le réalisateur Stanley Kwan qui parallèlement à son coming out signait le documentaire Yang ± Yin (1996) où il s’interrogeait sur la confusion des genres et des sexes dans un cinéma de Hong Kong imprégné d’une tradition du travestissement. 

De même Tsui Hark dans sa relecture du conte traditionnel chinois des amants papillons avec The Lovers (1994) réintroduisait subtilement cette confusion des genres où l’émoi amoureux se manifestait avant que les héros sachent qu’ils n’étaient pas du même sexe. Happy Together est donc une sorte d’aboutissement de ce questionnement dans la société hongkongaise mais que Wong Kar Wai détache de la symbolique et du mythe pour l’inscrit dans une vraie réalité contemporaine. La trame ne bloque pas forcément sur la question cependant et rend cette histoire d’amour universelle.

Ho Po-wing (Leslie Cheung) et Lai Yiu-fai (Tony Leung Chiu-wai) sont deux expatriés hongkongais parti à l’aventure en Amérique du sud et dont le couple se brise à leur arrivée à Buenos Aires. L’intrigue se rythmera au fil de leurs séparations et ruptures, Wong Kar Wai faisant fonctionner ici cette relation tumultueuse sur le mode de la frustration et annonçant le traitement radical de In the mood forlove (2000). Si dans ce dernier ce sont les conventions qui amèneront retenue dans la romance, Happy Together (et on saisit d’autant mieux le double sens du titre) repose lui sur l’attraction/répulsion permanente de ses deux amants, seul l’ouverture montrant une réelle étreinte entre eux.  

Ho Po-wing, homme enfant boudeur, mène la vie dure à Lai lorsqu’ils sont ensemble mais semble totalement démuni et vulnérable loin de lui. Lai est bien plus taciturne, ne laissant rien paraître de ses sentiments par une attitude renfrognée mais est pourtant totalement dévoué à Ho Po-wing et toujours prêt à le secourir malgré ses écarts.

Entre rancœur, caprice et jalousie, Ho Po-wing et Lai ne sauront jamais s’aimer, ou du moins se montrer leur amour au même moment. Une incompréhension due aux minauderies de l’un comme de la réserve de l’autre alors que chaque geste, regard et attitude trahi leur passion réciproque. Acteurs fétiches de Wong Kar Wai, Leslie Cheung et Tony Leung Chiu-wai sont fabuleux, au sommet de leur photogénie et offrant des prolongements/variante de personnages qu’ils ont déjà incarnés chez l’auteur avec une fragilité plus prononcée. Pathétique, infantile et vibrante,  cette romance se conjugue pour Wong Kar Wai entre une universalité des situations et l’originalité de leur mise en image.
Loin du filmage urgent de ses films de Hong Kong (ceux aux cadres contemporains du moins, Les Cendres du temps (1994) étant assez différent), Wong Kar Wai opte ici pour un style lent et contemplatif. 

Ces fameux effets de dilatations du temps ne fonctionnent ici que sur les plans d’ensemble faisant défiler les jours et les nuit de Buenos Aires. Sinon il fige les corps dans des compositions de plans fouillées où les amants sont comme prisonniers de leurs contradictions et incapable de se rapprocher (Lai et Ho Po-wing s’attendant à tour de rôle dans l’appartement).

Cette imagerie se fait plus heurtée lors des scènes de dispute où les confrontations sont en fait les scènes d’amour que l’on ne verra jamais et filmées comme telle (Lai se rendant dans la chambre d’hôtel de Ho Po-wing) tandis que les vrais moments tendre potentiels son désamorcés (Ho Po-wing tentant un vain rapprochement en voulant dormir contre Lai). La photo de Christopher Doyle alterne entre couleur ensoleillée et noir et blanc grisonnant,  aucun des deux ne signifiant une romance plus passionnée mais cherchant à capturer l’état d’esprit des protagonistes et plus particulièrement Lai qui nous sert de narrateur. 

L’atmosphère est donc  très différente des autres films de l’auteur qui opte ici pour un récit linéaire. Tout comme il s’attardait sur des lieux grouillant et commun de Hong Kong pour privilégier son approche intimiste, Buenos Aires est loin de toute vignette touristique pour Wong Kar Wai qui magnifie pourtant la ville. Petites ruelles, arrière-cours et cuisine enfumées peuplée d’émigrant chinois composent ainsi la vision de l’auteur qui ne cède au grandiose que pour filmer les Chutes d'Iguazú où le final sur un phare. On l’avait vu avec le désert des Cendres du temps et le final d’In the mood for love le confirmera, les grands espaces sont pour Wong Kar Wai un lieu d’oubli et de nostalgie où l’on vient noyer son chagrin, repartir à zéro. C’est dans ce même usage qu’apparaissent ces cadres naturels grandioses ici.

Pour Wong Kar Wai, les prémisses de la romance sont merveilleux (Chungking Express), son souvenir magnifié (pratiquement tous ses autres films) mais son expression n’est que frustration et chagrin. In the Mood For Love, dans une veine plus feutrée mais tout aussi envoutante ne dira pas autre chose. 

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez ARP


mardi 31 décembre 2013

Les Cendres du temps Redux - Dung che sai duk, Wong Kar Wai (1994)


Ouyang Feng vit seul dans le désert de L'Ouest depuis que la femme qu'il aimait l'a quitté. Il engage des tueurs à gages experts en arts martiaux pour exécuter des contrats. Son cœur meurtri l'a rendu cynique et sans pitié, mais ses rencontres avec amis, clients et futurs ennemis vont lui faire prendre conscience de sa solitude.

Les Cendres du temps voyait Wong Kar Wai délaisser le spleen urbain de ses premiers films pour s’aventurer dans le wu xia pian. Comme tout jeune spectateur de Hong Kong, Wong Kar Wai a grandi avec les films du genre et notamment les films de la Shaw Brothers. Il adapte d’ailleurs ici une saga de Jin Yong, maître de la littérature martiale de nombreuses fois transposé au cinéma. Bien évidemment, Wong Kar Wai va livrer une vision toute personnelle du wu xia pian tout en essayant de respecter les canons du genre.

L’univers du Jiang hu (le monde des arts martiaux), les capacités martiales des protagonistes et leurs exploits, tout ceci est en arrière-plan pour Wong Kar Wai qui déleste ses héros  de toute dimension légendaire pour en faire de simples êtres humains rongés par leurs fêlures. Le pivot du récit est Feng (Leslie Cheung), intermédiaire de tueur vivant seul dans le désert depuis que la femme qu’il aimait (Maggie Cheung) l’a quitté pour épouser son frère. Tandis que son propre drame se révèle par fragments, la rencontre avec des clients et autres bretteurs chevronnés au fil des saisons va faire découvrir l’envers et les terribles sacrifices qu’exige ce monde du Jiang hu. Wong Kar Wai montre des personnages las de cette éternelle quête de pouvoir et de puissance dans laquelle ils se sont perdus, l’amour servant de révélateur pour le meilleur et pour le pire. 

Dès lors les prouesses martiales et les combats virtuoses sont les barouds d’honneur d’une époque révolue, où les héros n’en en plus que le nom, rattrapé par leurs tourments sentimentaux.  Lin Ching-hsia magnifie ainsi sa célèbre figure androgyne avec cette jeune femme schizophrène et rendue folle par une promesse d’amour non tenue, condamnée à voir ses personnalités s’affronter. 

Tony Leung Chiu Wai sachant qu’il s’apprête à perdre la vue préfère mourir au combat plutôt que de voir son épouse (Charlie Young) assister à sa régression. Une épouse convoitée par son ami Yaoshi (Tony Leung Ka Fai) qui coupable préfèrera sombrer dans l’oubli alcoolisé par culpabilité. L’invincible Qi (Jacky Cheung) perd de sa superbe quand son détachement arrogant s’effrite et le rend vulnérable car ses pensées son perturbée par celle qu’il aime (Carina Lau). 

Les affrontements chorégraphiés par Sammo Hung caractérisent ainsi les héros dans l’action par leur gestuelle. Stylisée et poétique pour Ling Ching-hsia dont la double personnalité s’exprime autant par les traits androgynes de l’actrice que par un montage gracieux. Les adversaires ne sont que des ombres pour le bretteur aveugle Tony Leung Chiu Wai, Wong Kar Wai s’attardant sur son visage résigné pour exprimer le sentiment pesant et d’inéluctable quant à son sort. 

Il se bat surtout contre lui-même et s’offrir une fin digne, même si au coup fatale ses pensées iront vers celle qu’il a laissée au loin. La vélocité et la puissance de Qi sont au contraire magnifiée dans une dilatation du temps récurrentes dans les gimmicks visuels du réalisateur, mais ce n’est que pour mieux le ramener à son humanité lorsqu’il perd un doigt dans un combat pourtant bien moins périlleux.

Les tourments des hommes ne sont que poussière dans le défilement du temps et la manifestation des éléments et mieux vaut ne pas se perdre dans de vaines quête de pouvoir ou s’abandonner à un passé douloureux. Au fil des drames auxquels il assiste, Feng revivra son histoire et finira par comprendre, ce désert étant un lieux où se perdre et s'oublier.

Wong Kar Wai dans cette version redux appuie bien plus ces aspects que dans son montage initial en ajoutant numériquement d’irréelles manifestations naturelles, en retravaillant sa lumière et surtout en ajoutant ce chapitrage en saison qui rend la construction et l’idée générale plus limpide. Le désert semble aussi infini et confus que le désespoir des personnages, tous magnifié quel que soit leur temps à l’écran (divine apparition finale de Maggie Cheung) et constituant le plus beau casting du cinéma de Hong Kong des années 90. 

Le tournage sera de longue haleine pour que Wong Kar Wai parvienne à cette vision, autant par ses hésitations qu’un budget restreint qui épuiseront l’équipe durant les deux ans de tournage entre 1992 et 1994 (Wong Kar Wai ayant même le temps de tourner Chungking Express entre deux interruptions). Le résultat, un chef d’œuvre de wu xia pian introspectif après lequel courra vainement un Zhang Yimou sur son douteux Hero (à la beauté toc et au fond discutable) et finalement n’ayant qu’un vrai beau descendant, le récent The Grandmaster où Wong Kar Wai inflige le même traitement au film de kungfu.

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez ARP