Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Atteint d'une maladie
incurable, John Bernard Books (John Wayne), le dernier des professionnels
légendaires de la gâchette, rentre calmement à Carson City pour recevoir des
soins de son vieil ami le Dr Hostetler (James Stewart). Sachant que ses jours
sont comptés, il trouve confort et tranquillité dans une pension tenue par une
veuve (Lauren Bacall) et son fils (Ron Howard). Mais « Books » n'est pas
destiné à mourir en paix...
Le Dernier des géants
est le dernier rôle de John Wayne au cinéma et constitue un adieu émouvant de
la star à l’écran. En 1964 John Wayne est diagnostiqué d’un cancer du poumon
(souvent attribué au périlleux tournage de Le
Conquérant de Dick Powell (1956) près d’un ancien site d’essai nucléaire)
qui le verra apparaître de plus en plus vieillissant et diminué dans ses rôles
des années suivantes. Le Dernier des
géants n’était pas un scénario spécifiquement écrit pour lui mais va
totalement trouver un écho au destin de John Wayne. John Bernard Books est un
pistolero légendaire, le dernier de son espèce et un vestige du passé en ce
début de 20e siècle. Un cancer incurable vient ramener ce man out of time à sa vulnérabilité et l’expose
aux désirs de gloire des jeunes loups et des ennemis revanchards d’antan. John
Wayne désormais controversé pour ses opinions politiques douteuses (la
réalisation de Les Bérets verts (1968)
où il justifiait l’intervention américaine au Vietnam) et dépassé aux yeux du
public avec l’émergence du Nouvel Hollywood, était donc également à la croisée
des chemins.
Don Siegel en est parfaitement conscient dans son approche,
notamment par cette ouverture évoquant les hauts faits d Books pour le
spectateur du film, mais rappelant également l’aura légendaire de Wayne pour le
cinéphile. Cette première scène est narrée en voix off par le personnage de Ron
Howard, relai admiratif du spectateur et qui arrive à distinguer la légende
au-delà du vieil homme souffreteux. Le regard admiratif du jeune homme exprime
ainsi le fantasme d’un Ouest mythologique que Siegel met en lumière et
désamorce à la fois. Cela passe par une forme de nostalgie et tendresse
extra-diégétique quand Wayne croise le chemin d’autres vieilles gloires comme
James Stewart (son partenaire de L’homme
qui tua Liberty Valance (1961) notamment) mais aussi une autodérision
désabusée.
Le personnage pleutre de l’US Marshall (Harry Morgan) se permet,
après une première entrevue les jambes tremblantes, une désinvolture hilarante
pour évoquer la disparition imminente de Books. C’est une démonstration
verbale, avant celle de plus en plus concrètement physique, de la déchéance de
notre héros qui n’est plus qu’une icône déchue et déclinante à abattre. Books a
bien conscience de cela et va en accepter l’évidence inéluctable pour partir
comme il a toujours vécu, les armes à la main. Sa fin ne sera ni celle des
scribouillards opportuniste, ni celle d’antagonistes en quête de notoriété.
John Wayne a toujours su exprimer une forme de douceur
bourrue et maladroite à ses personnages les plus virils, et cette fois en
figure en fin de parcours il s’avère d’autant plus touchant. Cette conscience
le rend une nouvelle fois d’autant plus touchant pour le spectateur que les
protagonistes croisés telle la très attachante relation platonique avec Lauren
Bacall. Formellement Don Siegel trouve donc une forme d’équilibre entre cette
patine passéiste dans le ton et une forme rêche et sanglante plus associée au
western américain des 70’s. Les rares joutes armées sont douloureuses,
sanglantes et sans héroïsme.
Il s’agit là de clore la légende, notamment pour
freiner les ardeurs de Ron Howard qui ne doit embrasser le même chemin après
avoir vu ce qu’est le crépuscule d’une vie par les armes. Don Siegel souligne la
dignité plutôt que le panache ou la virtuosité de Books dans le duel final. C’est
un bel adieu qui n’a pas la vertu picaresque et distanciée d’un Mon nom est personne ou la pâleur
tragique d’un Tom Horn (1980) où
Steve McQueen faisait ses adieux à l’écran dans les même conditions. On est
plutôt là à la hauteur du mythe, vieillissant mais toujours fascinant d’un John
Wayne qui disparaitra 3 ans plus tard.
Sorti en bluray français chez Sidonis et visible en ce moment à la Cinémathèque dans le cadre de la rétrospective Don Siegel
Vincent Parry, condamné à perpétuité
pour le meurtre de sa femme, s'évade de prison. Sur son chemin, il
croise Irène Jansen, qui l'aide à passer un barrage de police. La jeune
artiste peintre qui a suivi le procès est convaincue que Vincent est
innocent. Recherché, Vincent décide dans un premier temps de fuir la
ville avant d'avoir recours à la chirurgie esthétique. Muni d'un nouveau
visage, Vincent entreprend de retrouver le coupable, mais les
évènements vont encore lui échapper...
Dark Passage
est l'occasion de retrouver pour la troisième fois à l'écran le
mythique couple Humphrey Bogart/Lauren Bacall après les célèbres Le Port de l'angoisse (1944) et Le Grand sommeil
(1946). C'est d'ailleurs la promesse de cette réunion et de son
potentiel commercial qui va convaincre la Warner guère motivée à
produire cette adaptation d'un roman de David Goodis dont s'est entiché
Bogart. C'est vraiment lorsque Bogart imposera son épouse que le projet
prendra forme (alors que Daves envisageait d'autres actrices) et si le
film n'eut pas le même retentissement que les précédentes associations
du couple, Dark Passage est un film noir des plus singulier.
Le film partage avec La Dame du lac
de Robert Montgomery sorti la même année l'usage novateur de la caméra
subjective se substituant au regard de son personnage principal. Nous
adoptons donc le point de vue de Vincent Parry (Humphrey Bogart)
fraîchement évadé de la prison de Saint Quentin où il était incarcéré
pour le meurtre de sa femme. Dès l'entrée en matière, l'atmosphère
anxiogène, l'urgence et la peur de l'homme traqué est palpable à travers
la mise en scène nerveuse de Delmer Daves. Les panoramiques arpentant
avec frénésie le décor, les raccords et gros plans agressifs nous
imprègne de la fébrilité de Parry, déformant l'environnement et rendant
monstrueux les individus rencontrés (parfois à raison avec cet
automobiliste trop curieux). Cet état altère aussi du coup la perception
du spectateur, le scénario prenant un malin plaisir à nous plonger dans
une intrigue tortueuse où alliés comme ennemis surgissent de manière
nébuleuse.
Pour les alliés on trouvera une Irène Jansen (Lauren Bacall)
apparaissant comme dans un rêve pour sauver le fugitif, et si pour elle
une explication sur son passé justifiera son comportement les rencontres
avec un taxi bienveillant et gouailleur (Tom D'Andrea) ou un inquiétant
chirurgien offrent des basculements étranges et inattendus. Le film est
imprégné d'une profonde paranoïa qui rend le surgissement du danger
tout aussi imprévisible, les protagonistes mal intentionnés pouvant
retrouver votre trace à tout moment, Daves osant les rebondissements les
plus grotesques où la cohérence prime moins que cette atmosphère
flottante et sans repères. Parry recroise ainsi la route de celle qui
est responsable de ses maux (Agnes Moorhead géniale de folie
malveillante) de manière incongrue, mais tout quidam relèvera de la
menace potentielle de façon totalement gratuite (le policier l'abordant
dans le snack).
Humphrey Bogart n'est visible à l'écran que dans
la dernière partie après un séance de chirurgie esthétique, sa présence
virile et pince sans rire ne pouvant s'incarner par le seul timbre
inimitable de sa voix (sachant qu'il sera même muet pendant une partie
du film) ou de son visage bandé. San Francisco est filmé comme une ville
fantôme par Daves, son héros sans visage traversant des ruelles
désertiques figurant constamment un labyrinthe mental insoluble (les
escaliers interminable que remonte puis redescend Parry à des moments
différents du film) qui permet au réalisateur d'expérimenter franchement
dans une tonalité cauchemardesque comme lors des visions de Parry après
son anesthésie.
On ne peut pas forcément associer le film au courant
psychanalytique du film noir puisque aucun personnage ne relève d'un
désordre mental (encore qu’Agnes Moorehead en tient une couche) mais ce
choix de la caméra subjective et son usage plie brillamment le ton du
film à un malaise latent où absolument tout peut arriver. Il en faudrait
peut pour que l'ensemble bascule vraiment dans l'abstraction et fasse
de l'ensemble une longue hallucination (y compris dans le happy-end qui
arrive un peu comme un cheveu sur la soupe). On peut se demander si John
Boorman a vu et s'est inspiré de ce film qui annonce Le Point de non-retour (1967). Une belle et déroutante réussite en tout cas.
Michael Hagen, reporter sportif, et
Marilla Brown, dessinatrice de mode, se marient sur un coup de tête, peu
après leur rencontre. Les heureux époux découvrent assez rapidement
qu'ils n'ont rien en commun. Marilla déteste le milieu de la boxe et
Michael ne supporte pas les relations professionnelles de sa femme.
L'exiguïté de son studio l'a conduit à emménager dans le luxueux
appartement de son épouse. Il s'y sent très vite mal à l'aise.
Vincente Minnelli signe une de ses comédies les plus irrésistibles avec ce charmant Designing Woman.
Le sujet est amené par Helen Rose, célèbre costumière de la MGM et
collaboratrice régulière de Minnelli dont George Wells va tirer un
scénario. L'histoire en conjuguant humour et timing de screwball comedy
et la recherche esthétique de ses comédies musicales. Le scénario est
une merveille dans la description de l'opposition des contraires à
travers le couple formé par Gregory Peck et Lauren Bacall. Si
l'ouverture avec les différents protagonistes se présentant face caméra
annonce des évènements fâcheux, la romance initiale escamote
astucieusement les différences entre le journaliste sportif Michael
Hagen (Gregory Peck) et la dessinatrice de mode Marilla Brown (Lauren
Bacall).
Le cadre idyllique de la Californie ensoleillée offre un
arrière-plan radieux pour s'aimer, le jeu sur les ellipses (le séjour
prolongé de Lauren Bacall qui ne peut plus quitter son homme), le sens
du détail (Lauren Bacall et son appétit dévorant quand elle est
amoureuse) et les idées narratives (la voix-off intérieure en
contrepoint charmant trahissant leur émotion notamment Gregory Peck
devinant les sentiments de Bacall après sa copieuse commande au
restaurant) rendant touchante cette romance express aboutissant à un
mariage improvisé.
Une fois le couple revenu dans son cocon New
Yorkais, Minnelli va reprendre et décupler tous les éléments qui les ont
réunis pour les faire s'affronter. Le déséquilibre sera graduel
notamment par leurs classes sociales opposées, huppée pour Lauren Bacall
et plus populaire avec Gregory Peck. L'appartement encombré de
célibataire de Gregory Peck fait peine face à celui espacé et luxueux de
Lauren Bacall, cette dernière sort horrifiée d'un match de boxe qu'il
commente quand lui s'ennuiera ferme lors d'un de ses interminables
défilé d mode. Quand les amis des uns et des autres cohabitent dans la
même pièce, là encore l'effet comique naît de la partie de poker enfumée
et macho de Peck face à la lecture de pièce de théâtre des amis
artistes de Bacall. Minnelli amène cet entrechoquement des mondes par
son jeu sur l'espace et la caractérisation, les artistes investissant
progressivement la pièce (notamment avec l'excellent personnage de
chorégraphe joué par Jack Cole) tandis que les gens du commun imposent
les personnalités les plus grotesques comme l'attachant boxeur retiré
Maxie Stultz (Mickey Shaughnessy).
L'explosion est pourtant à chaque
fois évitée grâce aux sentiments du couple, en tout cas jusqu’à ce que
la jalousie s’en mêle avec l’ex-petite amie Lori Shannon (Dolores Gray).
La satisfaction et lâcheté ordinaire masculine ainsi que l'acuité
féminine sont brillamment croqué par Minnelli dans ce jeu constant sur
ce qui est pensé et montré. Peck aura beau feindre rencontrer pour la
première fois Lori Shannon, Bacall a tout compris en un regard et une
scène banale devient un génial moment de tension et de gêne. La
psychologie très différente des sexes opposés revêt le même mordant lors
d'un dialogue où Lauren Bacall mène la conversation vers des aveux
possibles de Gregory Peck sur cette ancienne liaison, mas lui pensant au
contraire que ce n'est certainement pas le moment de s'épancher.
Gregory Peck (qui obtint le rôle après le retrait de James Stewart et
Cary Grant initialement envisagés) est excellent dans un registre
comique pas si souvent exploité de sa part, détournant ce qui fait
habituellement le charisme de ses personnages (la présence physique
virile, le flegme, l'éloquence) pour devenir des tares témoignant de son
incompréhension du psychisme féminin. De même Lauren Bacall (qui elle
supplante une Grace Kelly fraîchement princesse ce qui lui vaudra la
phrase She got the prince, I got the part)
égratigne aussi l'image de séductrice glaciale qu'on lui connaît (mais
loin d'être son seul registre), absolument craquante d'imperfection tant
dans le registre énamouré que la jalousie et la mauvaise foi.
La
mise en scène de Minnelli par son audace constante dynamise constamment
le récit. Les trouvailles sont légions, dans le comique immédiat et
franchement tordant (les lendemains de gueule de bois de Gregory Peck où
le moindre bruit devient tonitruant) que dans une sorte de génie pour
l'effet à retardement parfois inattendu ou d'autant plus hilarant parce
qu'on l'a vu venir de loin (Gregory Peck trahi par un chien récalcitrant
et une chaussure trouée). Le moment où Lauren Bacall démaque sa rivale
en reconstituant sa silhouette par le souvenir d'une photo déchirée
relève ainsi du pu génie renforcé par le jeu outré de l'actrice qui
renforce la drôlerie de la scène.
L'intrigue policière bien intégrée à
l'ensemble est néanmoins plus bancale mais elle conduit à un climax très
réussi. Minnelli retrouve ses réflexes de comédie musicale dans la
grande bagarre finale où non content de gérer parfaitement ses gags
(Maxie Stultz boxant alliés comme ennemis sans distinction) il fait de
la joute une véritable chorégraphie qui culmine avec l'arrivée du
virevoltant danseur qui va corriger tout le monde dans un style comique
et martial qui annoncerait presque les facéties d'un Jackie Chan. Un
très bon moment donc, bourré de charme et mené tambour battant.
Le Dr Stewart McIver dirige une
clinique psychiatrique qui s'efforce de faire participer ses patients à
la vie quotidienne. Le sujet du moment est le remplacement de rideaux à
partir de motifs dessinés par l'un d'eux. Sa jeune épouse se sent
délaissée par son mari et s'oppose indirectement au projet. L'intendante
Mlle Inch perçoit tout cela comme une intrusion dans ses prérogatives.
Rapidement, tout ce petit monde se retrouve en porte-à-faux, se battant
pour des rideaux et au-delà, pour affirmer sa place dans ce microcosme.
Vincente
Minnelli aura su capturer le mal-être et les fêlures de ses personnages
de la manière la plus flamboyante qui soit dans ses meilleurs films,
avec un sens du lyrisme qui n'appartient qu'à lui. L'exercice est
différent avec ce nettement plus feutré The Cobweb,
adaptation éponyme du roman de William Gibson. Le film constitue une
étude de caractères subtile où le drame ne naîtra pas d'une destinée
cruelle mais au contraire de l'humain à travers une somme de petits
détails faits d'incompréhensions, de manque de communications et
d'ambitions. Le cadre du récit ne se prête guère pourtant à une telle
instabilité avec cette clinique psychiatrique dirigée par le Docteur
McIver (Richard Widmark).
Quelle que soit la volonté de bien faire et la
compétence, les vies personnelles et les conflits animant les
dirigeants constitueront un miroir de plus en plus dévastateur pour les
malades. On partira donc ici l'insignifiant et d'une démarche positive
pour tisser justement une toile d'araignée fatale à l'ensemble des
protagonistes. Adepte d'une thérapie par l'autonomie progressive des
patients, McIver profite du remplacement des rideaux de la clinique pour
en confier le projet à ses pensionnaires qui en dessineront les motifs
pour leur salle commune. L'initiative va pourtant susciter l'intérêt et
le conflit entre son épouse (Gloria Grahame) qu'il délaisse, l'ancien
directeur toujours en poste ne souhaitant pas perdre la face, une
employée historique se sentant dépassée (Lilian Gish) et bien sûr les
malades, en particulier le doué mais vulnérable Steven Holte (John
Kerr).
Minnelli tisse cette toile avec une grande finesse, les
séquences anodines du quotidien de la clinique s'enchaînant avant que la
vision d'ensemble ne révèle les problèmes à venir. L'intimité des
personnages offre également un reflet néfaste de leur dévouement à la
clinique, celle-ci finissant par constituer la seule planche de salut à
une vie sinistrée. McIver fuit ainsi le mal-être de son épouse peu
habituée à cette vie provinciale et tentant maladroitement de se mêler à
ses travaux. Lilian Gish incarne une figure historiquement attachée à
la clinique dont le grand-père fut le fondateur et la scène de la visite
nocturne de Widmark la montrant seule dans un foyer solitaire où trône
le portrait du disparu témoigne de cela. Le personnage en devient
émouvant en dépit de son caractère inflexible alors que Charles Boyer en
directeur déchu est plus pathétique, trompant dans les femmes et
l'alcool son dépit.
Quant à Lauren Bacall, ce sacerdoce lui permet
d'oublier la disparition tragique de ses époux et fils, son appartement
en désordre signifiant comme elle n'a plus rien à attendre de son foyer
désert. La facette la plus touchante concernera néanmoins les malades.
Minnelli illustre la fragilité psychologique de manière contrastée et
toujours juste. Spectaculaire avec les crises de violence de Holte, plus
feutrée avec cette malade souffrant d'agoraphobie ou encore cet adepte
du sarcasme qui s'avérera le plus fragile et en attente d'affection de
tous. C'est en capturant ce mal-être que Minnelli laisse s'exprimer
sobrement son lyrisme : la photo de George Folsey faisant disparaître
Widmark dans les ténèbres et la solitude de son foyer, Holte et la jeune
fille soufrant d'agoraphobie seuls au monde et confiant en sortant du
cinéma et l'échange de regard finissant en baiser entre Widmark et
Lauren Bacall.
L'ensemble du prestigieux casting est excellent de
bout en bout mais on retiendra plus particulièrement un Richard Widmark
formidable d'humanité, dans sa compassion comme dans ses erreurs. Il
prouvait une fois de plus que son registre était loin de se limiter aux
rôles de psychopathe qui ont fait sa renommée.
Fils d'un roi du pétrole texan, Kyle Hadley, ivrogne et noceur, se range en épousant Lucy Moore, dont son ami d'enfance, Mitch Wayne est épris. Tout se passe bien dans un premier temps, Lucy a l'espoir de guérir Kyle de son vice, mais ce dernier apprend par le médecin de famille qu'il ne pourra jamais avoir d'enfant. Or Lucy est enceinte...
Ecrit sur le vent se présente comme le pendant torturé de Géant, sortie la même année et brassant en apparence des thèmes et un univers similaire. Aux grands espaces, à la simplicité et l’esprit « Americana » du film de George Stevens, Sirk oppose un univers étouffant et éprouvant psychologiquement. Réalisé après Le Secret Magnifique et Tout ce que le ciel permet, il permettait à Sirk avec ce nouveau mélodrame de se confronter à un autre cadre et modèle social. En déplaçant son récit des bourgades provinciales et en troquant la middle class aisée pour l’aristocratie dorée américaine, Sirk déployait de nouvelles thématiques qui allaient fortement influencer ses films suivants.
Douglas Sirk aborde dans Ecrit sur le vent des thèmes parmi les plus osés de sa période américaine et cette fois sans artifices métaphoriques ou philosophiques. Sexe, argent et autodestruction sont le lot commun de personnages tourmentés. Pour ce faire, Sirk va user d’une méthode qu’il développera dans deux de ses films suivant, La Ronde de l’aube (1957) et Mirage de la vie (1959). Le casting est à la croisée des chemins de la filmographie passée et à venir du réalisateur en regroupant son acteur fétiche Rock Hudson (ils ont déjà 5 films en commun au moment d’attaquer celui ci) et le futur couple de La Ronde de l’aube avec Robert Stack et Victor Malone ici frère et sœur.
En apparence c’est donc les stars Rock Hudson et Lauren Bacall qui semblent être au centre du récit, leur union impossible étant le cœur de l’intrigue comme le démontre le faux happy end où on les voit finalement partir ensemble. Ces deux icônes sont pourtant les arguments pour nous guider vers un monde plus sale, sombre et déplaisant. Ce sont des personnages « passerelles » pour le second niveau de l'histoire et servant à nous révéler aux deux vrais héros, Kyle (Robert Stack) et Marylee Hadley (Dorothy Malone). Sirk use d’ailleurs brillamment du côté unidimensionnel de son duo vedette pour révéler les failles de ses personnages « secondaires ». Les penchants les plus destructeurs de Robert Stack viennent de son incapacité à égaler les vertus du parfait fils spirituel représenté par Rock Hudson. La scène de dialogue dans l’avion avec Lauren Bacall affirme d’ailleurs une forme de triste résignation sur ce point qui séduira la jeune femme. De même l’existence de débauche de Marylee vient de sa frustration à ne pouvoir séduire le seul homme qu’elle désire vraiment avec Mitch Wayne (Rock Hudson).
Si Rock Hudson fait office de pivot autour duquel tournent les fêlures des personnages, Lauren Bacall est elle le déclencheur qui les emmène au point de non retour. Tout d’abord forme d’apaisement pour Kyle elle devient source de violentes suspicions et jalousie quand sa stérilité lui fera imaginer le pire entre elle et Mitch. Quant à Marylee, sa chute dans la décadence n’en sera que plus forte lorsqu’elle verra Hudson éprouver des sentiments pour cette femme.
Les deux héros plus lisse permettent donc de révéler les travers des personnages secondaires, et par-là même le ton désespéré et audacieux du film.Dorothy Malone offre un personnage débauché à la sexualité exacerbée, masquant un profond malaise.Robert Stackaffiche également son mal être dans des excès tout aussi nocifs, entre alcool et dangereux attrait pour les armes à feu. Sirk réussira si bien son coup que Robert Stack et Dorothy Malone seront tous deux nominé aux Oscars, cette dernière recevant même la récompense suprême pour sa prestation.
Ce type d’escamotage narratif se verra affiné de manière plus flagrante encore dans La Ronde de l’Aube. Rock Hudson à nouveau s’y posera en personnage « extérieur » et observateur du couple de parachutiste en crise incarné par le duo Robert Stack/Dorothy Malone. Mirage de la vie ne fonctionne pas autrement, les problèmes professionnels et amoureux de Lana Turner ne servant que de cadre pour ce qui est le cœur du film, la crise identitaire raciale de Sarah Jane, fille de sa fidèle servante. Au plus fort du code Hays (dont l’influence tendait à s’estomper au milieu des 50’s) il était courant pour les réalisateurs d’user d’artifices divers pour illustrer les facettes plus troubles contenues dans leurs récit. Avec Sirk, plus qu’une manière de contourner la censure cet aspect tend à révéler une vérité, à démystifier la tonalité bienveillante et faussement lisse de ses mélodrames destiné au grand public.
Ecrit sur le vent est également un grand film sur la perte de l’innocence. La comparaison avec Géant n’est pas anodine, les deux films semblent être les revers d’une même pièce. Le film de George Stevens nous montre (malgré les difficultés) sous un jour positif l’avènement de l’Amérique moderne et entrepreneuse à travers l’ascension de magnats du pétrole au Texas. Douglas Sirk fait voler en éclat cette imagerie de réussite des pionniers en montrant la famille brisée que constitue les Hadley. Là où Géant galvanise avec son imagerie grandiose, Sirk délivre un récit étouffant et claustrophobe. En tant qu’étranger, Sirk ne peut souscrire à cette nouvelle Amérique industrielle conquérante alors qu’il aura su magnifier la mythologie de celle plus modeste et rurale dans Tout ce que le ciel permet.
A l’image d’autres émigrants allemands émigrés Sirk égratigne certaines valeurs typiques de son pays d’accueil par un regard plus lucide, un Fritz Lang avec Fury (dénonçant le lynchage et l’autodéfense) ou (entre autres) un William Dieterle dans Etranges Vacances (sur l’esprit va t en guerre de es USA des années 40) ne procédaient pas autrement. La force de Sirk est d’exprimer cette facette dans un cadre faussement inoffensif. Le romanesque « soap », les explosions de couleurs de la photo de Russel Metty (bien moins présentes ici) ne sont donc qu’une sorte de poudre aux yeux pour des récits bien plus dérangeants qu’ils n’en ont l’air. Là où cette esthétique magnifiait les passions dans les films précédents, elle accentue cette fois la nature torturée des rapports entre les personnages avec une flamboyance accentuant la nature oppressante et passionnée du récit.
Ecrit sur le vent c’est donc en quelque sorte l’après Geant sur les conséquences et la perte d’humanité résultant de cette réussite matérielle. Les fondations d’une certaine tradition d’élévation se voient ébranlées par le souvenir d’un passé moins opulent mais plus pur. La ritournelle « Comme nous avons changé depuis la rivière » lancée par Dorothy Malone révèle ainsi toute la distance régnant au sein de cette famille. Quelques pistes sont lancées (comme la morte de la mère dont le père se sent coupable enversles enfants qui ne s’en sont jamais remis) sans que l’on sache vraiment les raisons exactes du délabrement de la cellule familiale.
Sirk ne daigne pas nous montrer en flash-back cette enfance synonyme de paradis perdu pour ses héros, Rock Hudson assénant même un « Il est bien fini, le temps de la rivière » à Dorothy Malon dans les derniers instants.Film profondément sans espoir, Ecrit sur le vent détourne donc l’attention avec le départ heureux de Rock Hudson et Lauren Bacall. Les plus attentifs auront compris que la vraie conclusion se situe dans les tragiques destinée des Hadley, tué par leur culpabilité (le père), leur névroses (Kyle) ou condamné à vivre entouré de fantômes et rongé par les remords (Dorothy). Avec la mort lente de cette famille, c’est aussi une certaine idée de l’Amérique qui s’éteint, ce que la foudroyante et identique séquence d’ouverture et de conclusion soutient.
Contrairement aux autres grands Sirk Carlotta ne s'est pas penché sur ce film du coup en zone 2 français uniquement une édition simple sortie chez Universal. Les anglophones pour une édition plus riches en bonus intéressant pourront opter sur l'excellent édition Criterion.