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lundi 1 février 2016

Les Passagers de la nuit - Dark Passage, Delmer Daves (1947)

Vincent Parry, condamné à perpétuité pour le meurtre de sa femme, s'évade de prison. Sur son chemin, il croise Irène Jansen, qui l'aide à passer un barrage de police. La jeune artiste peintre qui a suivi le procès est convaincue que Vincent est innocent. Recherché, Vincent décide dans un premier temps de fuir la ville avant d'avoir recours à la chirurgie esthétique. Muni d'un nouveau visage, Vincent entreprend de retrouver le coupable, mais les évènements vont encore lui échapper...

Dark Passage est l'occasion de retrouver pour la troisième fois à l'écran le mythique couple Humphrey Bogart/Lauren Bacall après les célèbres Le Port de l'angoisse (1944) et Le Grand sommeil (1946). C'est d'ailleurs la promesse de cette réunion et de son potentiel commercial qui va convaincre la Warner guère motivée à produire cette adaptation d'un roman de David Goodis dont s'est entiché Bogart. C'est vraiment lorsque Bogart imposera son épouse que le projet prendra forme (alors que Daves envisageait d'autres actrices) et si le film n'eut pas le même retentissement que les précédentes associations du couple, Dark Passage est un film noir des plus singulier.

Le film partage avec La Dame du lac de Robert Montgomery sorti la même année l'usage novateur de la caméra subjective se substituant au regard de son personnage principal. Nous adoptons donc le point de vue de Vincent Parry (Humphrey Bogart) fraîchement évadé de la prison de Saint Quentin où il était incarcéré pour le meurtre de sa femme. Dès l'entrée en matière, l'atmosphère anxiogène, l'urgence et la peur de l'homme traqué est palpable à travers la mise en scène nerveuse de Delmer Daves. Les panoramiques arpentant avec frénésie le décor, les raccords et gros plans agressifs nous imprègne de la fébrilité de Parry, déformant l'environnement et rendant monstrueux les individus rencontrés (parfois à raison avec cet automobiliste trop curieux). Cet état altère aussi du coup la perception du spectateur, le scénario prenant un malin plaisir à nous plonger dans une intrigue tortueuse où alliés comme ennemis surgissent de manière nébuleuse.

Pour les alliés on trouvera une Irène Jansen (Lauren Bacall) apparaissant comme dans un rêve pour sauver le fugitif, et si pour elle une explication sur son passé justifiera son comportement les rencontres avec un taxi bienveillant et gouailleur (Tom D'Andrea) ou un inquiétant chirurgien offrent des basculements étranges et inattendus. Le film est imprégné d'une profonde paranoïa qui rend le surgissement du danger tout aussi imprévisible, les protagonistes mal intentionnés pouvant retrouver votre trace à tout moment, Daves osant les rebondissements les plus grotesques où la cohérence prime moins que cette atmosphère flottante et sans repères. Parry recroise ainsi la route de celle qui est responsable de ses maux (Agnes Moorhead géniale de folie malveillante) de manière incongrue, mais tout quidam relèvera de la menace potentielle de façon totalement gratuite (le policier l'abordant dans le snack).

Humphrey Bogart n'est visible à l'écran que dans la dernière partie après un séance de chirurgie esthétique, sa présence virile et pince sans rire ne pouvant s'incarner par le seul timbre inimitable de sa voix (sachant qu'il sera même muet pendant une partie du film) ou de son visage bandé. San Francisco est filmé comme une ville fantôme par Daves, son héros sans visage traversant des ruelles désertiques figurant constamment un labyrinthe mental insoluble (les escaliers interminable que remonte puis redescend Parry à des moments différents du film) qui permet au réalisateur d'expérimenter franchement dans une tonalité cauchemardesque comme lors des visions de Parry après son anesthésie.

On ne peut pas forcément associer le film au courant psychanalytique du film noir puisque aucun personnage ne relève d'un désordre mental (encore qu’Agnes Moorehead en tient une couche) mais ce choix de la caméra subjective et son usage plie brillamment le ton du film à un malaise latent où absolument tout peut arriver. Il en faudrait peut pour que l'ensemble bascule vraiment dans l'abstraction et fasse de l'ensemble une longue hallucination (y compris dans le happy-end qui arrive un peu comme un cheveu sur la soupe). On peut se demander si John Boorman a vu et s'est inspiré de ce film qui annonce Le Point de non-retour (1967). Une belle et déroutante réussite en tout cas.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner 

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