Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 19 mai 2023

Le Train sifflera trois fois - High Noon, Fred Zinnemann (1952)


 Alors qu'il s'apprête à démissionner de ses fonctions de shérif pour se marier, Will Kane apprend qu'un bandit, condamné autrefois par ses soins, arrive par le train pour se venger. Will renonce à son voyage de noces et tente de réunir quelques hommes pour braver Miller et sa bande. Mais peu à peu, il est abandonné de tous...

Le Train sifflera trois fois est une vraie date dans l’histoire du western, par ses thèmes, son approche formelle et son impact sur le genre. C’est un projet porté par le scénariste Carl Foreman qui va croiser un traitement initial qu’il avait rédigé avec la nouvelle The Tin star de John W. Cunningham publiée en 1947 et dont le sujet était voisin. Foreman en écrit les grands axes officieusement aidé par son ami Richard Fleischer avec lequel il travaille à ce moment là sur le film noir Le Pigeon d’argile (1949) au sein de la RKO. Il essaiera d’ailleurs d’engager Fleischer lorsque la production du film se lancera mais ce dernier est lié par son contrat à la RKO, dont il ne pourra se défaire que pour préparer Vingt mille lieues sous les mers chez Disney. La volonté de départ de Carl Foreman est de faire du film une métaphore sur l’ONU, mais contexte de chasse aux sorcières à Hollywood va faire évoluer son idée dans cette direction. 

L’ironie voudra que Foreman, durant la production du film soit effectivement convoqué par la Commission des activités anti-américaines pour ses sympathies communistes, et qu’il vive exactement la situation du personnage de Gary Cooper face à un entourage hollywoodien suspicieux et lâche qui le délaisse. Cela inclut son partenaire coproducteur Stanley Kramer (ce qui est très ironique au vu de l’aura de réalisateur politisé et progressiste que va acquérir Kramer par la suite) qui se détournera de lui et récoltera tous les lauriers lors du succès du film, alors que Foreman placé sur la liste noire a dû s’exiler en Angleterre.

Le Train sifflera trois fois a donc l’originalité de sa parabole politique conjuguée à son unité de temps et de lieu. Le shérif Will Kane (Gary Cooper) fraîchement marié et s’apprêtant en rendre son étoile voit le retour imminent d’un dangereux criminel arrêté autrefois, mais gracié et bien décidé à se venger. Le nouveau shérif n’arrivant que le lendemain, Kane décide de prendre ses responsabilités et de demeurer en ville pour se confronter à son ennemi qui arrivera par le train de midi.  Le film est quasiment dépourvu d’action hormis son climax, et repose avant tout sur la tension de son compte à rebours, l’étude de caractère de ce microcosme lâche laissant le héros livré à lui-même, et le sentiment de désespoir croissant de ce dernier. Ces aspects construisent d’ailleurs le dispositif formel simple mais redoutablement efficace de Fred Zinnemann dont ce sera le seul western. 

Les plans d’ensemble font de la ville une cité fantôme dès lors que les cavaliers de l’apocalypse que sont les complices de Miller la traversent pour attendre leur chef à la gare. Dès lors cet espace est filmé dans tout son vide désertique, ne laissant que la frêle silhouette de Kane la traverser, signifiant sa solitude et sa vaine quête de mains fortes pour l’aider. Zinnemann démultiplie aussi les plans sur les différentes horloges de la ville, soulignant l’anxiété de Kane qui les regarde et sentant le danger se rapprocher, ou dans une approche presque subliminale faisant partager au spectateur ce sentiment d’inéluctable. Le scénario fait voler en éclat un certain idéal de solidarité américaine, tous les prétextes les plus vains justifiant l’abandon du shérif par la communauté. La religion quaker de son épouse (Grace Kelly) la détourne un temps de lui dans son initiative héroïque, les frustrations refoulées de son adjoint (Lloyd Bridges) génèrent un abandon de plus, la lâcheté ordinaire du collectif joue son rôle également. Le culte du profit sera l’ultime clou du futur ( et déjà en fabrication) cercueil de Kane puisque certains notables lui reprochent de générer moins d’argent dans leurs affaires depuis qu’il bouté le tyran hors de la ville. Le seul regard solidaire vient du personnage de Katy Jurado, comprenant l'isolement de Kane de par son propre statut de minorité mexicaine mise au ban.

Gary Cooper incarne en théorie un idéal de droiture et de justice, choisissant de faire face au danger alors que la fuite lui était possible. Dans la pratique, le personnage est grandement humanisé dans la peur et le désespoir légitime que génère sa situation. Gary Cooper se déleste de l’aura de surhomme octroyée par un rôle comme Sergent York (1941) et annonce le protagoniste vulnérable de Ceux de Cordura (1959). Visage anxieux, regard alerte et apeuré, langage corporel craintif, tous les motifs sont bons pour le fragiliser à l’écran et ne rendent que plus intense et palpitant le courage final dont il va faire preuve. Ce n’est pas la virtuosité du filmage de Zinnemann qui rendent le climax haletant, mais bien l’angoisse qui précède et ayant rendu possible, probable voire inéluctable la mort de Kane. 

John Wayne à qui fut proposé en premier lieu le rôle le refusa pour cette raison, en plus de percevoir un peu trop clairement la parabole sous-jacente, en bon anticommuniste qu’il était. Kane ne correspond pas non plus selon Howard Hawks à l’idéal de mâle alpha de western avec cette attitude de « lâche » consistant à réclamer de l’aide, et Rio Bravo (1959) est une réponse assumée à Le Train sifflera trois fois. Même les westerns américains des décennies suivantes ne suivront pas les pas de Zinnemann puisque L’Homme des hautes plaines (1971) de Clint Eastwood, tout en ayant ce même regard cinglant sur la lâcheté collective fait de son héros un spectre vengeur au-dessus de la mêlée.

Le Train sifflera trois fois est donc un film courageux dans son fond et sa forme à contre-courant de certains grands archétypes de westerns, du moins une œuvre populaire qui ose ce pas de côté. La concision (1h20 à peine) et la sécheresse du traitement (magistrale et cinglante dernière scène) évite aussi d’en faire un pensum trop appuyé. Comme évoqué plus haut, une date dans le genre.

Sorti en bluray français chez Sidonis

samedi 3 avril 2021

14 Heures - Fourteen Hours, Henry Hathaway (1951)


 Désespéré, Robert Cosick menace de mettre fin à ses jours en se jetant du haut d'un immeuble new-yorkais. La police, alertée, établit autour de l'immeuble un cordon de sécurité et tente de l'en dissuader. Charlie Dunningan parvient à entrer en contact avec le malheureux et cherche à dénouer la situation. Le temps passe et l'évènement prend de l'ampleur.

14 heures s'inscrit dans le courant des films noirs urbains et réalistes produits par la Fox entre la fin des années 40 et le début des années 50. Henry Hathaway avait d'ailleurs tourné dans ce courant Appelez nord 777 (1948) dont 14 heures partage le fait d'être adapté d'une histoire vraie (malgré le panneau d'ouverture annonçant que tout le récit relève de la fiction). Le script de John Paxton se base sur un article du magazine The New Yorker narrant comme nt le jeune John William Warde se jeta du 17e étage du Gotham Hotel de New York City en 1938 après avoir passé quatorze heures sur la corniche durant lesquelles le policier Charles V. Glasco tenta de le raisonner. Hathaway reprend le postulat en s'attaquant au défi d'unité de temps et de lieu et en cherchant à traduire l'arrière-plan urbain sans l'argument policier des autres films Fox.

S'il y a un mystère à résoudre, c'est celui qui pousse le jeune Robert Cosick (Richard Baseheart) à menacer de se jeter du haut de cet hôtel New Yorkais. Complexé et fébrile, il trouvera comme seul interlocuteur de confiance Charlie Dunnigan (Paul Douglas) policier en uniforme premier arrivé sur les lieux et qui saura prêter une oreille attentive au jeune homme. Hathaway distille une tension latente où le moindre soubresaut émotionnel menace de faire se jeter Robert dans le vite, et nécessite à la fois de converser avec des pincettes tout en essayant de trouver les causes du mal-être le poussant à cette extrémité. Au calme et à l'épure du dispositif sur cette corniche, Hathaway oppose le tumulte alentours entre les policiers cherchant une solution (le plus souvent mauvaise) d'en finir, la curiosité morbide ou compatissante des badauds, et la rapacité des journalistes qui y voit là une aubaine. Le réalisateur tient le tout dans un équilibre idéal, entre le brûlot façon Le Gouffre aux chimères, le mélodrame et la vraie tranche de vie où l'on découvre tout le microcosme gravitant autour de l'évènement. 

Cela va détourner plusieurs protagonistes de la trajectoire initiale de cette journée avec une rencontre amoureuse toute en candeur charmante, ou encore une réconciliation en pleine procédure de divorce. On aurait aimé que ce côté choral soit plus prononcé mais finalement la vie et ses maux s'avère toute aussi agitée sur les quelques centimètres qui sépare Robert du vide. Paul Douglas est excellent, dégageant une profonde humanité (cette colère qu'il ose exprimer malgré le risque de la réaction de Robert superbe moment) et est le seul point d'accroche dans un cirque où s'immiscent les opportunistes en quête de lumière. La situation extraordinaire révèle les caractères dans l'intime comme le public, avec ce personnage de mère abusive jouée par Agnes Moorehead ou un prêtre illuminé voyant en Robert un trophée plutôt qu'une âme à sauver. 

Henry Hathaway développe un vrai suspense au cordeau sur ce canevas mince avec une belle recherche formelle. On devine les décors studio sous les velléités réalistes mais habilement entrecoupés au montage d'inserts de vraies scènes de rues, les arrière-plans lors des séquences en hauteur sont particulièrement réussis (sans doute en rétroprojection) pour donner l'illusion de la vie urbaine suivant son cours. Le sentiment de vertige, de bascule dans le vide ne tenant qu'à un fil se ressent fortement lors de deux séquences haletantes. Bel exercice de style donc qui parvient à être aussi original que prenant. 

Sorti en dvd zone 2 français chez ESC

vendredi 17 octobre 2014

La Main au collet - To Catch a Thief, Alfred Hitchcock (1955)


Un ancien cambrioleur surnommé « le Chat » est suspecté d'une série de vols commis sur la Côte d’Azur. Il cherche à identifier le coupable pour se disculper... La milliardaire Mme Stevens et sa fille Frances sont des appâts de choix que veut utiliser "Le chat", mais la belle Frances n'est pas indifférente à l'ancien cambrioleur.

Alfred Hitchcock s’offre une charmante parenthèse glamour et ensoleillée dans ce qui reste une de ses œuvres les plus populaires. Adaptant un roman de David Dodge, Hitchcock vise avant tout de faire de son film un écrin chatoyant dans lequel viendra s’insérer une trame de suspense qui sans être secondaire constitue un argument traité avec une nonchalance tranquille. On le ressent dès l’ouverture où une suite de cambriolage par un voleur mystérieux prend un tour comique avec les réactions hystériques des victimes nanties contrebalançant l’illustration du méfait où l’ombre du criminel se profile dans l’obscurité. Le mode opératoire rappelle en tout point celui du « Chat » alias John Robie (Cary Grant), ancien criminel réhabilité par son héroïsme dans la résistance mais qui va se trouver immédiatement suspecté. Forcé de prouver son innocence Robie fuit la police et s’infiltre parmi la société des milliardaires de la Côte d’Azur pour démasquer le coupable et va y faire la connaissance de la belle héritière Frances (Grace Kelly).

Le réalisateur assume totalement ce côté superficiel et dépliant touristique avec des extérieurs aussi somptueux que gratuit (la longue poursuite en voiture traversant longuement un paysage routier bucolique) et l’intérêt est de rendre le récit de plus en plus impliquant en faisant s’estomper cet apparat. Cela se fera notamment par une stylisation de plus en plus marquée où les décors studios inventifs se substituent progressivement à cet environnement, mais surtout par le marivaudage entre Cary Grant et Grace Kelly.

Si La Mort aux trousse par son rythme effréné et son crescendo spectaculaire invente le film d’action moderne et plus particulièrement la série des James Bond, pour ce qui est de l’environnement glamour c’est bien avec La Main au collet que se crée cette imagerie (la scène du casino évidemment). Cary Grant y déploie son aisance et bagout en smoking et on comprend mieux pourquoi Ian Fleming suggéra l’acteur dès les premières tentatives d’adaptation de son personnage. Cary Grant a d’ailleurs estompé tous les motifs plus cartoonesque de son jeu dans les comédies pour développer cette présence désinvolte et virile qu’un Sean Connery poussera à l’extrême pour imposer le machisme tout puissant d’un Bond.

 
Ici le détachement de Robie va progressivement être mis à mal par la séduction mutine de Grace Kelly. Celle-ci est l’héroïne hitchcockienne parfaite tant elle sait sous la froideur de façade révéler caractère passionné et impétueux avec ce grand moment où après un dîner sans un regard elle quitte Cary Grant sur un baiser vénéneux. Ayant su déceler le danger que dégage cet homme, elle peut sortir de sa réserve pour tenter de le séduire. Même là demeure cependant une part de posture mais qui donne des séquences mémorables où Hitchcock sait faire monter la tension érotique comme personne. Ce montage alterné entre le rapprochement nocturne dans la chambre de Frances et l’explosion de plus en plus intense d’un feu d’artifice ne laisse pas planer le doute.

Plus le cadre devient factice et irréel, plus le couple se rapproche et se constitue une monde intérieur rêvé et c’est ce lien qui crée paradoxalement donne un tour tangible à l’intrigue dont l’enjeu sentimental se conjugue à celui criminel. Comme pour répondre à la première poursuite en voiture n vue aérienne nous plaçant à distance, la seconde se place ainsi dans le véhicule où la conduite casse-cou de Frances met à vif les nerfs de Robie (pour en rester à James Bond une scène quasi identique se retrouvera dans Opération Tonnerre (1965) bien plus tard) et va définir le rapport de force et jeu de de dupe entre eux.

La menace des anciens complices ou celle de la police, la rivalité amoureuse vite désamorcée avec le personnage de Brigitte Auber et même l’identité du voleur restent finalement des éléments traités avec un détachement amusé par Hitchcock qui n’a d’yeux que pour son couple. 

C’est pour eux qu’il façonne un cadre visuel hors du temps qui culmine avec le bal costumé final, et l’haletante course poursuite sur les toits où les teintes vertes de la photo de Robert Burks accentuent la dimension onirique. Nous sommes dans un conte où un prince voleur devra apprivoiser une princesse capricieuse pour notre plus grand plaisir. Ils sont enfin sur un pied d’égalité avec le baiser final avec une Grace Kelly craquante à fendre ainsi l’armure et pour ceux qui auraient vu un soupçon de machisme, Cary Grant ne prend pas vraiment le dessus avec une dernière phrase qui met à mal son supposé ascendant sur sa belle. Une sucrerie acidulée signée Hitchcock.

 Sorti en dvd zone 2 et blu ray chez Paramount

dimanche 14 avril 2013

Une fille de province - The Country Girl, George Seaton (1954)


Un metteur en scène de Broadway tente de permettre à un chanteur-acteur, qui a sombré dans l'alcoolisme, de remonter sur scène.

Un beau mélo qui valut à Grace Kelly un Oscar au nez et à la barbe d'une Judy Garland favorite pour Un étoile est née et où l'on ne pourra qu'une fois de plus regretter qu'elle ait abandonné si tôt sa carrière d'actrice. Elle se place en fait à la hauteur de ses partenaires Bing Crosby et William Holden dans cette adaptation de la pièce éponyme de Clifford Odets qui explore avec une force rare les désespoirs et les doutes de l'artiste et son entourage.

On plonge ici dans le monde du théâtre où trois personnages vont se déchirer quelques semaines avant la première de la pièce sur laquelle ils travaillent. Bernie Dodd (William Holden) metteur en scène entièrement voué à son travail décide de donner sa chance à la star déchue Frank Elgin (Bing Crosby) mais ce dernier est encore rongé par l'alcoolisme et la perte d'estime personnelle. Ces tourments semblent être alimentés par sa jeune et dominatrice épouse Georgie (Grace Kelly) qui ne cesse de le dévaloriser.

George Seaton pousse loin ce tableau de départ avant de le faire imploser. Grace Kelly surprend ainsi dans un registre dénué de tout glamour, avec ses tenues strictes et ses airs pincés, son phrasé plouc et la dureté de ses traits et attitudes. Seaton la filme même tel un cerbère fantomatique (l'apparition dans la pénombre dans le théâtre) présent pour tourmenter son époux déjà bien mal en point et joué avec une fragilité bouleversante par Bing Crosby. Pourtant chaque artiste amène avec lui ses démons dans son expression et l'accomplissement naît de ce qu'il en fait, s'ils le paralysent ou le stimulent.

C'est la problématique de chaque personnage et également d'un remarquable William Holden voyant à travers Grace Kelly le reflet de son ex épouse n'ayant jamais su le comprendre, avant d'admettre qu'elle symbolise la dévotion à laquelle il n'eut jamais droit dans son mariage. Cela est amené avec une grande finesse lors des diverses et intense joutes verbales entre les deux personnages où la haine n'est jamais bien loin d'un désir brûlant.

L'histoire explore ainsi l'équilibre précaire amenant un Bing Crosby a enfin redevenir ce qu'il fut et exprime ainsi l'infantilisation de l'artiste face à son entourage, Grace Kelly jonglant entre maternage et dureté saisissante. Le couple formé avec Bing Crosby (qui ne fut pas que fiction durant le tournage) transpire le vécu et les rancœurs passées, mais aussi une flamme qu'on ne désespère pas de voir renaître.

L'amuseur Bing Crosby se met à nu comme jamais, faisant rejaillir par intermittence son génie musical (l'audition d'ouverture) mais sinon malmenant son image en faisant de sa jovialité un masque et un signe de sa lâcheté, le traumatisme d'un drame passé se mêlant à son déclin. Seaton ne fait pas pour autant de The Country Girl une ode au monde du spectacle et malgré de jolies scène de répétitions le rétablissement d'Elgin est escamoté alors que l'on n'avait rien perdu de sa déchéance.

Comme le souligne un dialogue, le plus important n'est pas qu'il redevienne l'artiste mais l'homme qu'il fut et dans une magnifique scène final le leitmotiv musical synonyme de séparation devient ici est bel instrument de réunion, et quel regard final débordant d'amour de Grace Kelly...

Sorti en dvd zone 2 français chez Paramount

mercredi 25 juillet 2012

Les Ponts de Toko-Ri - The Bridges at Toko-Ri, Mark Robson (1955)


Dans le cadre de la guerre de Corée, un aviateur, le Lieutenant Harry Brubaker (William Holden) de la United States Navy pilotant un F9F-2 Panther (un des premiers avions à réaction) basé sur le porte-avions de l'US Navy USS Oriskany (CV-34), doit affronter ses peurs, entre quelques permissions passées auprès de sa femme Nancy (Grace Kelly), en particulier celle d'avoir à bombarder un objectif bien défendu en novembre 1952 : les ponts de Toko-Ri en Corée du Nord. 

Un film de guerre qui comme la plupart de ceux produit dans les années 50 aux USA prend pour cadre la Guerre de Corée récemment achevée. Le ton ne s'y fait pas patriotique pour autant à travers cette ode au courage des pilotes avec le personnage de William Holden. On est loin du côté galvanisant d'autres film de guerre aérien de l'époque comme Flammes sur l'Asie et c'est plutôt le sens du devoir et l'obligation qui guide notre héros ici, plus que la cause d'une guerre aux enjeux flous comme le soulignera un dialogue avec l'amiral joué par Fredric March. 

L'ouverture est dans cet esprit en montrant une longue et laborieuse mission de repêchage de pilote écrasé en pleine mer. On ressent plus le danger, l'angoisse et la lassitude chez William Holden dont on apprendra qu'il a été mobilisé contre son gré. Plus tard l'émotion se disputera à la tension avec son épouse jouée par Grace Kelly venu le rejoindre au Japon où les quelques moments passés en famille n'altèreront pas la douloureuse attente pour la future et dangereuse mission à venir, la destruction des ponts de Toko-Ri. Le récit fonctionne très bien tant qu'il joue sur cette peur et cette attente, avec un William Holden surprenant de fébrilité notamment lors de la belle scène de veille de départ en mission ou encore lors d'un périlleux atterrissage qui ne fait que renforcer ses craintes. Malheureusement Robson instaure un faux rythme un peu laborieux qui peine à amener la montée en puissante dramatique aboutissant à la mission finale. On ne ressent ni souffle épique, ni le désespoir latent que tout est joué à travers la mise en scène impersonnelle de Robson et l'émotion repose essentiellement sur les acteurs tous très bon notamment une Grace Kelly émouvante en une poignée de scène, Fredric March droit et solennel et bien sûr William Holden.

Le fameux morceau de bravoure final est assez décevant malgré les moyens déployés avec les spectaculaires vues aériennes et les manœuvres des F9F-2 Panther prêtés par l'armée US (qui prêtera aussi le porte-avion USS Oriskany dernier des modèles Essex utilisés durant la Deuxième Guerre Mondiale) là aussi faute de vrai pic émotionnel. Cette séquence connaîtra pourtant une postérité étonnante puisque George Lucas reprendra son déroulement quasiment à l'identique pour un résultat autrement plus palpitant lors de l'attaque finale de l'Etoile Noire dans le premier volet de Star Wars en 1977. Pas déplaisant mais moyennement prenant donc.   

Sorti en dvd zone 2 français chez Paramount 

 

mercredi 30 mai 2012

Le Cygne - The Swan, Charles Vidor (1956)


Vers 1910, la princesse Béatrice rêve de voir sa fille Alexandra épouser son cousin Albert. Une rencontre est organisée, mais Albert fait peu attention à sa cousine. Dès lors, Béatrice décide de frapper fort et d'exciter la jalousie du fier prince...

The Swan est un film en forme de prémonition puisque dans cet avant-dernier rôle avant la rencontre et le mariage avec le Prince Rainier (le dernier étant la comédie musicale Haute Société la même année) Grace Kelly incarne déjà une princesse.

Le film est la troisième adaptation de la pièce de Ferenc Molnár après celle muette réalisée en 1925 et One Romantic Night (1930), seconde version parlante avec Lilian Gish. L'humour piquant, le marivaudage et le luxe flamboyant des décors et costumes dans ce pétaradant technicolor laisse à penser que l'on va assister à un joli conte de fée moderne. Cette facette demeure surtout dans l'esthétique finalement puisque le ton va s'avérer étonnement cruel et mélancolique.

C'est l'effervescence au château de la princesse Béatrice (Jessie Royce Landis) depuis que cousin Albert et Prince héritier a annoncé sa visite. Béatrice souhaite en effet voir le prince succomber au charme de sa fille la magnifique Alexandra surnommée "le cygne" et voir celle-ci redorer le blason de la famille en devenant la future reine. Problème le prince s'avère un piètre séducteur, enfantin, lunaire et peu attentif à Alexandra. Dès lors Béatrice décide d'employer une autre méthode en titillant la jalousie d'Albert grâce au beau précepteur français (Louis Jourdan) officiant au château mais sans en mesurer les conséquences.

Le début du film est des plus enlevé grâce à l'abattage de Jessie Royce Landis en marieuse affairée, le tourbillon de couleurs de la direction artistique somptueuse est un régal pour les yeux et la maladresse (voir la goujaterie) involontaire d'Alec Guinness offre de joyeux moments comiques.

A l'aise en toute circonstance, le prince préfère donc faire une longue grasse matinée ou encore aller jouer au football avec les enfants plutôt que de faire la cour à une Grace Kelly dépitée. Sous cette légèreté le drame s'annonce pourtant à travers les regards à la dérobée et énamouré du modeste Louis Jourdan qui a bien du mal à contenir ses sentiments.

Le sort n'en sera que plus cruel quand il se verra sollicité par Alexandra et comprendra qu'il n'a été qu'un instrument pour en attirer un autre. Louis Jourdan, "french lover" attitré d'Hollywood à l'époque et plus habitué à la séduction fourbe d'ordinaire (Lettre d'une Inconnue, La Flibustière des Antilles, Madame Bovary) met tous les atouts de ses rôles lus trouble au service d'une sincérité qui le rend très touchant.

La mièvrerie n'est jamais loin mais il trouve toujours le ton juste tel cette échappée en chariot avec Grace Kelly, sa colère finale où il laisse enfin exploser ses sentiments après s'être tant contenu et répond au prince en personne.

Grace Kelly est tout aussi émouvante, jeune femme ambitieuse au départ mais peu attirée par Guinness et qui se laissera déborder par des sentiments inattendus face à l'ardeur de Jourdan, une scène d'escrime ayant sobrement souligné le lien sentimental et érotique entre eux.

Plutôt glaciale au départ, l'actrice s'orne d'une innocence et d'une candeur très attachante comme surprise de ce qu'elle ressent et comme Jourdan la mièvrerie pointe sans jamais se manifester lors des scènes d'amour tout en retenue entre eux. Alec Guinness navigue entre les deux, insouciant puis bienveillant lorsqu'il verra sa chance passée. Agnes Moorhead en Reine est assez irrésistible aussi lors de son apparition finale.

On relève surtout les performances des acteurs dans la réussite tant la mise en scène de Charles Vidor semble fonctionnelle. Le cadre est mis en valeur de manière très impersonnelle malgré le faste de la MGM, des séquences qui appelaient à plus de démesure comme la scène de bal brillent plus pour leur direction artistique que l'illustration qu'en donne Vidor. On aura néanmoins quelque cadrage intéressant dans le placement des personnages dans l'espace pour dynamiser les nombreuses scènes de dialogues mais rien de vraiment impressionnant.

Sous le marivaudage le film se montre d'une étonnante noirceur où les sentiments sincères se voient sacrifiés au nom de l'apparat et vite étouffés par pudeur ou par étiquette. Le titre de la version de 1930 One Romantic Night soulignait le caractère éphémère de ce rapprochement possible des classes et de cette passion et c'est ce même sentiment qui domine lors du final où tout doit revenir à sa place, pas forcément par les entraves que l'on croit.

Grace Kelly est formidable dans ces derniers instants et mérite enfin cette appellation de Cygne dont elle doit adopter l'attitude désormais : élégante, gracieuse froide et imperméable à ce qui l'entoure. Un an plus tard la fiction rejoignait la réalité, Grace kelly devenait Grace de Monaco et allait apprendre à son dur les durs obligations du statut princier.

Sorti en dvd zone 2 chez Warner dans la collection Trésors de la Warner et en zone 1 en Warner Archives sans sous-titres.

Extrait

mercredi 11 avril 2012

Mogambo - John Ford (1953)


Victor Marswell capture des animaux africains pour les zoos du monde occidental et dirige des safaris. Arrive une Américaine invitée là par un maharadja, lequel est déjà reparti pour son pays... et avec laquelle Victor prend le temps d'une amourette. Survient un couple d'Anglais dont le mari anthropologue veut aller étudier les gorilles, et dont la femme est assez jolie pour donner à Marswell de bonnes raisons de diriger cette expédition risquée. Entre ces deux femmes et les dangers de l'Afrique, de beaux paysages de la terre et des cœurs...

Au début des années 50, l'immense succès des Mines du Roi Salomon fait de l'Afrique la nouvelle terre promise des studios pour leurs production spectaculaires et dépaysantes où suivront Les Neiges du Kilimandjaro (1952) d'Henry King, African Queen (1951) de John Huston ou un peu plus tard le Hatari (1962) d'Howard Hawks. Mogambo s'inscrit totalement dans cette veine, la MGM étant allé déterrer le pitch de La Belle de Saigon (1932) pour en offrir un remake transposé en Afrique. Particularité originale, Clark Gable reprend son rôle de chasseur bourru et séducteur du film original vingt ans plus tard, tout comme le scénariste John Lee Mahin à l'écriture des deux versions (et particulièrement porté sur l'aventure exotique à l'époque puisqu'on lui doit le script de La Piste des éléphants l'année suivante).

Les partenaires féminines changent elles par contre avec Ava Gardner reprenant le relai sulfureux de Jean Harlow tandis que Grâce Kelly (remplaçant Gene Tierney initialement choisie par Ford mais déjà atteinte par ses troubles mentaux) joue elle le rôle autrefois tenu par Mary Astor. John Ford plutôt réticent au départ est finalement séduit par la richesse des personnages et du trio de rêve dont il dispose pour les incarner dont son vieil ami Clark Gable.

Quiconque viendra chercher un grand récit d'aventures spectaculaire et mouvementé ne pourra que ressortir déçu de Mogambo, ce n'est pas le souci premier de Ford. Les aléas du climat, la faune luxuriante et les décors naturels somptueux sont ici entièrement soumis à des tourments bien humains.

Ici c'est un triangle amoureux entre le chasseur Victor Marswell (Clark Gable) dont le cœur est partagé entre la gouailleuse américaine Eloise Honey Bear Kelly et l'anglaise distinguée mais ardente Linda Nordley (Grâce Kelly). Les deux figures féminines sont en tous points opposées, Ava Gardner a déjà vécue et connu trop d'hommes alors que Grace Kelly pas assez, rapidement mariée et vivant dans un cocon protecteur.

Gable représente un attrait bien différent pour chacune d'elle : un rustre attachant qui parle le même langage qu'elle pour Gardner tandis que Grace Kelly y voit une figure d'homme viril en tout point supérieur à son époux anthropologue falot incarné par Donald Sinden. Si elle apparaît comme le personnage le plus frivole au départ, Ava Gardner s'avère très touchante par les fêlures qu'elle dévoile progressivement et par la douleur de son dépit amoureux lorsqu'elle voit Gable s'attacher à Grace Kelly.

Cette dernière offre une belle prestation également, rivalisant de sensualité avec Gardner dans un registre différent par l'expression d'un désir refoulé sous ses bonnes manières. La longue séquence où elle se perd dans la jungle et où Gable va la chercher est un sommet d'érotisme où Ford avec un rien (un échange qui dérape, un jeu de regard) instaure une ambiance moite à souhait.

Dès lors le rythme et les morceaux de bravoures se font au gré des déchirements de ce triangle amoureux, le romantisme n'étant pas forcément où l'on s'y attends. La rencontre Gable/Gardner est enlevée et naturelle dans l'assouvissement de son désir avec une belle scène de baiser devant un crépuscule africain. Entre Gable et Kelly, Ford joue donc plus sur la retenue, les regards brûlants et coupables des deux amants. Le dilemme ainsi posé, la réelle aventure peut commencer (l'argument lançant le safari étant totalement soumis à ses relations conflictuelles).

Le film fit sensation à l'époque pour son usage spectaculaire de stock-shots de documentaires animaliers qui donne à voir l'Afrique comme rarement jusqu'alors avec une faune bariolée, une jungle étouffante et une savane s'étendant à perte de vue magnifiée par la somptueuse photo de Robert Surtees et Freddie Young.

On devine parfois les artifices de studios mais les acteurs donnent néanmoins de leurs personnes (le tournage fut très éprouvant et mouvementé) notamment Ava Gardner qui a de nombreuses scènes en contact direct avec les animaux. Ford instaure une ambiance immersive par quelques choix judicieux comme l'absence de musique autres que les rythmes tribaux africains. L'intégration des stock-shots ou des bruitages au déroulement de l'action est faite avec brio. Pour le plus spectaculaire, on retiendra le mémorable duel psychologique entre Clark Gable et un gorille hargneux.

En plus subtil, les nombreux affrontements d'animaux entraperçu ou les cris entendus au loin sont le plus souvent rapportés à une dispute pour les faveurs d'une femelle, sorte d'écho plus naturel à la situation des personnages. Ford retrouve aussi ses motifs visuels les plus identifiables comme ces cadrages de portail, ici à travers l'embrasure d'une tente où Grace Kelly à l'extérieur et sous une lumière bleuté signifie le fossé qui la sépare désormais de son mari dans l'obscurité à l'intérieur.

La prise de conscience finale se fait donc à la suite d'un assaut animal qui remet les choses en perspective pour Gable. Vieillissant avec noblesse, il impose une présence aussi désinvolte que passionnée et fait passer tous les écarts de son personnage par son flegme attachant. C'est donc sans discussion qu'on accepte le beau final romantique et dénué du moindre cynisme en dépit de tout ce qui s'est déroulé. Une belle réussite pour Ford, une de plus.


Sorti en dvd zone 2 français chez Warner