Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Modeste fonctionnaire à l'approche de la retraite,
Vivaldi veut caser son fils dans l'administration. Un drame survient, qui
l'entraîne dans une spirale de vengeance.
Un bourgeois tout petit petit est une œuvre participant
au stade terminal de nihilisme, désespoir et noirceur affectant la comédie
italienne en cette fin des années 70. Durant cette décennie marquée par les
scandales de corruption, le crime et le climat d’instabilité provoqués par les
attentats des brigades rouges, tous les éléments ironiques et caustiques parcourant
la comédie italienne des années 60 prennent un tour plus sinistre. Un
bourgeois tout petit petit apparaît ainsi comme une variation des grandes
comédies voyant Alberto Sordi incarner tous les pans de la petitesse humaine
ordinaire en reflet des évolutions de la société italienne. Des films comme Il
Boomde Vittorio de Sica (1963), Une Vie difficile de Dino Risi
(1961), Le Veuf de Dino Risi (1959), L’Art de se débrouiller de Luigi
Zampa (1954) personnifient Sordi en grand ambitieux, veule et lâche prenant le
pli de l’opportunisme inhérent au miracle économique italien.
Un bourgeois tout petit petit prolonge cette figure
associée à Sordi, sur un registre plus vieillissant et pathétique permettant à
l’acteur d’exploiter un registre dramatique déjà magnifiquement exploité dans Mafioso
d’Alberto Lattuada, Détenu en attente de jugement de Nanni Loy (1971).
Le jeune arriviste aux longues (le génial sketch Guglielmo il dentone du
film Les Complexés (1965)) est devenu un bourgeois approchant la
retraite et reportant désormais sa modeste ambition sur son fils Mario (Vincenzo
Crocitti) fraîchement diplômé comptable et qu’il veut placer au sein de son
service au ministère. Toute la première partie est une merveille de comédie
caustique nous montrant un ministère baignant dans l’immobilisme, de la
promiscuité de ses bureaux jonchés de dossier à ses employés fainéants passant
davantage de temps à s’invectiver que travailler.
Monicelli représente l’arrivisme
de Vivaldi (Alberto Sordi) de façon brillante. Il y a tout d’abord la métaphore
routière lorsque Vivaldi se rend à son travail en voiture et s’avère un
automobiliste sournois qui use de tous les raccourcis possibles pour arriver
plus vite, vole sans vergogne la priorité en place de parking. Une fois au
ministère, les ronds de jambes et la corruption auprès des supérieurs s’avèrent
forts utiles également pour un léger coup de pouce. Sordi excelle dans ce
registre obséquieux et risible, son avancement médiocre contrastant avec ses
efforts, notamment lorsqu’il introduit son fils aux huiles de son service. Néanmoins
Vivaldi est à sa manière un « croyant » d’une forme de méritocratie à
son échelle et voit effectivement, à travers les cercles francs-maçons, les
portes timidement s’ouvrir pour sa progéniture. Sordi a toujours cette bonhomie
et satisfaction pathétique qui l’humanise, notamment lorsque l’on découvre le
train de vie plus que modeste de ce fonctionnaire assidu depuis trente ans.
Alors que l’on pense naviguer en terres bien connues, un
évènement tragique à mi-parcours change totalement la tonalité du récit. Aux
espoirs fous et menus efforts qu’ils réclament cèdent la douleur du deuil, les
tourments de l’absence. Si le cœur et cupidité peuvent être apprivoisés pour
atteindre de timides sommets, le destin frappe quant à lui au hasard et impitoyablement.
Monicelli propose une variation douloureuse de la première partie. Vivaldi doit
de nouveau faire face à un système corrompu et encombré (l’embouteillage de
cercueil en attente de place pour une tombe) pour un retour qui n’a plus rien
de satisfaisant.
Les raccourcis qu’il prenait dans l’idée d’un avenir meilleur
pour lui et les siens vont désormais prendre le chemin d’une impossible et plus
immédiate satisfaction, celle de la vengeance. Sordi est terriblement touchant
dans ce nouveau registre éteint et dévasté, où l’étincelle d’antan ne ressurgit
que pour l’éloigner de son humanité. La truculence latine et la complicité avec
son épouse Amalia (Shelley Winters) s’estompe pour ne plus laisser que deux
êtres auxquels on a arraché tous le fruit de leurs efforts, la joie qui devait
illuminer le dernier acte de leurs vies. La conclusion nous laisse sur une
impression glaciale d’un homme n’ayant plus que la hargne et la rancœur comme
moteur de survie.
Berlin, années 30. Christopher Isherwood, un
jeune écrivain anglais, rencontre l'excentrique chanteuse Sally Bowles,
fauchée comme les blés. Ils se lient d'une curieuse amitié, au cours de
laquelle elle s'amuse à lui faire toutes sortes de farces. Cependant,
Christopher fait office de caméra : avec une attitude impassible, il
scrute et enregistre le comportement de Sally, en pensant à son avenir
littéraire.
Si le synopsis semble familier aux amateurs de comédies musicales, c'est que le film a la même source que le célèbre Cabaret de Bob Fosse (1972). I am a camera est en effet la première adaptation de la nouvelle Sally Bowles issue du recueil de nouvelles Berlin Stories écrit par Christopher Isherwood et publié en 1939. Plus précisément, le film transpose l'adaptation théâtrale justement titrée I am a camera
et écrite par John Van Druten jouée en 1951 en Angleterre puis à
Broadway. C'est la relecture sous forme de comédie musicale à Broadway
en 1966 qui servira de base au film de Bob Fosse. Le recueil et plus
spécifiquement la nouvelle Sally Bowles
est inspiré des années berlinoises de l'écrivain Christopher Isherwood,
qui y évoquait l'hédonisme et la liberté de mœurs de cette Allemagne de
la république de Weimar. C'est ce qui conduisit Christopher Isherwood à
l'exil de son Angleterre natale (il s'installera aux Etats-Unis à la fin
des années 30 et sera naturalisé américain en 1946) qui le rejetait
pour son homosexualité. La Sally Bowles de la nouvelle correspond à Jean Ross, actrice et chanteuse fantasque avec laquelle Isherwood se liera
d'amitié durant son séjour berlinois.
Le titre I am a camera correspond à la
position neutre et observatrice que pense pouvoir adopter le jeune
Christopher Isherwood (Laurence Harvey), encore aspirant, écrivain, de
sa terre d'accueil allemande. Sans vouloir s'impliquer, il regarde de
loin les frivolités de la vie nocturne berlinoise, tout comme les signes
avant-coureurs de la montée du nazisme avec les discours antisémites
déjà audibles et les attaques contre les commerces juifs. Des
résolutions qui vont voler en éclat avec la rencontre de la tempête
Sally (Julie Harris déjà interprète du rôle dans la pièce), véritable aventurière et séductrice sans le sou
dont il va devenir le colocataire. Henry Cornelius dépeint avec justesse
les rudesses de la vie de bohème pour le duo, au dénuement matériel
s'ajoutant l'inspiration littéraire en berne de Christopher, et les
rêves de luxe dans un premier temps déçus pour Sally. C'est précisément
ces deux espérances qui empêchent la romance latente de se concrétiser
entre eux, Christopher trouvant Sally trop superficielle et cette
dernière trouvant son colocataire trop jeune, timide et surtout trop
pauvre.
La rencontre d'un riche et prodigue américain, Clive (Ron
Randell) va bousculer leur quotidien mais aussi les éloigner des
terribles réalités qui transforme la société allemande. Le réalisateur
Henry Cornelius, né en Afrique du Sud, est cependant d'origine juive
allemande et vécut justement à Berlin durant cette période avant de
migrer en Angleterre où il deviendra un réalisateur phare du studio
Ealing. Il capture donc avec subtilité ce climat social changeant, la
frivolité de l'envers festif passant par le montage et les fondus
enchaînés sur les lieux de plaisirs (boite de nuit, casino, champs de
course) tandis que l'endroit oppressant se dessine insidieusement en
arrière-plan avec les affiches d'Hitler, les prospectus de propagande
haineux et les croix gammées toujours plus nombreuses sur les enseignes
juives.
Les deux mondes vont se rejoindre progressivement, plaçant les
personnages face à leurs responsabilités. La gentille logeuse allemande
se met soudain à vociférer envers les juifs, Fritz (Anton Diffring) ami
du couple est confronté à un cas de conscience en tombant amoureux de
Natalia (Shelley Winters), une jeune juive, et l'atmosphère se fait peu à
peu irrespirable.
Cet équilibre entre burlesque et tragédie en marche fonctionne très
bien, Cornelius sachant orchestrer des séquences d'une formidable
drôlerie comme la thérapie de choc que subit Christopher pour une
grippe, une manière ludique aussi de montrer l'ébullition culturelle
d'alors en Allemagne avec cet instantané parodique de théories
freudiennes (électrochocs, bains glacés et bouillants alternés). Julie
Harris est formidable de gouaille et d'énergie, très attachante, même si
la véritable Sally Bowles/Jean Ross qui était une intellectuelle et
militante de renom se plaignit de sa mue en écervelée frivole à travers
cet alter-ego littéraire, scénique et cinématographique.
La tension
sexuelle entre Christopher et Sally est également une invention qui
perdurera dans toutes les versions, même si Cornelius est plus fidèle en
ne les faisant pas "consommer" au contraire de Cabaret
où ils deviennent amants. L'amitié et la dévotion mutuelle de chacun
est cependant palpable, notamment grâce à un formidable Laurence Harvey
qui parvient quasiment à faire oublier son physique avantageux pour
incarner ce jeune homme complexé et gauche. La jolie pirouette finale
relance même le jeu de fort belle manière, rendant la complicité du duo
indéfectible malgré les années, et faisant de Sally une éternelle muse à défaut d'être une amante. Très joli film, certes moins flamboyant
que Cabaret mais qui offre en offre une très plaisante alternative.
Sorti en bluray anglais chez StudioCanal et doté de sous-titres anglais
Italie, 1938. Lea, une femme du Sud de l'Italie émigrée
au Nord, voue un amour excessif à son fils unique, Michele. Elle offre toutes
les apparences d'une femme affable, invitant ses voisines à prendre le thé,
leur vendant un savon qu'elle fabrique elle-même et qui rend la peau très
douce. Mais, derrière cette façade respectable se cache un terrible secret.
Black Journal est une œuvre qui détone dans la
filmographie de Mauro Bolognini. Alors certes tout connaisseur de l’œuvre du
réalisateur sait qu’elle vaut bien plus que celle de « Visconti du pauvre »
auxquels certains le réduisent à cause de son appétence pour la grande
adaptation littéraire et du film historique. L’excès et le grotesque peuvent
tout à fait s’inviter chez lui mais en faisant sens comme dans l’excellent Vertiges
(1975) et son étude du fascisme par le prisme de la folie. Ce sens est plus
nébuleux dans cet inclassable Black Journal, comédie noire adaptant de
façon fort singulière un fait divers qui agita l‘Italie de la fin des années
30. Entre 1939 et 1940 Leonarda Cianculli est se rend coupable d’une série de
meurtre la voyant tuer ses victimes dont elle recyclera les corps en gâteau et
savon qu’elle vendra afin de subsister durant la guerre. On suppose également
une sorte de rituel magique afin de tromper le sort et d’empêcher son fils d’être
enrôlé dans l’armée italienne et possiblement tué au front.
La vraie histoire et tellement folle et sordide que
Bolognini prend le parti de l’outrance pour nous la raconter. Lea (Shelley
Winters) n’existe que dans ce rôle de mère abusive, étouffant son fils Michele
(Antonio Marsina) d’un amour malsain et quasi incestueux. Le malaise s’installe
dès leurs retrouvailles dans la nouvelle demeure où le père (Mario Scaccia)
semble un intrus pour lequel Lea témoigne une attention froide tandis que l’affection
démesurée pour le fils s’exprime par des baisers trop longs et langoureux pour
être honnête. Bolognini prend le cliché de la « Mama » italienne (et
plus spécifiquement celle aimante et modeste du Nord de l’Italie) pour le
pousser dans ses derniers retranchements ambigus. La perte de ce fils est une
angoisse latente de Lea avec en toile de fond l’appel de l’armée, mais c’est
une peur plus profonde qui vient des nombreuses fausses couches, enfants
morts-nés et bébés prématurément décédés qu’elle a eu à subir avant de savourer
la présence de Michele. Dès lors Michele ne peut s’épanouir dans une relation
amoureuse sans que Lea ne bouillonne de jalousie et elle va radicalement
conjurer le sort et les peurs qui l’agitent.
La femme ne peut s’incarner qu’à travers son rôle de mère, c’est
pourquoi Lea méprise Sandra (Laura Antonelli) la voluptueuse amante de son fils
qui représente une figure jeune et sexuée avec laquelle elle ne peut rivaliser.
De même son entourage d’amies est constitué de vieilles filles, des femmes dans
l’âge mûr qui n’ont jamais enfantées et qui ne représente pas une menace. L’idée
folle est de faire jouer ce groupe d’amies par un casting masculin (Max von
Sydow, Alberto Lionello et Renato Pozzetto) qui paradoxalement exprime une
féminité aux antipodes de la monstruosité que dégage Lea. Ancienne beauté
hollywoodienne, Shelley Winters voit son embonpoint traduit de façon ogresque
par les choix formels de Bolognini. Les tenues sombres, la silhouette large et
les contre-plongées sur son visage déformé par la haine en font une pure figure
monstrueuse, le regard fou et prête à bondir. Les amies ne sont des hommes qu’aux
yeux du spectateur mais sont supposées être d’authentiques femmes dans le cadre
du récit. Néanmoins certains dialogues et situations se font troubles pour
créer une forme de connivence avec le spectateur sur la manière dont les voit
Lea.
Ses élans meurtriers viseront donc ces femmes « qui n’en
sont pas » pour l’héroïne du fait de cette incapacité d’enfanter et des
sacrifiables pour dompter le destin funeste qui guette son fils. Tous les
acteurs interprètent d’ailleurs un double rôle, celui des femmes de l’entourage
de Lea mais aussi ceux des figures d’autorités qui contribueront à démasquer et
arrêter Lea par la suite. Nous sommes donc dans un pur univers mental
signifiant tour à tour par ce choix les instincts morbides mais aussi la
culpabilité de Lea, la folie douce qui l’anime. Les scènes de meurtres sont saisissantes,
leur amorce baignant dans l’humour noir avant de basculer dans le gore le plus
soudain et gore. Le dégoût est certain lorsqu’elle donne à déguster les mets
conçus avec les entrailles de ses victimes. Dernier point fort du film, un
écrin formel blafard et étouffant avec une photo d’Armando Nannuzzi naviguant
entre le blanc, l’ocre et le marron qui nous fait traverser le récit dans un
terreau fangeux et oppressant. Un film unique en son genre et une géniale
anomalie dans le parcours du talentueux Mauro Bolognini, vraiment à voir.
La Winchester modèle 1873 est l'arme qui a conquis l’Ouest. Tous les
cow-boys rêvent d'en avoir une. L'usine Winchester, qui la fabrique, en
distingue de temps à autre une en particulier dont la qualité dépasse
celle de toutes les autres, et cette carabine d'exception est appelée «
une sur mille ». Justement, l'une d'elles est l'enjeu du concours de tir
organisé à Dodge City pour les fêtes du centenaire de l’indépendance.
C'est aussi la raison pour laquelle Lin McAdam s'y rend mais son
objectif n'est pas tant de gagner la carabine que de retrouver un homme
qui, tireur émérite comme lui, pourrait bien se trouver parmi les
candidats.
Winchester 73 est le film qui lance le grand cycle westerns réunissant Anthony Mann et James Stewart, soit des classiques comme Les Affameurs (1952), L'Appât (1953), Je suis un aventurier (1954) L'Homme de la plaine (1955). Pour ce premier film en commun, James Stewart est au départ sollicité par Universal pour tourner dans la comédie Harvey (1950) et le studio en quête d'une tête d'affiche pour son prochain western lui propose également le projet Winchester 73. Impressionné par la mise en scène d'Anthony Mann sur La Porte du diable (1950), Stewart (qui avait croisé la route de Mann dans les années 30 au sein de sa compagnie théâtrale Stock Company)
le propose donc au studio après la défection de Fritz Lang initialement
engagé. Anthony Mann accepte donc après avoir largement fait remanier
le scénario initial de Robert L. Richards (adapté du roman Big Gun de Stuart N. Lake) par Borden Chase.
Le
film sans avoir la complexité psychologique des films suivants du cycle
offre par son scénario une trame très originale tout en étant traversée
par une série d'archétype du western. Le fil conducteur, ce sera la
quête de vengeance obsessionnelle de Lin McAdam (James Stewart)
poursuivant le malfrat Dutch Henry Brown (Stephen McNally) , le motif et
les liens qui les unissent se révélant progressivement. L'enjeu de leur
première confrontation sera le gain de l'arme la plus fameuse de
l'Ouest, la Winchester 73, durant un concours de tir. Cet objet sert de
révélateur à leur antagonisme pour le spectateur et il en aura de même
avec le passage de main en main de l'arme mythique tout au long du
récit.
Chaque changement de propriétaire est l'occasion de disposer une
situation archétypale du genre pour un Anthony Mann qui la transcende à
chaque fois par son regard sur la situation, sa mise en scène ou les
interactions qu'il crée entre les personnages. La rivalité sur fond de
virtuosité de tir tisse de manière ludique et palpitante la haine entre
Lin et Dutch, on s'amusera de la roublardise du marchand d'armes John
McIntire gagnant la Winchester aux cartes pour basculer dans une
brutalité sèche ensuite lorsque le chef indien Young Bull (Rock Hudson)
s'en empare à son tour.
Anthony Mann pose un regard à la fois réaliste
et baigné de la mythologie et l'histoire de l'Ouest qui humanisera
toujours un peu plus un James Stewart fort intimidant au départ. La
rencontre avec le célèbre Wyatt Earp (incarné avec bonhomie par Will
Geer) exprime bien cette idée, la force de la légende calmant les
ardeurs violentes et imposant le respect à Lin lorsqu'il se présentera.
Un affrontement avec une armée d'indiens hargneux - avec en filigrane de
nouveau l'élément réel de la chute de Custer à Little Big Horn - est
ainsi l'occasion pour Mann de mener un morceau de bravoure d'une
violence rare (les morts sanglantes et douloureuses abondent) dont le
déroulement montre les qualités de stratèges de Lin tout en se concluant
sur un instant de camaraderie chaleureux - Jay C. Flippen en officier
de l'armée emportant l'adhésion du spectateur en quelques minutes de
présence à l'écran - où les alliés d'aujourd'hui se souviennent des
temps où il furent adversaires lors des batailles de Gettysburg et
Shiloh .
Ces allers-retours entre violence et humanité du récit
expriment donc les soubresauts des sentiments de Lin, symbolisant la
violence et les espoirs de l'Ouest à lui seul. L'avenir possiblement
plus doux se devine à travers les rencontres répétées et la romance en
pointillé avec la chanteuse Lola Manners (Shelley Winters) dont les
mésaventures feront voir également le danger (les indiens), la lâcheté
et la folie ordinaire de l'Ouest (Dan Duryea imprévisible en pistolero
psychotique. On oscille ainsi constamment entre l'apaisement et le chaos
sans que la tension ne se relâche dans une narration rondement menée et
fluide, Anthony Mann concluant l'ensemble sur une conclusion mémorable
lors du duel entre Lin et Dutch.
La gestion de l'espace magistrale,
l'intelligence des deux adversaires et leur sang-froid se combinent de
manière virtuose dans la mise en scène de Mann. Le déterminisme vengeur
du récit aura toujours été contrebalancé par le contraste des rencontres
et péripéties et après l'exutoire final violent, la conclusion semble
enfin promettre autre chose pour les personnages. Le cycle démarre sur
des hauteurs fabuleuses.
Trelkovsky, un homme
timide et réservé, visite un appartement vacant pour le louer. Lors de la
visite, la concierge lui apprend que Simone Choule, l'ancienne locataire, a
voulu se suicider sans raison apparente, en se jetant de la fenêtre de
l'appartement. Après le décès de l'ancienne locataire, il emménage. Les divers
habitants tiennent particulièrement au calme et à la respectabilité de
l'immeuble. Il devient peu à peu paranoïaque, et se met à imaginer que tous ses
voisins le poussent au suicide.
La paranoïa, l’isolation et le complot sont des thèmes qui
courent tout au long de la filmographie de Roman Polanski mais qui se
concentrent plus précisément dans la trilogie que constitue Répulsion (1965), Rosemary’s Baby (1968) et donc Le
Locataire. Chacun de ces films montrera un personnage perdre pied avec le
réel, sombrant dans la folie au sein du cadre confiné d’un appartement. Les
trois films ne sont cependant pas une simple variation sur le même thème mais possèdent
chacun leur identité propre. C’est le motif de l’inhibition sexuelle qui guide
la schizophrénie avérée et meurtrière de Catherine Deneuve dans Répulsion, son oppressant huis-clos se
déroulant dans un Londres de cauchemar. Ce sont à nouveaux les angoisses féminines
cette fois liées à la grossesse qui tourmenteront Mia Farrow dans Rosemary’s Baby, avec cette fois une
possible ambiguïté entre le fantastique (l’héroïne portant peut-être l’enfant
du Diable) et la vraie folie dans le New York bariolé des 60’s.
Polanski adapte là le roman Le Locataire chimérique de Roland Topor, projet longtemps caressé
et que le succès de Chinatown (1974)
permettra avec un budget confortable alloué par la Paramount. La différence
fondamentale avec le roman sera l’ambiguïté qu’instaure à nouveau Polanski au
récit quand Topor choisit ouvertement la thèse du complot quant aux tourments
de son héros Trelkovsky. Emménageant dans un appartement dont l’ancienne
locataire, Simone Choule, s’est défenestrée, Trelkovsky voit lentement sa santé
mentale vaciller. La possible machination dont est peut être victime le héros
ne repose sur aucun motif (fut-il surnaturel comme Rosemary’s Baby) tandis que sa réalité se fait de plus en plus
hostile. Polanski exprime à travers Trelkovsky des peurs très personnelles.
Les
réminiscences de son enfance atroce dans un ghetto de Varsovie où guette la
peur de la déportation exprime le rapport craintif de ses personnages à leur
environnement. Ce sentiment d’être l’étranger, de ne pas être à sa place et de
se le faire rappeler à la moindre incartade, Polanski (né à Paris de parent
polonais mais naturalisé français) le ressentit également lorsqu’il habitait
Paris avant la notoriété. Le réalisateur conjugue ses deux angoisses tout au
long du film, d’abord exprimées par la nature intimidante et les menaces de ses
interlocuteurs (le propriétaire incarné par Melvyn Douglas, les voisins
récalcitrants au moindre bruit) ne manquant jamais, après avoir entendu son
nom, de lui rappeler qu’il n’est pas français. Renvoyé à une certaine
insécurité par ce déni de son statut d’individu, Trelkovsky est incapable de se
défendre et voit ses peurs se concrétiser en mettant à mal sa santé mentale.
Polanski tout en développant cette thématique développe un
malaise progressif qui suggère autant la malveillance extérieure que la folie
avérée de Trelkovsky. L’atmosphère de dénonciation et d’harcèlement se dessine
ainsi par le rationnel (les pétitions contre une voisine supposée bruyante) et
l’imaginaire de plus en plus perturbé de Trelkovsky, apercevant ses voisins le
guetter depuis l’immeuble d’en face, osant à peine respirer chez lui face aux
accusations de bruit nocturnes et des coups aux plafonds.
Polanski exprime l’isolement du personnage en
retrouvant la veine claustrophobe de Répulsion,
l’étrangeté de Rosemary’s Baby à
travers les visions oniriques des intérieurs (la spirale mentale que déploient
les escaliers) et de la façade de l’immeuble (première utilisation de la grue
Louma qui arpente d'un regard incertain cette façade) mais aussi la description d’un
Paris sinistre perdant la silhouette de Trelkovsky dans sa désolation grisâtre - sans parler du score glaçant de Philippe Sarde.
La fuite en avant du personnage se manifestera par la perte de son identité, le faisant
confondre ses peurs avec celles de la disparue Simone Choule. Le scénario sème
habilement les indices qui aboutiront au travestissement (une robe retrouvée
dans une armoire, Melvyn Douglas suggérant de mettre des chaussons après 22h
pour faire moins de bruit et des chaussons féminins que l’on repère plus tard
dans l’appartement, les voisins et les commerçant qui lui attribuent les même
habitude) progressif de Trelkovsky.
La perte d’identité est donc aussi
sexuelle, le manque de confiance en lui plus qu’une homosexualité latente
guidant sa transformation. Le personnage de Stella (Isabelle Adjani) réellement
attirée par lui pourrait lui rendre ces atours fragiles mais elle est rattachée
au cercle de celle dont il cherche à se dérober, la morte mais omniprésente
Simone Choule. Roman Polanski, le phrasé hésitant, l’allure voutée et le regard
perdu excelle à exprimer la déliquescence de Trelkovsky.
Le seul moyen de
regagner ce qu’on cherche à lui arracher sera l’autodestruction (Je ne suis pas Simone Choule !) avec une
conclusion brutale et cauchemardesque. Pourtant la redite suicidaire de l’échappatoire
de Trelkovsky nous prépare à un final implacable en forme de boucle infernale
qui hante longtemps après la vision. Un des sommets de Polanski (qui n’ira plus
jamais aussi loin dans le malaise filmique) pourtant accueilli fraîchement à sa
sortie mais qui gagnera ses galons de classiques de l’angoisse au fil des ans.
En 1872, Isabel
Archer, une jeune Américaine, va rendre visite à ses cousins anglais, les
Touchett. Elle les surprend par sa liberté de ton et, surtout, par son esprit
indépendant. C'est ainsi qu'elle refuse successivement les propositions de
mariage pourtant financièrement fort avantageuses de lord Warburton et de
Caspar Goodwood, un richissime admirateur qui a traversé l'Atlantique pour
déposer son amour et sa fortune à ses pieds. Isabel a d'autres centres
d'intérêt. Elle ne comprend pas très bien Serena Merle, une belle compatriote
qu'elle a rencontrée chez monsieur Touchett, mais tombe sous le charme de sa
grâce et de son élégance. A la mort de monsieur Touchett, le fils du défunt,
Ralph, a soin de léguer à Isabel une confortable rente...
Portrait de femme
est une œuvre mal-aimée dans la filmographie de Jane Campion puisque souffrant
de succéder au célébré La Leçon de Piano
(1993) qui lui valut tous les honneurs dont une Palme d’Or. Cette adaptation d’un
classique d’Henry James prend en effet à rebrousse-poil par son austérité ceux
qui avait été envouté par la flamboyance romanesque de La Leçon de Piano. Ce contrepoint n’est pas seulement visuel mais
narratif tout en prolongeant les préoccupations féministes de la réalisatrice
qui donne un pendant négatif d’une trame finalement assez voisine de son
classique de 1993. Dans La Leçon de Piano,
une jeune femme à la fois engoncée dans une prison mentale (celle de son
handicap) et sociale (celle de l’autorité de son mari) parvient à s’en échapper
par son éveil à l’amour et au plaisir des sens. Portrait de femme donne l’illusion à son héroïne Isabel Archer d’effectuer
la même fuite mais au contraire elle forgera sa propre prison en pensant
exprimer un libre arbitre.
Jane Campion tisse ce basculement avec subtilité, restant en
cela fidèle au roman où tout reposait sur le non-dit, la manipulation et le
duel psychologique. Henry James faisait en partie reposer le livre (et nombre
de ses classiques de l’époque) sur une sorte d’antagonisme entre l’Ancien et le
Nouveau Monde, soit la vieille Europe et les Etats-Unis. La fougue et la
modernité du Nouveau Monde se confronte ainsi souvent aux mœurs archaïques et à
la corruption de l’Ancien Monde, ici avec la pétillante Isabel Archer dont le
caractère indomptable va insidieusement se soumettre. Jane Campion dans son
adaptation atténue cette thématique très rattachée au contexte de parution du
livre pour un questionnement plus universel sur le désir féminin. Alors que la
peur d’Henry James de l’acte charnel fait essentiellement reposer les errements
d’Isabel sur son orgueil, sa jeunesse et ses erreurs de jugement, Jane Campion
y ajoute ainsi le désir. C’est la différence fondamentale d’une trame très fidèle
à son équivalent papier, manifeste dès la scène où elle éconduit son prétendant
bostonien Casper Goodwood (Viggo Mortensen).
Alors que dans le livre elle
fondait en larmes après ce douloureux entretien (signe de ces sentiments
indéfinis envers Goodwood), elle fantasme ici être possédée par les différentes
figures masculines du récit avant d’interrompre brutalement ce songe. La nature
rêveuse et romantique d’Isabel ce révèle en cet instant et explique à quel
point aucun de ses prétendants n’est digne d’elle puisqu’ils cherchent trop
ouvertement à la dominer, tout en étant trahis par leurs sentiments pour elle. Lord
Warburton (Richard E. Grant) ne s’affirme qu’à travers ses possessions, Casper
Goodwood que par sa présence virile et autoritaire - aspect légerement perdu avec
le choix d’un Viggo Mortensen encore un peu tendre - et Ralph Touchett (Martin
Donovan), cousin et complice idéal préfère rester observateur et exercer
secrètement son influence. Désormais riche héritière et libre de ses
aspirations, Isabel fuit donc ces entraves potentielles et trop explicites mais
ne saura répondre à celle plus vicieuse représentée par Madame Merle (Barbara
Hershey) et Gilbert Osmond (John Malkovich).
Jane Campion inverse brillamment le propos de La Leçon de Piano, l’ouverture au monde
qui se conjuguait à l'éveil au sens pour Ida s’inversant pour forger la cage
dorée d’Isabel et assombrir son horizon. Sans le sou, Gilbert Osmond n’a donc
que son raffinement et sa présence sensuelle à proposer, ce qui suffira
amplement face à l’inexpérience d’Isabel. L’amour s’exprimera alors dans un
rapport dominant/dominé que Jane Campion exprime en plusieurs temps. Chacun des
prétendants se verra repoussé par Isabel par les choix de mise en scène (chaque
échange se faisant en champs contre champ sans les inclure ensemble dans le
cadre) ou par un plus explicite mouvement de recul de l’héroïne.
Grisés par
leur passion, ils auront tentés de s’imposer à Isabel et la « posséder »
de force par des atouts artificiels. Même animé de noble motifs en tentant de
la mettre en garde, Ralph Touchett (excellent Martin Donovan dont la complicité
avec Nicole Kidman est exprimée avec une grande justesse) subira le même
traitement, repoussé au fond du cadre lors d’une rencontre marquant leur rupture dans l’étable. John
Malkovich simplifie grandement l’Osmond bien plus sophistiqué du livre pour en
accentuer la présence animale et féline.
Sous une modestie de façade, il s’immisce
ainsi dans l’esprit d’Isabel, la laissant se rapprocher pour mieux l’engloutir.
La rencontre dans le Forum Romain illustre parfaitement cette idée. Osmond s’y
déclare tout en modestie, n’attendant rien en retour de son amour et incitant Isabel
à vivre à sa guise. Face à cet amour « désintéressé », Isabel est
démunie et laisse Osmond s’introduire dans son espace, la séquence démarrant
avec la même séparation que les autres figures masculines pour se conclure par
un baiser fougueux qu’Isabel ne repousse pas. Le « mal » de la
passion est désormais en germe, à cette première scène d’amour réelle s’ajoutant
les fantasmes d’Isabel - et où Jane Campion peut retrouver un court instant sa
veine plus expérimentale - désormais figés sur le seul Osmond et plus sur un
désir plus incertain. Là encore la réalisatrice propose un envers troublant à La Leçon de Piano où Sam Neil perdait
définitivement Holly Hunter en l’isolant par la force alors que le jeu érotique
autour de l’instrument permettait à Harvey Keitel de gagner son cœur. Pour Jane
Campion la femme est un être passionné mais pas à l’abri des désillusions face
à l’objet de son affection pour lequel elle sera prête à tous les sacrifices.
C’est une idée qui s’étend au-delà même d’Isabel avec le
personnage de Madame Merle qui, aussi trouble et manipulateur soit-il, agit
également au service de celui qu’elle n’a jamais cessé d’aimer. Barbara Hershey
affirme ainsi un jeu fascinant entre duperie et sincérité. Portrait de femme offre une étude de caractère glaçante où l’indéniable
beauté formelle ne peut être qu’oppressante, faisant à tort accuser le film d’académisme
à sa sortie car loin des envolées de La
Leçon de Piano. La photo de Stuart
Dryburgh dilue dans un filtre diaphane les couleurs et la cadre ensoleillé de
Florence, et fige dans des teintes bleutées les séquences anglaises. La
reconstitution somptueuse n’est qu’un joli apparat de la geôle d’Isabel, la
magnificence de la demeure romaine n’étant plus que le cadre de l’hostilité
mutuelle des époux. Ce qui se dévoilait en filigrane s’affirme désormais par
effet de loupe dans les rapports régissant cette Europe corrompue où la femme
sera toujours la victime.
La jeune Pansy (Valentina Cervi) sera ainsi le jouet
des ambitions de son père au détriment de ses sentiments, mais aussi le symbole
d’une soumission féminine façonnée à la source. Jusque-là considéré comme
Madame Tom Cruise en dépit de prestation intéressante dans des films mineurs
(le thriller Malice notamment) Nicole Kidman débute réellement son ascension
avec ce rôle qui suit déjà sa mémorable composition dans Prête à tout (1995) de Gus Van Sant. Ardente et figée, aventureuse
et conventionnelle, elle exprime avec une flamme rare toutes les contradictions
d’Isabel Archer. Elle incarne à merveille la vision de Jane Campion lors des
scènes où elle est malmenée par Osmond dont cet incroyable instant où la
douleur et un désir intact pour l’époux indigne malgré l’humiliation se
disputent dans des émotions confuses. Cette confusion fait d’ailleurs retrouver
sa dimension indécise à ce désir.
Les adieux passionnés et marqués de regrets
par un baiser tout sauf fraternels pour Ralph Touchett (excellent Martin
Donovan) dans ses derniers instants et le bref moment d’abandon avec Casper
Goodwood lors du final marquent ainsi l’incertitude d’Isabel Archer. Etre une
femme accomplie et céder à ses désirs condamne à la soumission, s’en libérer
pour être soi-même à la solitude. Tel est l’interrogation d’Isabel dans une
dernière image où elle hésite à se réfugier dans la maison et revenir sur ses
pas.
L’environnement sauvage de La Leçon
de Piano (ou Holy Smoke dans son film suivant) autorisait l’émancipation
charnelle et sociale, le cadre sclérosé et régit de code d Portrait de femme semble l’interdire. Le lecteur d’Henry James
tiquera certes sur quelques manques et personnages grossièrement esquissés (Mme
Touchett sans doute à cause de la mésentente avec Shelley Winters que l’on
devine dans le making-off, Henrietta Stackpole bien fade sous les traits de
Mary-Louise Parker) mais tout cela sera au service de choix forts et d’une
vision captivante et personnelle.
Sorti en dvd zone 2 français et récemment dans un somptueux coffret bluray consacré à Jane Campion