Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!
Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com et suivre le blog sur twitter à http://twitter.com/#!/JustinKwedi
La Winchester modèle 1873 est l'arme qui a conquis l’Ouest. Tous les
cow-boys rêvent d'en avoir une. L'usine Winchester, qui la fabrique, en
distingue de temps à autre une en particulier dont la qualité dépasse
celle de toutes les autres, et cette carabine d'exception est appelée «
une sur mille ». Justement, l'une d'elles est l'enjeu du concours de tir
organisé à Dodge City pour les fêtes du centenaire de l’indépendance.
C'est aussi la raison pour laquelle Lin McAdam s'y rend mais son
objectif n'est pas tant de gagner la carabine que de retrouver un homme
qui, tireur émérite comme lui, pourrait bien se trouver parmi les
candidats.
Winchester 73 est le film qui lance le grand cycle westerns réunissant Anthony Mann et James Stewart, soit des classiques comme Les Affameurs (1952), L'Appât (1953), Je suis un aventurier (1954) L'Homme de la plaine (1955). Pour ce premier film en commun, James Stewart est au départ sollicité par Universal pour tourner dans la comédie Harvey (1950) et le studio en quête d'une tête d'affiche pour son prochain western lui propose également le projet Winchester 73. Impressionné par la mise en scène d'Anthony Mann sur La Porte du diable (1950), Stewart (qui avait croisé la route de Mann dans les années 30 au sein de sa compagnie théâtrale Stock Company)
le propose donc au studio après la défection de Fritz Lang initialement
engagé. Anthony Mann accepte donc après avoir largement fait remanier
le scénario initial de Robert L. Richards (adapté du roman Big Gun de Stuart N. Lake) par Borden Chase.
Le
film sans avoir la complexité psychologique des films suivants du cycle
offre par son scénario une trame très originale tout en étant traversée
par une série d'archétype du western. Le fil conducteur, ce sera la
quête de vengeance obsessionnelle de Lin McAdam (James Stewart)
poursuivant le malfrat Dutch Henry Brown (Stephen McNally) , le motif et
les liens qui les unissent se révélant progressivement. L'enjeu de leur
première confrontation sera le gain de l'arme la plus fameuse de
l'Ouest, la Winchester 73, durant un concours de tir. Cet objet sert de
révélateur à leur antagonisme pour le spectateur et il en aura de même
avec le passage de main en main de l'arme mythique tout au long du
récit.
Chaque changement de propriétaire est l'occasion de disposer une
situation archétypale du genre pour un Anthony Mann qui la transcende à
chaque fois par son regard sur la situation, sa mise en scène ou les
interactions qu'il crée entre les personnages. La rivalité sur fond de
virtuosité de tir tisse de manière ludique et palpitante la haine entre
Lin et Dutch, on s'amusera de la roublardise du marchand d'armes John
McIntire gagnant la Winchester aux cartes pour basculer dans une
brutalité sèche ensuite lorsque le chef indien Young Bull (Rock Hudson)
s'en empare à son tour.
Anthony Mann pose un regard à la fois réaliste
et baigné de la mythologie et l'histoire de l'Ouest qui humanisera
toujours un peu plus un James Stewart fort intimidant au départ. La
rencontre avec le célèbre Wyatt Earp (incarné avec bonhomie par Will
Geer) exprime bien cette idée, la force de la légende calmant les
ardeurs violentes et imposant le respect à Lin lorsqu'il se présentera.
Un affrontement avec une armée d'indiens hargneux - avec en filigrane de
nouveau l'élément réel de la chute de Custer à Little Big Horn - est
ainsi l'occasion pour Mann de mener un morceau de bravoure d'une
violence rare (les morts sanglantes et douloureuses abondent) dont le
déroulement montre les qualités de stratèges de Lin tout en se concluant
sur un instant de camaraderie chaleureux - Jay C. Flippen en officier
de l'armée emportant l'adhésion du spectateur en quelques minutes de
présence à l'écran - où les alliés d'aujourd'hui se souviennent des
temps où il furent adversaires lors des batailles de Gettysburg et
Shiloh .
Ces allers-retours entre violence et humanité du récit
expriment donc les soubresauts des sentiments de Lin, symbolisant la
violence et les espoirs de l'Ouest à lui seul. L'avenir possiblement
plus doux se devine à travers les rencontres répétées et la romance en
pointillé avec la chanteuse Lola Manners (Shelley Winters) dont les
mésaventures feront voir également le danger (les indiens), la lâcheté
et la folie ordinaire de l'Ouest (Dan Duryea imprévisible en pistolero
psychotique. On oscille ainsi constamment entre l'apaisement et le chaos
sans que la tension ne se relâche dans une narration rondement menée et
fluide, Anthony Mann concluant l'ensemble sur une conclusion mémorable
lors du duel entre Lin et Dutch.
La gestion de l'espace magistrale,
l'intelligence des deux adversaires et leur sang-froid se combinent de
manière virtuose dans la mise en scène de Mann. Le déterminisme vengeur
du récit aura toujours été contrebalancé par le contraste des rencontres
et péripéties et après l'exutoire final violent, la conclusion semble
enfin promettre autre chose pour les personnages. Le cycle démarre sur
des hauteurs fabuleuses.
Trelkovsky, un homme
timide et réservé, visite un appartement vacant pour le louer. Lors de la
visite, la concierge lui apprend que Simone Choule, l'ancienne locataire, a
voulu se suicider sans raison apparente, en se jetant de la fenêtre de
l'appartement. Après le décès de l'ancienne locataire, il emménage. Les divers
habitants tiennent particulièrement au calme et à la respectabilité de
l'immeuble. Il devient peu à peu paranoïaque, et se met à imaginer que tous ses
voisins le poussent au suicide.
La paranoïa, l’isolation et le complot sont des thèmes qui
courent tout au long de la filmographie de Roman Polanski mais qui se
concentrent plus précisément dans la trilogie que constitue Répulsion (1965), Rosemary’s Baby (1968) et donc Le
Locataire. Chacun de ces films montrera un personnage perdre pied avec le
réel, sombrant dans la folie au sein du cadre confiné d’un appartement. Les
trois films ne sont cependant pas une simple variation sur le même thème mais possèdent
chacun leur identité propre. C’est le motif de l’inhibition sexuelle qui guide
la schizophrénie avérée et meurtrière de Catherine Deneuve dans Répulsion, son oppressant huis-clos se
déroulant dans un Londres de cauchemar. Ce sont à nouveaux les angoisses féminines
cette fois liées à la grossesse qui tourmenteront Mia Farrow dans Rosemary’s Baby, avec cette fois une
possible ambiguïté entre le fantastique (l’héroïne portant peut-être l’enfant
du Diable) et la vraie folie dans le New York bariolé des 60’s.
Polanski adapte là le roman Le Locataire chimérique de Roland Topor, projet longtemps caressé
et que le succès de Chinatown (1974)
permettra avec un budget confortable alloué par la Paramount. La différence
fondamentale avec le roman sera l’ambiguïté qu’instaure à nouveau Polanski au
récit quand Topor choisit ouvertement la thèse du complot quant aux tourments
de son héros Trelkovsky. Emménageant dans un appartement dont l’ancienne
locataire, Simone Choule, s’est défenestrée, Trelkovsky voit lentement sa santé
mentale vaciller. La possible machination dont est peut être victime le héros
ne repose sur aucun motif (fut-il surnaturel comme Rosemary’s Baby) tandis que sa réalité se fait de plus en plus
hostile. Polanski exprime à travers Trelkovsky des peurs très personnelles.
Les
réminiscences de son enfance atroce dans un ghetto de Varsovie où guette la
peur de la déportation exprime le rapport craintif de ses personnages à leur
environnement. Ce sentiment d’être l’étranger, de ne pas être à sa place et de
se le faire rappeler à la moindre incartade, Polanski (né à Paris de parent
polonais mais naturalisé français) le ressentit également lorsqu’il habitait
Paris avant la notoriété. Le réalisateur conjugue ses deux angoisses tout au
long du film, d’abord exprimées par la nature intimidante et les menaces de ses
interlocuteurs (le propriétaire incarné par Melvyn Douglas, les voisins
récalcitrants au moindre bruit) ne manquant jamais, après avoir entendu son
nom, de lui rappeler qu’il n’est pas français. Renvoyé à une certaine
insécurité par ce déni de son statut d’individu, Trelkovsky est incapable de se
défendre et voit ses peurs se concrétiser en mettant à mal sa santé mentale.
Polanski tout en développant cette thématique développe un
malaise progressif qui suggère autant la malveillance extérieure que la folie
avérée de Trelkovsky. L’atmosphère de dénonciation et d’harcèlement se dessine
ainsi par le rationnel (les pétitions contre une voisine supposée bruyante) et
l’imaginaire de plus en plus perturbé de Trelkovsky, apercevant ses voisins le
guetter depuis l’immeuble d’en face, osant à peine respirer chez lui face aux
accusations de bruit nocturnes et des coups aux plafonds.
Polanski exprime l’isolement du personnage en
retrouvant la veine claustrophobe de Répulsion,
l’étrangeté de Rosemary’s Baby à
travers les visions oniriques des intérieurs (la spirale mentale que déploient
les escaliers) et de la façade de l’immeuble (première utilisation de la grue
Louma qui arpente d'un regard incertain cette façade) mais aussi la description d’un
Paris sinistre perdant la silhouette de Trelkovsky dans sa désolation grisâtre - sans parler du score glaçant de Philippe Sarde.
La fuite en avant du personnage se manifestera par la perte de son identité, le faisant
confondre ses peurs avec celles de la disparue Simone Choule. Le scénario sème
habilement les indices qui aboutiront au travestissement (une robe retrouvée
dans une armoire, Melvyn Douglas suggérant de mettre des chaussons après 22h
pour faire moins de bruit et des chaussons féminins que l’on repère plus tard
dans l’appartement, les voisins et les commerçant qui lui attribuent les même
habitude) progressif de Trelkovsky.
La perte d’identité est donc aussi
sexuelle, le manque de confiance en lui plus qu’une homosexualité latente
guidant sa transformation. Le personnage de Stella (Isabelle Adjani) réellement
attirée par lui pourrait lui rendre ces atours fragiles mais elle est rattachée
au cercle de celle dont il cherche à se dérober, la morte mais omniprésente
Simone Choule. Roman Polanski, le phrasé hésitant, l’allure voutée et le regard
perdu excelle à exprimer la déliquescence de Trelkovsky.
Le seul moyen de
regagner ce qu’on cherche à lui arracher sera l’autodestruction (Je ne suis pas Simone Choule !) avec une
conclusion brutale et cauchemardesque. Pourtant la redite suicidaire de l’échappatoire
de Trelkovsky nous prépare à un final implacable en forme de boucle infernale
qui hante longtemps après la vision. Un des sommets de Polanski (qui n’ira plus
jamais aussi loin dans le malaise filmique) pourtant accueilli fraîchement à sa
sortie mais qui gagnera ses galons de classiques de l’angoisse au fil des ans.
En 1872, Isabel
Archer, une jeune Américaine, va rendre visite à ses cousins anglais, les
Touchett. Elle les surprend par sa liberté de ton et, surtout, par son esprit
indépendant. C'est ainsi qu'elle refuse successivement les propositions de
mariage pourtant financièrement fort avantageuses de lord Warburton et de
Caspar Goodwood, un richissime admirateur qui a traversé l'Atlantique pour
déposer son amour et sa fortune à ses pieds. Isabel a d'autres centres
d'intérêt. Elle ne comprend pas très bien Serena Merle, une belle compatriote
qu'elle a rencontrée chez monsieur Touchett, mais tombe sous le charme de sa
grâce et de son élégance. A la mort de monsieur Touchett, le fils du défunt,
Ralph, a soin de léguer à Isabel une confortable rente...
Portrait de femme
est une œuvre mal-aimée dans la filmographie de Jane Campion puisque souffrant
de succéder au célébré La Leçon de Piano
(1993) qui lui valut tous les honneurs dont un Palme d’Or. Cette adaptation d’un
classique d’Henry James prend en effet à rebrousse-poil par son austérité ceux
qui avait été envouté par la flamboyance romanesque de La Leçon de Piano. Ce contrepoint n’est pas seulement visuel mais
narratif tout en prolongeant les préoccupations féministes de la réalisatrice
qui donne un pendant négatif d’une trame finalement assez voisine de son
classique de 1993. Dans La Leçon de Piano,
une jeune femme à la fois engoncée dans une prison mentale (celle de son
handicap) et sociale (celle de l’autorité de son mari) parvient à s’en échapper
par son éveil à l’amour et au plaisir des sens. Portrait de femme donne l’illusion à son héroïne Isabel Archer d’effectuer
la même fuite mais au contraire elle forgera sa propre prison en pensant
exprimer un libre arbitre.
Jane Campion tisse ce basculement avec subtilité, restant en
cela fidèle au roman où tout reposait sur le non-dit, la manipulation et le
duel psychologique. Henry James faisait en partie reposer le livre (et nombre
de ses classiques de l’époque) sur une sorte d’antagonisme entre l’Ancien et le
Nouveau Monde, soit la vieille Europe et les Etats-Unis. La fougue et la
modernité du Nouveau Monde se confronte ainsi souvent aux mœurs archaïques et à
la corruption de l’Ancien Monde, ici avec la pétillante Isabel Archer dont le
caractère indomptable va insidieusement se soumettre. Jane Campion dans son
adaptation atténue cette thématique très rattachée au contexte de parution du
livre pour un questionnement plus universel sur le désir féminin. Alors que la
peur d’Henry James de l’acte charnel fait essentiellement reposer les errements
d’Isabel sur son orgueil, sa jeunesse et ses erreurs de jugement, Jane Campion
y ajoute ainsi le désir. C’est la différence fondamentale d’une trame très fidèle
à son équivalent papier, manifeste dès la scène où elle éconduit son prétendant
bostonien Casper Goodwood (Viggo Mortensen).
Alors que dans le livre elle
fondait en larmes après ce douloureux entretien (symboles ces sentiments
indéfinis envers Goodwood), elle fantasme ici être possédée par les différentes
figures masculines du récit avant d’interrompre brutalement ce songe. La nature
rêveuse et romantique d’Isabel ce révèle en cet instant et explique à quel
point aucun de ses prétendants n’est digne d’elle puisqu’ils cherchent trop
ouvertement à la dominer, tout en étant trahis par leurs sentiments pour elle. Lord
Warburton (Richard E. Grant) ne s’affirme qu’à travers ses possessions, Casper
Goodwood que par sa présence virile et autoritaire - aspect un peu perdu avec
le choix d’un Viggo Mortensen encore un peu tendre - et Ralph Touchett (Martin
Donovan), cousin et complice idéal préfère rester observateur et exercer
secrètement son influence. Désormais riche héritière et libre de ses
aspirations, Isabel fuit donc ces entraves potentielles et trop explicites mais
ne saura répondre à celle plus vicieuse représentée par Madame Merle (Barbara
Hershey) et Gilbert Osmond (John Malkovich).
Jane Campion inverse brillamment le propos de La Leçon de Piano, l’ouverture au monde
qui se conjuguait à l'éveil au sens pour Ida s’inversant pour forger la cage
dorée d’Isabel et assombrir son horizon. Sans le sous, Gilbert Osmond n’a donc
que son raffinement et sa présence sensuelle à proposer, ce qui suffira
amplement face à l’inexpérience d’Isabel. L’amour s’exprimera alors dans un
rapport dominant/dominé que Jane Campion exprime en plusieurs temps. Chacun des
prétendants se verra repoussé par Isabel par les choix de mise en scène (chaque
échange se faisant en champs contre champ sans les inclure ensemble dans le
cadre) ou par un plus explicite mouvement de recul de l’héroïne.
Grisés par
leur passion, ils auront tentés de s’imposer à Isabel et la « posséder »
de force par des atouts artificiels. Même animé de noble motifs en tentant de
la mettre en garde, Ralph Touchett (excellent Martin Donovan dont la complicité
avec Nicole Kidman est exprimée avec une grande justesse) subira le même
traitement, repoussé au fond du cadre lors d’une rencontre marquant leur rupture dans l’étable. John
Malkovich simplifie grandement l’Osmond bien plus sophistiqué du livre pour en
accentuer la présence animale et féline.
Sous une modestie de façade, il s’immisce
ainsi dans l’esprit d’Isabel, la laissant se rapprocher pour mieux l’engloutir.
La rencontre dans le Forum Romain illustre parfaitement cette idée. Osmond s’y
déclare tout en modestie, n’attendant rien en retour de son amour et incitant Isabel
à vivre à sa guise. Face à cet amour « désintéressé », Isabel est
démunie et laisse Osmond s’introduire dans son espace, la séquence démarrant
avec la même séparation que les autres figures masculines pour se conclure par
un baiser fougueux qu’Isabel ne repousse pas. Le « mal » de la
passion est désormais en germe, à cette première scène d’amour réelle s’ajoutant
les fantasmes d’Isabel - et où Jane Campion peut retrouver un court instant sa
veine plus expérimentale - désormais figés sur le seul Osmond et plus sur un
désir plus incertain. Là encore la réalisatrice propose un envers troublant à La Leçon de Piano où Sam Neil perdait
définitivement Holly Hunter en l’isolant par la force alors que le jeu érotique
autour de l’instrument permettait à Harvey Keitel de gagner son cœur. Pour Jane
Campion la femme est un être passionné mais pas à l’abri des désillusions face
à l’objet de son affection pour lequel elle sera prête à tous les sacrifices.
C’est une idée qui s’étend au-delà même d’Isabel avec le
personnage de Madame Merle qui, aussi trouble et manipulateur soit-il, agit
également au service de celui qu’elle n’a jamais cessé d’aimer. Barbara Hershey
affirme ainsi un jeu fascinant entre duperie et sincérité. Portrait de femme offre une étude de caractère glaçante où l’indéniable
beauté formelle ne peut être qu’oppressante, faisant à tort accuser le film d’académisme
à sa sortie car loin des envolées de La
Leçon de Piano. La photo de Stuart
Dryburgh dilue dans un filtre diaphane les couleurs et la cadre ensoleillé de
Florence, et fige dans des teintes bleutées les séquences anglaises. La
reconstitution somptueuse n’est qu’un joli apparat de la geôle d’Isabel, la
magnificence de la demeure romaine n’étant plus que le cadre de l’hostilité
mutuelle des époux. Ce qui se dévoilait en filigrane s’affirme désormais par
effet de loupe dans les rapports régissant cette Europe corrompue où la femme
sera toujours la victime.
La jeune Pansy (Valentina Cervi) sera ainsi le jouet
des ambitions de son père au détriment de ses sentiments, mais aussi le symbole
d’une soumission féminine façonnée à la source. Jusque-là considéré comme
Madame Tom Cruise en dépit de prestation intéressante dans des films mineurs
(le thriller Malice notamment) Nicole Kidman débute réellement son ascension
avec ce rôle qui suit déjà sa mémorable composition dans Prête à tout (1995) de Gus Van Sant. Ardente et figée, aventureuse
et conventionnelle, elle exprime avec une flamme rare toutes les contradictions
d’Isabel Archer. Elle incarne à merveille la vision de Jane Campion lors des
scènes où elle est malmenée par Osmond dont cet incroyable instant où la
douleur et un désir intact pour l’époux indigne malgré l’humiliation se
disputent dans des émotions confuses. Cette confusion fait d’ailleurs retrouver
sa dimension indécise à ce désir.
Les adieux passionnés et marqués de regrets
par un baiser tout sauf fraternels pour Ralph Touchett (excellent Martin
Donovan) dans ses derniers instants et le bref moment d’abandon avec Casper
Goodwood lors du final marquent ainsi l’incertitude d’Isabel Archer. Etre une
femme accomplie et céder à ses désirs condamne à la soumission, s’en libérer
pour être soi-même à la solitude. Tel est l’interrogation d’Isabel dans une
dernière image où elle hésite à se réfugier dans la maison et revenir sur ses
pas.
L’environnement sauvage de La Leçon
de Piano (ou Holy Smoke dans son film suivant) autorisait l’émancipation
charnelle et sociale, le cadre sclérosé et régit de code d Portrait de femme semble l’interdire. Le lecteur d’Henry James
tiquera certes sur quelques manques et personnages grossièrement esquissés (Mme
Touchett sans doute à cause de la mésentente avec Shelley Winters que l’on
devine dans le making-off, Henrietta Stackpole bien fade sous les traits de
Mary-Louise Parker) mais tout cela sera au service de choix forts et d’une
vision captivante et personnelle.
Sorti en dvd zone 2 français et récemment dans un somptueux coffret bluray consacré à Jane Campion
A la mort de son Président, la Tredway
Corporation doit désigner son successeur. S'ensuit une lutte sans pitié
entre les actionnaires pour prendre le pouvoir dans la société.
Robert
Wise signe un film visionnaire dans sa description des arcanes du
fonctionnement des grandes entreprises et des luttes de pouvoir qui s'y
jouent. La véracité du cadre dépeint avec brio par Wise tient grandement
au roman éponyme de Cameron Hawley qui s'y entendait sur la question
puisqu'il fut 24 ans administrateur au sein de la Armstrong Cork Company
avant de se consacrer à l'écriture. Tous ses livres s'inspireraient de
cette expérience avec des thèmes tournant autour de la pression de la
vie moderne et la description du monde des affaires, Executive Suite étant le plus fameux d'entre eux.
Le
film s'ouvre sur la vision de ces tours modernes s'élevant à perte de
vue, ses occupants étant quasiment associés à des déités inaccessibles
aux préoccupations bien éloignées des préoccupations du commun des
mortels. La voix off solennelle nous rappelle pourtant bien vite à
l'ordre, même à ses hauteur se jouent des passions bien humaine. Wise
appuie son propos par un filmage en vue subjective du maître d'une de
ces tours, la Tredway Corporation. Tout puissant et craint là-haut, il
va pourtant s'écrouler et mourir d'un malaise. Ayant ainsi ramené un des
"Dieux" à sa triste fragilité humaine, Wise peut s'appliquer à
dépeindre de manière impitoyable les luttes intestines de cette Olympe
de la finance.
Plusieurs factions s'y débattent : d'abord le financier
ambitieux et plus préoccupés par les chiffres que par les hommes
(Fredric March glaçant), un roublard prêt à miser des actions à peine le
cadavre du patron entraperçu (Louis Calhern)... A côté de ceux-là
uniquement soucieux de leur réussites personnelles les hommes de bonnes
volontés que l'ingénieur Walling (William Holden) son entravés dans leur
décision et vision à long terme par la quête du profit immédiat et
enfin les faibles entre cet éternel numéro 2 condamné à rester dans
l'ombre (Walter Pidgeon), un indécis suivant le sens du vent en bon
bateleur qu'il est (Paul Douglas) et l'héritière dépressive pour qui
tout cela est un immense fardeau (Barbara Stanwyck).
Dès la mort
du Président annoncée une captivante partie d'échec s'amorce. Avant d'en
arriver là Wise aura montré la toute-puissance du disparu, la
soumission de ses employés accrochés à l'autorité de ce fauteuil vide
qui les fait quitter précipitamment tout ce qu'ils font pour une réunion
improvisée, qui peut d'un mot susciter l'espoir ou vous pousser au
suicide. L'entreprise est associée à une cour chaque sujet recherche des
faveurs selon ses atouts et une fois le poste vacant tous les coups
sont permis pour accéder au sommet. Cela est montré de manière fort
subtile avec les anticipations sournoises de Fredrich March usant de la
flagornerie, du chantage et de l'espionnage avec u brio machiavélique.
Le film passionne aussi lorsqu'il évoque les sacrifices pouvant se poser
dans cette quête de pouvoir même pour des raisons nobles en faisant
intervenir le point de vue des épouses, véritable instigatrice de
l'ombre des ambitions de leur hommes qu'elles poussent ou font reculer
avec notamment une excellente June Allyson n'acceptant pas de voir
s'éloigner Holden de sa trajectoire initiale (seul Fredrich March
logiquement associé à une froide machine ne sera pas vu en galante
compagnie, frivolité inutile pour lui).
Le film anticipe un
capitalisme sauvage dédié au seul profit, où le produit réalisé par
l'entreprise, la satisfaction du client et la fierté qui en découle
passent au second plan d'une rentabilité immédiate servant les profits
des actionnaires. On est ici à mi-chemin entre cette modernité et une
mentalité encore traditionnelle symbolisée par le personnage de William
Holden encore ancré dans la réalité des ouvriers, de l'usine et du souci
d'un produit (des meubles dans le film) de qualité. C'est ce qui se
joue dans la grandiose joute verbale finale le "bilan" impeccable de
Fredrich March s'oppose à la vision plus vaste d'un Holden ne se
résumant pas à une calculette humaine.
Si l'issue du film célèbre ces
valeurs, la réalité désigne malheureusement un tout autre vainqueur.
Porté par un casting de haut vol, Robert Wise rend passionnant tous ces
questionnements et fonctionnements complexes par une rigueur narrative
sans faille qui ne nous perd jamais dans les enjeux et la multitude
d'informations. Executive Suite (bien que précédé par le très bon Marchands d'illusions de Jack Conway) annonce ainsi d'autres visions critique de ce monde des grandes entreprises avec L'homme au complet gris ou Patterns pour les années 50 et au-delà anticipe même le Network de Sidney Lumet.
Sorti en dvd zone 1 chez Warner et disponible dans le coffret zone 1 consacré à Barbara Stanwyck (solution plus pratique le film étant épuisé et assez cher en individuel) et comme zouvent avec Warner c'est multizone et compatible sur tous les lecteurs.
Dave Burke, ancien policier viré injustement, décide de préparer un casse dont le plan semble facilement réalisable. Pour cela, il a besoin d’Earle Slater, un ancien soldat ne réussissant pas à retrouver sa place dans la société, et Johnny Ingram, un chanteur noir criblé de dettes. Mais Slater est un raciste et Ingram est réticent à l'idée de sombrer dans la criminalité...
Robert Wise signait un de ses tout meilleurs films avec ce Odds Against Tomorrow, véritable fleuron de ce sous-genre du polar qu'est le film de casse dont les réussites étaient nombreuses à l'époque (L'Ultime Razzia, Quand la ville dort...). Wise adapte ici le un roman de John O. Killens dont le chanteur Harry Belafonte avait acheté les droits en vue de le produire et d'y jouer, lui dont la seule prestation marquante se résumait au Carmen Jones de Preminger. Wise s'adjoindra les services du blacklisté Abraham Polonski pour revoir le script avec comme changement le plus notable l'amitié naissante entre les personnages de Robert Ryan et Harry Belafonte disparaissant en conclusion (car trop proche de La Chaîne de Stanley Kramer sorti l'année précédente) pour un final bien plus sombre et sans espoir.
Le casse en lui-même, son organisation et son procédé ne sont pas particulièrement innovant dans l'idée (pour l'exécution le résultat sera mémorable par contre) car ce n'est pas ce qui intéresse Wise en premier lieu. Le réalisateur joue plutôt sur l'attente, la destinée inéluctable qui va entraîner les personnages sur cette voie criminelle qu'on devine fatale. Cela se fait tout d'abord par la caractérisation des personnages, tous aux abois et pour qui le coup est synonyme de dernière chance.
Dernière chance de retrouver son honneur et une existence décente pour le flic retraité déchu Ed Begley. Il est également question d'honneur pour l'ex soldat Slater (Rober Ryan) qui peine à trouver sa place dans la société et est meurtri dans son amour propre d'être entretenu par sa femme (Shelley Winters). Les raisons sont plus terre à terre pour Johnny Ingram (Harry Belafonte) qui doit un paquet à un mafieux local. Cependant son individualisme rompant les liens avec son ex épouse souhaitant s'intégrer et son rapport tendu avec Slater soulève de manière intéressante la question raciale le concernant.
Wise dévoile avec finesse les fêlures et faiblesse de ces personnages lors de courts moments tout en non-dits lourd de sens : la réaction diamétralement opposé de Ryan et Belafonte face au jovial portier d'ascenseur en ouverture, la reconnaissance et la honte se lisant sur le visage de Ryan lorsque son épouse lui donne de l'argent pour sortir ou encore la mine de Belafonte face aux invités blancs de son ex épouse...
Après avoir posé la nature autodestructrice de ses personnages, Wise va instaurer la fatalité de son récit à travers une atmosphère très particulière. Le réalisateur aura usé d'une pellicule très sensible aux infras rouges sur le tournage et qui imprègne les images d'une étrangeté imperceptible et rêvée.
Les paysages ruraux traversés par les héros offrent des visions de désolation (le vert des arbres désaturés qui vire au blanc) qui instaure un ton oppressant de tous les instants. Ce parti pris atteint des sommets lors de la magnifique séquence muette en forme de veillées d'armes ou les personnages séparés admirent la nature environnante sur le score jazzy et minimaliste de John Lewis, plein d'espoir alors que la mise en scène ne leur en laisse aucun.
Le hold-up est un fulgurant morceau de bravoure filmé au cordeau par Wise qui laisse échapper de saisissant éclair de violence (la brutalité de Ryan, le gunfight en pleine rue) et dont l'issue est logique et inéluctable. Après avoir été si longtemps contenues, le dépit, la frustration et les rancœurs peuvent enfin (littéralement) exploser lors d'un final flamboyant lorgnant sur L'Enfer est à lui de Walsh. Grand film noir.