Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!
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Kidnappée par un homme accusé de meurtre, une jeune femme l'aide à retrouver le véritable assassin.
Le Monde est merveilleux est une screwball comedy décalquant le modèle initié par le film fondateur du genre, le fameux New York-Miami
(1934) de Frank Capra. On y retrouve donc cette association improbable
entre un homme et une femme que tout oppose sur fond de road movie haut
en couleur. Sans égaler le classique de Capra (dont il récupère
Claudette Colbert pour son premier film au sein de la MGM), le film est
des plus agréables à suivre et offre d'ailleurs un galop d'essai dans le
genre au scénariste Ben Hecht qui allait ensuite contribuer au
mémorable La Dame du vendredi de Howard Hawks (1940).
Le mélange
des genres est un des premiers attraits avec ce postulat à la Hitchcock
où le détective Guy Johnson (James Stewart) se trouve entraîné dans la
chute de son patron piégé et accusé de meurtre. Un indice lui laisse à
penser que l'épouse de ce dernier est la coupable vénale et après une
évasion, une course-poursuite à travers le pays va l'amener à la
démasquer. Tout comme chez Hitchcock (le modèle des 39 Marches
bien sûr) une bienfaitrice encombrante et amoureuse va l'aider dans sa
quête. La comparaison s'arrête là puisque Johnson loin du vertueux sans
peur et sans reproche est un mufle cynique dont la motivation à résoudre
l'affaire est uniquement pécuniaire avec 100 000 dollars de récompense à
la clé.
D'abord prise en otage, la poétesse Edwina (Claudette Colbert)
se prend de passion pour les mésaventures de Johnson et décide de
l'aider bien malgré lui. James Stewart même s'il vient de gagner en
notoriété chez Frank Capra (Vous ne l'emporterez pas avec vous
(1938)) n'est pas encore complètement identifié à son emploi de jeune
homme naïf et bienveillant et du coup étonne en macho désabusé rudoyant
plus d'une fois la malheureuse Claudette Colbert. Pourtant celle-ci en
grande rêveuse ne voit que l'aura romanesque de Johnson et ses aventures
et s'accroche à lui coûte que coûte. Plus l'intrigue avance plus le
rustre Johnson s'avère empoté et incapable de se sortir seul d'affaire
tandis qu'Edwina tout en perspicacité et fantaisie s'avère d'une aide
précieuse.
La mise en scène de Van Dyke reste dans l'ensemble
assez conventionnelle mais les situations font souvent mouche entre
l'abattage de Claudette Colbert et les airs ahuris de Stewart
(totalement ridicule en uniforme de scout et lunettes à verre épais) et
les seconds rôles sont truculents notamment un duo de policier des plus
incompétents. Sans forcément rire aux éclats, on s'amuse donc bien
(notamment la scène où Claudette Colbert dupe les policiers en faisant
passer Stewart pour son fiancé) d'autant que le script n'adoucit pas
Stewart, hésitant jusqu'au bout entre individualisme lâche et héroïsme.
On regrettera peut-être jusque que le final plutôt bien amené
(réunissant tous les tenants et aboutissants dans un théâtre) soit un
peu poussif alors que tous les éléments étaient là pour une apothéose de
suspense à la Hitchcock mais Van Dyke privilégie la légèreté au mélange
des genres initial plus prononcé. Sympathique néanmoins.
La psychanalyse n'aura pas envahi que le film noir à Hollywood mais
aussi des genres plus inattendus comme la screwball comedy avec ce très
plaisant She wouldn't say yes. La romance du film oppose le
contrôle et la spontanéité à travers les très mal assortis Dr Susan Lane
(Rosalind Russell) et Michael Kent (Lee Bowman). La première est une
psychanalyste de renom et chantre de la maîtrise dans ses analyses comme
le montre la scène d'ouverture où elle aide des vétérans traumatisés
reprendre le dessus sur leurs émotions à vifs. Elle s'applique à
elle-même cette discipline d'où est exclu toute réaction spontanée et
inappropriée - et d'autant plus l'abandon nécessaire à une relation amoureuse. A l'inverse Michael Kent est un caricaturiste qui s'est
rendu célèbre avec le personnage de Nixie, mauvais génie qui dans chaque
planche incite les protagonistes les plus sérieux à larguer les amarres
et se désinhiber sans se préoccuper du regard des autres. Leur première
rencontre donne le ton, Kent percutant par inadvertance Susan et la
faisant rechuter à chaque tentative de la redresser tandis que cette
dernière garde son calme malgré une exaspération croissante. Charmé par
cette séduisante psychorigide, Kent va inlassablement la poursuivre de
ses assiduité.
Le caractère loufoque de Kent (Lee Bowman tout en
charme et fantaisie) semble contaminer le récit et les personnages à
travers les différentes situations tandis que Susan tente tant bien que
mal de rester stoïque. Les situations dérivent systématiquement en
quiproquos alambiqués tandis que les figures excentriques se
multiplient. L'argument de la psychanalyse sert bien cette approche
notamment avec le personnage de Allura (Adele Jergens) artiste
bolivienne persuadée d'être attiré par les hommes déjà pris et condamné
malgré elle à une mort certaine dès qu'elle leur décoche un baiser. Elle
va servir un triangle amoureux des plus tordu lorsque Susan en fera sa
patiente et usera d'un exercice d'analyse pour la jeter t dans les bras
de Kent et se débarrasser de ce dernier par la même occasion. Autre
protagoniste farfelu, le propre père de Susan (Charles Winninger)
trouvant en Kent un partenaire idéal pour décoincer sa fille. On
pourrait croire que Rosalind Russell fait tâche dans cette folie
ambiante mais finalement ce sérieux à toute épreuve la rend tout aussi
décalée que son entourage.
Sa manie de voir en chaque interlocuteur un
objet d'étude sera d'ailleurs l'occasion de quelques séquences
hilarantes avec une machination - qui ferai tiquer les féministes
aujourd'hui avec ce semblant de mariage forcé - autour d'un vrai/faux
mariage où cette autorité douce de psychanalyste la fait apparaître
aussi folle aux yeux des autres que ses patients potentiels. Cela ne la
rend que plus craquante lorsqu'elle daigne se dérider, avec ce baiser de
Kent repoussé timidement ou lorsque cette rigueur professionnelle se
retournera contre elle quand ses vrais sentiments semblent se dévoiler.
Il est dommage que la mise en scène trop sage d'Alexander Hall ne pousse
pas plus loin la folie dans ses retranchements, tant dans les
situations que l'excentricité des personnages. Sur un postulat voisin la
screwball comedy Théodora devient folle (1936) s'envolait vers
des sommets de furie comique tout en étant plus subtil. On ne boudera
néanmoins pas son plaisir devant cette romance enlevée et bien menée.
Sorti en dvd zone 1 chez Sony et doté de sous-titres anglais
Fille de la haute
société de Philadelphie et de fort tempérament, Tracy Lord a gardé peu de temps
son premier mari, le playboy C.K. Dexter Haven. Deux ans plus tard, elle est
sur le point de se remarier avec un homme d'affaires en vue, ce qui intéresse
au plus haut point le magazine Spy, à qui Dexter promet les entrées nécessaires
à ses deux reporters, le journaliste Macaulay Connor et la photographe Liz
Imbrie.
Après avoir aligné sept échecs commerciaux avec ses derniers
rôles, Katharine Hepburn se voit qualifier par les exploitants de salle
américains du surnom peu glorieux de « box-office poison ». La star
va donc décider de relancer sa carrière sur scène en se façonnant un écrin sur
mesure avec la pièce The Philadelphia
Story. Philip Barry écrit donc le rôle spécifiquement pour Katharine
Hepburn en jouant justement sur cette image distant et hautaine qu’elle peut
dégager, pour mieux la fissurer et l’humaniser aux yeux du public. L’idée de l’actrice
est d’avoir un véhicule qu’elle sera la seule capable de porter aux yeux des
studios en cas d’adaptation cinématographique. L’immense succès de la pièce
impose l’idée et Katharine Hepburn sécurise sa présence en en achetant les
droits (avec l’aide de son ami Howard Hughes), devenant ainsi productrice et à
même de mieux imposer ses volontés à la MGM. Tous les atouts sont réunis avec l’engagement
de son réalisateur fétiche George Cukor tandis que le studio tente d’atténuer
les effets du « box-office poison » en alignant deux stars masculines
majeures avec Cary Grant et James Stewart.
The Philadelphia Story
est une continuité des comédies sophistiquées de George Cukor où il fustigeait
les mœurs aristocratiques comme Les Invités de Huit heures (1933), Haute Société (1933) ou encore le merveilleux Vacances(1938). La donne change légèrement ici puisqu’il s’agit moins de critiquer
un milieu que les attitudes hautaines et la froideur qu’il suscite en
sacrifiant tout aux apparences. Tracy Lords (Katharine Hepburn) en est un
produit typique, s’habillant, causant et se comportant tel que son rang l’exige
et attendant la même perfection de son entourage. L’hilarante scène d’ouverture
montre la séparation muette d’avec son premier époux C.K. Dexter Haven (Cary
Grant), Tracy gardant dignité tout en affirmant un cruel mépris tandis que C.K.
plus humain et moins guindé la repousse d’une chiquenaude. Deux ans plus tard Tracy
semble avoir trouvé chaussure à son pied avec l’insipide George Kittredge (John
Howard), homme d’affaire qui voit justement en elle cet objet parfait dont l’image
contribuera à ses ambitions. Seulement la veille du mariage, C.K. revient
tourmenter son ex épouse accompagné de deux journalistes incognito venu couvrir
la cérémonie. L’un des deux, Mike Connor (James Stewart) est un écrivain sans
le sous qui est le pendant inversé de Tracy.
Cynique et revenu de tout, il juge
toute cette bourgeoisie d’un bloc méprisant et superficiel. Par la grâce de quiproquos amusants, Cukor pousse dans leurs
derniers retranchements les clichés que chacun se fait de l’autre. Connor est
regardé de travers par les majordomes dès qu’il approche une argenterie de
valeur, sa collègue photographe Liz (Ruth Hussey) mitraille de son appareil la
moindre situation croustillantes tandis que Tracy - ayant deviné les intentions
de ses « invités »- force largement le trait de l’aristocrate creuse.
Voix haut perchée, gestuelle maniérée et saillies cinglante sous la candeur,
Katharine Hepburn est grandiose dans ce registre revêche et sophistiqué. L’armure
glaciale des unes et les préjugés des autres vont pourtant progressivement s’effriter,
d’abord entre une Tracy étonnée de la sensibilité du livre de Connor, et ce
dernier tout aussi surpris de voir l’aristocrate réceptive à son œuvre. Cary
Grant est à la fois en retrait et essentiel. Présence gênante issue du passé,
il fut rejeté car n’entrant pas dans l’idéal de perfection rêvé par Tracy trop
égoïste pour voir sa détresse.
Désormais remis même si toujours amoureux, il
est l’agent de sa conscience qui lui révèlera son horrible rapport aux autres,
famille comme époux : elle est une icône lointaine qu’il faut admirer
respectueusement, à laquelle il faut se soumettre et se montrer digne. Tracy a
ainsi rejeté un premier époux, un père volage et choisit d’épouser un homme
sans éclat mais répondant à ce culte des apparences. Katharine Hepburn est
absolument bouleversante dans la façon dont cette diatribe la fait vaciller. L’écriture
brillante pousse chacune des situations suivantes à appuyer ce reproche,
notamment un tête à tête avec ce fiancé énamouré donc chaque compliment est un
coup de poignard tant son amour repose justement sur cette admiration
respectueuse d’une vestale dont il faut rester ç distance respectueuse. La gestuelle de Katharine Hepburn se fait
plus incertaine, la silhouette plus vaporeuse, le phrasé soudainement sans
répondant et l’œil malicieux se baigne de larme. Cukor plie l’environnement à
cette déchéance, faisant brutalement basculer le jour à la nuit comme pour
écraser un peu plus Tracy dans une idée formelle relevant autant du cinéma que
des racines théâtrales du récit.
Tout le reste du film ne sera qu’affaire de déconstruction,
l’alcool laissant transparaître l’excentricité et la fantaisie de caractère de
Tracy, mais aussi du bougon Connor. Cukor fait rebondir par le mouvement et le
verbe l’alternance entre l’abandon à la légèreté et les retours maladroits à la
retenue dans leur échange. Si James Stewart ne semble pas totalement à l’aise,
ces vas et vient de ton rendent Katharine Hepburn encore plus touchante et
vulnérable, si déçue quand la conversation reprend un tour guindé et poli. Le
montage (les inserts sur les bagues et montres abandonnés), le rôle du décor
(la piscine comme terrain de pertes des inhibitions) et le jeu sur la
temporalité (avec la nuit les attitudes deviennent plus libérées) contribue également
à exprimer ce changement d’attitude des personnages.
Cary Grant est parfait de
subtilité, observateur et acteur des évènements où l’amoureux transparait
constamment sous le détachement. Il n’est pas là pour inciter, mais seulement
aider Tracy à se révéler à elle-même pour faire naître cette flamme qui lui
manque. On sera d’ailleurs très étonné de la manière explicite dont la froideur
initiale de Tracy est associée aussi à sa sexualité, un dialogue cinglant
laissant entendre que la première union n’a pas été consommée. La nature
incomplète de Tracy se pare de niveaux de lecture osé et étonnamment direct. La
conclusion est sans doute un peu trop bavarde et confuse pour aboutir à la
fameuse « comédie du remariage » (la construction de Vacances amenait
un pic émotionnel bien plus fort) mais Indiscrétions n’en reste pas moins une
pure merveille de romantisme.
Michael Hagen, reporter sportif, et
Marilla Brown, dessinatrice de mode, se marient sur un coup de tête, peu
après leur rencontre. Les heureux époux découvrent assez rapidement
qu'ils n'ont rien en commun. Marilla déteste le milieu de la boxe et
Michael ne supporte pas les relations professionnelles de sa femme.
L'exiguïté de son studio l'a conduit à emménager dans le luxueux
appartement de son épouse. Il s'y sent très vite mal à l'aise.
Vincente Minnelli signe une de ses comédies les plus irrésistibles avec ce charmant Designing Woman.
Le sujet est amené par Helen Rose, célèbre costumière de la MGM et
collaboratrice régulière de Minnelli dont George Wells va tirer un
scénario. L'histoire en conjuguant humour et timing de screwball comedy
et la recherche esthétique de ses comédies musicales. Le scénario est
une merveille dans la description de l'opposition des contraires à
travers le couple formé par Gregory Peck et Lauren Bacall. Si
l'ouverture avec les différents protagonistes se présentant face caméra
annonce des évènements fâcheux, la romance initiale escamote
astucieusement les différences entre le journaliste sportif Michael
Hagen (Gregory Peck) et la dessinatrice de mode Marilla Brown (Lauren
Bacall).
Le cadre idyllique de la Californie ensoleillée offre un
arrière-plan radieux pour s'aimer, le jeu sur les ellipses (le séjour
prolongé de Lauren Bacall qui ne peut plus quitter son homme), le sens
du détail (Lauren Bacall et son appétit dévorant quand elle est
amoureuse) et les idées narratives (la voix-off intérieure en
contrepoint charmant trahissant leur émotion notamment Gregory Peck
devinant les sentiments de Bacall après sa copieuse commande au
restaurant) rendant touchante cette romance express aboutissant à un
mariage improvisé.
Une fois le couple revenu dans son cocon New
Yorkais, Minnelli va reprendre et décupler tous les éléments qui les ont
réunis pour les faire s'affronter. Le déséquilibre sera graduel
notamment par leurs classes sociales opposées, huppée pour Lauren Bacall
et plus populaire avec Gregory Peck. L'appartement encombré de
célibataire de Gregory Peck fait peine face à celui espacé et luxueux de
Lauren Bacall, cette dernière sort horrifiée d'un match de boxe qu'il
commente quand lui s'ennuiera ferme lors d'un de ses interminables
défilé d mode. Quand les amis des uns et des autres cohabitent dans la
même pièce, là encore l'effet comique naît de la partie de poker enfumée
et macho de Peck face à la lecture de pièce de théâtre des amis
artistes de Bacall. Minnelli amène cet entrechoquement des mondes par
son jeu sur l'espace et la caractérisation, les artistes investissant
progressivement la pièce (notamment avec l'excellent personnage de
chorégraphe joué par Jack Cole) tandis que les gens du commun imposent
les personnalités les plus grotesques comme l'attachant boxeur retiré
Maxie Stultz (Mickey Shaughnessy).
L'explosion est pourtant à chaque
fois évitée grâce aux sentiments du couple, en tout cas jusqu’à ce que
la jalousie s’en mêle avec l’ex-petite amie Lori Shannon (Dolores Gray).
La satisfaction et lâcheté ordinaire masculine ainsi que l'acuité
féminine sont brillamment croqué par Minnelli dans ce jeu constant sur
ce qui est pensé et montré. Peck aura beau feindre rencontrer pour la
première fois Lori Shannon, Bacall a tout compris en un regard et une
scène banale devient un génial moment de tension et de gêne. La
psychologie très différente des sexes opposés revêt le même mordant lors
d'un dialogue où Lauren Bacall mène la conversation vers des aveux
possibles de Gregory Peck sur cette ancienne liaison, mas lui pensant au
contraire que ce n'est certainement pas le moment de s'épancher.
Gregory Peck (qui obtint le rôle après le retrait de James Stewart et
Cary Grant initialement envisagés) est excellent dans un registre
comique pas si souvent exploité de sa part, détournant ce qui fait
habituellement le charisme de ses personnages (la présence physique
virile, le flegme, l'éloquence) pour devenir des tares témoignant de son
incompréhension du psychisme féminin. De même Lauren Bacall (qui elle
supplante une Grace Kelly fraîchement princesse ce qui lui vaudra la
phrase She got the prince, I got the part)
égratigne aussi l'image de séductrice glaciale qu'on lui connaît (mais
loin d'être son seul registre), absolument craquante d'imperfection tant
dans le registre énamouré que la jalousie et la mauvaise foi.
La
mise en scène de Minnelli par son audace constante dynamise constamment
le récit. Les trouvailles sont légions, dans le comique immédiat et
franchement tordant (les lendemains de gueule de bois de Gregory Peck où
le moindre bruit devient tonitruant) que dans une sorte de génie pour
l'effet à retardement parfois inattendu ou d'autant plus hilarant parce
qu'on l'a vu venir de loin (Gregory Peck trahi par un chien récalcitrant
et une chaussure trouée). Le moment où Lauren Bacall démaque sa rivale
en reconstituant sa silhouette par le souvenir d'une photo déchirée
relève ainsi du pu génie renforcé par le jeu outré de l'actrice qui
renforce la drôlerie de la scène.
L'intrigue policière bien intégrée à
l'ensemble est néanmoins plus bancale mais elle conduit à un climax très
réussi. Minnelli retrouve ses réflexes de comédie musicale dans la
grande bagarre finale où non content de gérer parfaitement ses gags
(Maxie Stultz boxant alliés comme ennemis sans distinction) il fait de
la joute une véritable chorégraphie qui culmine avec l'arrivée du
virevoltant danseur qui va corriger tout le monde dans un style comique
et martial qui annoncerait presque les facéties d'un Jackie Chan. Un
très bon moment donc, bourré de charme et mené tambour battant.
Après la Seconde
Guerre mondiale, les troupes alliées occupent l’Allemagne et participent à la
reconstruction du pays. Un capitaine de l’armée française, nommé Henri Rochard
(Cary Grant), doit partir en mission avec la jeune et frétillante Catherine
Gates (Ann Sheridan) qui lui sert d’interprète. Après de nombreuses péripéties,
les deux jeunes gens tombent fous amoureux et se marient. Miss Gates est
américaine et malheureusement Rochard n’a pas le droit de la suivre aux USA.
Elle invente alors un subterfuge loufoque pour que son époux puisse s’embarquer
avec elle à bord du navire qui les mènera de l’autre côté de l’Atlantique...
Moins connue et célébrée que les classiques La Dame du vendredi (1940) et L’impossible monsieur bébé (1938), Allez coucher ailleurs est pourtant une
des screwball comedy les plus réussies et originales de Howard Hawks. Le film s’inspire
de la vraie histoire de Roger H. Charlier (mais crédité du nom du personnage du
film Henri Rochard au générique), ancien officier belge fiancé à une américaine
durant l’après-guerre et qui rencontra les pires difficultés à rejoindre aux
Etats-Unis. En effet, la législation américaine était organisée pour faciliter l’accompagner
des épouses étrangères mais absolument pas les maris. Howard Hawks réunit
Hagard Wilde sa scénariste de L’Impossible
Monsieur Bébé Charles Lederer celui de de La Dame du vendredi pour tirer toute la substance comique de cette
histoire.
Dans toutes ses screwball comedy (à celles déjà citées on peut
ajouter le génial Boule de feu
(1941), Chérie je me sens rajeunir
(1952) et le tardif Le Sport favori de l’homme
(1964)), Howard Hawks place un homme immature et infantilisé face à une jeune
femme espiègle qui va se jouer de lui dans réjouissant charivari amoureux. Ici
il s’agira du capitaine de l’armée française Henri Rochard (Cary Grant) forcée
de s’acoquiner la jeune américaine Catherine Gates (Ann Sheridan) qui va lui
servir d’interprète pour une mission au sein de l’Allemagne d’après-guerre.
A cette opposition classique au sein de son
cinéma, Hawks ajoute une entreprise de démasculinisation de son héros au
détriment de sa compagne de voyage. La première partie dépeignant leur périple
à traver l’Allemagne est la plus réjouissante pour illustrer cette idée.
Régulièrement titillé et moqué par Catherine, Henri sera humilié plus qu’à son
tour. Cette domination s’affirme déjà par le moyen de transport, un side-car
piloté par Catherine tandis qu’Henri est réduit à l’état de passager dans le
cockpit.
C’est la jeune femme qui prendra toutes les décisions durant le voyage
tandis que chaque tentative d’initiative d’Henri l’humilie toujours plus à
travers des gags hilarants : soulevé par la barrière en voulant traverser
une voie ferrée, sauvé de la noyade par Catherine, emprisonné et incapable de
retrouver l’objet de sa mission suite à une mauvaise blague. Le rapport
homme/femme implose complètement, Henri faisant office de « repos du
guerrier » en massant Catherine après une journée de turpitude. C’est
finalement elle qui concrétisera le rapprochement amoureux par son audace,
Henri exprimant ses sentiments par une manifestation sensible là aussi plutôt
associé à une héroïne dans les comédies romantique de cette période.
Une fois le couple établi, l’effacement de l’archétype de
mâle viril et dominant se poursuit pourtant en constant miroir de la première
partie. Les obstacles ne sont plus physiques mais administratifs, d’abord par
le chemin de croix de paperasse pour officialiser le mariage puis pour le
consommer. Le cliché ancestral du guerrier ramenant une épouse de ses campagnes
étrangères s’inverse, l’administration américaine n’ayant prévu des procédures
que pour les maris rentrant au pays avec leur épouse. Ce flou juridique empêche
les époux de cohabiter et de passer leur nuit de noce mais va permettre à Henri
de suivre tant bien que mal Catherine sur le chemin du retour, perdant un peu
plus de ses atouts masculins à chaque avancée.
Cary Grant est bien évidemment
génial, gardant bagout et prestance malgré tous les outrages et faisant passer
par son charisme la déchéance de son personnage. Ann Sheridan est typique des
héroïnes de Hawks avec un peps, une distance et une drôlerie de tous les
instants auxquels on peut ajouter une autorité naturelle qui contrebalance avec
l’inconséquence de Cary Grant. Après avoir enfilé un pantalon pour conduire le
side-car et affirmant ainsi « porter la culotte » au sein du couple,
la boucle est bouclé lors du final où Henri est carrément obligé de se
travestir en femme pour la dernière marche avant le départ. Ce n’est que dans l’intimité
enfin accordée de leur cabine qu’il pourra retrouver ses attributs pour une
nuit de noce tant attendue. Hilarante et progressiste, une belle réussite qui
souffre juste d’un déséquilibre de rythme (la partie voyage est bien plus
trépidante que celle de l’enlisement administratif), vive Howard Hawks !
A New York. Un auteur de romans policiers et sa femme enquêtent sur les agissements de leurs curieux voisins .....
A Night to remember
est une délicieuse comédie policière qui nous embarque dans un suspense
astucieux où la vraie tension s'équilibre idéalement aux éclats de
rire. Adapté du roman The Frightened Stiff
de Kelley Roos, le film voit les époux Nancy (Loretta Young) et Jeff
Troy (Brian Aherne) confronté à un mystère alors qu'il s'installe dans
leur nouvel appartement. Dès l'ouverture la légèreté et le babillement
du couple est un contrepoint à l'environnement oppressant. L'immeuble
inquiétant et les allures sinistres d'un voisinage digne de Rosemary's Baby
vient jeter un voile d'inquiétude sur nos joyeux époux.
La photo de
Joseph Walker jette tout en jeu d'ombres menaçants fait lorgner
l'ensemble vers l'épouvante, la vraie terreur ne s'installant pas
complètement car les amorce de séquences terrifiantes se voient
désamorcées par l'humour (l'apparition de la tortue) in extremis à
chaque fois. Néanmoins le scénario habile pose un intrigant mystère, que
ce soit par les réactions terrifiées des voisins dès qu'ils découvrent
l'appartement occupé par nos héros ou le noir secret qui semble les
forcer à cohabiter contre leur gré dans ce bâtiment depuis des années.
La
force du film est de ne jamais diluer ce suspense tout en y allant
franchement dans la grosse comédie loufoque. Le couple vedette y est
pour beaucoup avec une Loretta Young piquante et toujours prêt à
taquiner son époux, un Brian Aherne qui a plus expérimenté le crime dans
ses romans que dans la réalité. L'acteur est épatant pour délester son
personnage de toute virilité ou vertus héroïque. Les situations
l'émasculant sont multiples, de par sa propre couardise (ses
tergiversations à aller titiller un molosse dans un bar, ses airs
tremblants dès qu'il s'agit d'explorer les entrailles ténébreuses de
l'immeuble) ou par des situations tordantes comme le running gag de
cette porte qu'il est le seul à ne pas réussir à ouvrir ou sa fâcheuse
tendance à l'évanouissement (là aussi source d'un moment savoureux quand
il croira son épouse morte).
Ce mâle fragile et son épouse frêle ajoute
donc au suspense tant ils semblent peu armés face au danger mais le
scénario fait d'eux des fins limiers qui vont habilement remonter la
piste de l'énigme. Sans trop en dire, la suite prendra la forme d'un
haletant et imprévisible whodunit
conjuguant donc toujours cette drôlerie à une efficace trame policière.
Le film est tout de même parfois un peu trop bavard mais on prend un
tel plaisir en compagnie de ces personnages (en second rôle Sidney Toler
compose un inspecteur sarcastique du meilleur gout) que la pilule passe
aisément, d'autant que le final est assez virtuose. Sans l'intrusion de
l'humour, ce climax aurait pu être sacrément glaçant grâce à la mise en
scène inspirée de Richard Wallace. Cet équilibre ténu évite de faire
basculer le récit dans la parodie tout en le rendant constamment
palpitant. Une jolie réussite.
Sorti en dvd zone 1 chez Sony et doté de sous-titres anglais
Un quiproquo fait penser à toute la
presse que la célèbre romancière féministe June Cameron est marié à Tim
Sterling, professeur à l'université.
Une délicieuse
screwball comedy qui trouve le ton juste entre progressisme et valeurs
traditionnelles par la grâce d'un script astucieux. June Cameron
(Loretta Young) est un écrivain féministe incitant les femmes à vivre
hors du joug masculin et à mener carrière. Son dernier ouvrage
rencontrant un succès important, elle est contrainte d'écourter ses
vacances et de rentrer à New York. Faute de moyen de locomotion, elle
s'impose dans la voiture du très soupe au lait Tim Sterling (Ray
Milland) aspirant professeur en université de médecine. L'antagonisme
entre l'indépendance de June et le caractère orageux de Tim se dessine
pendant le trajet par quelques échanges savoureux et préparant la
cohabitation forcée qui les attends arrivé destination. Suite à un
quiproquo ils sont pris pour de jeunes mariés et une lectrice trahie
aura fait remonter la rumeur jusqu'à New York. Seul moyen de s'en
sortir, simuler un vrai mariage le temps pour June de changer son fusil
d'épaule et de signer un ouvrage vantant la vie matrimoniale et de
divorcer à sa parution (quitte à en écrire un dépeignant les joies du divorce par
la suite). On appréciera la morale bienpensante d'alors où mieux vaut feindre un mariage que d'avouer un liaison de passage.
Le
script distille une habile opposition de caractères sources de joutes
tordantes et inventives (Milland répertoriant les objets de Lorreta
Young pour récupérer ses quatre dollars) tout en ne faisant pas des
personnages des figures figées à leur supposée idéologie. Ainsi le
supposé macho joué par Milland se montre fort soumis à sa vraie fiancée
Marilyn (Gail Patrick) et Lorreta Young n'a guère de scrupule à sauver
sa carrière en reniant sa philosophie tout en cédant là aussi à son
petit ami et éditeur (Reginald Gardiner). Ce n'est donc pas sur une
idéologie mais plutôt la peur de l'autre que repose leur opposition,
donnant un charme explosif à leur mariage/opposition qui tout en les
rebutant sert leurs intérêts. Chacun aura droit à son moment dominant
Milland envahissant avec jubilation l'intérieur cosy de son "épouse" de
ses attributs masculins dans les tiroirs, les armoires et même un
tableau d'anatomie en plein salon.
Le mariage n'est pas considéré comme
la normalité uniquement pour la femme, Milland accédant enfin au statut
de professeur grâce à nouvelle union qui le rend enfin suffisamment
"équilibré" pour enseigner (l'occasion d'une revanche tonitruante de
Loretta Young quand elle l'apprendra). D'ailleurs le monde universitaire
est croqué avec amusement durant une scène de réception entre érudits
discutant uniquement de trouble mentaux et son doyen dont un simple
raclement de gorge génère un silence poli. Une caricature excellent mais
pas suffisamment exploitée tant il y avait possibilité à des
atmosphères façon Boule de feude (1941) Howard Hawks.
Ce
n'est finalement qu'en situation de crise, hors des carcans urbains que
le rapprochement pourra se faire tout en leur permettant d'assumer leur
personnalité et d'y adosser leur qualité. Le scientifique devient ainsi
le médecin prévenant qui va aider une femme à accoucher, la femme
indépendante une aide précieuse pour tempérer la crise (ne paraissant
jamais soumise même en effectuant des tâches d'intérieur) et les deux
peuvent enfin s'admirer mutuellement et s'aimer.
Le registre vachard
initial ne s'estompe heureusement pas mais se faisant dans la complicité
et plus dans l'affrontement, à l'image du stratagème génial de Loretta
Young pour empêcher Milland de se fiancer. Les deux acteurs sont
irrésistibles (et Loretta Young à croquer comme d'habitude), les seconds
rôles aussi surprenant qu'inventifs (les étudiants pratiquants de
football américains bas du front) et l'ensemble mené tambour battant par
Alexander Hall. Très bon moment !
Sorti en dvd zone 1 chez Columbia et doté de sous-titres anglais
Un chef d'orchestre en
est persuadé : sa femme le trompe ! Alors qu'il dirige un concert, il imagine
trois manières de la tuer, au gré de l'inspiration que lui apportent les
musiques de Rossini, Wagner et Tchaïkovski. La salle est en délire : jamais le
chef d'orchestre n'a semblé aussi habité par sa partition ! Ne reste plus qu'à
mettre le crime en pratique....
La question du fantasme et de son impossible réalisation est
un thème central de la comédie américaine des années 50. C’est le mari en quête
d’aventure de Sept ans de réflexion (1955), Jerry Lewis se rêvant un alter-ego irrésistible dans Docteur Jerry et Mister Love (1963) ou
le quidam ordinaire affublé du sex-symbol Jayne Mansfield dans La Blonde explosive (1957). Preston
Sturges est pour beaucoup dans cette tendance, lui qui aura exploré la question
narrativement dans Les Voyages de Sullivan (les velléités de mélodrame du héros
réalisateur s’opposant aux attente de comédie de son public) mais aussi visuellement
en introduisant les codes du cartoon dans le cinéma live. Au début des années
50, Preston Sturges est au creux de la vague. Il a quitté avec pertes et fracas
la Paramount, le studio lui ayant donné sa chance et où il jouissait d’une
liberté totale. Loin de ce cocon, l’association malheureuse avec Howard Hughes
et des œuvres moins inspirée font mettre à mal le crédit de Preston Sturges.
Darryl Zanuck, patron de la Fox et grand admirateur de Sturges (tout son
travail de scénariste à la Paramount et si cette dernière avait refusé de lui
donner sa chance à la mise en scène il était prêt à le faire) lui donnera alors
carte blanche pour ce qui sera son dernier vrai grand film, Infidèlement Votre.
Cette idée du fantasme irréalisable qui court de manière
sous-jacente dans toute son œuvre (les aspirations héroïque du jeune homme de Héros malgré lui(1944), les rêves de fortunes
du couple de Christmas in July (1940), l’idéal artistique du cinéaste des Voyages
de Sullivan), Sturges l’applique littéralement dans le script très
conceptuel d’Infidèlement Votre. Le
chef d’orchestre Alfred de Carter (Rex Harrison) apprend que son épouse (Linda
Darnell) le trompe. Fou de rage, il rumine en plein concert trois manières de
la tuer, la méthode et l’atmosphère de ses fantasmes variant au gré d’une
partition où alternent Rossini, Wagner et Tchaïkovski. L’idée du film date de
1932 où Preston Sturges encore simple scénariste constata l’influence qu’avait
la musique d’ambiance sur son écriture. Le réalisateur y ajoute foule
d’éléments inventifs dans une première partie caractérisant avec drôlerie le
mari jaloux.
Sturges fait de son héros un anglais marié à une américaine qui
est également une femme plus jeune. Cette différence d’âge et de culture amorce
progressivement des motifs de ressentiments lorsque l’époux se pensera trompé.
Rex Harrison lui apporte une préciosité excessive et hilarante, autant dans
l’expression de son amour que plus tard de sa haine. Il faut voir l’attitude
théâtrale et les grands airs qu’il prend lorsqu’on ose lui amener les rapports
de filature confirmant l’adultère de son épouse. Par des coups du sort
hilarants, ce fameux rapport qu’il refuse de lire lui revient constamment,
jusqu’à ce qu’il finisse par en connaître le tragique contenu.
Pas de
grande scène de ménage ou de colère envers son épouse, sa jalousie va prendre
au contraire un tour tout aussi maniéré. Sturges oppose le raffinement européen
à la vulgarité du Nouveau Monde, les renvoyant dos à dos avec brio. De Carter
est anglais, artiste et cultivé. L’antithèse de son beau-frère August (Rudy
Vallee) américain froidement matérialiste (une scène le montrant compter son
argent en pleine nuit enfonce le clou) et ignare. C’est le second qui lance la
filature par un détective privé de la femme de son beau-frère qu’il soupçonne
d’infidélité, un moyen efficace et pragmatique pour lui tandis que cela est
d’une vulgarité sans bornes pour un De Carter poussant des cris d’orfraie
lorsqu’il apprend la nouvelle.
Dès lors la jalousie ordinaire mais entouré de bassesse de
l’américain s’oppose à celle plus raffinée et pédante de l’anglais (les
remarques désobligeantes de De Carter sur les américains sont légions sous la
plumes acerbe de Sturges) qui ne peut que fantasmer la réparation de l’outrage
dans une mise en scène grandiloquente. La caméra de Sturges traverse la salle
de concert pour s’attarder sur la gestuelle passionnée de De Carter avant de
littéralement plonger dans son regard et ses pensées meurtrières, le rêve peut
commencer.
La comédie noire drôle et sautillante est de rigueur sous les notes
du Sémiramis Rossini, le ton se fait pesant et funèbre dans
le mélodrame forcé baigné du Tannhäuser
et le tournoi des chanteurs à la Wartburg de Wagner et carrément tourmenté
et désespéré avec Francesca da Rimini
de Tchaïkovski. Mari meurtrier face une épouse « femme fatale » dans
le premier fantasme, compréhensif et résigné dans le second et suicidaire dans
le dernier, De Carter offre trois visages où il tient sa revanche de façon
toujours plus outrancière.
Il en ira autrement lors de la concrétisation où les lois de
la gravité reprennent leur droit avec une chambre d’hôtel saccagée, les
enregistreurs disposent d’un mode d’emploi incompréhensible et où l’interlocuteur
n’arbore pas la même attitude théâtrale. De Carter sera constamment
décontenancé par ces éléments réel qui contredise la flamboyance des fantasmes,
le plus grand d’entre eux étant évidemment l’infidélité de son épouse. Toujours
aussi cabot, notre héros s’en sort avec une envolée dont il a le secret et
Sturges de teinter son final romantique d’une grinçante ironie.
La crise du logement qui sévit aux
Etats-Unis pendant la dernière guerre, oblige la jeune Connie à louer un
appartement à un vieux monsieur, Benjamin Dingle. Celui-ci, de son
côté, le sous-loue au jeune officier Carter...
Un an après l'excellent La Justice des hommes (1942), George Stevens retrouve Jean Arthur pour une autre merveille de romance en huis-clos avec cet excellent The More the Merrier.
S'il ne part pas dans les réflexions philosophiques de son
prédécesseur, le film s'inscrit avec humour dans une réalité d'alors à
savoir la pénurie de logement au sein de cette Amérique en guerre. La
scène d'ouverture amuse ainsi par son décalage avec sa voix off vantant
les vertus de l'accueil à Washington tandis qu'à l'image s'enchaîne les
visions d'hôtels et de pensions saturées. C'est dans ce contexte que va
se profiler une promiscuité inattendue entre nos trois héros. Benjamin
Dingle (Charles Coburn) est un homme politique venu justement à
Washington pour mettre en place un programme immobilier et va
ironiquement se trouver à la rue le temps de son séjour.
Il va avec
roublardise et insistance réussir à sous-louer une chambre à Connie
(Jean Arthur) jeune célibataire qui aurait préféré la compagnie d'une
autre femme. Les manières coincées et l'organisation rigoureuse de
Connie s'opposent à la désinvolture rigolarde de Dingle et George
Stevens par son sens du rythme et sa gestion de l'espace fait de
l'appartement un hilarant théâtre de ces deux caractères opposés. Le
procédé est poussé plus loin encore lorsque Dingle va sous-louer sa
propre chambre à Carter (Joel McCrea) un jeune officier de passage, et à
l'insu de Connie bien sûr. A ces mouvements perpétuels désordonnés
s'ajoutera ainsi une hilarante partie de cache-cache où Charles Coburn
est absolument génial dans ses efforts à dissimuler sa duperie tandis
que ses deux colocataires vaquent à leurs occupations.
Après
avoir introduit les personnages dans les entrechoquements de cet espace
restreint, Stevens met la pédale douce sur les gros gags pour développer
subtilement leur caractère. Charles Coburn s'avère aussi volontariste
que désinvolte dans ses actions sociales et dans son rôle d'entremetteur
goguenard qu'il interprète avec un plaisir non dissimulé. Jean Arthur
est une nouvelle bouleversante quand se dessine peu à peu la solitude de
Connie sous l'attitude psychorigide, "fiancée" à un homme surtout
préoccupé par sa carrière et pour qui cette compagnie un autant un
dérangement qu'un piquant dans son quotidien morne. Joel MCrea est
également très subtil en soldat de passage à l'attitude détachée, ses
responsabilité ne lui permettant pas de se lier trop longuement à qui
que ce soit (la première rencontre avec Dingle où il est constamment
allusif sur ses activités).
La fragilité et le charme de Connie vont
pourtant faire vaciller progressivement cette froideur. Ce rapprochement
se fait dans le quotidien, le temps de quelques séquences anodines (un
petit déjeuner à trois, une séance de bronzage...) d'un charme fou où
Dingle a recours à des procédés grossiers pour briser la retenue des
deux jeunes gens. Connie est trop fière et distinguée pour faire le
premier pas, Carter n'est même pas conscient d'être en train de tomber
amoureux. Les dialogues sont tordants lorsque les deux hommes mettent à
mal la patience de Connie (toutes les piques sur son fiancé) et l'on
passe un vrai bon moment.
Comme La Justice des hommes,
Stevens brise cet aparté de manière un peu artificielle dans
l'avalanche de rebondissement de la dernière partie alors que le
romantisme se développait bien mieux dans l'attente. Néanmoins les
situations sont suffisamment drôles pour susciter l'adhésion, comme ce
moment où se vérifie les tirades de Charles Coburn sur la pénurie
d'hommes à Washington (huit femmes pour un homme) et où Carter est
subitement assailli de prétendantes dans un restaurant. On pense aussi à
la réaction ahurie du fiancé (Richard Gaines) lorsqu'il découvrira les
liens curieux unissant nos trois héros. La magie opère définitivement
dans les purs moments romantiques où le film se détache de sa mécanique
et ose ralentir.
Deux moments de grâce fonctionnent ainsi en parallèle.
Connie et Carter dans leurs chambres respectives, allongés, s'avouent
leur amour, le mur séparant les deux pièces semblant disparaitre par la
finesse du montage laissant croire qu'ils sont côté à côte. La dernière
scène répond à ce moment, quand devant se séparer notre couple reprend
une attitude distante pour cacher sa détresse. A l'inverse, la mise en
scène de Stevens filmant ce passage de l'extérieur fait supposer qu'ils
sont séparés et en fait le mur a cette fois (littéralement) disparu. Le
rapprochement mutuel se sera fait en domptant leur cœur et cet espace,
idée que conjugue avec brio le réalisateur par la seule image (et assez ironiquement l'aveu amoureux se fait dans une promiscuité indécente par le montage, l'hypocrisie revient alors que la relation est "régularisée" beau pied de nez au Code Hays). Un petit
bijou de comédie romantique et Jean Arthur est définitivement la plus
craquante des "girl next door" du cinéma américain.
Sorti en dvd zone 1 chez Sony et doté de sous-titres anglais (assez défaillants quand même)