Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

Pages

Affichage des articles dont le libellé est George Stevens. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est George Stevens. Afficher tous les articles

jeudi 16 février 2017

La Chanson du passé - Penny Serenade, George Stevens (1941)

Julie Gardiner Adams revit les souvenirs de sa rencontre avec Roger en écoutant la chanson Penny serenade. Dès lors, elle se souvient aussi du tremblement de terre qui lui fit perdre son enfant et le chagrin qui sépara le couple avant qu’ils n’adoptent une petite fille...

La Chanson du passé marque un tournant dans la filmographie de George Stevens. De ses débuts de directeur photo pour Laurel et Hardy ou Hal Roach à sa propre carrière de réalisateur, George Stevens était associé au divertissement bondissant quel que soit le genre abordé, du film d'aventures Gunga Din (1939) à la comédie musicale Sur les ailes de la danse (1936) en passant par la comédie romantique comme Mariage Incognito (1937). Sous la légèreté Stevens faisait montre d'une préoccupation sociale, d'une tendresse et sensibilité palpable pour ses personnages qui se manifesterait avec des œuvres plus personnelles comme les charmants La Justice des hommes (1942) et Plus on est de fous (1943). Néanmoins on situe le virage "sérieux" du réalisateur après 1945 où engagé dans les services cinématographiques de l'armée américaine durant la Deuxième Guerre Mondiale, il fut marqué à vie lorsqu'il filma les images de la libération du camp de concentration de Dachau. Le divertissement pur n'aura plus cours dans la suite de sa filmographie, de l'épopée intime I remember Mama (1948) à la tragédie du célébré Une place au soleil (1951) où la transcendance héroïque (Shane (1953)), épique (Géant (1956) ou religieuse (La Plus Grande Histoire jamais contée (1965)). Pourtant tous ces éléments s'amorcent dans La Chanson du passé, un des premiers films réellement dramatiques de George Stevens. La narration en flashback et la vision délicate de l'amour parental de I remember Mama, le questionnement des institutions de La Justice des hommes et toute la noirceur à venir s'expriment déjà ici.

George Stevens se plait ici à confronter les personas filmiques de son couple vedette Cary Grant/Irene Dunne. La légèreté de Cary Grant se confronte à l'aura plus grave d'Irene Dunne qui, si elle se montrer assez extraordinaire dans le registre comique (la screwball comedy déjantée Theodora devient folle (1936)) est surtout célébrée pour ses grands rôles dans le mélodrame (Back Street (1933) et la première version du Secret Magnifique (1935) de John Stahl, Elle et lui (1939) de Leo McCarey). Si les flashbacks introduits par de superbes transitions musicales s'amorcent par le regard mélancolique d'Irene Dunne, le sentiment est plus fluctuant tout au long du récit. Le charme ahuri et maladroit de Cary Grant éclaire la gravité de sa partenaire lors de la magnifique scène de rencontre mais c'est cette même insouciance immature qui pèsera sur le couple. George Stevens en joue dans par sa mise en situation pour faire savourer la malice de Cary Grant (ce plan large où accapare l'attention d'Irene Dunne en lui apportant une pile de disque à écouter dans la boutique) où l'émotion d'Irene Dunne (ce gros plan sur son visage charmé et narquois quand elle saisit un autre subterfuge de séduction grossier).

Les ellipses et les séquences rallongées se dédoublent pour exprimer une même émotion, notamment le désir du couple, d'abord amoureux transis retenant difficilement leur ardeur lors de la scène à la plage et jeunes mariés consommant leur union avec empressement dans un wagon de train. Cet écho alternativement furtif ou appuyé fonction durant tout le film, l'immaturité de Cary Grant mettant à mal le ménage à ses prémisses et le brisant presque définitivement par sa réaction au drame auquel ils sont confrontés à la fin de l'histoire. Le désir de foyer stable et maternité d'Irene Dunne s'oppose donc constamment à l'ambition et l'égoïsme de Cary Grant, la grande tragédie s'invitant sous les formes les plus diverses pour signifier une union impossible.

Si le message s'inscrit dans les valeurs familiales hollywoodiennes attendues (le couple ne peut s'épanouir qu'à travers la parenté), George Stevens peut compter sur de superbes prestations pour l'exprimer. Le comique tendre s'illustre dans le désarroi du couple face à ce nourrisson dont il faut s'occuper, et l'émotion touche au cœur tant le ton sait se faire subtil. On retrouve ce jeu de l'ellipse et de la longueur, les atermoiements amusant (premier bain, première couche et première veille nocturne laborieuse du bébé) laissant place à un moment bouleversant lors de la tirade vibrante de Cary Grant face au juge d'adoption pour obtenir la garde.

L'acteur se met à nu comme rarement à cet instant et l'ensemble de sa prestation lui vaudra une nomination à l'Oscar. Cette narration en flashback dramatise avec force chaque épisode qui constitue une vraie tranche de vie intense à la tonalité guidée par la pièce musicale qui l'amène, et Stevens magnifiera ce mode narratif dans I remember Mama. Le drame n'est jamais appuyé avec lourdeur par ces ellipses qui escamotent les rebondissements tragiques pour faire ressentir la douleur de "l'après" chez les personnages, dont la caractérisation initiale rend de plus en plus distant l'un de l'autre. Seule la conclusion cède à une certaine facilité mis ne saurait gâcher la force de ce beau mélo.

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side

dimanche 4 janvier 2015

Tendresse - I Remember Mama, George Stevens (1948)

Au début du XXe siècle, la famille Hansen quitte sa Norvège d'origine pour s'installer à San Francisco. Au cours des années qui suivent, autour de la mère qui dirige le clan avec très peu de moyens, la famille connaît des joies, des peines et aspire au bonheur, comme tout nouveaux américains...

Spécialistes du divertissement hollywoodien le plus enlevé depuis ces débuts et ce quel que soit le registre (comédie musicale avec Sur les ailes de la danse (1936), le film d'aventures pour Gunga Din (1939) et surtout la screwball comedy sur les géniaux Mariage Incognito (1938), Plus on est de fous (1943) ou La Justice des hommes (1942)) George Stevens verra le ton de ses films évoluer vers une tonalité plus dramatique après son expérience de la guerre. Engagé lors de la Seconde Guerre mondiale dans les services cinématographiques de l'armée américaine, Stevens filmera notamment le Débarquement en Normandie mais également les premières images des horreurs des camps de concentration avec la libération du camp de Dachau. Marqué durablement par l'expérience, ses films futurs n'auront plus jamais l'insouciance de ses premiers classiques, le plus marquant étant bien sûr le très sombre revers du rêve américain montré avec Une Place au soleil (1951). Avant de s'attaquer à ces sujets plus sérieux (dont une adaptation du Journal d'Anne Frank en 1959), Stevens semble avec I Remember Mama vouloir effectuer un retour vers un passé idéalisé et heureux, loin des horreurs auxquelles il vient d'assister. Le film est l'adaptation du roman Mama's Bank Account de Kathryn Forbes, en partie autobiographique puis s'inspirant de son enfance à San Francisco auprès de ses parents émigrants norvégiens. Plus précisément, le film transpose l'adaptation théâtrale qui fut tirée du livre à Broadway par John Van Druten.

Cela se ressent vraiment dans construction du film, sans vraie intrigue linéaire mais plutôt partagée en trois actes et moments nostalgiques mettant en valeur à chaque fois sous un nouvel angle la bonté de cette famille et plus précisément cette mère si aimante. La force du film est de créer une émotion sincère dans la capture de l'anodin. Les caractères de cette famille sont dépeints dans leur environnement modeste, la rigueur et la bienveillance de Mama (Irene Dunne méconnaissable et vieillie par le maquillage pour incarner cette matriarche), la nature rêveuse de Katrin (Barbara Bel Geddes), l'obstination de sa sœur Christina (Peggy McIntyre), la sagesse du père (Philip Dorn) ou encore l'attachement aux animaux de la cadette Dagmar (June Hedin). De simples archétypes dans la scène d'ouverture où la famille compte ses économies pour les échéances à venir, les personnages prennent un tour de plus en plus attachant au fil des trois actes.

Dans le premier Mama cherchera par tous les moyens à souhaiter bonne nuit à la petite Dagmar hospitalisée et à laquelle on lui interdit le contact avant le lendemain de son opération. On s'amuse des stratagèmes employés par cette mère mais le comique s'estompe vite face à son angoisse puis à cette scène d'une infinie tendresse où elle peut entonner sa berceuse, cette aura maternelle s'avérant universelle face aux yeux captivés des autres enfants de la chambre d'hôpital. Tout le film fonctionne ainsi, célébrant l'abnégation et l'amour de Mama capable de tout surmonter toutes les difficultés. Vu à travers le regard idéalisé de l'enfant, Mama semble pouvoir ressusciter les chats, sacrifier ses objets les plus précieux ou contribuer de manière surprenante à la carrière d'écrivain de sa fille. Jamais niais ni gratuitement mélodramatique le scénario st toujours authentique dans l'émotion, porté par une Irene Dunne habitée de bout en bout.

Parallèlement le film dessine une vision plus nuancée et amusée de cette communauté norvégienne expatriée avec ses personnages hauts en couleurs, les trois tantes coincées et acariâtres mais surtout l'Oncle Chris (Oskar Homolka dans un personnage inventé pour la pièce) dont la présence tonitruante dissimule un même souci des autres. Là aussi ces personnages naviguent du cliché comique et de la caricature vers quelque chose de plus authentique avec les bonheurs du mariage pour Trina (Ellen Corby), vieille fille à l'amour tardif. Même des acteurs secondaires du récit dégagent cette même bonté en dépit d'actes discutables comme le locataire Jonathan Hyde (Cedric Hardwicke) qui fera gouter aux joies de la lecture collective toute la famille. C'est par cette même voie que se conclura l'histoire bouclant la boucle à l'écoute d'une ultime histoire, celle de leurs propres souvenirs.

Sorti en dvd zone 1 Warner et doté de sous-titres français

jeudi 20 novembre 2014

Plus on est de fous - The More the Merrier, George Stevens (1943)

La crise du logement qui sévit aux Etats-Unis pendant la dernière guerre, oblige la jeune Connie à louer un appartement à un vieux monsieur, Benjamin Dingle. Celui-ci, de son côté, le sous-loue au jeune officier Carter...

Un an après l'excellent La Justice des hommes (1942), George Stevens retrouve Jean Arthur pour une autre merveille de romance en huis-clos avec cet excellent The More the Merrier. S'il ne part pas dans les réflexions philosophiques de son prédécesseur, le film s'inscrit avec humour dans une réalité d'alors à savoir la pénurie de logement au sein de cette Amérique en guerre. La scène d'ouverture amuse ainsi par son décalage avec sa voix off vantant les vertus de l'accueil à Washington tandis qu'à l'image s'enchaîne les visions d'hôtels et de pensions saturées. C'est dans ce contexte que va se profiler une promiscuité inattendue entre nos trois héros. Benjamin Dingle (Charles Coburn) est un homme politique venu justement à Washington pour mettre en place un programme immobilier et va ironiquement se trouver à la rue le temps de son séjour.

Il va avec roublardise et insistance réussir à sous-louer une chambre à Connie (Jean Arthur) jeune célibataire qui aurait préféré la compagnie d'une autre femme. Les manières coincées et l'organisation rigoureuse de Connie s'opposent à la désinvolture rigolarde de Dingle et George Stevens par son sens du rythme et sa gestion de l'espace fait de l'appartement un hilarant théâtre de ces deux caractères opposés. Le procédé est poussé plus loin encore lorsque Dingle va sous-louer sa propre chambre à Carter (Joel McCrea) un jeune officier de passage, et à l'insu de Connie bien sûr. A ces mouvements perpétuels désordonnés s'ajoutera ainsi une hilarante partie de cache-cache où Charles Coburn est absolument génial dans ses efforts à dissimuler sa duperie tandis que ses deux colocataires vaquent à leurs occupations.

Après avoir introduit les personnages dans les entrechoquements de cet espace restreint, Stevens met la pédale douce sur les gros gags pour développer subtilement leur caractère. Charles Coburn s'avère aussi volontariste que désinvolte dans ses actions sociales et dans son rôle d'entremetteur goguenard qu'il interprète avec un plaisir non dissimulé. Jean Arthur est une nouvelle bouleversante quand se dessine peu à peu la solitude de Connie sous l'attitude psychorigide, "fiancée" à un homme surtout préoccupé par sa carrière et pour qui cette compagnie un autant un dérangement qu'un piquant dans son quotidien morne. Joel MCrea est également très subtil en soldat de passage à l'attitude détachée, ses responsabilité ne lui permettant pas de se lier trop longuement à qui que ce soit (la première rencontre avec Dingle où il est constamment allusif sur ses activités).

La fragilité et le charme de Connie vont pourtant faire vaciller progressivement cette froideur. Ce rapprochement se fait dans le quotidien, le temps de quelques séquences anodines (un petit déjeuner à trois, une séance de bronzage...) d'un charme fou où Dingle a recours à des procédés grossiers pour briser la retenue des deux jeunes gens. Connie est trop fière et distinguée pour faire le premier pas, Carter n'est même pas conscient d'être en train de tomber amoureux. Les dialogues sont tordants lorsque les deux hommes mettent à mal la patience de Connie (toutes les piques sur son fiancé) et l'on passe un vrai bon moment.

Comme La Justice des hommes, Stevens brise cet aparté de manière un peu artificielle dans l'avalanche de rebondissement de la dernière partie alors que le romantisme se développait bien mieux dans l'attente. Néanmoins les situations sont suffisamment drôles pour susciter l'adhésion, comme ce moment où se vérifie les tirades de Charles Coburn sur la pénurie d'hommes à Washington (huit femmes pour un homme) et où Carter est subitement assailli de prétendantes dans un restaurant. On pense aussi à la réaction ahurie du fiancé (Richard Gaines) lorsqu'il découvrira les liens curieux unissant nos trois héros. La magie opère définitivement dans les purs moments romantiques où le film se détache de sa mécanique et ose ralentir.

Deux moments de grâce fonctionnent ainsi en parallèle. Connie et Carter dans leurs chambres respectives, allongés, s'avouent leur amour, le mur séparant les deux pièces semblant disparaitre par la finesse du montage laissant croire qu'ils sont côté à côte. La dernière scène répond à ce moment, quand devant se séparer notre couple reprend une attitude distante pour cacher sa détresse. A l'inverse, la mise en scène de Stevens filmant ce passage de l'extérieur fait supposer qu'ils sont séparés et en fait le mur a cette fois (littéralement) disparu. Le rapprochement mutuel se sera fait en domptant leur cœur et cet espace, idée que conjugue avec brio le réalisateur par la seule image (et assez ironiquement l'aveu amoureux se fait dans une promiscuité indécente par le montage, l'hypocrisie revient alors que la relation est "régularisée" beau pied de nez au Code Hays). Un petit bijou de comédie romantique et Jean Arthur est définitivement la plus craquante des "girl next door" du cinéma américain.

Sorti en dvd zone 1 chez Sony et doté de sous-titres anglais (assez défaillants quand même)

Extrait

mercredi 3 septembre 2014

Une place au soleil - A Place in the Sun, George Stevens (1951)

Neveu pauvre d'un magnat de l'industrie, George Eastman (Montgomery Clift) est embauché en bas de l'échelle dans une usine de son oncle. Malgré les règles strictes qui y règnent, il a une liaison avec une ouvrière, Alice Tripp (Shelley Winters), qui tombe enceinte de lui. Il s'éprend par ailleurs d'Angela Vickers (Elizabeth Taylor), une jeune fille de la haute société. L'épouser lui ouvrirait pour de bon les portes d'un autre monde...

George Stevens réalise avec Une Place au soleil ce qui est l’un des films les plus lucides et cinglant sur l’illusion du rêve américain. Le film est une adaptation du roman Une tragédie américaine de  Theodore Dreiser, paru en 1925. Le livre avait déjà connu une première transposition en 1931 et signée  Josef von Sternberg avec Sylvia Sidney. La version de Stevens, grand succès des années 50 et récompensée par six Oscars est bien sûr la plus connue et n’était pas une adaptation littérale puisque s’inspirant également de la pièce qu’en tira Patrick Kearney. Les thématiques s’inscrivaient dans les questionnements parcourant l’œuvre de Theodore Dreiser sur les inégalités sociales et qu'on admirera au cinéma dans Un Amour désespéré (1952), autre grande adaptation de William Wyler.

George Stevens en modifiant le titre du roman annonce déjà le parfum de cruelle désillusion parcourant le film et exprimée dès la scène d’ouverture qui résume tout. George Eastman (Montgomery Clift), neveu pauvre d’un magnat de l’industrie quitte tout pour venir travailler dans l’entreprise de son oncle où il espère gravir les échelons. Nous le découvrons sur la route qui le mène à son destin, sac en bandoulière et faisant du stop. Les rêves de chimères et de grandeur du personnage nous apparaissent dans toute leur vacuité. Il s’extasie tour à tour pour un affiche publicitaire présentant une bimbo en bikini (et accessoirement le produit vendu par son oncle) puis pour celle qu’il n’a pas encore rencontrée, Elizabeth Taylor fonçant au volant de sa rutilante décapotable. Dès qu’il se tournera vers la route ce sera pourtant bien une semi-remorque poussiéreuse qui se sera arrêtée pour le prendre en stop, un brutal retour sur terre qui préfigure tout le parcours du personnage.

George Stevens traduit également cela visuellement dans sa manière d’illustrer les premiers pas du héros dans son nouveau monde. Patientant assis dans le bureau de son oncle, un plan large fait apparaître Eastman minuscule dans le luxe de l’immense pièce, plus tard la profondeur de champ le perdra dans l’immensité du salon des Eastman, lui debout dans une posture d’attente subalterne tandis qu’ils l’observent nonchalamment assis. Il semble aussi perdu et gauche face à ces êtres admirés et supérieurs que dans sa veste mal coupée. Le réalisateur tout au long du film un regard à la fois bienveillant et très critique sur son héros. 

La maladresse du personnage est attachante mais son ambition superficielle nous apparait d’emblée avec ces nombreux gros plans sur les regards admiratifs et envieux de George sur tout ce qui l’entoure, les fêtes luxueuses auxquelles il n’est pas invité, les jolies filles essayant des maillots de bain au sein de l’entreprise et bien sûr la divine Angela Vickers (Elizabeth Taylor), objet de tous ses désirs. George veut tout et tout de suite et sa frustration passagère se manifestera dans la séduction pressante qu’il fera à sa collègue d’usine Alice Tripp (Shelley Winters) commettant avec elle l’irréparable qui va sceller tout son avenir.

Montgomery Clift est parfait, ses traits doux exprimant une parfaite ambiguïté entre ambition carnassière et vraie âmes rêveuses. Cette dualité se ressentira constamment l’on à autant le sentiment de la fierté d’un trophée remporté que de l’amour sincère dans sa relation avec Angela. De même Alice Tripp constitue un obstacle à sa réussite dont il rêve sans se l’avouer de faire disparaître mais sans en être amoureux il éprouve une réelle compassion pour elle et souhaite l’aider. Les rencontres en tout point opposées entre George et les deux figures féminines montre bien cette différence.

George ne croise la route d’Angela que dans des cadres lumineux, luxueux et où la photo de William C. Mellor lorgne vers le conte (Elizabeth Taylor irradiant l’écran de sa présence angélique et de ses regards tendres) tandis que l’on effectue un violent retour au réel dès qu’il est en présence d’Alice. Le physique plus « ingrat » de Shelley Winters s’inscrit donc dans des environnements urbains sombres et réalistes, des chambres de location plongées dans la pénombre, des cabinets de médecins cafardeux ou la salle d'usine. Elle symbolise pour George une honte de son milieu d’origine qu’il faut cacher mais dont le secret qui les lie va empêcher de s’élever. 

Le destin va se charger cruellement de mettre George dans une situation intenable (le bureau des mariages fermés) et Stevens amène avec une grande intelligence le moment fatal où George va se débarrasser presque inconsciemment d’Alice. Un dialogue où elle vante l’heureuse existence modeste et humble qui les attend réveille chez lui les noirs desseins qu’il n’ose s’avouer et un malheureux concours de circonstances va les mettre à exécution. Le déroulement de la scène montre clairement l’innocence de George dans l’acte meurtrier mais la tension qui l’a précédé teinte ce moment de cette même ambiguïté. 

Il faudra attendre l’ultime séquence pour qu’il s’avoue n’avoir rien provoqué volontairement mais s’être accommodé d’une situation qui l’arrangeait. La froide satisfaction et la culpabilité se disputent dans tous les moments qui suivent et les rêves de gloire se font de plus en plus insaisissables alors même qu’il commence à être accepté chez les nantis. On regrettera sans doute juste les scènes de procès longuettes (c’est l’occasion de voir Raymond Burr faire l’avocat avant Perry Mason) mais sinon on est happé par ce crescendo dramatique puissant qui sera une des grandes inspirations du formidable Match Point (2005) de Woody Allen.


Sorti en dvd zone 2 français chez Paramount




dimanche 20 avril 2014

La Justice des hommes - The Talk of the Town, George Stevens (1942)

Lorsque le Holmes Woolen Mill se retrouve ravagé par un incendie, son directeur, Andrew Holmes, accuse l'un des employés, Leopold Dilg, contestataire notoire. Un homme ayant été tué dans le désastre, Dilg, qui clame son innocence, se retrouve inculpé de meurtre au milieu d'une campagne de presse savamment orchestrée par Holmes. Ayant réussi à s'évader, et décidé à obtenir un jugement équitable, il trouve refuge chez Nora Shelley, une ancienne camarade de classe. Mais cette dernière loue justement sa maison à Michael Lightcap, un important juriste de Boston venu au calme pour écrire un livre...

George Stevens réussi avec un brillant mélange de comédie romantique et de réflexion sociale avec ce surprenant The Talk of the Town. Les ruptures seront de mise tout au long du récit avec notamment une ouverture saisissante et digne d'un film noir qui nous fait découvrir la situation dramatique de Leopold Dilg (Cary Grant). En quelques vignettes nous découvrons le parcours ayant mené le personnage en prison après avoir été accusé de l'incendie de l'usine de son patron Andrew Holmes et provoqué la mort d'un gardien.

 Cette entrée en matière choc nous laisse dans l'expectative, d'autant que Stevens use très bien de l'allure inquiétante que peut avoir Cary Grant sous les airs joviaux (et surtout exploité avec brio par Hitchcock dans Soupçons (1941) ou Les Enchaînés (1946)) lors de son évasion et de la traque qui s'ensuit. La thématique du film est déjà posée avec le regard sur Dilg qui est biaisé par l'introduction tapageuse et qui en fait une figure menaçante, le scénario questionnant constamment sur ce qui définit réellement un être derrière ce qu'une campagne médiatique peut en faire. C'est d'abord ce que saura voir Nora Shelley (Jean Arthur), amie d'enfance de Dilg chez laquelle il se réfugie, où plutôt la pension qu'elle loue. Ne sachant que faire d'un Dilg blessé et repu de fatigue et ne pouvant se résoudre à le dénoncer, Nora sera bientôt prise de cours lorsque son premier locataire arrive en avance. Il s'agit en plus de la personne la moins indiquée vu la situation, le très austère et acariâtre Michael Lightcap (Ronald Colman), juriste prestigieux de Boston venu au calme pour écrire un livre.

Stevens tiens alors avec un équilibre délicat comédie enlevée, triangle amoureux et trame policière toujours en poursuivant ce thème de ce qui se révèle derrière l'idée qu'on veut nous donner d'un personnage. Leopold Dilg s'avère ainsi un activiste dont le patron a voulu se débarrasser tout en touchant les assurances de son usine déclinante, aura monté toute la petite ville contre lui et acheté juges et journaux locaux pour parvenir à ses fins. Lightcap s'avère tout à la fois la pire et la meilleure compagnie possible par sa rigueur et sens de la justice pour faire changer les opinions et sauver Dilg. Seulement, le jugement de Lightcap est surtout théorique et représente une application froide et sans âme de la loi en laquelle il a toute confiance. Nora et Dilg devront amadouer le glacial juriste pour le convaincre et le scénario joue sur plusieurs registres pour le pousser dans ses derniers retranchements. D'abord la grosse comédie où une délicieuse et maladroite Jean Arthur titille sévèrement les nerfs d'un Ronald Colman raide comme la justice justement, au phrasé précieux et susceptible même s'il ne tardera pas à être sous le charme.

L'autre angle d'approche est la réflexion avec une vraie respiration entre l'urgence du début et la fin du film où Dilg se faisant passer pour le jardinier bouscule Lightcap dans son idée de loi et qui pour lui doit prendre l'humain avant de poser son verdict aveugle et implacable, ce déséquilibre étant la cause de cet engagement qui lui a causé tant de problème. Lightcap rarement aussi bousculé revoit ainsi progressivement son jugement d'autant qu'il est exposé à la corruption locale et à la campagne contre Dilg téléguidée par sa "victime". Stevens ose une sorte d'aparté philosophique et une confrontation intellectuelle qui n'ennuie jamais et met en valeur les deux héros masculins dont la rivalité hors écran (Cary Grant ayant demandé le changement du titre initial Mr Twilight mettant en avant le personnage de Colman plus riche selon lui et le film constituant à l'époque une rareté avec deux lead stars masculine partageant ainsi l'affiche sur un pied d'égalité) se prolonge dans le film pour les faveurs de Jean Arthur.

Les deux héros sont d'ailleurs si bien caractérisé et attachants que l'indécision du triangle amoureux se maintient jusqu'à la dernière minute, Stevens tournant les deux options possibles et ne faisant son choix qu'après les retours de projection-test. Cary Grant et Ronald Colman sont en fait les deux revers d'une même pièce formant la justice idéale, le premier sous ses airs légers incarnant un personnage engagé et déterminé devant parfois apprendre à rentrer dans le rang et faire confiance aux institutions.

A l'inverse Colman doit aller au-delà des textes et décrets pour plonger parmi ceux sur lesquels ils seront appliqués, savoir se dérider et s'adapter au défaillances bien humaine qui rendent le jugement parfait impossible sans une proximité et clairvoyance. L'idée de fendre l'armure de notable distant en se rasant la barbe est brillante, mettant le personnage sur les bons rails dès qu'il arbore une moustache bien plus séduisante. Jean Arthur est au centre de ses idéologies, représentant justement ce peuple dans ce qu'il a de plus sincère en voyant l'innocent derrière l'accusé idéal désigné par les journaux pour Dilg, et l'homme compatissant et sympathique derrière le juriste glacial pour Lightcap.

La dernière partie en forme de trépidante enquête policière inverse donc les rôles pour une issue attendue mais très bien amenée. On adhère à l'idéalisme de Stevens porté par un trio d'acteurs épatant et porté par un propos passionnant dans ce très beau film.

Sorti en dvd zone 2 français chez Sony mais l'édition étant introuvable désormais et hors de prix se pencher sur le zone 1 bien plus abordable et qui comporte des sous-titres français

Extrait

lundi 29 avril 2013

Annie Oakley, La Gloire du cirque - Annie Oakley, George Stevens (1935)


 Ce film raconte la biographie romancée d'Annie Oakley, la plus adroite des femmes de l'ouest au maniement des armes à feu. Elle rencontre Buffalo Bill et entre au Wild West Show.

Georges Stevens nous offre un divertissement des plus agréables avec cette biographie romancée d'Annie Oakley, légende de l'Ouest passé à la postérité pour sa dextérité au tir. L'intrigue suit très fidèlement le parcours de la tireuse en dramatisant un peu plus et en accélérant certains évènements : son enfance pauvre où elle apprend à tirer pour nourrir sans famille après le décès de son père, le défi lancé à un autre virtuose du tir qui va lui amener la notoriété et la faire engager dans le Buffalo Bill Wild West Show, le succès et les tournées à travers le monde dont un fameux numéro testé sur le Guillaume II d'Allemagne...

Tout cela serait très linéaire et mécanique sans une interprétation épatante et des enjeux sentimentaux bien mené. Dans la réalité, Annie Oakley tomba amoureuse et épousa celui qui fut son premier adversaire, Frank E. Butler vaincu lors de son premier concours de tir. Le scénario le transforme ici en Toby Walker (Preston Foster) et retarde l'union qui sera donc tout l'enjeu du film.

Annie Oakley innocente et énamouré de Walker ira jusqu'à lui laisser remporter leur première confrontation (au contraire de la réalité donc) mais ce dernier présenter comme arrogant et macho va pourtant la prendre sous son aile pour lui apporter ce qui lui manque, l'art de l'entertainment avec des numéros de plus en plus virtuose. Ce revirement est superbement amené par un excellent Preston Foster dont les poses de coq dissimulent un personnage très attachant qui se dévoile au fur et à mesure qu'il devient faillible. Barbara Stanwyck dans le rôle-titre croise avec brio candeur et détermination, l'allure séduisante de ses tenues de scènes n'ayant d'égal que sa précision infaillible au tir et forme un très joli couple avec Foster.

Dans cette bonne humeur ambiante le film ne fait que survoler les quelques pistes lancées au départ notamment la facette féministe et la fermeture aux femmes d'espaces masculins que ce soit le scandale de voir une femme dans un bar ou pire se mesurer aux hommes en tir. Ici passé l'incrédulité et la méfiance de départ, aucun obstacle ne se pose plus une fois qu'Annie a fait montre de ses capacités. De même le triangle amoureux un peu plus conflictuel au départ entre Annie, Toby Walker et le manager joué par Melvyn Douglas n'est guère exploité non plus, tout comme le questionnement amorcé mais vite éteint des relectures des mythes de l'Ouest dans cette troupe avec les personnages farfelus de Sitting Bull et Buffalo Bill. Un bon moment tout de même.

Sorti en dvd zone 1 chez Warner et doté de sous-titres français

mardi 3 juillet 2012

Mariage Incognito - Vivacious Lady, George Stevens (1938)


Peter Morgan est un jeune professeur de botanique dans un collège de province dirigé par son père. Lors d'une escapade à New York en compagnie de son cousin Keith, il rencontre une chanteuse de cabaret, Francey, dont il tombe amoureux et l'épouse immédiatement. De retour chez lui, il préfère ménager ses parents, surtout son père très autoritaire, et diffère l'annonce de son mariage, présentant Francey comme une amie de Keith, d'autant plus que Peter a une "fiancée officielle", Helen...

Le rire, l'émotion et une belle inventivité sont au service de cette jolie comédie romantique signée George Stevens. Comme souvent dans les comédies des années trente un message social se dessine en toile de fond avec quelques piques envers le poids des apparences, l'opposition sociale, l'autorité parentale. Tout cela est cependant moins appuyé que chez un La Cava par exemple et finalement c'est surtout la tendresse suscitée par les personnages qui rend le tout si attrayant. Le coup de foudre et le mariage précipité en ouverture est ainsi délicieusement amené par Stevens qui croque en quelques scènes son couple si attachant et magnifiquement interprété.

James Stewart alors en pleine ascension (Vous ne l'emporterez pas avec vous de Capra sort la même année et il retrouve le réalisateur dans la foulée Mr. Smith au Sénat) perfectionne son emploi d'alors de jeune homme gauche et emprunté à la timidité irrésistible. C'est bien ce qui fait fondre Ginger Rogers elle aussi dans son registre de citadine gouailleuse et au caractère bien trempé. Cette scène de rencontre est suffisamment craquante pour que l'ellipse sur l'inattendu mariage (au bout d'une journée !) passe et forme un cocon amoureux autour des personnages qui va être mis à rude épreuve lorsqu'ils devront se confronter au monde extérieur.

Ce monde extérieur s'illustre à travers la petite ville provinciale de Stewart et surtout de la personnalité conservatrice de son intimidant père joué par Charles Coburn. Aux antipodes des obsédés libidineux qu'il peut incarner chez Hawks entre autre (Chérie je me sens rajeunir) est ici un sévère président d'université qui ne tolère aucun écart de la part de son fils amener à lui succéder. Un fils tellement intimidé qu'il n'osera lui dire qu'il est marié avec une ex danseuse et différant l'annonce à un moment plus propice qui va fortement tarder à se présenter.

On rit donc aux éclats des multiples quiproquos et catastrophe qui empêche les jeunes mariés d'assumer leur union au grand jour dont un gag énorme où Ginger Rogers colle une rouste mémorable à la "fiancée" officielle et distingué de Stewart. Les situations qui placent le couple dans des positions de vulgaires flirt bardé d'interdit (on situe bien la morale envahissante la société d'alors) offrent de bon moment aussi comme lorsqu'un petit coin isolé pour s'embrasser révèle le nid de tous les étudiants de la ville venus se bécoter en douce. La détresse de nos tourtereau est cependant palpable sous l'humour et offre de charmants instants notamment le faux départ de Ginger Rogers où elle et James Stewart cherchent tous les prétextes pour retarder l'échéance, avec l'allusion sexuelle à peine masquée du déclenchement du lit pliant censé distraire leur attention (le mariage ne pouvant être "consommé" qu'une fois officiel aux yeux de tous).

Les seconds rôles déploient une belle énergie également et outre Charles Coburn génialement bougon, Beulah Bondi en maman pas si fragile (excellente scène de danse improvisée !) est parfaite, tout comme James Ellison en meilleur ami fêtard. Dommage que la conclusion (sans être ratée) soit si quelconque (on aurait aimé voir Charles Coburn en prendre un peu plus pour son grade) il y avait matière à une meilleure apothéose finale que ce poussif final larmoyant dans le train. Cela n'enlève en tout cas rien au charme et à l'attrait de cette piquante screwball comedy.

Sorti e dvd aux Editions Montparnasse dans la collection RKO


jeudi 17 juin 2010

La femme de l'année - Woman of the Year, George Stevens (1942)


Sam Craig (Spencer Tracy), reporter sportif dans un quotidien new-yorkais, supporte mal les remarques sur le sport de sa collègue Tess Harding (Katharine Hepburn), fille de diplomate et chroniqueuse à la rubrique internationale. Ils se querellent car tout les oppose. Mais, au grand étonnement de leurs amis, ils se marient ! Commencent les difficultés.

Première des 9 collaborations du duo Katharine Hepburn/ Spencer Tracy, certainement pas la meilleure (petite préférence pour Mademoiselle gagne tout) mais plutôt agréable dans l'ensemble. Comme d'habitude l'opposition entre les deux joue à plein, cette fois dans le milieu du journalisme : il est un pur new yorkais un peu rustre et inculte couvrant le sport, elle est reporter international fille de diplomate élevée à l'étranger, en contact avec tout les grands du monde. Le début plus porté sur la comédie joue largement de cet antagonisme mais sans que ça empêche le rapprochement des deux héros qui se complètent et s'attirent dans leur différences. La première rencontre est d'ailleurs mémorable avec un Spencer Tracy hypnotisé par les jambes parfaites et interminable de Hepburn.

C'est une fois mariés que le film s'installe dans le drame conjugal avec une Katharine Hepburn totalement inadaptée à la vie en couple qui conserve son mode de vie de journaliste disponible et sur le qui vive. Une prestation intéressante de l'actrice qui prend le risque de rendre son personnage presque antipathique et manipulateur (notamment l'épisode de l'adoption) alors que Spencer Tracy conserve toute notre sympathie en mari malmené et dépassé. La scène de prise de conscience où assiste au mariage de son père acquiert ainsi une belle émotion, les poids des mots sacré du mariage lui parlant enfin tardivement.

Seul problème sorti des deux acteurs, le film peine à constamment intéresser la faute à un rythme très lâche et poussif, notamment tout le passage concernant le quotidien des mariés dont la monotonie est contagieuse chez le spectateur également. Même les gags bien amenés semble tirer un peu trop en longueur tel le final où Hepburn s'improvise ménagère d'intérieur, même si son insistance finit par toucher. Sympathique bien que ne reposant que sur le charisme de son duo vedette, qui fera bien mieux lors des collaboration suivantes, en plus de ce rapprocher en formant à l'écran et à la ville (de manière bien plus secrète et scandaleuse) un des couples les plus mythiques du cinéma américains.

Trouvable facilement en dvd zone 2