Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mercredi 3 septembre 2014

Une place au soleil - A Place in the Sun, George Stevens (1951)

Neveu pauvre d'un magnat de l'industrie, George Eastman (Montgomery Clift) est embauché en bas de l'échelle dans une usine de son oncle. Malgré les règles strictes qui y règnent, il a une liaison avec une ouvrière, Alice Tripp (Shelley Winters), qui tombe enceinte de lui. Il s'éprend par ailleurs d'Angela Vickers (Elizabeth Taylor), une jeune fille de la haute société. L'épouser lui ouvrirait pour de bon les portes d'un autre monde...

George Stevens réalise avec Une Place au soleil ce qui est l’un des films les plus lucides et cinglant sur l’illusion du rêve américain. Le film est une adaptation du roman Une tragédie américaine de  Theodore Dreiser, paru en 1925. Le livre avait déjà connu une première transposition en 1931 et signée  Josef von Sternberg avec Sylvia Sidney. La version de Stevens, grand succès des années 50 et récompensée par six Oscars est bien sûr la plus connue et n’était pas une adaptation littérale puisque s’inspirant également de la pièce qu’en tira Patrick Kearney. Les thématiques s’inscrivaient dans les questionnements parcourant l’œuvre de Theodore Dreiser sur les inégalités sociales et qu'on admirera au cinéma dans Un Amour désespéré (1952), autre grande adaptation de William Wyler.

George Stevens en modifiant le titre du roman annonce déjà le parfum de cruelle désillusion parcourant le film et exprimée dès la scène d’ouverture qui résume tout. George Eastman (Montgomery Clift), neveu pauvre d’un magnat de l’industrie quitte tout pour venir travailler dans l’entreprise de son oncle où il espère gravir les échelons. Nous le découvrons sur la route qui le mène à son destin, sac en bandoulière et faisant du stop. Les rêves de chimères et de grandeur du personnage nous apparaissent dans toute leur vacuité. Il s’extasie tour à tour pour un affiche publicitaire présentant une bimbo en bikini (et accessoirement le produit vendu par son oncle) puis pour celle qu’il n’a pas encore rencontrée, Elizabeth Taylor fonçant au volant de sa rutilante décapotable. Dès qu’il se tournera vers la route ce sera pourtant bien une semi-remorque poussiéreuse qui se sera arrêtée pour le prendre en stop, un brutal retour sur terre qui préfigure tout le parcours du personnage.

George Stevens traduit également cela visuellement dans sa manière d’illustrer les premiers pas du héros dans son nouveau monde. Patientant assis dans le bureau de son oncle, un plan large fait apparaître Eastman minuscule dans le luxe de l’immense pièce, plus tard la profondeur de champ le perdra dans l’immensité du salon des Eastman, lui debout dans une posture d’attente subalterne tandis qu’ils l’observent nonchalamment assis. Il semble aussi perdu et gauche face à ces êtres admirés et supérieurs que dans sa veste mal coupée. Le réalisateur tout au long du film un regard à la fois bienveillant et très critique sur son héros. 

La maladresse du personnage est attachante mais son ambition superficielle nous apparait d’emblée avec ces nombreux gros plans sur les regards admiratifs et envieux de George sur tout ce qui l’entoure, les fêtes luxueuses auxquelles il n’est pas invité, les jolies filles essayant des maillots de bain au sein de l’entreprise et bien sûr la divine Angela Vickers (Elizabeth Taylor), objet de tous ses désirs. George veut tout et tout de suite et sa frustration passagère se manifestera dans la séduction pressante qu’il fera à sa collègue d’usine Alice Tripp (Shelley Winters) commettant avec elle l’irréparable qui va sceller tout son avenir.

Montgomery Clift est parfait, ses traits doux exprimant une parfaite ambiguïté entre ambition carnassière et vraie âmes rêveuses. Cette dualité se ressentira constamment l’on à autant le sentiment de la fierté d’un trophée remporté que de l’amour sincère dans sa relation avec Angela. De même Alice Tripp constitue un obstacle à sa réussite dont il rêve sans se l’avouer de faire disparaître mais sans en être amoureux il éprouve une réelle compassion pour elle et souhaite l’aider. Les rencontres en tout point opposées entre George et les deux figures féminines montre bien cette différence.

George ne croise la route d’Angela que dans des cadres lumineux, luxueux et où la photo de William C. Mellor lorgne vers le conte (Elizabeth Taylor irradiant l’écran de sa présence angélique et de ses regards tendres) tandis que l’on effectue un violent retour au réel dès qu’il est en présence d’Alice. Le physique plus « ingrat » de Shelley Winters s’inscrit donc dans des environnements urbains sombres et réalistes, des chambres de location plongées dans la pénombre, des cabinets de médecins cafardeux ou la salle d'usine. Elle symbolise pour George une honte de son milieu d’origine qu’il faut cacher mais dont le secret qui les lie va empêcher de s’élever. 

Le destin va se charger cruellement de mettre George dans une situation intenable (le bureau des mariages fermés) et Stevens amène avec une grande intelligence le moment fatal où George va se débarrasser presque inconsciemment d’Alice. Un dialogue où elle vante l’heureuse existence modeste et humble qui les attend réveille chez lui les noirs desseins qu’il n’ose s’avouer et un malheureux concours de circonstances va les mettre à exécution. Le déroulement de la scène montre clairement l’innocence de George dans l’acte meurtrier mais la tension qui l’a précédé teinte ce moment de cette même ambiguïté. 

Il faudra attendre l’ultime séquence pour qu’il s’avoue n’avoir rien provoqué volontairement mais s’être accommodé d’une situation qui l’arrangeait. La froide satisfaction et la culpabilité se disputent dans tous les moments qui suivent et les rêves de gloire se font de plus en plus insaisissables alors même qu’il commence à être accepté chez les nantis. On regrettera sans doute juste les scènes de procès longuettes (c’est l’occasion de voir Raymond Burr faire l’avocat avant Perry Mason) mais sinon on est happé par ce crescendo dramatique puissant qui sera une des grandes inspirations du formidable Match Point (2005) de Woody Allen.


Sorti en dvd zone 2 français chez Paramount




2 commentaires:

  1. La scène de la barque rime avec celle, en couleurs, de "Péché mortel"... Ne pas oublier le sublime thème de Waxman, qui lui valut l'Oscar (le reste de la partition ressort plutôt du jazz), et servit de générique à la cinéphilie de nos jeunes années (merci Anne Andreu et Michel Boujut).

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  2. Tout à fait j'ai oublié d'évoquer le score de Waxman le thème est vraiment marquant avec avec son aura funèbre et mélodramatique. C'est vrai que la scène fait pas mal penser à "Péché mortel", chez Stevens ça repose plus sur la tension de la possibilité de meurtre ou pas alors qu'avec Stahl c'est vraiment la cruauté et la froideur de Gene Tierney qui marque. J'avais évoqué le film ici sur le blog

    http://chroniqueducinephilestakhanoviste.blogspot.fr/2010/12/peche-mortel-leave-her-to-heaven-john-m.html

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