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lundi 15 septembre 2014

Capitaine Paradis - The Captain's Paradise, Anthony Kimmins (1953)

Le capitaine d'un ferry méditerranéen, Henry St James, a une vie bien organisée : une affectueuse et très anglaise femme à Gibraltar, Maud, et une femme au sang-chaud à Tanger, Nita. En bref, une vie parfaite jusqu'à que sa femme de Gibraltar n'est la malencontreuse idée de le suivre à Tanger...

Le transformisme et la schizophrénie de l’acteur auront toujours trouvé leur meilleur ambassadeur à travers le talent caméléonesque d’Alec Guinness, capable de l’exprimer de façon spectaculaire dans le célèbre Noblesse Oblige (1949) où il incarne sept rôles de tous sexe et dans une veine plus subtile avec ce savoureux Capitaine Paradis. Le film dresse un récit de bigamie rondement mené où il est paradoxalement moins question de comédie de boulevard que de la quête de la femme idéale. Alec Coppel, l’un des scénaristes du film participera quelques années plus à celui de Vertigo, grande œuvre sur la reconstruction d’un idéal féminin insaisissable. Avec Hitchcock, cette idée tirera vers le fétichisme obsessionnel quand Anthony Kimmins dénonce lui le machisme ordinaire d’une Angleterre dépassée. Henry St James (Alec Guinness) mène ainsi une agréable double vie au gré des va et vient qu’il effectue dans sa fonction de capitaine de ferry. 

 A l’aller nous le découvrirons bon vivant, gouailleur et libidineux dans l’exotisme et le fourmillement de la ville imaginaire d’Afrique du Nord Kalik – inspirée de l’enclave espagnole de Ceuta dans son croisement de culture hispanique et orientale. Il y retrouve la sensuelle Nita (Yvonne de Carlo), son épouse autochtone aux formes voluptueuse avec laquelle il peut s’abandonner à ses instincts les plus primaires. Au retour, il se rend l’île britannique de Gibraltar où il pourra laisser s’exprimer ses penchants les plus casaniers avec sa femme au d’intérieur typiquement anglaise, Maud (Celia Johnson). 

Alec Guinness est hilarant de satisfaction dans ces deux registres où il force largement le trait. Affecté, apathique et pantouflard avec Maud, il est la virilité désinvolte incarnée avec Nita dont il claque les fesses impunément, étreint la silhouette avec gourmandise dans des baignades nocturnes dans une existence faite de nuits blanches et de champagnes. La vie de rêve, le paradis comme il est plus d’une fois souligné dans un idéal parfaitement machiste car soumis au seul point de vue de son protagoniste masculin.

Si la situation manquera de peu d’être éventée le temps d’une péripétie, ce n’est pas une maladresse de St James qui causera sa perte mais l’éveil des figures féminines dans lesquels il n’a vu que de simples projections de ses fantasmes. Toute la caractérisation du héros tend à nous le montrer comme un anglais « vieille école », un gentleman pour qui les deux sexes se divise entre l’intellect (masculin) et le charnel (féminin). Avec ses congénères hommes il peut disserter dans des tirades creuses sur le sens de la vie le cigare au bec alors qu’avec les femmes la relation se résume à la dichotomie entre la maman et la putain qu’il a établie avec ces deux épouses. Ses certitudes vont donc être bousculées lorsque les femmes, en êtres pensants et indépendants vont dépasser les fonctions dans lesquelles il pensait les avoir assigné pour malmener l’ordre établi. Cela se fera par étape montrant progressivement l’insatisfaction des deux épouse et la goujaterie de St James – son regard hautain sur les passagères admiratives en début de film nous ayant préparé à ce trait de caractère. 

A une Maud ennuyée par une existence de housewive banale, il offre constamment des ustensiles ménagers nouveaux (aspirateur, tablier et machine à coudre) puis lui fait des enfants afin de lui occuper l’esprit, à cette pauvre créature. A une Nita lasse de cette vie festive permanente, il promet enlaidissement et prise de poids si elle ose adopter une attitude de ménagère ordinaire. Alec Guinness par sa prestation subtile évite pourtant de rendre son personnage détestable grâce à la facette pathologique qu’il amène dans son attitude. Sa réaction sera presque allergique lorsqu’il verra ses femmes faire montre d’autres aptitudes et envies que celles où il les a réduite. La douce Maud va ainsi enflammer la piste de danse le temps d’un fox-trot endiablé sous les yeux médusés d’un St James au bord de la syncope quand Nita lui préparera un bon petit plat en parfaite femme d’intérieur. Les foyers mêmes illustrent cette division maladive opérée par St James, chambre d’hôtel pour la vie sans foyer justement vécue avec Nita, et une maisonnette pompeusement baptisée en français « Mon Repos » pour le l’atmosphère cosy aux côté de Maud.

Les deux actrices offre un répondant parfait et intelligent à Guinness. Celia Johnson est réellement le symbole de cette figure féminine frustrée et en retrait depuis son légendaire rôle de femme adultère malheureuse dans Brève Rencontre (1945). Le destin cruel et pathétique de son personnage illustrait l’entrave à l’émancipation féminine de ce monde d’avant-guerre tandis que dans Capitaine Paradis on a le sentiment de la retrouver à l’ère moderne prête à assumer ses désirs. Son existence ne restera pas figée par un mariage ennuyeux et on ressent une jubilation certaine à la voir s’exciter à l’idée d’enfiler un bikini, de danser sans retenue puis de remettre à sa place cet époux rasoir. Yvonne de Carlo n’est au départ mise en valeur que pour son accent dépaysant et sa plastique généreuse. On verra la une virulente dénonciation du regard encore vivace de l’Empire Colonial où l’étrangère n’est synonyme que de promesses de voluptés mais incapable de réactions autres que primaires. 

L’actrice se déleste peu à peu de cette exubérance de façade pour révéler une femme plus mesurée, qui doute et aspire à une vie plus calme que cette suite de fête. Le héros masculin parait ainsi de plus en plus déphasé et aveugle, en témoigne le portrait cliché qu’il fait de ses deux épouses en voix-off tandis que l’image le contredit : Maud sautille et s’imagine frivole et coquette dans son bikini alors que Nita surveille la cuisson en cuisine dans une inversion totale de leur « rôle ». Le message anti colonial se fera même plus virulent encore lorsque Nita sera enlevée à St James par le personnage du taxi qui aura tout au long du film incarné le gentil autochtone jovial mais qui désormais se pose en égal de l’anglais en lui ravissant sa femme. La construction en flashback apporte une fin moins radicale à St James qui nous aura semblé un rêveur dépassé plus qu’un tyran mais le message féministe et progressif n’en fait pas moins mouche dans cette étincelante comédie. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Tamasa

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