Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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dimanche 28 février 2016

True Romance - Tony Scott (1993)

Clarence Worley est un vendeur de bandes dessinées de Détroit, amateur de films d'arts martiaux et grand fan d'Elvis Presley. À l'occasion de son anniversaire, il se rend dans un cinéma pour voir une trilogie de films de Sonny Chiba et rencontre par hasard une jeune femme nommée Alabama. Celle-ci finit par lui avouer être en réalité une call girl engagée par le patron de Clarence comme « cadeau d'anniversaire » mais le coup de foudre est réciproque et ils se marient le lendemain.

True Romance est autant un des sommets de la filmographie de Tony Scott que la pierre fondatrice de toute la réussite à venir de Quentin Tarantino. Encore employé de vidéo club rêvant de percer au cinéma, Tarantino vit en colocation avec son ami Roger Avary nourrissant les même ambitions. Avary a alors sous le coude un script de 80 pages nommé The Open Road qu’il a mis de côté pour une improbable adaptation du Surfer d’Argent. Tarantino lui demandera donc s’il peut prendre la suite ce que lui accordera généreusement Avary. Se cloitrant de long mois à cette réécriture, Tarantino reviendra avec un script monstre de 500 pages où se trouvent les grandes lignes de True Romance, Pulp Fiction et Tueurs nés. Les liens s’y feront à coup de narration alambiquée, de flashback et d’effets en tout genre mais Avary incitera Tarantino à recentrer l’histoire sur son cœur émotionnel, la romance entre Alabama et Clarence. Pour True Romance comme pour toutes ses œuvres des 90’s, Tarantino fera donc un travail d’élagage pour ne garder que le meilleur de ce script initial touffu. Le duo tentera sans succès de produire le film en indépendant pour 150 000 dollars mais se confrontera à sa méconnaissance du milieu hollywoodien. Le salut viendra du producteur français Samuel Hadida désireux de se lancer sur le marché américain et en quête d’un jeune scénariste au talent original. On lui recommande de rencontrer un Tarantino alors archiviste vidéo et quand Hadida lui demandera un exemple de son travail, il lui donnera le script de True Romance. Hadida subjugué à la lecture en rachète les droits et décide de le produire. Quelques bisbilles surviendront encore avant le tournage (l’interventionnisme des frères Weinstein initialement distributeurs américains du film qui amènera Hadida à le produire seul et miser sur les préventes internationales grâce à un casting fabuleux) notamment concernant le réalisateur. A l’origine destiné à William Lustig (excellent réalisateur de série B), le film échoit finalement à force de volonté à Tony Scott. Parrain de Tarantino lors d’un stage d’écriture à Sundance, Tony Scott s’amourache à son tour du script de True Romance et fera le forcing pour le réaliser. Ce n’est d’ailleurs pas pour déplaire à Tarantino, grand admirateur de Revenge (1990) où Scott se montra capable d’entremêler brutalité et romantisme avec brio. Le mariage Tarantino/Scott fonctionne d’ailleurs merveilleusement dès la splendide ouverture. 

Modeste employé d’un magasin de comics, Clarence Worley (Christian Slater) est une âme solitaire ne trouvant guère de compagne susceptible de partager sa passion pour Elvis ou Sonny Chiba, star des films d’arts martiaux japonais. Ce sera jusqu’à sa rencontre avec la pulpeuse Alabama, curieuse de ses hobbies et sincèrement attirée par lui. Malgré la révélation qui suivra leur nuit ensemble (elle est une call girl engagée par son patron), Scott parvient à capturer une candeur non feinte dans ce coup de foudre, que ce soit les regards perdus d’Alabama se sentant fondre pour ce qui ne devait être qu’un « client » ou les scènes d’amour à l’érotisme suranné (déjà le cas de Revenge aussi sur ce point). Du coup l’aveu renforcera le couple et rendra leur relation plus intense. Le script oscille constamment entre le rêve et le cauchemar, entre le conte de fée et la réalité d’une Amérique violente et dangereuse. 

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard que l’on passe de la grisaille de Détroit à l’artificialité ensoleillée de Los Angeles, Tarantino transposant ses rêves d’ailleurs dans le parcours de Clarence. Clarence et Alabama constitue le reflet inversé des meurtriers de Tueurs nés (1994), poursuivit par le chaos plutôt que le semant. Purs produits de l’Amérique white trash dont on devine un passé difficile (la rencontre avec l’attachant père joué par Dennis Hopper) leur refuge sera le bonheur plutôt que la destruction mais il faudra en passer par bien des épreuves. Toujours dans cette tonalité de conte, Tony Scott alterne les figures de croquemitaine (Gary Oldman terrifiant et dont l’antre évoque une tanière démoniaque, Christopher Walken glacial et à la présence spectrale et James Gandolfini à la brutalité sadique) avec d’autres plus naïves quasis enfantines (l’apprenti acteur Michael Rappaport, l’hilarant fumeur de joint incarné par Brad Pitt) auxquels on peut ajouter des portraits au vitriol du milieu hollywoodien avec producteur cocaïnomanes et autre excentriques.

Cette dualité jouera aussi ce mélange de douceur et d’éclairs de violences sanglants. Ce n’est que de la fange, du sang et des larmes que peut surgir la beauté notamment le féminisme si cher à Tarantino. Si Clarence est attachant dans son aisance feinte, Alabama (superbe Patricia Arquette) est le vrai pivot du couple face danger. Prenant une rouste en serrant les dents face à la brute James Gandolfini, c’est aussi elle qui sauve et « ressuscite » son homme lors du final apocalyptique et qui endosse la voix-off de narratrice. C’est une figure de matriarche solide qui s’ignore encore. 

Tony Scott tout en suivant à la lettre le script de Tarantino aura fait le film sien en en ôtant toute distance, cynisme et nihilisme. Tout en mettant en scènes les débordements de violence, il n’oubliera jamais de maintenir cette aura bienveillante autour de ses personnages (ce moment furtif où Michael Rappaport qui vient de remporte un rôle hésite puis décide d’accompagner Clarence dans sa transaction finale). Du coup son seul changement sera un happy-end différend de la conclusion trop noire de Tarantino car il s’était attaché aux personnages et voulait les quitter heureux. Une belle réussite qui sera pourtant un échec à sa sortie mais qui a plus que gagnée une aura culte depuis.

Sorti en dvd zone 2 français chez Metropolitan

vendredi 9 mai 2014

Heat - Michael Mann (1995)


Une équipe de braqueurs prépare l'attaque d'un fourgon blindé à Los Angeles. Leur chef Neil McCauley (Robert De Niro) et ses complices Chris Shiherlis (Val Kilmer), Michael Cheritto (Tom Sizemore) et Trejo (Danny Trejo) peaufinent les derniers détails. Pour réussir leur coup, ils engagent un nouvel associé, Waingro (Kevin Gage). Le braquage, pourtant planifié dans les moindres détails, tourne mal à cause d'une erreur de ce dernier et tourne au bain de sang. Les braqueurs dérobent uniquement un lot de bons au porteur appartenant à un financier véreux, Roger Van Zant (William Fichtner). L'enquête sur le braquage est confiée à Vincent Hanna (Al Pacino), lieutenant aguerri de la police criminelle. Une lutte à distance va s'engager entre Hanna et McCauley.

Heat fut le film de la reconnaissance critique et publique pour Michael Mann. Le réalisateur avait jusque-là déjà signé des œuvres marquantes mais s’étant soi confrontées à l’échec commercial (Manhunter (1986) première transposition cinématographique des méfaits d’Hannibal Lecter), soi où le grand public ignorait son rôle dans le processus créatif (la série Miami Vice dont il produisit les trois premières saisons). Son talent était alors uniquement reconnu par quelques aficionados et il fut ainsi véritablement découvert avec Heat. Pourtant plus qu’une révélation, Heat constitue un aboutissement de toutes les recherches esthétiques, narratives et thématiques de Michael Mann depuis ses débuts. Le professionnalisme et la rigueur du héros « mannien » tel que défini dans l’inaugural Le Solitaire (1981), les atmosphères désenchantées et la noirceur de Miami Vice, l’imagerie urbaine bleutée et métallique de Manhunter, la densité narrative de l’ambitieuse et méconnue série Les Incorruptibles de Chicago (1986 – 1988), tout cela forme un tout grandiose et ambitieux dans Heat

La trame même du film participe également au parcours personnel de Mann. Au départ scénariste pour la télévision (notamment les deux premières et meilleures saisons de Starsky et Hutch), Mann déjà soucieux de réalisme et passionné de récit criminel noua de nombreux contact dans la police ou auprès d’ex criminel comme l’écrivain Edward Bunker. C’est par ce biais que l'inspecteur Chuck Adamson lui narra le récit de sa traque du braqueur Neil McCauly dans le Chicago des 60’s, de l’admiration et du respect qui finit par se nouer entre le chasseur et sa proie jusqu’à son arrestation mortelle en 1963. Fasciné par cette histoire, Mann en tirera tout d’abord le téléfilm L.A. Takedown (1989) dont le format l’oblige à grandement tronquer son ambitieux scénario de 180 pages. Après le succès du Dernier des Mohicans (1992), Mann a enfin la possibilité d’en tirer toute l’ampleur requise dans Heat qui sera également l’occasion de la rencontre (puisqu’ils partageaient l’affiche du Parrain 2 (1974) sans se croiser) des deux monstres sacrés Al Pacino et Robert De Niro.

Par son postulat donc, Heat est une classique histoire de gendarme et voleur à laquelle Michael Mann va amener une profondeur vertigineuse. Tout au long du récit, le scénario définira le criminel Neil McCauley (Robert De Niro) et le flic Vincent Hanna (Al Pacino) comme les deux revers d’une même pièce. La première scène d’attaque de fourgon et la gestion de l’acolyte incontrôlable Waingro (Kevin Gage) montre d’emblée la méticulosité et la détermination sans faille de McCauley. De même l’impressionnante et rapide reconstitution du crime qui suit par Vincent Hanna. Tous deux sont des professionnels entièrement dévoués à ce qu’ils savent faire de mieux, des casses pour l’un et traquer les criminels pour l’autre. Une telle rigueur n’est pas sans effet sur la vie personnelle. McCauley s’impose ainsi un ascétisme quasi monacal où comme il l’affirmera plusieurs fois, il ne doit s’être fait aucune attache qu’il ne pourrait quitter sans états d’âme dans les 30 secondes si les flics pointent le bout de leur nez.

I'm alone, I am not lonely / Je suis seul, pas solitaire comme l’affirmera une de ses répliques, et Robert De Niro par sa raideur, ses explosions de violence froide et son regard constamment aux aguets expriment parfaitement cette idée. Les héros de Michael Mann ne sont jamais aussi captivants que quand ils dévient de leurs préceptes et se rendent vulnérable en osant exposer leur humanité (James Caan dans Le Solitaire, Tom Cruise dans Collatéral (2004)). Nul besoin de surligner cela pour le réalisateur qui nous l’expose visuellement dans la scène où De Niro rentre seul dans son appartement vide de meuble, pose son arme et scrute la mer depuis sa baie vitrée tandis que s’élève les notes synthétiques de Moby. Un moment de mélancolie suspendue typique de Michael Mann où l’émotion passera par l’image, la caméra s’attardant sur le regard perdu dans le vague de McCauley tandis que les teintes bleutées de la photo de Dante Spinotti accentuent la dimension crépusculaire de la séquence. 

Vincent Hanna quant à lui aura payé sa soif de justice par une vie intime sinistrée. Survolté et imprévisible pour les malfrats qui croisent sa route, il se referme et devient taciturne, comme en veille lorsqu’il regagne le domicile conjugal au grand désespoir de son épouse (Diane Venora) et de sa belle-fille (Natalie Portman). All I am is what I'm going after / Je suis ce que je pourchasse. Là aussi en une réplique le dilemme du personnage et son mimétisme avec sa proie est défini. 

Si De Niro rentre dans une demeure vide après ses méfaits, Pacino lui s’éteint et se soustrait à son environnement lorsqu’il rentre chez lui, toute son attention et son énergie ne pouvant qu’être sollicités par son métier, son sacerdoce. Pacino dans un registre plus nerveux et exubérant est formidable (le background du personnage dans le script affirmait que le personnage consommait de la coke sans que cela soit dit dans le film ce qui donne ce petit tour décalé et excessif dans la prestation de l’acteur) de bagout et de présence fiévreuse.

Autour de ces deux astres, Mann fait naviguer un nombre impressionnant de personnages secondaires qu’il parvient à faire exister quel que soit leur temps de présence à l’écran. Ils servent à renforcer l’ampleur narrative du récit (toute sa sous-intrigue avec le financier Van Zant (William Fichtner) absente du téléfilm originel), son authenticité (le mentor taciturne formidablement incarné par Jon Voight) mais aussi servir de reflet accéléré des problématiques rencontrés par les deux personnages principaux. En dépit d’une vie de famille rangée, Michael Cheritto (Tom Sizemore) ne peut se passer de l’adrénaline des braquages tandis que Chris (Val Kilmer) semble inadaptée à une existence normale sombrant dans le jeu et en conflit avec sa femme (Ashley Judd).

Mann s’astreint dans Heat de toute la facette funeste et de destinée typique du polar. La malchance n’a rien à faire ici, les personnages s’astreignent à une certaine vision de la vie dans leur comportement et ce sont des micros évènements où ils dévient de leurs choix initial qui provoqueront leur perte. McCauley en laissant échapper Waingro en début de film provoque ainsi les évènements tragiques de la dernière partie, et s’éloignera de toute la rigueur qui le définissait au départ en allant se venger et fatalement s’exposer à la fin. On pense également au repris de justice en conditionnelle Donald Breedan (Denis Haysbert) rompant en un instant ses bonnes résolutions pour le pire. 

Mann définit ces conflits par un mimétisme contrasté dans l’opposition de ces eux héros. Ce sera d’abord dans le calme d’un bar que se feront enfin face McCauley et Hanna. S’étant déjà jaugé et ayant su apprécier les compétences de l’autre dans son domaine, on aura non pas une confrontation mais une affirmation de chacun d’aller jusqu’au bout quel que soit les conséquences car c’est tout simplement leur métier. Deux professionnels face à face, froid et décidé, si éloigné mais si proche en même temps.

Le réalisateur se refuse à un plan d’ensemble qui les séparerait à l’image pour privilégier un champ contre champ renforçant cette idée de revers d’une même pièce pour chacun des protagonistes, l’intensité et la connexion étant telle que les gestuelles se reflètent de l’un à l’autre (Pacino reprenant un mouvement de tête de De Niro en lui répondant), les dialogues se répétant avec le calme froid de De Niro ou la nervosité de Pacino. Le gunfight apocalyptique lors de la grande scène de holdup up fait passer la parole à l’action dans un morceau de bravoure où le chaos urbain a rarement été plus virtuose – lors de la Masterclass qu’il donna à l’occasion de la rétrospective lui étant consacrée à la Cinémathèque Française en 2008, Mann avait dévoilé l’impressionnant plan de bataille de cette séquence qualifiée de World War 3 sur le planning de tournage ! -. 

Un fracas de balles, de verres brisé et de hurlement à l’issu duquel les héros sont confrontés à des choix décisif. En quittant le chevet de sa belle-fille meurtrie, Pacino renonce sans doute définitivement à son mariage mais s’assure la possible capture de De Niro. Ce dernier, en oubliant sa pure logique d’efficacité pour se venger, en révélant sa vraie nature et tombant amoureux d’une jeune femme (Amy Brenneman) qui l’accompagnera dans sa fuite brise ses préceptes de survie élémentaire qu’il s’était si rigoureusement imposé (Mann s'attardant longuement sur son visage impassible et son esprit en ébullition alors qu'il prend la mauvaise décision). 

L’issue ne pourra qu’être fatale dans une somptueuse course poursuite finale. Mann nous perd avec brio loin des concepts de bien et de mal pour seulement montrer des êtres humains face à leurs contradictions et le spectateur ne sait finalement plus qui il souhaite voir vainqueur de cet affrontement. On retrouve cette émotion en pesanteur dans le superbe plan final où une nouvelle fois, De Niro et Pacino n’ont jamais semblé plus proche et plus éloignés par la seule force de l’image. Un chef d’œuvre du polar d'un Michael Mann au sommet de son art et annonçant la suite avec les ambiances nocturnes urbaine de Collatéral et Miami Vice (2006).

Sorti en dvd zone 2 et blu ray chez Warner