Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

Pages

Affichage des articles dont le libellé est Richard Harris. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Richard Harris. Afficher tous les articles

mardi 31 décembre 2024

Le Prix d'un homme - This Sporting Life, Lindsay Anderson (1963)

 Jeune mineur du nord de l'Angleterre, Frank Machin vit dans une chambre de bonne. Il tombe fou amoureux de sa logeuse Margaret, une jeune veuve ravissante. Son destin bascule le jour où il devient joueur vedette du club de rugby local. L'argent coule à flot, les femmes lui courent après... mais les honneurs ne parviennent pas à calmer la colère de cet homme rageur, séducteur et brutal. Surtout quand la belle Margaret se refuse à lui...

This Sspoting Life est le premier long-métrage de Lindsay Anderson, qui emboite alors le pas à ses amis Tony Richardson et Karel Reisz. Avec ces derniers, il s’imposa comme critique et théoricien du cinéma, dont les idées et concepts devaient déboucher sur la fondation du Free Cinema à la fin des années 50. Tony Richardson se lance en 1958 avec Les Corps sauvages tandis que Karel Reisz fait de fracassant débuts dans Samedi Soir, Dimanche Matin (1960). Il y a un vrai parallèle à faire entre les premiers titres majeurs des trois réalisateurs, qui adaptent chacun un auteur emblématique du courant des angry young men (Alan Sillitoe sur La Solitude du coureur de fond de Tony Richardson (1962) et Samedi soir, Dimanche Matin), dépeignent justement des héros juvéniles et rugueux en opposition contre le système, et joués par d’illustres inconnus qui crèveront l’écran pour devenir d’immense stars du cinéma anglais (Albert Finney chez Reisz, Tom Courtenay avec Richardson). Lindsay Anderson semble suivre en tout point leur parcours, This Sporting Life étant l’adaptation du roman éponyme de David Storey (publié en 1960) qui en signe le scénario, et servira de formidable tremplin à Richard Harris qui trouve là son premier grand rôle. Le film est initialement proposé à Karel Reisz qui, y voyant les évidentes similitudes avec Samedi Soir, Dimanche Matin, recommande Lindsay Anderson (jusque-là uniquement responsable d’une dizaine de court-métrages) et se contente d’être producteur.

Les sujets voisins et le type de héros voisins de Samedi Soir, Dimanche Matin, La Solitude du coureur de fond et This Sporting Life, permettent par leur différence de brosser un véritable portrait de chacun des réalisateurs. Le lad farceur de Reisz fuit la sinistrose de son quotidien par la fuite en avant rigolarde, celui taciturne de Richardson tourne le dos à la réussite sportive et sociale par intégrité morale. Frank Machin (Richard Harris), est un ancien mineur qui entrevoit l’ascension aussi par le prisme du sport lorsqu’il est enrôlé dans l’équipe de rugby à 13 de la ville. Tant sur le terrain que dans la vie, son attitude agressive et arrogante témoigne d’une rage de réussir inébranlable. Peu à peu se dessine pourtant un caractère bien plus attachant et passionné quand cette quête de gloire s’avérera être l’atour de conquête de l’élue de son cœur, Margaret (Rachel Roberts). Cette dernière est une veuve et mère de famille, logeuse de Frank, cette promiscuité incitant notre héros à manifester ses sentiments de façon de plus en plus ardente. Mais Margaret vit dans le souvenir figé de son époux défunt, et rabroue Frank à chaque tentative de rapprochement. La gloire sportive et la réussite matérielle qui en découle n’est donc pas un objectif narcissique pour Frank, mais le moyen de se faire aimer de Margaret en lui offrant une vie meilleure. 

La droiture et l’intransigeance morale des angry young men se retrouve ici dans l’attitude de Frank face aux tentations que lui offre sa nouvelle notoriété. Supportrices peu farouches, possessions de luxe et accès aux lieux les plus huppés de cette petite ville de Wakefield, tout cela, Frank le lorgne sans jamais réellement y goûter. De chaque tentations et plaisirs superficiels, il se détourne pour inlassablement revenir vers sa logeuse qui se refuse à lui. Lindsay Anderson adopte une mise en scène fluide et nerveuse lors des joutes sportives, mettant en valeur la teigne et le roc qu’est Frank sur les terrains, sortant vainqueur de « l’enfer du dimanche » devant une foule ébahie qui va en faire la star locale. 

Toute cette aura de surhomme s’estompe dans l’intimité de la maison, lorsqu’il alterne entre colère, douceur et désespoir face aux refus de Margaret. Anderson filme Richard Harris avec une formidable puissance dans ces instants-là, dans ce qui constitue la véritable joute du récit à travers cette romance torturée. Richard Harris est tout simplement stupéfiant d’intensité, tant dans les instants où son dépit lui fait adopter des comportements discutables, que quand il presque s’arracher le cœur pour le déposer aux pieds de Margaret. Une scène va d’ailleurs mettre à genou le spectateur face au lâcher-prise de Harris, lorsqu’il déclame à son ami l’intensité de son amour pour cette femme, la seule lui faisant ressentir le besoin d’être désiré – le jury cannois ne s’y trompera pas en lui décernant le prix d'interprétation lors de l’édition 1963 du festival.

La narration en partie en flashback, par ces parallèles entre un Frank ardent et plein d’espérance puis celui brisé physiquement comme moralement, entremêle tension dramatique et de brillantes idées formelles par son travail sur le montage et les raccords. La trajectoire tragique du dieu du stade se dessine ainsi dès le départ, la gloire éphémère en miroir de l’inévitable déchéance, jusqu’à un final poignant où la hargne s’est envolée, où la raison d’être du combat n’est plus. Grand film. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Doriane Films

samedi 28 mai 2022

Un homme nommé Cheval - A Man Called Horse, Elliot Silverstein (1970)


 En 1825, Lord John Morgan, un aristocrate anglais désœuvré, chasse du gibier aux États-Unis, en territoire sioux, assisté de trois hommes. Bientôt, ceux-ci sont tués lors d'une attaque menée par des guerriers d'une tribu sioux. Morgan est capturé et emmené à leur camp, où il est d'abord traité en esclave. Peu à peu, avec l'aide d'un autre captif, le Québécois Baptiste, il se familiarise avec les usages et coutumes de la tribu.

Un homme nommé cheval est avec son contemporain Little Big Man de Arthur Penn et plus tard Danse avec les loups de Kevin Costner (1990), l’un des films les plus immersifs, déférents et respectueux sur les indiens d’Amérique. Il évite plusieurs écueils de certaines œuvre progressistes de l’époque, comme de faire des Indiens une simple métaphore d’enjeux politiques tout autre qui secouaient alors le pays notamment Soldat Bleu de Ralph Nelson (1970). Il n’y a pas non plus cette bonhomie truculente de la figure de l’indien destinée à emporter l’adhésion du spectateur tel que cela sera fait justement sur Little Big Man ou dans une moindre mesure Josey Wales, hors-la-loi de Clint Eastwood (1976). Enfin bien que le personnage de John Morgan (Richard Harris) nous serve de guide dans la découverte des mœurs de la tribu sioux, il n’y aura à aucun moment le syndrome dit du « sauveur blanc » ou ses aptitudes amèneront ses compagnons indiens à une évolution, une civilisation quelconque. 

Le début du film nous montre John Morgan comme un nanti sans but, vadrouillant d’un pays à l’autre en quête de sensations, d’un idéal qu’il ignore. Sa capture par la tribu sioux le ramène à la condition la plus primaire qui soit en le voyant traité comme un cheval, une bête de somme. Dès lors l’introspection n’a plus cours, il doit survivre au jour le jour et apprendre à dompter son environnement et ses coutumes. Elliott Silverstein s’éloigne totalement de la veine parodique de son précédent et primé western Cat Ballou (1968)pour une quête de réalisme intense. Hormis les échanges avec le métis Baptise (Jean Gascon), l’essentiel des dialogues se fait en langages sioux et malgré certains aléas de casting (le chef Yellow Hand joué par un natif des îles Fidji, sa sœur par la reine de beauté et actrice grecque Corinna Tsopei) l’ensemble est joué par des natifs sioux. C’est d’ailleurs la découverte d’un éprouvant rituel de mariage destiné à éprouver la virilité de l’homme qui renforcera la volonté de crédibilité du réalisateur quand il insistera pour l’intégrer au film.

Silverstein travaille fortement l’immersion et la notion du temps qui passe pour nous rendre, à la manière de son héros, de moins en moins extérieur à son environnement. Il subit, est malmené et se rebelle, avant d’accepter son sort et de s’intégrer en adoptant les coutumes des autochtones. La scène où il tue deux assaillants shoshones et cède à l’acte barbare du scalpage est à la fois douloureux et libérateur, il marque sa naissance en tant qu’individu au sein des sioux. Le réalisateur peut à partir de là aller plus loin formellement, adoptant une esthétique fortement inspirée des peintures de George Catlin qui fut un des premiers à représenter les indiens d’Amérique. On ressent particulièrement cette approche lors de la scène du rituel où la composition de plan, le travail sur la lumière de Robert B. Hauser et la véracité des costumes (des vieux chefs sioux servirent de consultants) offrent une véritable capsule primitive plus vraie que nature. 

Richard Harris est magnifiquement habité, adoptant un registre contenu et vulnérable malgré sa carrure imposante. Le budget modeste est exploité à bon escient pour une œuvre essentiellement intimiste, ou hormis les premières minutes l’homme blanc (à part le héros bien sûr) est totalement absent, et qui illustre davantage le quotidien dans ses rites tantôt cruels ou amusant (la souffrance de l’époux trompé) qu’une volonté de morceaux de bravoure même si la féroce attaque finale est particulièrement efficace. Le film anticipe en tout point les partis-pris qui feront le succès de Danse avec les loups, tout en s’ornant d’un mysticisme et idéal typiquement seventies tel l’envolée psyché durant la scène de rituel. Une vraie date du western.

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Carlotta

vendredi 16 juillet 2021

Le Convoi sauvage - Man in the Wilderness, Richard C. Sarafian (1971)


 Membre d'une expédition de trappeurs dans le Nord-Ouest américain des années 1820, Zachary Bass est un jour attaqué par un ours. Il survit à l'attaque mais est salement amoché et, face à son agonie, le Capitaine Henry charge deux de ses hommes d'attendre sa mort et de l'enterrer si tôt celle-ci survenue, pour ne pas ralentir le convoi. Toutefois, effrayés par la menace indienne alentour, les deux hommes fuient le lendemain, laissant Bass à l'article de la mort. Progressivement, celui-ci trouvera les forces pour se rétablir et reprendre la route.

Le Convoi sauvage est un western aux bases réelles, s’inspirant de l’odyssée du trappeur Hugh Glass qui laissé pour mort après avoir été attaqué par un ours fut abandonné par ses compagnons suivant l’expédition du Major Henry dans l’Ouest sauvage en 1820. Hugh Glass survécu miraculeusement à ses blessures et traversa près de 300 km de territoire avant de retrouver la civilisation. Ce récit hors-normes a récemment inspiré The Revenant d'Alejandro González Iñárritu, film virtuose, éprouvant et tourmenté porté par la performance de Leonardo Di Caprio. L’approche de Richard C. Sarafian est tout aussi intéressante et emprunte une autre voie qui rend les deux films complémentaires. 

Sarafian s’était illustré avec son film précédent Point limite zéro (1971) dans un road-movie entre adrénaline et désenchante où son héros défiait l’autorité et brûlait l’asphalte pour s’oublier. Cette fuite en avant, Zachary Bass (Richard Harris) l’a déjà entamé en suivant l’expédition du Capitaine Henry (John Huston), parcourant l’Ouest et accumulant les peaux de bêtes jusqu’à l’épuisement de ses membres sous la menace des assauts indiens. L’attaque de l’ours marque finalement un point d’arrêt et une introspection qui illustre tous les maux intimes de Bass et cette civilisation qu’il a voulut fuir. Orphelin précoce et élevé dans une violente bigoterie, il a appris à échapper à la contrainte par la fuite. Il ne peut désormais plus croire en rien, y compris la possibilité de fonder une famille qui le ramène à ses manques et peurs profondes. 

La détermination qui lui permit de s’arracher à cette enfance hostile mais aussi de s’isoler des autres est la même qui maintiendra son souffle de vit alors qu’il agonise, ensanglanté. Sarafian capture la renaissance de son héros dans un geste à la fois primaire et panthéiste. Le corps meurtri ne s’anime que dans un pur instinct de survie face à un loup, et le contact avec l’eau ravive la flamme de vie par cette connexion avec la nature. Le réalisateur exprime ce lien à la faune et la flore par une dimension mystique et contemplative, qui alterne avec une approche plus régressive où Bass retourne à la pure sauvagerie en mangeant une carcasse de buffle crue. 

Alors qu’il retrouve son humanité ainsi, les tourments de la civilisation agitent ses anciens compagnons. L’image de ce bateau trainé sur des étendues de terre hostile est d’une puissance rare, signifiant le défi insensé des hommes à cette nature que Bass a su apprivoiser pour ressusciter. Eux aussi naviguent entre le primaire et le mystique, mais plutôt pour flatter une cupidité (l’espoir du gain de la vente de peau autorise toutes les bassesses, y compris abandonner un compagnon derrière soi) et raviver peurs et superstitions. Le Capitaine Henry est une sorte de Achab sur terre ne traquant plus mais attendant inexorablement l’assaut de sa Moby Dick (John Huston ayant d’ailleurs adapté le fameux roman de Melville) intime en la personne de Bass. Malgré le peu d’interaction entre les deux personnages, Sarafian parvient en quelques dialogues, par la force de son montage et de ses idées formelles à marquer leur lien et ce qui les oppose. 

Dans un premier temps le sentiment de toute puissance, juché sur son bateau fait avancer avec vélocité Henry qui écarte obstacles et taille la route quand Bass est immobilisé. C’est la conscience et le rapport à son environnement, ains que de ce que cela lui révèle de lui-même, qui permet à Glass de refaire son retard. En plus de l’aspect panthéiste, il s’agit aussi du rapport aux indiens. Le chef indien (Henry Wilcoxon), dans le respect des morts guidant sa race offre l’apaisement à Glass quand les siens l’avaient lâchement abandonné. Le pendant sauvage comme bienveillant de l’humanité se révèle à Glass en observant les Indiens, telle cette magnifique scène d’accouchement en forêt qui le rappelle à sa paternité. Glass ne peut plus être l’homme fuyant son passé et essayant d’échapper à son futur après pareille expérience, et dès lors la quête vengeresse n’a plus lieu d’être. En quête de racines il ne peut tout quitter dans un oubli nihiliste comme le héros de Point Limite Zéro

L’interprétation habitée de Richard Harris fait passer beaucoup de chose avec peu de mots, les flashbacks sont subtilement insérés sans surligner le propos et le charisme minéral d’un John Huston fait le reste. Un très beau western injustement éclipsé à l’époque par le Jeremiah Johnson de Sidney Pollack (1972) que la Warner qui produisait les deux films choisit de mettre en avant au moment de la sortie.

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side