Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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dimanche 6 octobre 2024

Lifeline - Shi wan huo ji, Johnnie To (1997)

La description de la vie quotidienne d'une unité de pompiers hongkongais et leur combat contre le feu.

 Lifeline est une production hongkongaise opportuniste cherchant à proposer une variante locale du Backdraft de Ron Howard (1991), spectaculaire film de pompier qui fit sensation. Lifeline supplante d’ailleurs un projet similaire envisagé par Jackie Chan, avec cette production Shaw Brothers montée plus rapidement. Il s’agit du dernier film de commande de Johnnie To, la dernière fois où il fera office d’exécutant avant de développer un style plus personnel et rencontrer la reconnaissance critique avec la fondation de sa compagnie Milkyway Image.

Les bases de cette touche avaient cependant déjà été posées avec le beau Loving You (1995), mélange brillant de polar et de comédie du remariage. L’alternance entre instant intimiste et spectaculaire est également au cœur de Lifeline, le film catastrophe spectaculaire se substituant au polar. On va y suivre le quotidien d’une unité de pompier, dans un récit choral clairement divisé en deux parties. La première est une longue caractérisation des personnages, mélange d’archétypes facilement identifiables et de figures plus originales qui vont permettre d’explorer plusieurs genres. La comédie romantique avec le couple reformé de Loving You Lau Ching-wan/Carman Lee, le questionnement sur la maternité, le couple et le mariage pour la femme pompière jouée par Ruby Wong, la découverte de sa paternité pour le chef rigide interprété par Alex Wong. Cette intimité des personnages est entrecoupée par des interventions de l’unité plus ou moins difficiles, mais entrant en résonnance avec leur soucis personnels – l’impressionnant sauvetage en sous-sol du bébé enseveli. 

Le casting réunit une grande partie de la troupe d’acteurs qui accompagnera Johnnie To dans les grands films de la Milkyway. Cette notion de groupe, de liens indéfectibles forgés dans l’action et les tranches de vie sera d’ailleurs la marque des grandes réussites à venir du réalisateur, du bon côté de la loi avec Expect the unexpected (1998) ou de l’autre dans The Mission (1999). Cette volonté d’observer un corps de métier au travail n’est cependant pas nouvelle dans le cinéma hongkongais, un film comme Final Option de Gordon Chan (1994), centré sur le pendant local du GIGN, ayant déjà marqué les esprits. Cependant on décèle vraiment une indéniable patte Johnnie To dans la justesse et le charme des moments plus introspectifs, difficile par exemple de ne pas craquer durant la scène où Lau Ching-wan tente d’empêcher Carman Lee de se suicider.

L’un des fils rouges plus collectif du récit est la conception du métier de pompier. Les chefs estiment qu’il faut faire preuve de pragmatisme et de méthode face au danger, tandis que sur le terrain nos héros endossent une posture de dévotion héroïque et sacrificielle posée dès l’impressionnante scène d’ouverture durant laquelle il sauve des quidams piégés dans un ascenseur. La dernière partie est un long climax de près de 40 minutes qui va mettre les préceptes de chacun à l’épreuve, durant l’incendie d’un entrepôt truffé de matières inflammable. 

Le sens de la prise de risque des équipes hongkongaise rend le film bien plus spectaculaire que son modèle Backdraft malgré des moyens inférieurs. Le passage de relai entre acteurs et cascadeurs est subtil, le torrent de flammes se déployant dans des espaces amples comme exigus, au plus près des personnages. Cela rend le film impressionnant tant au niveau de l’immersion et du danger dans le récit, mais aussi par les risques que l’on devine pris par les caméramans quand les flammes les plus hautes lèchent littéralement l’écran. Attachant, solide et spectaculaire, Lifeline est une belle réussite qui en préfigure d’autres.

Sorti en bluray français chez Spectrum Films


mardi 16 août 2022

The Odd One Dies - Liang ge zhi neng huo yi ge, Patrick Yau (1997)


 Mo est un gangster criblé de dettes. Son seul moyen de s’en tirer est d’accepter un contrat pour un meurtre, qui entraînera sans doute sa propre mort. La veille du passage à l’acte, Mo gagne $200,000 au casino et décide de rompre son engagement. Son agent trouve Carmen, qui est prête à le remplacer pour moins cher. Mo tombe secrètement amoureux d’elle.

The Odd One Dies est un des premiers films issus de Milkyway Image, la compagnie de production fondée par Johnnie To en 1996. Après une longue carrière de faiseur tour à tour génial ou impersonnel, To façonne là un espace créatif sur mesure qui va lui permettre de rénover le polar hongkongais tout en occupant une place centrale dans le cinéma local post-rétrocession dont les grands talents (Tsui Hark, Johnnie To, Ringo Lam, Kirk Wong) ont tenté l'aventure américaine. Johnnie To s'éloigne des formules à succès du genre pour le déconstruire dans sa mise en scène, le ton adopté, les atmosphères et ce dès les premières années d'activité de Milkyway Image avec des films comme Expect the unexpected (1998), A Hero never die (1998), The Longest Nite (1998) ou The Mission (1999) - le premier et le troisième bien que crédité à Patrick Yau étant officieusement réalisé par Johnnie To en bon producteur interventionniste. On peut même dire que la mue s'était amorcée en amont avec l'excellent Loving You (1995) où les codes du polar n'étaient qu'un arrière-plan, presque un prétexte à une forme de "comédie du remariage". 

On retrouve ce mélange de polar et de romance dans The Odd One Dies mais de façon différente. Le conflit amoureux de Loving You reposait sur l'équilibre difficile entre la fonction de policier et la vie de couple et dénotait même dans le sous-genre du polar romantique qui offrit quelques pépites juvéniles et fougueuses comme A Moment of Romance de Benny Chan (1990) ou As Tear go by de Wong Kar Wai (1988). C'est à cette veine que l'on pense dans un premier temps avec le casting glamour et photogénique de Takeshi Kaneshiro et Carmen Lee. Mais point d'envolée canto-pop, de bad boy en marcel ou veste en jean, de jeune fille énamourée et innocente ou de chevauchée à moto ici, Johnnie To creuse une autre voie.

Le scénario semble au départ être une sorte de cadavre exquis enchaînant les séquences indépendantes à l'image de l'existence sans but de son héros Mo (Takeshi Kaneshiro). Ce dernier enchaîne les provocations rocambolesques où il ne semble qu'espérer une mort dont il réchappe toujours miraculeusement. C'est précisément cet attrait inexpliqué pour l'autodestruction qui semble paradoxalement inciter ses victimes à l'épargner : saccage d'une table de jeu qui entraîne un tabassage en règle, agression d'un truand. Son dernier écart lui vaut d'être contraint à exécuter un contrat pour meurtre mais ses instincts kamikazes vont de nouveau se confronter à un destin bienveillant. Ce sera tout d'abord lors d'une incroyable scène de pari où son jusque boutisme va avoir raison de la malchance et lui faire gagner une énorme somme. 

Dès lors il peut "sous-traiter" son contrat meurtrier, mais va alors tomber sur plus désespérée que lui avec Carmen (Carman Lee), jeune femme fraîchement sortie de prison. Déjà très à contre-courant du polar, le récit avec leur rencontre effectue une longue fuite en avant qui va la voir se jauger, se poursuivre et s'aimer. Les séquences folles et facétieuses s'enchaînent, décousues et incohérentes en apparences mais servant de révélateur du profond dépit des deux protagonistes, véritables parias solitaires. Défis inattendus et pièges divers mis en place par Carmen permettent au contraire au duo de se reconnaître. On est presque dans une sorte de A bout de souffle dans le cadre du polar HK, où l'enjeu criminel importe moins que les multiples pas de côtés où se devine un passé douloureux.

Alors que pour Mo comme Carmen, l'acceptation du contrat relevait presque du suicide programmé et assumé, plus ils apprennent à se connaître, plus cette perspective ne semble difficile. Johnnie To multiplie les séquences introspectives, dans des lieux clos prolongeant le spleen et la romance à l'échelle de la ville (les multiples séquences de trajet en tramway) ou de lieux spécifiques comme le bar, la chambre d'hôtel - magnifiés par la photo de Cheng Siu-Keung. La scène où ils parviennent enfin à réserver une chambre dans un palace est une vraie mue formelle pour le film qui perd de son imagerie heurtée et étouffée, et pour les personnages enfin soucieux d'eux-mêmes qui quittent leur allure négligée (le côté crasseux de Carmen ayant été bien appuyé en amont) pour retrouver une belle prestance physique.

Takeshi Kaneshiro prolonge son incarnation juvénile, paumée et romantique vue notamment chez Wong Kar Wai et Carman Lee confirme la vulnérabilité et les belles aptitudes dramatiques vu dans ses précédents rôles chez To (Loving You, Lifeline (1996)). Johnnie To ne cède jamais au romantisme suranné (même le temps d'une très tendre scène de sexe) et adopte constamment ce petit ton décalé qui rend l'ensemble prenant et original de bout en bout. Le morceau de bravoure du contrat apporte un rebondissement certes attendu mais magnifié par le brio narratif de Johnnie To qui sait nous conduire vers une belle émotion finale. Un "polar" qui ressemble à peu d'autres par son côté feutré et arty, et une belle réussite pour ces premiers pas de Milkyway Image. 


 Sorti en dvd hongkongais chez Fortune Star

 

dimanche 26 juin 2022

Loving you - Mou mei san taam, Johnnie To (1995)


 Lau, inspecteur de l’anti-drogue, est arrogant avec son équipe et irrespectueux envers sa femme qu’il trompe lors de ses sorties. Cette dernière tombe enceinte d’un autre homme et se résout à quitter son mari. Alors que cette décision semble irréversible, Lau est grièvement blessé.

On considère que la mue officielle de Johnnie To de touche à tout inclassable vers l’auteur de polar singulier intervient lors de la fondation de sa société de production Milkyway Image, avec Beyond Hypothermia de Patrick Leung en tant que producteur et A Hero Never Dies (1998) si l’on évoque sa carrière de réalisateur. Cependant avant la mise en place de sa structure, Loving you fait clairement office d’œuvre charnière annonçant l’évolution à venir de Johnnie To. Certains collaborateurs emblématiques sont déjà de la partie comme le scénariste Yau Nai-hoi, le directeur photo Cheng Siu-keung où le charismatique Lau Ching-wan dans le rôle principal. 

Il s’agit déjà pour Johnnie To de se placer à contre-courant des codes classiques du polar hongkongais qui à cette époque oscille entre les dernières braises du heroic bloodshed cher à John Woo, et une veine du tout spectaculaire, que ce soit dans la série B et les girls with gun ou alors les productions plus nanties d’un Jackie Chan. Le film débute d’ailleurs sous ces auspices avec une impressionnante scène d’embuscade où l’inspecteur Lau (Lau Ching-wan) tente de piéger un dangereux groupe de dealers dont le chef va lui échapper. Tout est là, urgence urbaine, cascades kamikazes et héros faisant figure de mâle alpha en puissance avec un Lau buvant, vociférant et distribuant les coups mâchoires serrées. Dans ce contexte, les interventions de son épouse (Carmen Lee) sont comme des anomalies venant perturber le spectacle attendu, et c’est ainsi que le vit Lau qui la délaisse et ne rentrant jamais au foyer conjugal. Lorsque le couple se croise enfin, c’est pour un douloureux aveux (un adultère et une grossesse) qui scelle leur incompréhension et séparation à venir. Un terrible rebondissement va cependant laisser Lau terriblement diminué, permettant ainsi les retrouvailles progressives du couple.

Dès lors Johnnie To développe peu à peu le sentiment inverse, la romance prend le pas dans l’intrigue et c’est au contraire le retour des éléments de polar qui nous paraissent malvenus. Le héros est certes affaibli mais conserve ses penchants machistes, touché par l’attention de son épouse mais toujours rancunier de la tromperie. Les sentiments changeants se capturent dans une recherche de raviver un quotidien, une complicité, plutôt que de donner dans la grande scène romantique démonstrative. Lau réapprend à côtoyer et comprendre son épouse, et cette dernière retrouve un homme tout simplement présent et attentif. L’enjeu n’est donc pas de pardonner à l’autre, mais de remodeler cette cellule du couple.Formellement cela se traduit par une première partie où les personnages apparaissent constamment séparés, que ce soit en évoluant dans des espaces différents où, lorsqu'ils sont ensemble physiquement, par le découpage comme l'entrevue au restaurant où il ne se font jamais face dans le même plan. 

La seconde partie amène une promiscuité tactile où chacun veille sur l'autre (lui d'abord diminué physiquement, elle enceinte), et un travail sur les raccords regards où cette attention, cet intérêt pour l'autre se fait plus important.Johnnie To exprime magnifiquement cela en restant avare de mot et en laissant les situations parler d’elles-mêmes, comme lors de la belle scène où après avoir vu son épouse s’entretenant avec son amant, Lau rentre préparer le dîner. Pour la retenir, il doit se montrer digne d’elle. Ce romantisme feutré est réellement novateur, plus authentique que les penchants surannés de John Woo et plus adulte que les polars romantiques juvéniles et fougueux comme As tears go by de Wong Kar Wai (1988) ou A Moment of Romance de Benny Chan (1990) – même si quelques exceptions demeurent tel Rose de Samsom Chiu (1992).

Le retour à l’action pure dans le climax final est ainsi à deux doigts de paraître artificiel, mais d’une la virtuosité de Johnnie To en espace clos rend le tout haletant et de deux tout l’attention de la mise en scène porte sur l’inquiétude mutuelle du couple plutôt que la revanche sur le méchant dont le sort est expédié. L’enjeu principal repose sur leurs retrouvailles définitive et, de façon logique, l’implication émotionnelle procède à la fusion des deux mondes, celui du polar échevelé et celui de la romance introspective. Lau Ching-wan est aussi convaincant en flic badass et taciturne qu’en mari vulnérable, tandis que Carman Lee crève l’écran dans ce beau rôle sensible et subtil. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Spectrum Films