Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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jeudi 16 octobre 2025

Dr. Wai - Mo him wong, Ching Siu-tung (1996)


Un écrivain de pulp transpose ses problèmes relationnels dans la nouvelle œuvre qu'il écrit. Celle-ci raconte l'histoire du Dr Wai, chargé de retrouver un parchemin magique capable d'influencer l'avenir de l'humanité.

Dr Wai est inventif et agréable film d’aventures mettant Jet Li en vedette et lui permettant d’explorer une autre facette de son jeu. Sa persona filmique est à ce stade totalement associée à sa mythique interprétation de Wong Fei-hung dans la saga Il était une fois en Chine. Son double rôle dans Dr Wai lui offre un terrain de jeu plus vaste que le stoïque maître d’art martiaux. D’un côté il y a le « roi des aventuriers », rieur, bondissant et sans peur face au danger, en pendant assumé de Tintin et Indiana Jones. De l’autre, il y a l’écrivain maladroit empêtré dans les problèmes sentimentaux, et totalement dépassé par les évènements. Ce registre loufoque méconnu de l’acteur (avec quelques exceptions comme Tai Chi Master de Yuen Woo-ping) lui sied à merveille et participe à l’inventivité du récit offrant une variante hongkongaise de Le Magnifique de Philippe de Broca (1973) avec son film dans le film et sa veine méta.

Les soubresauts de l’histoire ne sont pas circonscrits au seul Jet Li, mais aussi à son entourage, l’intrusion et les propres chassés-croisés amoureux de ses assistants (joué par Takeshi Kaneshiro et la délicieuse Charlie Young) faisant vriller la narration à travers leurs interventions dans le roman. Si les vas et vient entre réel et fiction ne sont pas si nombreux, les graines disséminées contaminent joyeusement le film d’aventures à plusieurs niveaux. Les désagréments du réel font basculer la personnalité des personnages de fiction, telle une Rosamund Kwan tour à tour amoureuse transie puis manipulatrice diabolique au gré de la relation avec son époux Jet Li. 

L’aspect décousu et les ruptures de ton que l’on peut parfois ressentir dans les films hongkongais sont totalement intégrés à la narration, que ce soit par les réactions incongrues, les répliques décalées, les scènes d’actions décomplexées. Les grands enjeux d’espionnage, de politique et de mystique (avec la recherche d’un artefact bouddhique aux pouvoirs surnaturels) du récit de fiction ne servent qu’à opposer et/ou réconcilier les déchirements conjugaux du réel dans un ensemble équilibré. Cela se ressent lorsque les deux niveaux de récit se croisent de façon plus inattendue comme lorsqu’une réaction ou dialogue d’un personnage de fiction fait explicitement référence à son alter-ego « réel » (Jet Li appelant son Rosamund Kwan « Monica », soit le prénom de l’épouse de l’écrivain).

Pour Ching Siu-tung, c’est l’occasion de s’émanciper de la tutelle de Tsui Hark tout en s’appuyant sur son héritage. L’alchimie Jet Li/Rosamund Kwan rappelle le meilleur du romanesque et vaudeville d’Il était une fois en Chine, l’espièglerie de Charlie Young ravive le souvenir de ses interprétations dans The Lovers (1994) et Dans la nuit des temps (1995), tandis que la relation mentor/élève de Jet Li et Takeshi Kaneshiro ravive les éclats de rires d’Il était une fois en Chine de nouveau. La dimension méta permet au réalisateur d’améliorer la copie de sa précédente incursion dans l’aventure pulp, la production FilmWorshop The Raid (1991), plaisante mais chaotique. 

La comédie s’entremêle au film d’action inventif et décomplexé durant quelques morceaux de bravoures mémorables : la destruction d’un décor par le déraillement d’une locomotive, les combats délirants voyant Jet Li la jouer Jackie Chan facétieux. Dr Wai est donc un excellent divertissement, en particulier dans son montage hongkongais reposant sur ce double niveau de lecture. L’accueil mitigé du film amènera les producteurs à en livrer un montage international éliminant les scènes contemporaines pour privilégier le film d’aventure classique sous lequel Jet Li retrouve sa stature classique de héros stoïque. Les deux versions ont leurs défenseurs, mais pour notre part le montage d’origine offre le récit le plus frais et cohérent – ruptures de ton font moins sens dans un film plus classique. 


 Sorti en bluray français chez HK Vidéo

lundi 8 septembre 2025

Il était une fois en Chine 6 : Dr Wong en Amérique - Wong Fei Hung: Chi sai wik hung see, Sammo Hung (1997)

Accompagné de son disciple Pied-bot et de Tante Yee, le Dr. Wong Fei-Hung se rend en Amérique pour visiter une succursale de sa fameuse clinique. A la suite d’une attaque d’indiens, Wong est frappé d’amnésie. Il est recueilli par une tribu de peaux-rouges pacifistes. Mais alors que ses amis tentent de le retrouver, des bandits qui terrorisent la région cherchent à faire accuser la communauté chinoise...

Ce sixième et dernier volet de la saga Il était une fois en Chine s’avère être une conclusion mitigée et mal-aimée. Sur le papier, les promesses étaient grandes entre le retour de Jet Li dans son rôle fétiche, et la présence d’un réalisateur aussi chevronné que Sammo Hung. Tout cela va cependant grandement s’avérer être un mariage de raison. Jet Li avait quitté la saga après le troisième volet, et plus globalement le giron de Tsui Hark et de la Golden Harvest suite à des mésententes. Malgré quelques authentiques réussites comme Fist of Legend de Gordon Chan (1994), Jet Li n’a pas retrouvé ailleurs le lustre de son passage chez Tsui Hark qu’il singe d’ailleurs péniblement dans Claws of Steel de Wong Jin (1993) et un peu plus honorablement dans le diptyque La Légende de Fong Sai-yuk de Corey Yuen (1993). De son côté Tsui Hark a produit un Il était une fois en Chine 4 : La Danse du Dragon (1994) inégal mais audacieux, puis réalisé le bondissant Il était une fois en Chine 5 : Dr Wong et les pirates (1994) avec Chiu Man-cheuk en nouveau Wong Fei-hung. Le succès mitigé de ces deux opus fait basculer la production de la compagnie Golden Harvest à la Win’s, faisant de ce sixième film de la saga un mariage de raison entre Jet Li et Tsui Hark pour retrouver les faveurs du public.

Avec un Sammo Hung aux commandes, Dr Wong en Amérique s’avère très solide sur la forme à travers quelques joutes fort plaisantes, mais assez boiteux sur le fond. Une première sous-intrigue montrant un Wong Fei-hung amnésique et réfugié chez les Indiens offre un visage plus vulnérable, farfelu et imprévisible du personnage. Le côté incontrôlable et brutal que peuvent avoir ses aptitudes martiales dépourvues de son stoïcisme renforcent à rebours toute la noblesse dont il pu faire preuve dans ses précédentes aventures où il ne donnait sa pleine mesure que contraint et forcé. Malheureusement cette trame est assez vite expédiée, en plus d’introduire des Indiens d’Amérique de pacotille. La quête d’intégration et le racisme dont purent souffrir les migrants chinois aux Etats-Unis constitue l’autre intrigue potentiellement intéressante, mais les habituels rôles occidentaux caricaturaux ainsi que des enjeux sommaires plombent rapidement l’intérêt.

Les qualités à souligner sont donc avant tout formelles, Sammo Hung entremêlant plutôt bien l’imagerie western avec le film martial. Le film est l’héritier d’une longue série de films tentant cette fusion entre l’Orient et l’Occident, autant produits en Asie qu’en Europe et aux Etats-Unis (Soleil Rouge de Terence Young, la série tv Kung-fu avec David Carradine entre autres) sans pouvoir en sortir une réussite majeure néanmoins. Hung installe une brutalité qui lui est coutumière, notamment envers les femmes (Rosamund Kwan malmenée par des yankees libidineux, et même par un Wong Fei-hung amnésique), et le film est plus sanglant que ses prédécesseurs dont les écarts étaient plus surprenants – le Wong Fei-hung de Chiu Man-cheuk usant d’une arme à feu notamment. 

Les chorégraphies sont inventives, les coups hargneux et les situations régulièrement périlleuses, en particulier le climax. Le problème est malheureusement le manque d’antagonistes crédibles, forçant à étirer des joutes face à des adversaires ne faisant pas le poids. Le combat entre Wong Fei-hung et le grotesque chef des hors-la-loi est ainsi gâché par le jeu absurde de l’acteur et ses capacités limitées. Dr Wong en Amérique demeure un divertissement relativement bien conçu, mais très éloigné des ambitions et de la qualité de ses prédécesseurs. Il sera d’ailleurs la cause d’une querelle entre Sammo Hung et Jackie Chan, estimant que son « frère » lui avait volé l’idée qu’il exploitera néanmoins plus tard à Hollywood dans Shanghai Kid (2000) paradoxalement plus réussi. 

Disponible en bluray chez Metropolitan

vendredi 8 décembre 2017

Il était une fois en Chine 3 : Le Tournoi du Lion - Wong Fei Hung III: Si wong jaang ba, Tsui Hark (1993)


L'impératrice douairière décide dans le plus grand secret d'instaurer la compétition de la Tête de Lion, qui doit distinguer les plus grandes écoles de kung-fu de Chine.

Le Tournoi du Lion est le troisième film de Tsui Hark consacré à l’icône chinoise Wong Fei Hung après les mémorables Il était une fois en Chine (1991) et La Secte du lotus blanc (1992). Le film signe vraiment la conclusion d’une trilogie, que ce soit dans l’équipe artistique (Tsui Hark à la mise en scène, Jet Li incarnant Wong Fei Hung et Rosamund Kwan en Tante Yee) les thématiques et les arcs narratifs des différents personnages. Trois autres films suivront mais où le casting changera, pour des épisodes indépendants et moins cohérent en plus d’être artistiquement très inférieur (La Danse du dragon (1993) tout juste correct, Dr Wong et les pirates virtuose qui voit le retour de Tsui Hark à la mise en scène et Dr Wong en Amérique (1997) catastrophique).

Wong Fei Hung (Jet Li) représente tout au long de la trilogie l’hésitation de la Chine entre une dangereuse ouverture aux occidentaux et un tout aussi néfaste repli sur soi. Dans Il était une fois en Chine une sous-intrigue montrait  à la fois le danger de cet attrait de l’ailleurs (des migrants chinois vers les USA réduits en esclavage) tout en affirmant les beautés et curiosités de cette culture occidentale à travers le personnage cosmopolite de Tante Yee. La Secte du lotus blanc illustrait également les travers d’un peur de l’étranger virant au fanatisme. Le Tournoi du Lion fonctionne sur un même équilibre avec une compétition instaurée par l’Impératrice suscitant à la fois intimidation et barbarie parmi la population mais aussi une exposition aux complots des services secrets russes. Wong Fei Hung tout en cherchant à maintenir le calme ne peut se départir de sa méfiance envers « l’autre » d’autant qu’il représente ici un rival amoureux avec le russe Tumanovsky (John Wakefield catastrophique comme tout européen dans une production hongkongaise). Dans les deux premiers volets Tsui Hark avait ramené l’intouchable personnage de Wong Fei Hung à échelle humaine à travers l’interprétation de Jet Li, entre mythe et homme-enfant dépassé. Toute l’idée était de fusionner ce mythe aux faillites humaines de l’homme, que ce soit dans cette ignorance de l’étranger et sa maladresse amoureuse avec Tante Yee. C’est ce pont indécis qui le faisait osciller d’un statut à l’autre.

Le Tournoi du Lion voit Wong Fei Hung se montrer plus ouvertement vulnérable émotionnellement, amoureux transi et/ou jaloux de Tante Yee sans pouvoir le cacher sous la posture héroïque. Les scènes romantiques maladroites dégagent donc un charme fou en montrant un Wong Fei Hung dépassé par ses sentiments, perdu face à un premier baiser ou trop démonstratif en retrouvant Tante Yee qu’il pensait parti. C’est précisément en rendant son héros plus humain que Tsui Hark refaçonne le mythe malicieusement par le prisme de la modernité occidentale. Après l’appareil photo des deux premiers films, c’est cette fois le cinéma et le vingtième siècle qui accompagne l’aventure avec la présence d’une caméra. Au départ l’objet est juste une astuce de scénario où la caméra filme une péripétie invisible, mais il servira aussi à refaire de Wong Fei Hung une figure de cinéma en capturant ses démonstrations martiales. 

C’est cet accomplissement et identité de nouveau complète qui est au cœur du film. Cela est d’autant plus vrai que Le Tournoi du Lion tout en étant toujours aussi généreux et virtuose dans l’action ne comporte pas d’antagoniste (Donnie Yen dans La Secte du Lotus blanc) ni de morceau de bravoure aussi mémorable (le combat sur les échelles de Il était une fois en Chine) que les volets précédents. Le méchant est assez caricatural et l’adversaire le plus intéressant est Pied-bot (Hung Yan-yan), un être qui se cherche également et donnera lieu à une des plus belles scènes du film quand la bête sauvage est apaisée par la bienveillance de Wong Fei Hung. 

Les scènes de bataille du du tournoi du lion sont également l’occasion pour Tsui Hark de renouveler l’action des premiers films. Le réalisateur joue moins sur les pures joutes martiales et les techniques pour plutôt miser sur une frénésie d’adversaires et d’obstacles. On oscille entre une furie annonçant The Blade (1995) comme la séquence où Wong Fei Hung stoppe une bagarre de rue, et une stylisation dans les moments plus acrobatiques et chaotiques dans le découpage furieux du tournoi. Le climax où il rejoue à sa façon celui de L’Homme qui en savait trop est un des sommets de Tsui Hark. La trilogie s’achève en beauté et après avoir rénové un mythe national, Tsui Hark allait en chambouler un autre cinématographique en s’appropriant la figure du sabreur manchot dans The Blade.

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez HK Vidéo


mardi 16 août 2016

Il était une fois en Chine 2 : La Secte du Lotus Blanc - Wong Fei Hung II: Nam yee tung chi keung, Tsui Hark (1992)

Dans la Chine de 1895, les Européens pratiquent une politique impérialiste qui leur vaut le ressentiment de la population. En réaction, une société secrète, la secte du lotus blanc, attaque régulièrement les Britanniques. Au point que ceux-ci envisagent de dépêcher leur armée... Devant ce risque, Wong Fei-hung, combattant sans pareil, met toute sa science des arts martiaux en œuvre pour les protéger.

Tsui Hark avait brillamment réussit sa refonte de la figure de Wong Fei-hung avec Il était une fois en Chine (1991) salué par un immense succès et un Jet Li s’appropriant le rôle pour les nouvelles générations. Une suite s’imposait forcément et Tsui Hark relèvera le défi avec La Secte du Lotus Blanc aussi brillant que son prédécesseur. Le film part d’ailleurs d’un réel exploit de Wong Fei-hung dont la réputation légendaire se fit en défaisant seul 36 membres de la secte du lotus blanc, dérive fanatique du bouddhisme et associée à nombre de soulèvements tout au long de l’Histoire chinoise.

Le premier volet pouvait être interprété à tort comme patriotique et anti occidental avec sa trame évoquant l’exode fatal de chinois réduits en esclavage aux Etats-Unis - métaphore de l’exode hongkongais avec la rétrocession à la Chine imminente en 1997. Mais Tsui Hark équilibrait cette vision négative de l’étranger avec le personnage de Tante Yee (Rosamund Kwan) symbole d’une Chine ouverte sur le monde (et du constant féminisme du réalisateur) et bousculant le traditionalisme de Wong Fei-hung (Jet Li). Notre héros se pose en fait en garant moral d’un peuple chinois qui se perd tout au long de la saga, d’abord lâche dans le premier volet (avec le méchant miroir négatif de Wong Fei-hung, un maître d’art martiaux se laissant corrompre) et fanatisé dans La Secte du Lotus Blanc. En voyage pour un congrès de médecine à Canton, Wong Fei-hung va ainsi se confronter à la redoutable secte, véritable entité xénophobe semant la terreur à la fois chez les étrangers mais aussi les chinois qui s’acoquinent avec eux. Wong Fei-hung est davantage humanisé dans ce second opus, partagé entre grandeur (ce sublime générique où il semble pensif scruter la Chine de toute sa hauteur crépusculaire à travers la vitre d’un train) et candeur, que ce soit dans son ignorance des mœurs étrangères et surtout sa maladresse dans la relation amoureuse avec Tante Yee. Cela offre de beaux instants comiques où il est ramené à la même gaucherie enfantine que son disciple Leung Fu (Max Mok reprenant le rôle à Yuen Biao, le personnage n’étant plus qu’une caution comique) qu’il rudoie pour donner le change à chaque moment gênant.

L’ensemble du film oppose donc Wong Fei-hung à la fois au fanatisme xénophobe des siens, mais également à leur division et corruption. Ces deux éléments sont les moteurs de chaque scène d’action notamment avec les attaques de plus en plus menaçantes de la secte, nuée blanche indistincte qui sème le chaos. L’autre élément critique du scénario sera l’usage politique du pouvoir de la secte, la laissant mieux agir pour débusquer deux rebelles au régime impérial. Tsui Hark rebondit d’ailleurs sur les vrais soubresauts de la Chine d’alors puisque les deux opposants sont les futurs pères de République de Chine Sun Yat-sen et Lu Haodong (joué par l’ancienne star de la Shaw Brothers, David Chiang). Ce pouvoir calculateur est symbolisé par le redoutable chef de police incarné par un Donnie Yen glacial. La blancheur immaculée teintée de mystique maladive de la secte et la présence ténébreuse de la police se conjuguent lors de l’attaque nocturne de l’ambassade anglaise par la secte tandis que la police ne cille pas. On retrouve ici la facette rebelle de Tsui Hark mais également la méfiance envers l’obscurantisme au cœur notamment de Green Snake (1993).

L’ambiguïté relative du premier volet s’estompe dans les rapprochements possibles entre les peuples et cultures entraperçus plusieurs fois durant le congrès de médecine et le secours de Wong Fei-hung envers les blessés étrangers. La méfiance mutuelle s’estompe, signifiée par un Wong Fei-hung plus ouvert et qui passe le film à accepter les aspects positifs de « l’autre », signifié par son usage du train en ouverture, de l’appareil photo de Tante Yee qu’il sauve en plein tumulte et de sa réelle admiration pour la médecine étrangère qui mêlées à sa science de l’acupuncture sauvera une vie. Jet Li offre une prestation subtile, icône chinoise indestructible dans l’adversité et redevenant vulnérable et emprunté au quotidien avec un rapport avec Tante Yee plus attachant que jamais – le final est particulièrement touchant. Les scènes d’actions chorégraphiées par Yuen Woo-ping sont une nouvelles fois fabuleuses et inventives où deux grands moments se distinguent. 

Ce sera d’abord lors de l’expédition de Wong Fei-hung dans l’antre de la secte où par sa puissance il va dompter le fanatisme de ses ennemis. La scène s’amorçant dans une atmosphère quasi fantastique avant que la vélocité de corps et d’esprit de notre héros ne renverse la situation dans un numéro d’équilibriste virtuose où  le gourou est renversé de son piédestal. Enfin le duel entre Jet Li et Donnie Yen constitue tout simple un des combats les plus mythiques du cinéma d’arts martiaux. Après le final sur les échelles du premier film, c’est cette fois au milieu d’une multitude d’échafaudages que se déroule l’affrontement. La force brute et destructrice de Donnie Yen s’oppose à celle bondissante de Jet Li, les joutes au bâton sont d’une rapidité phénoménale et Wong Fei-hung en usant d’un bambou se pose en défenseur du peuple dont Il utilise un des outils comme arme.  Une grande réussite qui prolonge à merveille les thématiques de son prédécesseur. 

 Sorti en dvd zone 2 et bluray chez Hk Vidéo

jeudi 4 août 2016

Il était une fois en Chine - Wong Fei-hung, Tsui Hark (1991)

A la fin du XIXe siècle à Fa Shan, en Chine du Sud. Tandis que les puissances coloniales européennes et américaines s'y affrontent pour le contrôle du commerce maritime, les premiers signes d'occidentalisation commencent à percer dans la société chinoise. Dans ce climat politique tendu, Wong Fei-hung, docteur en médecine chinoise, maître de kung-fu et chef instructeur de l'armée du Dragon noir, est chargé par le commandant Lau de maintenir l'ordre durant les guerres qui éloignent ses troupes de la région, afin de sauvegarder ce qui reste de paix et de stabilité.

En créant sa société de production Film Workshop, Tsui Hark avait trouvé la formule magique du succès après des débuts compliqués. Jeune chien fou de la Nouvelle vague (au côté de Ann Hui, Yim Ho et quelques autres), Tsui Hark avait cherché à bousculer les genres et/ou les mœurs avec des films trop extrêmes et anticonformistes comme Butterfly Murders (1979) ou le très féroce L’Enfer des armes (1980). Devenu producteur malin et avisé, Tsui Hark fera désormais toujours passer ses velléités modernistes par le prisme d’un élément traditionnel de la culture et/ou du cinéma hongkongais. L’incursion dans le polar du Syndicat du Crime (1986) de John Woo use des codes film de chevalerie chinois, le conte Histoires de Fantôme Chinois (Ching Siu-Tung, 1987) allie la grâce originelle à un érotisme plus prononcé et une horreur outrancière et plus tard Green Snake (1993) et The Lovers (1994) amèneront féminisme et identité sexuelle confuse aux légendes d’origine. Ces rénovations cherchent tout autant à bousculer la tradition de ces sources dans leur facette littéraire que dans le souvenir figé de leurs premières adaptations cinématographique pour le public hongkongais. Le sommet de cette démarche, Tsui l’atteint avec la saga des Il était une fois en Chine où il s’empare de la figure de Wong Fei-hung.

Wong Fei-hung est un véritable héros chinois, médecin et maître d’arts martiaux célèbre pour sa droiture et soif de justice. Les informations rares tout comme l’absence de photos (celle qui circule étant en fait une photo d’un de ses fils lui ressemblant) auront contribués à laisser libre cours à l’imagination et donc du cinéma  pour se l’approprier dans les très nombreuses adaptations lui étant consacrés dès les années 40, quelques années après sa mort en 1924. L’acteur Kwan Tak Hing fut longtemps l’image la plus célèbre de Wong Fei-hung, redresseur de tort paternaliste dans plus de quatre-vingts cinq films de 1949 au début des années 80. Il vampirisera tellement le « personnage » que les autres tentatives les plus connues prendront une direction radicalement différente. Loin du père la morale de Kwan Tak Hing, Gordon Liu dans Le Combats des maitres (1976), ainsi que Jackie Chan dans Le Maître Chinois (1978) et sa suite tardive Drunken Master 2 (1994) jouent un Wong Fei-hung jeune chien fou immature et encore en formation. Tsui Hark opère une brillante fusion de toutes ses incarnations en réinventant le personnage sous les traits de Jet Li. Son Wong Fei-hung a pour lui la jeunesse et la maturité à la fois, impose une figure morale, d’autorité et de patriotisme tout en étant finalement toujours en apprentissage. Le scénario inscrit en fait au cœur des enjeux ce fameux rapport complexe à la tradition et modernité cher au réalisateur, à la fois pour la Chine et le symbole que représente Wong Fei-hung.

Le récit se déroule à la fin du 19e siècle qui voit les colons étrangers investir la Chine, prendre le contrôle de son commerce maritime et se partager sa péninsule. Le régime cède à leurs exigences par nécessité économique mais suscite la méfiance de l’armée, Wong Fei-hung étant en début de film chargé par un officier dissident de former des disciples en vue de se défendre contre les « étrangers ». Tous les personnages du film sont ainsi en quête d’identité, qui sera signifiée par le regard contrasté sur les intrus. Pour Wong Fei-hung c’est la méfiance tant il est témoin d’injustices au quotidien où il cherche à être un impuissant médiateur entre les autorités locales soumise, les colons arrogants et le peuple qui souffre. Cet ailleurs revêt un visage oppressant qui ne pourra être atténué que par Tante Yee (Rosamund Kwan), amie d’enfance de retour d’Angleterre et secrètement amoureuse de lui. Ses tentatives d’initier Wong Fei-hung à certains rites étranger sont sources de comédie et de doux moments romantiques (la frayeur causée par un appareil photo, les mesures prises pour un costume occidental) mais surtout de rapport de force tant notre héros ne peut séparer le bon grain de l’ivraie dans cette culture occidentale.

Tsui Hark évite le manichéisme, montre des étrangers corrompus (les industriels américains) et bienveillant avec le prêtre catholique, mais aussi des chinois fascinés et crédules (les appels à une migration aux Etats-Unis qui dissimule un esclavagisme larvé) mais aussi d’une xénophobie crasse envers ce qui est différents. Les pires et les méchants du film seront ceux qui choisiront les plus viles facilités des deux cultures pour leur réussite, que ce soit une milice locale racketteuse et pratiquant la traite des blanches ou le pendant inversé de Wong Fei-hung avec « Habit de fer » (Shi-Kwan Yen) maître d’art martiaux prêt à souiller son art pour s’enrichir. Dans cette idée, le personnage le plus intéressant sera Leung Fu (Yuen Biao, complice bien connu de Jackie Chan), jeune homme indécis ne trouvant pas sa place dans cette Chine schizophrène, voguant d’un camp et métier à un autre avant d’être pris sous l’aile de Wong Fei-hung.

Tsui Hark mène de main de maître ce scénario particulièrement riche dans une veine épique qui fait passer le spectateur par toutes les émotions. Jet Li est absolument impérial et trouve de loin son meilleur rôle, à la fois stoïque dans ses convictions et plus vulnérable dans ses émotions pour une belle alchimie avec la belle Rosamund Kwan. Les combats virtuose servent de fil conducteur à toute la montée en puissance épique, passant du trivial (la bagarre générale chez les occidentaux) au véritable ballet aérien sous la férule du chorégraphe Yuen Woo Ping. S’appuyant sur les compétences martiales hors-normes de Jet Li, Tsui Hark alterne le jeu sur la gravité irréel issu de ses wu xia pian (la trilogie Swordsman, sa relecture de L’Auberge du Dragon (1993)) dans son usage des câbles, avec la vélocité surhumaine des combattants assenant des rafales de coups dans les positions les plus impossibles. 

Le sens du chaos cher au réalisateur (et que l’on retrouvera dans le furieux The Blade (1995)) s’estompe pour une mise en scène plus lisible - qui permet de savourer la superbe direction artistique -, le montage aidant à faire passer les mouvements réellement irréalisable tandis que le découpage virtuose des manos à manos peut laisser place à des ralentis mettant en valeur la beauté de certaines passes. Le sommet est atteint avec un stupéfiant combat final où des échelles servent tout autant de marchepied que d’objet destructeur à Wong Fei-hung et son redoutable adversaire. L’acceptation de « l’autre » se fait même dans l’action avec ce moment discutable où Wong Fei-hung daigne faire l’usage d’une arme à feu. Au final un vrai grand classique du cinéma de Hong Kong qui remportera un immense succès et fera de Jet Li la nouvelle incarnation indélébile de Wong Fei Hung pour le public. C’est aussi le premier jalon d’une saga de six films dont la trilogie initiale toujours signée Tsui Hark constitue le sommet et prolonge les thématiques de cette brillante entrée en matière. 

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez HK Video